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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’évolution de la situation italienne
{Bilan} n°27 - Janvier-Février 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 16 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans le numéro précédent nous avons essayé de mettre en évidence l’importance des problèmes posés par la situation italienne, et nous avons surtout expliqué pourquoi la signification internationale de ces problèmes, loin de se borner à une simple manifestation de l’évolution du monde capitaliste et des luttes de classes en Italie, prenait par contre une signification faisant de la situation de la péninsule le pivot de la situation internationale dans son ensemble. Les éléments essentiels de notre analyse étaient d’un triple ordre : 1° le poids spécifique et la grandeur des répercussions du conflit italo-éthiopien dans l’exacerbation des conflits inter-impérialistes ; 2° l’étendue et les objectifs que le mouvement prolétarien doit inévitablement prendre en Italie après quatorze années de dictature fasciste ; 3° la portée internationale du fascisme dont la naissance fut le signal du rassemblement du capitalisme mondial et dont la chute ne pourrait se diriger que vers un bouleversement de l’état actuel des rapports de force entre les classes sur le terrain international. Ces trois séries de considérations, nous les ramenions au facteur décisif de l’évolution historique et posions l’interrogation : sommes-nous à la veille d’une reprise décisive de la situation économique à tel point que l’évolution récente de l’économie soviétique, les interventions étatiques chirurgicales dans tous les pays puissent annoncer une nouvelle phase historique de vie du capitalisme ? En élargissant l’horizon de notre vision, et en suivant toujours le fil conducteur de l’antagonisme des classes, pour nous expliquer les événements, nous pouvons préciser ainsi les termes fondamentaux du problème : le prolétariat mondial qui réalisa, en 1917 en Russie, sa première victoire, qui essuya dans la victoire fasciste de 1922 en Italie, une défaite qui avec celles qui suivirent et la dégénérescence de l’U.R.S.S., devait progressivement le porter à abandonner la lutte révolutionnaire, se trouve-t-il, en 1936, devant une modification radicale de la nature même de la situation historique, qui l’oblige à reporter dans une autre phase de son évolution, la conquête du pouvoir ? Sommes-nous donc arrivés à un moment où les conditions objectives ne permettraient plus la possibilité de la lutte insurrectionnelle. En conséquence, la guerre mondiale ne serait-elle plus l’issue inévitable des situations actuelles ? Si nous nous bornons à la Russie et à l’Italie, ce n’est nullement parce que nous voyons en ces deux pays les pôles de l’évolution des situations de l’après-guerre, mais uniquement pour simplifier l’énonciation du problème dont les points d’attache se trouvent évidemment en d’autres pays bien plus importants que la Russie et l’Italie. Mais ce qui nous intéresse, c’est de voir dans quels secteurs les mouvements politiques ont pris leur forme la plus achevée et à ce sujet il est incontestable que si le mouvement prolétarien a trouvé son expression la plus complète dans la victoire communiste du prolétariat mondial en Russie, le mouvement de résistance capitaliste s’est exprimé, dans sa forme la plus parfaite au travers du mouvement fasciste.
Nous avons déjà indiqué pourquoi, à notre avis, une analyse même hâtive de la situation dans les différents pays doit conclure à l’existence permanente de tous les facteurs qui avaient ébranlé le monde capitaliste lors de l’apparition de sa phase supérieure : de l’impérialisme, de l’inévitabilité de leur culbute dans la guerre à défaut d’une action du prolétariat mondial se dirigeant vers le triomphe de la révolution. Cependant les conjonctures dans les différents pays peuvent fort bien ne pas se développer synchroniquement et nous pourrions parfaitement nous trouver devant l’explosion de contrastes se dirigeant immédiatement vers la guerre, par exemple, en Italie, alors que les conditions n’auraient pas encore mûri, à l’échelle internationale, pour l’éclatement de la conflagration mondiale.
