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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux (1)
{Bilan} n°27 - Janvier-Février 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous entrons dans une période où il devient possible d’émettre un jugement d’ensemble sur l’évolution du prolétariat français dans l’après-guerre et plus particulièrement depuis le 6 février 1934. Aussi bien que nous parlons de mars 1933 comme d’une date consacrant la victoire du fascisme, la défaite du prolétariat allemand et la mort de l’Internationale Communiste, il est possible aujourd’hui de retrouver la confirmation de l’écrasement du prolétariat français, de la trahison des partis communistes dans la déclaration désormais célèbre de Staline, dans la manifestation du 14 juillet 1935 qui eut d’ailleurs sa copie "spécifique" dans chaque pays où agit encore un parti communiste.
Ce n’est pas le fait d’une simple coïncidence historique si les situations révolutionnaires de l’après-guerre se clôturent, en Allemagne, par l’avènement d’Hitler et la destruction des organisations prolétariennes, alors que ces mêmes situations trouveront en France leur épilogue dans la constitution du Front Populaire qui anéantira le prolétariat aussi sûrement que les bandes armées du fascisme. C’est que nous nous trouverons devant deux moments de l’évolution du monde capitaliste, dont l’un sera supérieur à l’autre. Ici il s’agira d’un bâton démantibulé par les convulsions de classes, là d’un des chaînons les plus résistants du monde capitaliste. En Allemagne, autour de la bourgeoisie, nous trouvons le capitalisme international, la Russie et l’I.C. qui aura pour mission d’isoler les efforts de résistance des ouvriers allemands. Leur écrasement signifiera, à la fois, la victoire du capitalisme mondial sur le secteur le plus vulnérable du système, la fin de la IIIème Internationale consacrant l’incorporation définitive de l’Union Soviétique au monde capitaliste victorieux. En France, nous assisterons au passage du P.C. avec armes et bagages aux côtés de la bourgeoisie sous l’impulsion des situations se dirigeant vers la guerre impérialiste, passage qui sera facilité par l’État Soviétique entré dans le jeu des compétitions inter-impérialistes : trahison qui marquera surtout la puissance du capitalisme français pouvant anéantir le prolétariat au travers des forces traditionnelles de sa domination, et du centrisme, nouveau parti gouvernemental.
Si donc à l’Allemagne se rattache la mort de l’Internationale Communiste, l’entrée de la Russie à la S.D.N., et à la France la trahison ouverte des P.C., c’est que nous nous trouvons devant deux secteurs du système capitaliste où, d’une part, des contrastes historiques et ceux inhérents à un mécanisme économique comprimé à l’extrême allaient ébranler les assises de la domination bourgeoise et où, d’autre part, le croisement de ces contradictions allait pouvoir être canalisé par une bourgeoisie trouvant une soupape de sûreté dans l’exploitation de son empire colonial. La victoire du fascisme en Allemagne contenait, inéluctablement, la trahison des P.C., puisqu’elle ouvrait la phase des compétitions inter-impérialistes. Mais il fallait qu’un pays contresignât, dans son évolution, la nouvelle phase, en fasse un problème international. Pour cela, la France, le pilier du Traité de Versailles, le suzerain de la Petite Entente, le pays au parti communiste de masse, était tout désigné.
Les circonstances historiques de la constitution du capitalisme français, ses bases économiques, les éruptions violentes des luttes de classes au cours du XIXème siècle, ne lui ont pas permis d’étouffer le prolétariat à "l’anglaise", mais l’ont obligé de conjuguer la répression féroce avec la corruption républicaine qui, depuis un demi-siècle, au lieu de permettre l’expression la plus nette et la plus aiguë de la lutte des classes, fut l’arme de la confusion sociale par excellence.
Si nous considérons l’expérience allemande comme une répétition plus vaste de l’expérience italienne, c’est-à-dire comme une lutte du capitalisme mondial contre le prolétariat en une phase historique plus élevée et sur un secteur beaucoup plus important de son système afin de briser définitivement l’épine dorsale de la révolution internationale ; et si, en conséquence, nous considérons l’expérience française pour y retrouver la trahison des P.C. et les prémisses de la guerre mondiale, il reste que l’Angleterre n’offre encore aucune expérience prolétarienne et que cela peut parfaitement indiquer un degré supérieur de force de cet impérialisme. En effet, on peut supposer que la guerre mondiale, en disloquant l’Empire britannique, jettera sur l’arène politique des masses prolétariennes qui n’auront connu ni Front Populaire, ni centrisme, ce qui, pour autant que la bourgeoisie anglaise trouvera des remèdes dans les concessions économiques et politiques, rendra les ouvriers anglais moins aptes à lutter contre de nouveaux courants opportunistes venant au secours du système capitaliste. En dernière analyse, c’est la lutte des classes internationale qui tranchera. Mais, d’ores et déjà, nous voulons considérer l’expérience française comme une confirmation de la thèse qui voit dans la France - après l’Angleterre - l’anneau le plus solide du monde capitaliste actuel et qui, pour ce faire, se laisse guider à la fois par des considérations économiques, historiques, et politiques.
