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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le problème du Pacifique et la faillite de la Conférence de Londres
{Bilan} n°27 - Janvier-Février 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 16 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Il y a plusieurs siècles l’océan Pacifique fut le théâtre des guerres de pirates, la "guerre de Course" des Hollandais et surtout des Anglais contre l’empire colonial de l’Espagne. Aucun pays ne songea, à cette époque, à occuper effectivement ses îles qui furent presque toutes découvertes dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Même sur le continent australien, les premières installations anglaises ne furent que des colonies pénitentiaires, comme la France l’effectua plus tard en Nouvelle-Calédonie. Quant au XIXe siècle, on passa à l’occupation définitive des îles du Pacifique, ce ne furent que les puissances européennes, l’Angleterre en tête, qui en profitèrent. Le problème du Pacifique ne se posa dans son entièreté qu’avec l’entrée en scène des deux grandes puissances riveraines du Pacifique : les États-Unis et le Japon. La première avec l’annexion soi-disant réclamée par les îles Hawaï en 1898, avec l’occupation des îles Philippines et de l’îlot de Guam, dans l’archipel des îles Marianes, après sa victoire sur l’Espagne en 1898. La seconde qui n’avait encore occupé que Bonin en 1876 et Vulcan en 1891, (petit îlot dans le Pacifique septentrional) après sa victoire contre la Chine, en 1894-95 et contre la Russie, en 1904-1905, qui lui donna Formose avec les Pescadores : la moitié septentrionale de Sakhaline et l’occupation effective de la Corée. L’ouverture du canal de Panama, en 1914, représenta surtout la possibilité pour les États-Unis d’accentuer leurs visées sur le Pacifique.
La guerre mondiale ne fit qu’accentuer dans l’Extrême-Orient les avantages acquis par ces deux pays extra-européens, surtout ceux du Japon qui obtenait en propre la concession allemande en Chine et un mandat sur les autres colonies allemandes dans le Pacifique : les îles Caroline, Marshall et Mariannes, parvenant ainsi à se faufiler entre les possessions Nord-Américaines d’Hawaï et des Philippines.
Mais, de ce fait, s’aiguisèrent les conflits jusqu’alors latents entre ces deux puissances. Les premiers indices de ce conflit s’étaient déjà manifestés avant-guerre par l’hostilité des États-Unis pour l’immigration japonaise aux Hawaï et en Californie et par le principe de la politique de la "porte ouverte", affirmé en 1899 par Hay, afin d’empêcher toute prétention de monopole du Japon sur la Chine.
L’Angleterre appuyait le Japon parce que dans la lutte anglo-américaine pour la suprématie des mers, elle trouvait dans le Japon un allié contre la menace américaine et aussi contre celle de la Russie soviétique qui, avec sa politique en Perse et dans l’Afghanistan, semblait menacer sa puissance aux Indes. Mais la rivalité anglo-américaine restait cependant l’antagonisme le plus aigu dans l’immédiat après-guerre.
Pendant la guerre, ce conflit avait pris la forme d’un contraste entre les États-Unis qui soutenaient la liberté du commerce des neutres avec les belligérants et l’Angleterre qui en était adversaire.
En 1916, le Congrès américain s’était prononcé pour "une flotte supérieure à toutes les autres" et avait adopté un programme naval qui envisageait la construction de 156 unités de tous types y compris des "dreadnoughts" d’un tonnage et d’un armement supérieur à ceux des autres flottes. Une somme de 100 millions de dollars avait été prévue pour ce programme.
L’entrée en guerre, en 1917, des États-Unis aux côtés de l’Entente fit ajourner ce programme, mais déjà en 1919, en même temps qu’ils refusaient de ratifier le Traité de Versailles et de participer à la Société des Nations, les États-Unis décidaient de poursuivre la réalisation du programme de 1916, en augmentant de 52 unités le nombre des navires prévus.
Tout cela s’explique du fait que les U.S.A. devaient maintenir leur suprématie acquise pendant la guerre mondiale, non seulement par le développement de leur appareil économique, mais surtout par la formation d’une puissante flotte capable de tenir tête aux autres impérialismes.
Dans la phase impérialiste chaque fois qu’une puissance augmente ses armements, automatiquement les capitalismes qui se sentent visés répondent par le même geste : c’est ce que firent l’Angleterre et le Japon. L’Angleterre se sentit directement menacée dans sa chancelante suprématie navale. Le Japon comprit que la nouvelle flotte américaine allait résoudre le plus important des problèmes de l’Impérialisme américain, c’est-à-dire la maîtrise du Pacifique. En conséquence, pour ne parler que des fortes unités, tandis que l’Angleterre mettait en chantier 12 bâtiments dont 4 gigantesques de 50 000 tonnes, le Japon de son côté décidait la construction de 8 gros navires, d’un tonnage égal et même supérieur à ceux des américains. Par conséquent, au cours de l’été 1921, on assista à une véritable course aux armements, en comparaison de laquelle, la course similaire entre l’Angleterre et l’Allemagne, avant la guerre, ne fut qu’un enfantillage.