Dans ce cas, la situation d’un pays donné, en l’espèce l’Italie, ne peut que cristalliser les tendances historiques agissant dans le monde et les événements de ce pays vont acquérir une importance directement internationale. Le dilemme posé est le suivant : ou bien la constellation des forces internationales parvient à suffoquer les mouvements sociaux issus de la disproportion du rythme de maturation vers la guerre mondiale entre l’Italie et le monde capitaliste dans son ensemble, ou bien ces mouvements sociaux parviennent à briser le front ennemi et à déterminer, par conséquent, une modification radicale dans l’état du rapport des classes dans tous les pays.
Nous avons voulu résumer ici les principales considérations que nous avions émises dans l’article publié dans le numéro précédent de Bilan, avant de procéder à l’analyse des situations en Italie.
Dans le numéro 24 de Bilan, nous avons reproduit la résolution adoptée par le "Congrès des Italiens à Bruxelles" congrès qui s’est tenu au mois d’octobre 1935. Dans le numéro 23 de Bilan, nous avons publié le compte-rendu des débats qui eurent lieu au Congrès de notre fraction et le manifeste qui, clôturant ces débats, s’efforçait de mettre en lumière sa signification, de le faire apparaître comme une expression de l’évolution des situations en Italie.
Quelle différence profonde entre les deux Congrès et les décisions politiques qui y furent prises ! Différence non seulement quant à l’opposition brutale des résolutions politiques qui y furent adoptées, mais surtout quant à l’étendue même des objectifs qu’ils assignaient.
Au Congrès de Bruxelles, la position centrale autour de laquelle devaient converger toutes les forces de l’"antifascisme" était le rassemblement des "italiens". Ils proclamaient que la guerre en Afrique étant une guerre fasciste, et non italienne, elle ne pouvait engager la responsabilité et l’"honneur" du peuple italien, ce dernier étant attaché profondément aux idéalités de paix et faisait appel aux peuples civilisés du monde entier afin qu’eux, au travers des sanctions décidées par la Société des Nations, l’aidassent à se libérer de la dictature de l’aventurier Mussolini - le monstre de la guerre - à reconquérir sa place parmi les gouvernements démocratiques voulant sauvegarder la paix au monde. Cette résolution devait recevoir l’approbation unanime des différentes organisations "anti-fascistes", la divergence politique n’étant pas très sérieuse entre les deux partis essentiels, le P.S.I. et le P.C.I. Le parti socialiste faisait découler sa position centrale du schéma classique du réformisme : à la monarchie absolutiste nous préférons la monarchie libérale, à cette dernière la république, enfin à celle-ci l’État socialiste. Pas le moindre effort de sa part pour voir si la monarchie la plus libérale ou la république la plus démocratique n’ont pas accouché la plus noire des réactions. Les socialistes italiens qui parlent volontiers des luttes sociales en France au cours de la formation de l’État bourgeois dans le siècle passé, s’abstiendront soigneusement de parler des événements d’après-guerre et quand ils ne pourront pas passer l’éponge sur cette époque ils diront qu’en Allemagne comme en Italie l’erreur fondamentale a consisté à ne pas faire du mouvement socialiste, le pivot des gouvernements ou des blocs démocratiques. Maintenant, disent-ils, nous ne recommencerons plus la même erreur. Comme nous le verrons par la suite, les documents qui seront publiés par ces derniers comme provenant de l’Italie, répètent à nouveau ce que les socialistes à l’étranger appellent une "erreur". Les centristes utilisaient leur position au Congrès de Bruxelles, par cette thèse centrale : tout ce qui peut affaiblir Mussolini renforce le mouvement prolétarien. Les sanctions étant de nature à accroître les difficultés économiques déjà considérables du fascisme, il faut déchaîner un mouvement mondial pour obliger la Société des Nations (qui autrement ne les appliquerait pas) à veiller à la stricte application des décisions prises sous la "pression des masses travailleuses du monde entier".
D’un autre côté le Congrès de notre fraction passera la plus grande partie de son temps à discuter sur une question qui mise en rapport avec la "grandeur" des décisions du Congrès des italiens apparaîtra comme une véritable foutaise : au Congrès des "Italiens" on parlera de la chute du gouvernement fasciste, de la mobilisation de la civilisation mondiale, de l’impérialisme anglais, de la Société des Nations, chez nous on se cassera la tête pour voir si s’est ouverte la phase de transformation de la fraction en parti, comment nous pouvons exprimer la phase supérieure par la victoire du capitalisme mondial, alors que le prolétariat est encore incapable de se regrouper pour sa lutte et d’expulser de ses rangs les traîtres qui l’ont porté de défaite en défaite, jusqu’à la déroute totale actuelle.