De même que Rosa Luxemburg vit dans la phase du Millerandisme un problème ayant - dans un autre sens - la même importance que la Commune de Paris, nous voulons, à l’appui de notre thèse, voir dans les événements du 6 février, et surtout dans leurs conséquences, des faits d’une égale importance à ceux qui découlent de l’expérience italienne et allemande.
Au moment même, ni nous, ni personne, ne pouvait, avec la force scientifique nécessaire, prévoir la gravité et la complexité des phénomènes qui se déroulaient sous nos yeux. Comme Rosa Luxemburg, qui dénonçait, lors de l’affaire Dreyfus et de la participation des socialistes au cabinet Waldeck-Rousseau, le bluff des menaces contre la République devant expliquer l’attitude de Jaurès, nous nous sommes élevés, dès février 1934, contre l’épouvantail du fascisme menaçant la "République démocratique" en nous efforçant de mettre en lumière les bases de classe pour un rassemblement des ouvriers et en dénonçant les manoeuvres des socialistes et centristes. Ce n’est qu’avec le pacte d’unité de juillet 1934, la déclaration de Staline et le Front Populaire de 1935, que les éléments que le 6 février contenait en germes, sont apparus au grand jour. On peut donc passer aujourd’hui à l’établissement d’un bilan à la recherche de conclusions principielles. Pour cela, nous devrons non seulement examiner l’ensemble des situations qui ont permis au capitalisme français de se présenter comme un des plus redoutables adversaires du prolétariat international, mais aussi les positions des groupes qui ont revendiqué le droit de représenter la conscience historique des ouvriers français.

1. La France, un des chaînons les plus solides du capitalisme mondial

Dans la résolution de la C.E. : "La situation en France", parue dans le n°9 de "Bilan", nous partions du point de vue que l’ordre d’entrée dans la crise économique mondiale découlait des bases économiques sur lesquelles s’appuiera la domination du capitalisme financier dans les différents pays. Nous avions donc relié à la structure de l’impérialisme français son entrée tardive dans la dépression mondiale, en mettant en évidence certaines particularités de son économie, tels les rapports entre l’industrie et l’agriculture ; les industries de consommation prédominantes par rapport à celles de production ; un empire colonial non industrialisé ; un appareil financier puissant et centralisé, etc., etc. Au fond, ces particularités, qui représentent le ciment de l’économie française, n’expliquent pas seulement les mouvements de classe de l’après-guerre, mais aussi ceux de l’avant-guerre, pour peu que l’on s’efforce de les relier aux circonstances historiques de l’avènement au pouvoir de la bourgeoisie dans ce pays, à celles de l’établissement de sa puissance dans le monde, à l’évolution mondiale du système capitaliste.
Pour faire du 6 février un tremplin pour la conversion de la forme démocratique en une forme plus autoritaire, et cela avec le concours des ouvriers guidés par les social-centristes, il fallait non seulement des conditions économiques ne secouant pas le prolétariat à chaque pas, mais un appareil de domination éprouvé pouvant emprisonner le prolétariat et étouffer ses moindres réflexes de conscience. La bourgeoisie française bénéficia de l’un et de l’autre, alors que le P.C., par la modification radicale de sa politique, empêchait que la moindre clarté ne se fasse et qu’il s’engrenait dans les rouages de la démocratie républicaine.
En somme, le fait que la bourgeoisie française fut la deuxième de l’Europe à effectuer sa révolution, lui permit, dès 1880, date où la concentration des capitaux était déjà énorme, de s’élancer à la conquête des colonies qui allaient en faire une puissance impérialiste de premier plan au moment où l’Allemagne s’engageait seulement dans la voie de son expansion commerciale.