Et la situation continua de s ’aggraver à un point tel que, deux ans après la fin de la "dernière guerre" de nouvelles menaces d’un autre conflit mondial se dessinaient déjà.
Toute guerre, navale ou terrestre, est une question de positions, surtout quand il s’agit d’une étendue énorme comme le Pacifique. Les navires doivent pouvoir être ravitaillés et réparés ; d’autre part, chaque puissance doit être sûre de ses bases d’opération et de la liberté de ses communications. Pour se garantir d’une rupture de ses lignes de communication vers l’Orient, la Grande Bretagne dispose de la "Route Impériale" qui s’appuie sur Gibraltar, Malte, Port-Saïd, Aden, Ceylan et Singapour.
Les États-Unis, déjà avant la Conférence de Washington, avaient renforcé leur base des îles Hawaï et Samoa et en avaient créé de nouvelles à l’île de Guam et aux Philippines. Mais ce furent surtout les tentatives qu’ils firent auprès de la Chine pour l’obtention d’une base continentale sur les côtes du Fu-Kien qui devaient alarmer le Japon, lequel devait d’ailleurs riposter en transformant les îles "sous mandat" en bases militaires.
Toutefois, bien que les dépenses navales américaines aient triplé depuis la fin de la guerre, et qu’en peu de temps ils aient dépensé plus que l’Allemagne pour sa flotte au cours des 25 années qui avaient précédé la guerre mondiale, les États-Unis n’étaient pas encore certains d’avoir dépassé dans la course aux armements l’Angleterre et le Japon. Au contraire, le risque subsistait de voir ces deux flottes unies contre eux, en dépit des réserves en leur faveur stipulées dans le traité d’alliance anglo-japonais.
À tout cela doit encore s’ajouter le problème du Canal de Panama, dont nous parlerons après.
Toutes ces raisons déterminèrent les États-Unis à proposer une trêve des armements de quelques années. Ce fut donc la Conférence de Washington qui devait permettre aux puissances rivales de mieux se préparer pour le prochain conflit.
On commença par la limitation des armements navals, parce que la guerre navale était considérée comme décisive pour le prochain conflit et qu’il s’agissait du problème le plus complexe. La Grande-Bretagne, la France et l’Italie, c’est-à-dire les "pays victorieux" étaient épuisés alors qu’en réalité l’Europe entière sortait vaincue du conflit, vis-à-vis de l’Amérique.
La Grande Bretagne devait, d’autre part tenir compte de l’opinion des Dominions qui avaient participé à la grande guerre, tels l’Australie, craignant l’organisation militaire du Japon, et le Canada, orienté vers les États-Unis, et qui s’élevaient contre une alliance pouvant entraîner l’Angleterre dans un conflit à côté du Japon contre les États-Unis. De son côté la France, avec ses possessions en Océanie, particulièrement l’Indochine, avait tout intérêt à voir régler la situation dans le Pacifique. Et dans tous les pays, pendant cette bataille impérialiste, le prolétariat venait à la rescousse de l’Union Soviétique qui, en 1922, n’était pas encore devenue le plus solide appui des manoeuvres inter-impérialistes.

* * * * *

Afin d’arriver à un accord pour la limitation des armements navals, les États-Unis convoquèrent une Conférence des cinq principales puissances maritimes de l’époque (Empire britannique, États-Unis, Japon, France, Italie). Cette conférence aboutit à l’accord de Washington de 1922 qui fixa une première réduction des vaisseaux de ligne et détermina les coefficients 5, 5, 3, 1.7, 1.7 respectivement pour le tonnage global des flottes britannique, américaine, japonaise, française et italienne.
Bien que non limitée aux problèmes du Pacifique, cette Conférence eut pour ces impérialismes une signification décisive à cause de l’abolition de l’alliance anglo-japonaise qui avait été jusqu’alors le fateur déterminant dans ces mers, au travers de la fixation des rapports 5, 5 et 3 pour les flottes rivales des U.S.A., de l’Angleterre et du Japon. Enfin, l’accord de 1922 eut une certaine importance pour la démobilisation de la surface marine comprise entre les bases maritimes des îles Hawaï (États-Unis), Singapour (Angleterre) et les côtes du Japon.