D’une part : guerre fasciste, guerre de prestige, guerre déshonorante pour le "peuple italien", coalition mondiale des forces de la civilisation pour abattre Mussolini, le monstre de la guerre, et pour faire revivre le peuple italien qui ne veut vivre qu’en paix. D’autre part le Congrès de la fraction qui considère en l’entreprise africaine, une nécessité inéluctable de l’évolution de la société capitaliste et qui par conséquent ne voit uniquement que dans le prolétariat la force capable de s’y opposer : toutefois, cette force en puissance ne peut devenir un facteur politique agissant dans les situations actuelles, qu’à la condition de pouvoir ébranler tout l’appareil de domination du capitalisme mondial, appareil formé par fascistes, démocrates, socialistes et centristes. Y parviendra-t-il, n’y parviendra-t-il pas ? Le Congrès de la fraction ne se perd pas en des questions idiotes d’astrologie sociale et se préoccupe surtout de réaliser, ou d’essayer de réaliser - au travers de son organisation - la condition indispensable pour permettre au prolétariat de déclencher ses mouvements victorieux. La préoccupation essentielle du Congrès de la fraction est de repérer le cours de l’évolution politique en Italie pour faciliter au prolétariat l’oeuvre de construction de son parti de classe, de l’instrument indispensable pour sa victoire.
Les quatre mois qui se sont écoulés ensuite nous montrent que le Congrès des italiens n’a pas été une manifestation accidentelle et sans lendemain, mais la révélation d’une tendance politique jaillissant du milieu social en Italie. Nous verrons aussi, quelle signification peut avoir cette tendance sur les événements en Italie. Pour le moment il nous intéresse de prouver que socialistes et centristes peuvent se prévaloir (une fois n’est pas coutume) d’une cohérence d’attitudes politiques. Dans le bloc socialo-centriste des fissures se manifesteront, mais la volonté commune de garder "l’unité d’action malgré tout" semble être l’expression d’une exigence réelle de la tendance politique dont nous avons parlé.
L’organe officiel des italiens écrira à la veille du Congrès de Bruxelles : "Tout cela (les illusions dans les masses de trouver une solution à la crise économique au travers de la guerre n.d.r.) durera six semaines ou six mois, et après, petit à petit la réalité se substituera à la tromperie ou au rêve. Alors il apparaîtra clairement que l’Italie ne peut conquérir l’Abyssinie sinon au prix d’une guerre très longue et très coûteuse qui serait une catastrophe pour le pays, même si elle était victorieuse. Alors il apparaîtra clairement que si derrière la Société des Nations il y a des intérêts, il y a aussi des sentiments. Alors chaque italien comprendra que le pays n’est pas la victime d’une pseudo conspiration maçonnique, mais d’une coalisation de l’Europe laquelle défend les frêles digues de la paix contre l’irruption de la marée vraiment barbarique du fascisme et du nazisme. Alors l’Italie s’apercevra d’avoir été trahie et si elle voudra se sauver, elle devra passer par la voie que depuis treize ans lui indiquent les condamnés, les déportés, les exilés : enfreindre l’idole ensanglantée, s’unir autour du mot d’ordre "au-dehors Mussolini" et ce mot d’ordre elle devra le traduire dans les faits, remettant les destinées du pays dans les mains du peuple.