Nous retrouvons dans la phase historique où la bourgeoisie française dut effectuer sa révolution et accéder au pouvoir, dans le stade atteint par son développement économique à cette époque - inachevé au point de vue capitaliste - l’explication des luttes de classes qui passent par 1830, 1848, et 1871. D’autre part, c’est dans la structure même de son économie (devenue essentiellement capitaliste sous le règne de Napoléon III et subissant le contrôle du capital financier dès 1880) ainsi que dans l’expansion coloniale de la phase ascensionniste du capitalisme, que nous trouverons l’explication du fractionnement du mouvement prolétarien, de l’échec de Guesde, de la croissance du possibilisme, de l’apparition de l’anarcho-syndicalisme ; en bref, de l’inexistence d’une fraction marxiste dans la France d’avant-guerre. En outre, le rattachement à cette structure - où la domination du capital financier laissera survivre des classes anachroniques, tels les paysans indépendants et un secteur agricole important - d’un empire colonial renforcé et agrandi après la guerre de 1914, nous permettra aussi de toucher du doigt les fondements de la résistance du capitalisme français dans la période révolutionnaire ouverte par octobre 1917, la réussite actuelle de ses manoeuvres "démocratiques" contre le prolétariat s’incorporant à la préparation de la conflagration ; enfin, les bases qui ont permis au Front Populaire de faire en France ce que le fascisme fit en Allemagne et en Italie. Un bref aperçu historique du processus de formation de la société capitaliste française, un examen comparatif avec ce même processus en Angleterre et en Allemagne, nous permettront certainement de vérifier nos affirmations centrales.
La révolution de 1789 acquit une portée mondiale du fait qu’elle annonçait la domination internationale du monde capitaliste, la maturité des conditions économiques à cet effet, alors que la révolution bourgeoise en Angleterre se situait dans une toute autre époque antérieure à cette maturation. La grande révolution portera déjà marqués sur la face les stigmates de la révolution industrielle, et devra non seulement donner le coup de grâce au féodalisme agonisant de l’Europe, mais lutter pour enlever vainement le monopole du commerce mondial détenu par l’Angleterre, le pays classique du capitalisme. A cette époque, comme il ressort d’un examen de la structure économique, le développement capitaliste est inachevé et ne connaît pas, comme il en fut le cas en Grande-Bretagne, la combinaison "des différentes méthodes d’accumulation primitive que l’ère capitaliste fait éclore" en "un ensemble systématique embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le protectionnisme" (K. Marx, Le Capital).
Cela est prouvé par le fait que, dans la révolution de 1789, interviennent les classes paysannes qui, au nom de la consolidation de leurs nouvelles propriétés, porteront Napoléon Ier au pouvoir ; par l’intervention de la petite bourgeoisie parisienne dans le développement des événements ; par l’impossibilité pour la bourgeoisie d’assumer directement les responsabilités du pouvoir : de devoir laisser restaurer la monarchie constitutionnelle de Louis XVIII, censitaire de Louis-Philippe, l’Empire de Napoléon III ; cela est aussi prouvé par l’impossibilité pour la bourgeoisie, jusqu’à l’écrasement de la Commune, d’établir sa société sans que la classe qu’elle a enfanté : le prolétariat, lui saute à la gorge en essayant de résoudre les problèmes inhérents à ses intérêts sociaux.
Dans son analyse des lois économiques de la genèse du capitalisme, Marx montre comment l’Angleterre combine les "différentes méthodes d’accumulation primitive", alors que ces différentes méthodes que "l’ère capitaliste fait éclore se partagent d’abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l’Espagne, la Hollande, la France, l’Angleterre", laquelle, au dernier tiers du XVIIème siècle, les combinera toutes. Alors que dans ce pays le développement du capital commercial et usuraire donnait naissance à une forte bourgeoisie marchande, dès le XVème et le XVIème siècle, que celle-ci jetait les fondements du régime capitaliste dans l’expropriation des paysans, la transformation des terres arables en pâturages, le développement des manufactures, dans sa conjonction avec la nouvelle noblesse issue de la guerre des Deux Roses, "fille de son temps et âpre au gain", qu’elle se dirigeait vers la Réforme et l’expropriation des terres ecclésiastiques ; en France, nous verrons bien apparaître les phénomènes d’expropriation des paysans, de congédiement des suites seigneuriales, mais non un développement parallèle de la bourgeoisie manufacturière. L’expropriation des paysans se dirigera vers le renforcement des propriétaires fonciers, alors que la bourgeoisie sera incapable, par suite du manque d’expansion de ses bases économiques, de faire sauter l’enveloppe des corporations. Aux XVII et XVIIIème siècles, l’Angleterre incorporera un domaine colonial à son économie métropolitaine en évinçant le Portugal, l’Espagne, la Hollande capitaliste et la France. C’est que sa structure économique, son évolution lui permettront d’asseoir sa suprématie commerciale dans le monde sur sa suprématie industrielle. Ce à quoi ne pouvait aboutir la Hollande au XVIIème siècle, ou la France après 1789. Le cours de la révolution bourgeoise anglaise, qui se situe dans l’époque manufacturière et des guerres mercantiles pour des colonies, ne verra pas d’intervention des classes opprimées qui se dresseront seulement sous les effets de la révolution industrielle au commencement du XIXème siècle : en prolétariat. À cette époque, la société capitaliste étant déjà constituée, ce dernier sera incorporé à l’ascension capitaliste qui pourra tamponner, estomper et diluer ses antagonismes de classe dans l’exploitation féroce d’un immense marché colonial. En France, c’est Colbert qui, vers 1664, inaugure une politique devant hâter le développement de la bourgeoisie. Il protégera et poussera à la constitution des Manufactures, créera les Compagnies des Indes Orientales et des Indes Occidentales, instaurera le protectionnisme, inspirera les guerres contre le dangereux concurrent hollandais, mais ces mesures, en mettant la bourgeoisie dans une étroite dépendance envers l’État, furent plutôt une base de la monarchie absolutiste, alors qu’elles ne pouvaient se substituer à un développement économique ne trouvant pas en France les mêmes conditions géologiques, économiques, historiques qu’en Angleterre.