Au surplus, le seul engagement politique contracté pendant cette Conférence fut le Traité des quatre puissances directement intéressées (Empire britannique, États-Unis, Japon et France) qui s’engagèrent à respecter le statu-quo dans leurs colonies et possessions sous mandat du Pacifique : complément du Traité dit des neuf puissances qui garantissait l’intégrité de la Chine sur la base de la "porte ouverte" pratiquée par les puissances signataires.
Les accords de Washington aboutirent, enfin, à l’atténuation de la rivalité anglo-américaine pour la suprématie navale, du fait d’un compromis dans lequel chacun des brigands impérialistes entrevoyait un avantage particulier : les États-Unis, par la fin de l’alliance anglo-japonaise considérée comme dangereuse pour eux ; la Grande-Bretagne, par la renonciation - au moins momentanée - du programme américain de la suprématie navale ; et le Japon, parce que bien qu’obtenant un rang de troisième ordre dans la marine mondiale, se trouvant favorisé par le fait qu’il n’avait à sauvegarder qu’un seul front : celui du Pacifique, alors que les États-Unis avaient à protéger deux fronts océaniques et la Grande-Bretagne devait veiller à la sûreté de son immense réseau de communications dans toutes les mers.
Le Traité de Washington était valable jusqu’au 31 décembre 1936 et renouvelable par tacite reconduction. La faculté de le dénoncer était laissée à chacune des parties contractantes, moyennant un préavis de deux ans.
Il s’ensuivit plus tard, en 1930, une nouvelle Conférence navale à Londres, où la Grande-Bretagne et les États-Unis perfectionnèrent leur accord sur la parité navale par la fixation du tonnage des catégories inférieures qui n’avaient pas été envisagées à Washington. Cet accord supplémentaire expirait également le 31 décembre 1936.
Mais si, par ces moyens, on déterminait une détente dans la rivalité anglo-américaine, les rivalités du Pacifique allaient toujours croissantes avec l’offensive japonaise couronnant la sortie du Japon de la Société des Nations et par la dénonciation, qui eut lieu en décembre 1934, du Traité de Washington.
La détente survenue entre l’Angleterre et les États-Unis, la crise économique avaient ralenti le rythme des constructions navales consenties par les accords susdits à ces deux puissances. Par contre, le Japon avait fait plein usage de son droit de remplacer ses vieux navires de sorte que le rapport de 65 % qui aurait dû subsister entre le tonnage de sa flotte de guerre et celui des deux puissances rivales, se trouvait être invalidé si l’on comptait les navires réellement efficients, ce qui était d’ailleurs l’essentiel. Une flotte toujours plus puissante était d’ailleurs indispensable à l’impérialisme japonais pour appuyer sa politique toujours plus agressive en Extrême-Orient (présentée comme seule issue à la crise économique et à la pression démographique), se traduisant par sa main-mise sur la Mandchourie, sur la Chine du Nord, sur la Mongolie, suivant les directives du fameux programme de Tanaka.
Comme le temps peut seulement favoriser ses adversaires (la Russie, la Chine actuellement impuissante, les États-Unis), le Japon, qui est acculé à une situation intérieure des plus instables, épuisé à cause d’une industrialisation exagérée, menacé par la catastrophe financière, n’entrevoit toujours davantage une issue que dans une guerre la plus proche.
Les autres pays ont, au contraire, tout intérêt à gagner du temps pour mieux se préparer à la deuxième conflagration mondiale. C’est cela qui explique la Conférence de Londres qui se tient actuellement et qui a déjà reçu un premier coup par l’abandon de la Conférence par le Japon.
Il est clair que, spécialement après l’échec de la Conférence du Désarmement, de Genève, et de la Conférence Navale à trois de l’année passée à Londres, les États-Unis, l’Angleterre et le Japon, - après la requête d’un tonnage global égal aux autres puissances - ont réactivé le rythme de leur préparation navale.
La réponse immédiate des États-Unis à la requête de parité navale présentée par le Japon, d’autant plus que ce dernier s’était refusé, après sa sortie de la Société des Nations, à rendre les colonies qui furent transformées en bases pour sous-marins, fut la "démonstration" du passage de presque toute la flotte américaine de l’Atlantique dans le Pacifique : 180 navires de guerre l’ont effectué sans incidents en 40 heures. Mais le Canal de Panama est sujet aux attaques par la voie des airs et, au surplus, il est impraticable pour les colosses de mer de 10 000 t et plus. De là, la nécessité d’une seconde grande voie de communication entre le Pacifique et l’Atlantique représentée par le projet du canal du Nicaragua.