Au sujet du compromis Hoare-Laval, les socialistes qui avaient d’abord adopté une position (en total accord avec les centristes d’ailleurs) nettement hostile à celui-ci en le présentant comme une atteinte aux principes de "civilisation" car il aurait constitué une prime à l’agresseur, écrivent que Mussolini porte la responsabilité de l’écroulement du plan franco-anglais : "En agissant ainsi (discours de Pontinia) Mussolini a trahi une fois de plus le peuple italien lequel accepterait n’importe quel compromis pour finir la guerre". A propos du rapport des Cinq les socialistes diront "que Mussolini se rendait passible de la Haute Cour de Justice pour crime de lèse-patrie". Entre temps les socialistes avaient été amenés aussi à traiter du problème des "intérêts et des sentiments qui se trouvent derrière Genève" et, dans un article : "Le sel anglais dans la crise italienne", ont traité de biais cet argument d’une importance capitale. Évidemment c’est seulement en traitant de biais des questions théoriques que l’on peut arriver à donner une certaine justification "théorique" à une politique de trahison. Voici ce qu’ils écrivent :
"Lorsque nous essayons de nous représenter la fonction du sel anglais dans la présente crise italienne, il nous revient à la mémoire le précédent russe de 1917. Parmi les facteurs qui ont accéléré la révolution russe de février, il faut aussi comprendre l’action des ambassades anglaise et française lesquelles - écrit Lénine - accomplissant avec leurs agences et leurs adhérences les efforts les plus désespérés pour empêcher un accord séparé de Nicolas II et Guillaume II, visaient directement à destituer Nicolas Romanov". Cet article évidemment à l’intention des ouvriers dont il faut soigner le bourrage de crânes s’arrêtera à cette simple citation pour ne pas aborder le problème du programme que Lénine soutint : s’il put bénéficier de l’éclosion des contrastes inter-impérialistes, c’est uniquement parce que loin de s’accrocher à une constellation impérialiste, il exprimait uniquement les intérêts des travailleurs, alors qu’actuellement ce sont les canons de la Home-Fleet qui se chargent d’apporter les positions de l’anti-fascisme en Italie.
Les socialistes sont donc restés fidèles aux décisions du Congrès des italiens, ils sont restés italiens cent pour cent, des vrais italiens. De l’échec du plan Hoare-Laval ils ont retiré une confirmation nouvelle pour la ligne politique qu’ils soutiennent. D’après eux le gouvernement de Mussolini est incapable d’appliquer n’importe quel compromis, car il lui faut le succès du prestige et puisque le compromis est dans la nature même des événements, force sera de faire recours à un "autre gouvernement", le gouvernement de l’antifascisme évidemment, et plus tôt on y arrivera d’autant moins graves seront les blessures à panser dans la situation économique et politique.
Les centristes de leur côté ont porté leur fidélité aux résolutions du Congrès de Bruxelles jusqu’à leurs conclusions grotesques. Puisqu’ils ont dit : "Au dehors Mussolini !" Et bien ils écriront dans le "discours aux chemises noires" : "on vous a trahi puisque toutes les promesses qui vous ont été faites, vous l’ont été uniquement pour vous tromper, pour vous opposer à vos frères de classe, faire de vous les instruments des pires ennemis, de vous-même et de l’Italie : les capitalistes exploiteurs. Nous communistes, nous ne vous haïssons pas..." Ailleurs les centristes écrivent sous le titre : "La lutte qui doit unir antifascistes et fascistes" un article dont nous extrayons ce qui suit :
"Ils (des ouvriers) avaient cru que la marche sur Rome aurait mis sur le même plan patrons et ouvriers et voient que les choses sont allées autrement. Il y a aussi des chefs fascistes mécontents de l’entreprise africaine lesquels jugent que Mussolini a commis cette fois-ci une erreur irréparable. Il y a donc des forces qui poussent à faire finir la guerre de l’extérieur. Mais il y a une force hostile à la paix, à la renonciation de l’entreprise et celle-ci est représentée par tous les responsables de la guerre et par Mussolini, dont le prestige personnel est strictement lié à cette guerre. Eh bien nous disons clairement et ouvertement que le petit groupe des responsables de la guerre et Mussolini lui-même ne sont pas la nation". L’appel des centristes après l’échec du plan Hoare-Laval se conclut ainsi : "Le Parti Communiste, le plus fort parti antifasciste d’Italie, déclare qu’en face de la situation, les communistes sont prêts à lutter avec quiconque soutiendra le mot d’ordre : Ça suffit avec la guerre ! Au dehors le gouvernement de Mussolini et les responsables de la guerre".