La révolution de 1789 sera précédée de la perte des colonies françaises (à l’exception des Antilles), et les guerres de Napoléon ne parviendront pas, par la force militaire, à donner à la bourgeoisie une place mondiale que son développement économique ne lui permettait pas de prendre. Le caractère inachevé du développement de l’économie capitaliste déterminera donc, avec l’impossibilité pour la bourgeoisie de diriger l’ensemble de la société, celle de couler tous les rapports sociaux dans un moule conforme à ses intérêts et aussi l’intervention, sur la scène politique, de fractions bourgeoises et de propriétaires fonciers (1830), du prolétariat revendiquant une "République sociale" (juin 1848), des paysans voulant rétablir l’ordre (élection de Louis Bonaparte en 1849) et d’une importante petite-bourgeoisie titubant entre prolétariat et bourgeoisie. Cependant l’inachèvement de l’économie capitaliste en France, ne put empêcher - après la révolution industrielle - la cristallisation des antagonismes sociaux autour de la bourgeoisie et du prolétariat. C’est donc sous la protection du sabre de Napoléon III que le capitalisme devra se développer sans pouvoir trouver les conditions géologiques nécessaires pour donner à ses velléités de domination commerciale du monde sa condition essentielle : une suprématie industrielle ; sans pouvoir, de ce fait, et des luttes de classes précédentes, bouleverser l’économie agraire pour développer d’une façon absolue le secteur industriel.
La bourgeoisie, qui établit son emprise sur l’économie française sous le règne de Napoléon III (développement des moyens de communication du machinisme, du commerce extérieur et intérieur, introduction d’une sorte de libre-échange au travers du traité de commerce de 1861 avec l’Angleterre, etc.), ne put passer à la fondation ouverte de sa société qu’après l’écrasement sanglant de la Commune de Paris, parachevant ainsi cette vérité historique que les révolutions bourgeoises des XVIII et XIXème siècles ne pouvaient arriver à terme que par l’écrasement d’un prolétariat menaçant. Désormais, la bourgeoisie aura atteint son âge de maturité, bien qu’elle devra édifier les rouages de sa machine étatique d’oppression sur la base d’un féroce état de siège qui ne prendra fin qu’en 1876.
Après 1880, alors que la grande concentration des capitaux en France assurera la domination du capital financier, réapparaîtra - avec l’amnistie des Communards - le mouvement ouvrier et ses tendances politiques, alors que, simultanément, prendront corps la politique de rapines coloniales (Indochine, Tonkin, etc.) et l’avènement du personnel républicain et radical succédant aux conservateurs, tant à la Chambre qu’à la présidence de la République (de Mac Mahon à Grévy).