Il y a cent ans que le Sénat américain approuva la construction éventuelle de ce canal et 20 ans se sont écoulés depuis que le Traité avec le Nicaragua a assuré aux États-Unis le droit perpétuel et exclusif pour la construction de ce canal. A l’état actuel, le Canal du Panama permet un transit annuel, dans les deux directions, de navires d’un tonnage global de 70 millions - les 80 % de sa capacité maximale - et les travaux d’amélioration projetés pour 150 millions de dollars, permettraient d’augmenter ces possibilités pour 50 autres millions par an.
Mais, du fait des nécessités militaires, on finira par dépenser un milliard de dollars pour le nouveau canal, d’une capacité maximale de 80 millions de tonnes par an.
Cependant, d’autres raisons déterminent les États-Unis et l’Angleterre à rechercher une nouvelle trêve de quelques années, et cela parce que leurs flottes sont loin d’avoir atteint les limites maxima consenties par les Traités.
La construction des grandes unités demande trois à quatre ans. Les unités inférieures de deux à trois ans. Aussi, le programme d’accroissement naval américain, commencé avec l’exercice 1934-35, ne sera réalisé en plein qu’en 1942. La Grande-Bretagne aussi a adopté un programme de constructions navales s’échelonnant sur sept années qui donnera, en 1942, une augmentation de 296 navires de un million et demi de tonnes. Au moment donc où la dénonciation par le Japon met fin aux accords de Washington et que ceux de Londres échoient en 1937, les États-Unis aussi bien que l’Angleterre se trouveront avec une flotte qui n’aura pas encore atteint l’efficience qui était consentie par les Traités. Naturellement, pour faire face à tous les événements, c’est-à-dire à une soudaine éclosion du conflit mondial, tous les pays procèdent à la construction intensive de leur flotte aérienne, et les États-Unis, suivant les dernières décisions, en posséderont une de 4500 appareils.
Chaque impérialisme reste, évidemment, en paroles, partisan du "désarmement", mais, pour chacun d’eux, désarmement signifie abolition des spécialités qui leur sont particulièrement nuisibles et que l’adversaire possède.
Aussi, le Japon soutient la limitation de la dimension des navires et l’abolition des navires-aériens pour se garantir de la menace américaine ; les États-Unis voudraient limiter les sous-marins dangereux pour une grande flotte qui doit agir à de grandes distances de ses bases ; l’Angleterre qui doit protéger ses lignes immenses de communications ressent plutôt la nécessité de nombreux navires petits et moyens que d’un nombre limité de grands bâtiments de bataille ; par contre, c’est ce que réclament les États-Unis, la France et l’Italie. Toutes les grandes puissances navales voudraient l’abolition des sous-marins qui sont les armes des plus faibles.
Mais, sans doute, la Conférence de Londres réussira à nouveau à trouver un compromis sur des points secondaires portant sur certaines limitations qualitatives se rapportant aux dimensions des navires et des canons : le côté quantitatif du tonnage global restant inchangé.
La situation générale s’est de beaucoup modifiée en Europe par rapport à celle qui existait en 1922. L’U.R.S.S., au travers de son entrée dans le jeu des compétitions impérialistes, est en train de créer une forte flotte dans la Baltique, surtout des sous-marins nécessaires pour rejoindre la grande mer, en-dehors de ses mers d’Europe qui sont fermées. L’Allemagne, au-travers de l’accord anglo-allemand, a obtenu les 35 % du tonnage de la flotte anglaise et, sous peu, elle possédera une flotte presqu’égale à celle de l’Italie et inférieure seulement d’un tiers à celle de la France. Dans la mer du Nord, Finlande, Suède et Norvège ; dans la Méditerranée, Espagne, Turquie, Grèce, Yougoslavie sont en train de renforcer leur flotte de guerre.
Toutefois, la situation en Europe est moins aiguë - même dans la Méditerranée, malgré l’opposition anglo-italienne à la suite de l’entreprise africaine - de ce qu’elle est en Extrême-Orient. Le problème le plus menaçant est, aujourd’hui, la controverse triangulaire britannique-américaine-japonaise, c’est-à-dire le problème du Pacifique, ou mieux de l’Asie. Et ce conflit s’encastre dans l’autre, plus général, pour le nouveau partage mondial des colonies et des marchés, car ce n’est pas seulement le marché chinois qui est en jeu. Si l’Amérique parvient à s’assurer une base d’opérations sur le continent asiatique - et cela elle ne pourra l’obtenir qu’en écrasant le Japon - elle pourra passer à la phase supérieure de son programme impérialiste : chasser son plus grand rival, la Grande-Bretagne, de l’Asie.




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