Nous croyons que les extraits que nous avons donné des écrits des sociaux-centristes sont suffisants pour prouver que Mussolini doit être traduit en Haute Cour de Justice, mais que honnêtement il serait impossible de poursuivre le Front Commun Italien pour non respect des engagements pris au Congrès des Italiens : dans un tel procès il serait certain d’être non seulement acquitté, mais de recevoir aussi des lauriers comme défenseur de l’honneur de la patrie italienne.
Il nous faudrait maintenant un peu parler de la fissure qui s’est manifestée dans le Front Commun. La brouille trouve son origine dans des articles publiés dans le journal socialiste qui sont présentés comme provenant directement de l’Italie. L’un de ces articles est dirigé nettement contre le mot d’ordre fondamental du bloc à l’étranger : "Au-dehors Mussolini" et dit : "Nous devons développer la tactique dans toute la pureté et l’entièreté de notre esprit socialiste, par la soudure des objectifs partiels avec l’objectif qui leur donne valeur et signification concrète révolutionnaire, c’est-à-dire à l’objectif de la liberté. C’est à notre avis, la seule façon de ne pas porter de l’eau au moulin fasciste et des forces de conservation qui viseraient à de simples changements de façade ou à se procurer des alibis.
"Au dehors Mussolini". Paix avec l’Éthiopie, c’est bien. Mais derrière ces mots d’ordre ne doivent pas pouvoir s’entraîner Balbo, Grandi, Spirito, le pape, le prince et leurs satellites".
En général les correspondances publiées comme provenant de l’Italie insistent sur trois critères essentiels :

1° Nécessité de former des cadres, les conditions n’existant pas pour des mouvements de masse en Italie ;
2° Un certain dédain contre les machinations échafaudées à l’étranger, car la lutte doit se mener en Italie, et ne peut résulter d’une importation politique dans la péninsule ;
3° La concentration d’une base politique et idéologique pour ces cadres au travers d’une entente ouvertement affirmée avec des fractions bourgeoises.

Voici comment à ce dernier sujet, qui est d’ailleurs l’essentiel, s’expriment les socialistes : "Notre mouvement doit résoudre, sans préjudice, le problème des rapports avec les partis bourgeois. Il est nécessaire d’affirmer dès maintenant que nous n’éviterons pas des ententes de telle nature, lorsqu’elles seront nécessaires pour la création d’un ordre politique qui nous assure la possibilité d’existence et de lutter librement en vue des buts plus amples déjà énoncés (la lutte socialiste n.d.r.). Il est nécessaire de garder la plus ample liberté de mouvement, tenant pour acquis que des accords d’une telle nature sont possibles seulement avec ces groupes qui reconnaissent l’impossibilité de retrouver un équilibre pour la vie italienne, profondément bouleversée par le fascisme, sans des réformes radicales".
Enfin au sujet de la nécessité "objective" des réformes, voici ce qu’écrivent les socialistes :

"En fait, déjà maintenant, il ne manque pas des fractions bourgeoises qui se rendent compte qu’en face de l’état de faillite de l’économie et de la finance que le fascisme laissera derrière lui des solutions à caractère socialiste seront inévitables dès le premier moment pour éviter une faillite totale". Ces groupes, en plus de réformes substantielles dans les institutions et une orientation ouvertement laïque, préconisent d’autres mesures radicales dans le domaine économique et politique : par exemple large contrôle du commerce extérieur également nécessaire pour des raisons monétaires, la gestion collective des branches les plus importantes de la production industrielle et du crédit, des réformes de grande portée dans le régime de la propriété et de l’exploitation agraire, une politique sociale de fiscalité à l’avantage des classes travailleuses, un contrôle sur la presse, etc... Il est clair qu’avec ces fractions bourgeoises une entente sera possible, et non comme un expédient tactique ou pour des buts négatifs, mais en vue d’une oeuvre commune active, laquelle a toutefois clairement conditionné se buts et sa durée dans le temps".

Voilà donc qui est clairement exprimé.
Un plan de Man à la sauce italienne : accord avec la bourgeoisie ? Oui, disent-ils, cela est nécessaire mais il faut le considérer non comme on le fait au bistrot de Paris, comme une manoeuvre, un expédient, mais en tant qu’une nécessité politique dont la nécessité objective est nettement donnée par l’état de faillite dans lequel se trouve l’économie capitaliste italienne où il faut apporter sans ambages un secours immédiat.
Cela prouve que les socialistes à l’étranger, qui prétendent ne pas vouloir recommencer l’histoire d’Allemagne, sont démentis par les socialistes d’Italie qui ont le mérite de parler clairement et d’exposer sans équivoques les seules possibilités qui restent actuellement aux socialistes : collaborer pour sauver la barque en un moment où le capitalisme a besoin de cette aide pour tamponner une situation économique, financière, politique catastrophique.
Cette position des socialistes a déterminé une fissure dans le "Front commun".
Les centristes se sont insurgés contre le "minimalisme socialiste" et ont écrit pompeusement : "Le parti communiste d’Italie est contre tout accord programmatique. Notre programme est la révolution prolétarienne, l’Italie socialiste et soviétique". Mais le parti communiste lutte aujourd’hui "contre la guerre, pour chasser du gouvernement Mussolini et les responsables de la guerre, pour la conquête de la liberté".
A quoi les socialistes ont répondu qu’il faut un programme même pour chasser Mussolini et ont rappelé aux centristes le programme du Front Populaire en France. Ces derniers ont donc rétorqué que le Front Populaire contenait des revendications partielles des ouvriers alors que dans les propositions socialistes, la conquête de ces revendications est conditionnées à la conquête de la liberté, par conséquent, à un accord avec la bourgeoisie.
Il est à prévoir que la fissure n’aura pas de grandes conséquences et que l’accord finira par rester debout, bien que de la part des socialistes en Italie il y ait une hostilité marquée à l’égard des centristes qui sont considérés comme une entrave à la réalisation d’un accord avec les fractions bourgeoises.
Mais les événements de France sont là pour prouver que l’apport indirect (l’abstention au parlement) des centristes n’est nullement un obstacle pour former une majorité autour du cabinet Sarraut, l’homme du "communisme voilà l’ennemi" et qui aura dans son ministère les représentants de la réaction la plus noire. Il n’est donc pas exclu qu’une révolution se produise dans le Front Commun pour le disposer suivant les indications des socialistes italiens.
Ce qui a donné le plus de vigueur à la tempête politique qui s’est déchaînée entre socialistes et centristes à l’étranger, se sont des incidents qui révèlent l’état de profonde gangrène du mouvement des partis de l’émigration.
Après le Congrès de Bruxelles, les centristes se sont adonnés à un jeu de concurrence déloyale : sans consulter les socialistes, ils se sont mis à la recherche d’appuis bourgeois, ce qui évidemment ne faisait pas l’affaire des socialistes, lesquels ne veulent, en aucun cas, être exclus de "l’autre gouvernement" de celui qui, à leur avis, est une nécessité absolue pour réaliser le compromis dans la question éthiopienne.
Nous croyons devoir clôturer cette partie de notre article consacré à la documentation sur la situation actuelle en Italie par la réponse à la question : mais quelle est en réalité la situation ?
Une réaction se produit-elle parmi les masses italiennes ? Est-il possible que cette réaction ne se produise point ?

La réponse à cette question peut être trouvée dans toute la presse de l’émigration italienne et surtout celle qui échafaude des plans mirifiques d’agitation en Italie. Le centrisme par exemple qui soutient la thèse de la possibilité des mouvements de masse en Italie, consacrera un article spécial pour prouver sa thèse et "que l’action compacte de nous, ouvriers, (dans une usine de 3000 ouvriers) força la direction et les dirigeants syndicaux à capituler et nous avons obtenu une augmentation de 20 centimes par heure". "Nous avons fait circuler le mot d’ordre : Refusons-nous à laisser tomber 4 heures de travail gratuites (pour la guerre en Éthiopie), résultat : aucun ouvrier n’a souscrit aux requêtes de Messieurs les fascistes". "Nous avons fait circuler une pétition, résultat : les ouvriers ont obtenu 25 centimes d’augmentation".
Notre position est connue sur les revendications partielles, les seules à notre avis, capables de mobiliser les masses sur un front de classe en une situation où les objectifs suprêmes de la conquête du pouvoir ne peuvent pas être posés. Mais cela n’a rien à voir avec la réclame que font les centristes autour d’incidents - dont la portée est d’ailleurs démesurément grossie - qui sont placés sur le plan des positions du Front Commun. Pour nous les revendications partielles doivent aboutir à un programme de classe et jamais être exploités par les fanfarons du Front Populaire Commun.
A part ces épisodes, les nouvelles de l’Italie reflètent une situation extrêmement difficile où seuls des gestes isolés de réaction se produisent, que le fascisme pourra d’ailleurs réprimer avec la dernière violence, pendant que le prolétariat ne parviendra pas à retrouver sa force. Les cuisiniers de la politique qui cherchent à l’étranger (dans l’émigration italienne comme allemande, voir à ce propos surtout le SAP qui fait concurrence au bluff centriste) d’échafauder de grandes politiques qu’ils essayent de justifier avec les pièces à convictions fournies par les épisodes héroïques des ouvriers, se le tiennent pour dit une bonne fois : dès que leur oeuvre de trahison ou de confusion sera arrivée à sa conclusion, le prolétariat devra, avant de reconquérir la force de les chasser, pouvoir ébranler l’édifice capitaliste qui les féconde.
En Italie, actuellement, cette situation ne s’est pas encore ouverte et le jour où elle s’ouvrira les ouvriers lutteront pour leurs solutions révolutionnaires. Nous avons le ferme espoir qu’ils parviendront à chasser de leurs rangs ceux qui voudraient briser leur élan révolutionnaire et qui représenteront le dernier rempart de la défense de l’ennemi capitaliste.
Nous estimons maintenant pouvoir tirer des conclusions politiques se reliant aux prémices de cet article et aux considérations exposées dans l’article publié dans le numéro précédent de Bilan.
Les chansons anti-dictatoriales des Roosevelt, Hoare, Herriot, ainsi que les positions de l’antifascisme italien sont donc considérées par nous comme l’expression d’une tendance politique et réelle, qui exprime l’effort du capitalisme international et Italien pour refouler les problèmes menant à la fois à l’éclosion de la guerre mondiale et aux mouvements révolutionnaires directement reliés au conflit international. Ainsi que nous l’avons dit, au cas où cette tendance à éviter le précipice des situations vers la guerre, se rencontrait avec le développement des événements, ces mêmes chansons anti-dictatoriales, ainsi que les autres pour la défense de la "nation prolétarienne" contre les vampires impérialistes et repus, seront entonnées pour accompagner le massacre fratricide des prolétaires des différents pays.
Ici nous trouvons un problème extrêmement important qu’il nous est impossible de traiter dans cet article. Nous nous réservons de revenir ultérieurement sur cet argument, qui est d’ailleurs un des plus essentiels, pour comprendre la situation italienne et sa signification internationale.
Pour le moment nous devons nous borner à en indiquer les éléments essentiels.
Aucune perspective n’existe pour une liquidation pacifique du gouvernement fasciste, c’est-à-dire du mécanisme étatique fasciste, celui-ci ne pouvant céder qu’à l’assaut des masses ouvrières ou alors que cet assaut se présente comme un élément certain de la situation. C’est dire qu’une évolution du type espagnol n’est nullement à prévoir.
Que les mouvements ouvriers se déchaînent alors que le gouvernement fasciste sera encore au pouvoir ou immédiatement après son remplacement par un gouvernement militaire ou autre de ce genre, de toute façon, il est absolument certain que des mouvements prolétariens d’une puissance inouïe se déchaîneront et qu’ils ne tiendront aucun compte de la directive centriste pour l’unité même avec les fascistes "trompés".
Ce seront alors des événements historiques d’une portée et d’une signification immense qu’accompagneront la vindicte de millions d’ouvriers dont chacun aura son compte à régler avec l’assassin d’un de ses proches, le persécuteur, l’oppresseur fasciste.
Et c’est sur cette base réelle que se pose la perspective d’un gouvernement de Front Populaire qui devra être à la pointe du combat pour réprimer le mouvement des masses révoltées.
Nous serons bien loin, en Italie, des déclamations du Front Populaire dans les différents pays ; les socialistes et centristes seront obligés de répéter sur l’échelle terriblement élargie que les nouvelles situations poseront ce que firent les sociaux-démocrates allemands contre les ouvriers de ce pays et les spartakistes.
Les répercussions, dans le domaine international, d’une position pour un gouvernement de Front Populaire en Italie, bouleverseraient profondément les positions politiques des partis ouvriers et surtout les centristes dans les autres pays, la Russie Soviétique en tout premier lieu. Même si les ouvriers italiens devaient essuyer une défaite sanglante, les positions ouvertement agressives que devraient occuper les socialistes et les centristes auraient une répercussion directe sur les positions occupées par eux au sein du mouvement ouvrier et cela s’accompagnerait très probablement avec une maturation accentuée des conditions pour l’éclosion de la guerre mondiale.

Au début de cet article, nous avons mis en regard les deux Congrès qui se sont tenus à la veille de l’ouverture des hostilités en Éthiopie : celui des "italiens", où participaient des partis, surtout les centristes et les socialistes, dont nous avons expliqué non seulement l’évolution depuis ces derniers mois, mais aussi la nature des événements auxquels ils pourraient se relier, pour devenir une des forces essentielles de l’écrasement des mouvements révolutionnaires du prolétariat italien ; de suivre le chemin que ce prolétariat parcourt en vue de construire l’organe de sa victoire au nom et pour le compte du prolétariat international.
Sur le plan politique, les solutions adoptées par les deux Congrès s’opposent irréductiblement : celui des "italiens" préconisant les sanctions, le nôtre affirmant que ou bien les sanctions étaient une chose sérieuse et elles auraient représenté alors le prologue de la guerre mondiale, ou bien elles n’étaient que tromperie et alors elles auraient représenté une pièce maîtresse dans le jeu de Mussolini pouvant parvenir à donner un nouveau tour de vis - et de quelle envergure ! - au prolétariat italien ; qui aurait pu affirmer que s’il y avait des morts en Afrique, si les sacrifices étaient nécessaires cela dépendait uniquement de la Société des Nations, sans quoi l’Italie serait facilement arrivée à bout de la résistance du régime Négus, tout comme avaient pu le faire les "vampires impérialistes" démocratiques d’Angleterre et de France, devenus aujourd’hui les champions essentiels de l’"antifascisme".
Trois mois après l’application des sanctions, comme l’a mis en lumière le correspondant de Rome d’un journal conservateur et ainsi qu’il résulte des faits eux-mêmes qui n’ont d’ailleurs nullement enregistré un ralentissement des opérations militaires, la situation italienne prouve que le régime fasciste, loin de s’affaiblir, a trouvé dans les sanctions elles-mêmes, (au travers d’un éloignement de la concurrence étrangère) la possibilité de vivifier provisoirement certaines industries indigènes, alors que les ouvriers et les paysans font évidemment les frais du renchérissement de la vie qui s’ensuit.
Au point de vue militaire, le fascisme continue à trouver ce dont il a besoin pour continuer la guerre ; de cela les premiers qui en sont convaincus sont justement ceux qui crient le plus pour faire respecter les sanctions y compris la Russie Soviétique, l’un des meilleurs clients de l’Italie, ainsi que le disait Litvinov.
Le Congrès de notre fraction qui s’est dédié exclusivement aux problèmes de la reconstruction du mouvement ouvrier en Italie, est aussi celui qui a indiqué les seules bases où pourront se regrouper les masses en vue de leurs batailles de classe. C’est parce qu’il a été fidèle aux enseignements de nos maîtres et aux expériences sanglantes du mouvement ouvrier dans tous les pays, que notre Congrès peut regarder la situation actuelle en Italie et son avenir, avec un regard ferme et franc, conscient d’avoir accompli un effort dans l’intérêt des exploités, des victimes du fascisme, de la révolution italienne et internationale.




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