Dans cette époque, pendant que le prolétariat épuisé se remettait des massacres de la Commune et se laissait entraîner dans les mouvements soit antireligieux, soit de défense de la République, qu’il était entraîné par l’essor de la période ascendante du capitalisme, se constituait un empire colonial qui allait être incorporé dans le circuit de l’économie métropolitaine de France. Mais les rapports entre les différents secteurs économiques changeront peu. Nous verrons se déterminer une intense industrialisation des régions du Nord, de l’Est, du Centre, mais le secteur agricole (50 % de la population), la classe indépendante des paysans, subsisteront et deviendront des marchés intérieurs appréciables. Le capital financier drainera l’épargne des classes paysannes et petites-bourgeoises dans ses banques où, en définitive, se réalisera - ainsi que le fit déjà remarquer la résolution de la C.E. sur la France - la fusion de l’industriel, du propriétaire foncier et des banquiers ; il mettra sous coupe réglée les colonies et deviendra l’usurier des pays centraux et de la Russie. Mais cette fusion ne correspondra pas à un phénomène analogue dans la structure économique où le secteur industriel ne peut pas se développer à défaut des conditions géologiques précises (bassins industriels), où il n’est pas possible de concentrer les masses de petits paysans et de rentiers et de les relier organiquement au capital financier. Ces contrastes devront donc s’exprimer dans la vie politique, où le prolétariat industriel, concentré surtout dans quelques régions, allait donner naissance au Guesdisme, où les autres secteurs prolétariens (région parisienne, Midi, etc.), allaient subir l’influence des idéologies servant de liaison entre le capital financier et les classes anachroniques - intégrées à l’économie française - pour faire naître le possibilisme se retrouvant dans le Jauressisme et, en réaction, l’anarcho-syndicalisme.
Ces trois courants s’interpénétreront mutuellement, s’influenceront d’une façon réciproque et, finalement, caractériseront les contrastes de la conscience du prolétariat dans la phase d’expansion capitaliste qui les imprégnera tous les trois.
Si l’on prend pour point de repère 1880, ouvrant l’ère d’expansion impérialiste de la France, c’est-à-dire l’époque où l’abondance et la concentration des capitaux rend possible la domination du capital financier, nous remarquerons immédiatement les phénomènes suivants : les partis républicains, puis radicaux, et, enfin, radicaux socialistes, se succéderont à la direction de l’État parallèlement à l’expansion coloniale et au déclenchement des batailles de classes. En 1914, le parti radical-socialiste sera une des formations prédominantes, position qu’il conservera d’ailleurs dans l’après-guerre. Bien que ce glissement continu vers la gauche ait à sa base des campagnes politiques contre l’Église, la révision boulangiste, l’affaire Dreyfus, l’impôt sur le revenu, etc., etc. ; bien qu’il soit clair que ces campagnes furent chaque fois dirigées vers le détournement des ouvriers de leurs objectifs de classe, leur encerclement dans la République démocratique, il est tout aussi certain que l’importance qu’acquerra le parti radical-socialiste sera reliée aux nécessités du capital financier de maintenir entre lui et la masse des petits déposants une liaison politique stable, déterminant la "confiance" de ces derniers, voyant dans l’avènement du radicalisme en lutte contre "la réaction" et la "haute finance", la garantie du rendement des revenus confiés aux banques. En somme, le glissement vers la gauche n’est que le chemin du triomphe du capital financier qui, par là, verra surgir les formations de sa domination répondant à la structure particulière de la France et les plus aptes à égarer le prolétariat par les "blocs républicains", les "Concentrations", les alliances électorales contre "l’ennemi commun : la réaction".
Du fait de sa structure économique, la France sera le pays où les antagonismes de classes ne parviendront pas à se polariser dans quelques grands partis, comme ce sera le cas en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, mais où ces antagonismes s’exprimeront sous leurs différents aspects dans une multitude de groupements, tant pour la bourgeoisie que pour le prolétariat. C’est pourquoi nulle part plus qu’en France - à part les U.S.A. - la liaison entre le capital financier et l’État sera aussi intime, aussi développé et la souplesse de l’appareil étatique - aujourd’hui dirigé par un cabinet républicain-socialiste ou républicain-démocratique, demain par des radicaux-socialistes ou des socialistes indépendants, ou des modérés - considérable. Mais la bourgeoisie réalisera la convergence de ses intérêts autour du capital financier, au travers de l’État maintenant sa domination, alors que le prolétariat ne trouvera pas les conditions nécessaires pour synthétiser les aspects historiques de sa résistance au capitalisme, en une formation unitaire : un parti, mais que ces aspects se défigureront pour devenir une variété de l’opportunisme.
Cependant, les rapports entre le secteur industriel et agraire, entre ces secteurs et le capital bancaire, l’épanouissement du capital financier non en fonction d’une intense industrialisation, mais en fonction de l’exploitation de colonies, du placement de l’épargne française sous forme d’emprunts à l’étranger, en somme, la disproportion entre la puissance du capital financier et l’appareil de production, devait faire de la France le pays classique des scandales financiers, des entreprises véreuses par excellence. L’interpénétration de la finance et de la politique en tant que nécessité pour capter la confiance des petits épargnants et qui prit des proportions gigantesques en France du fait de sa structure particulière, allait faire de l’explosion inévitable de certains scandales, le signal d’un bouleversement des situations dans certaines phases de tension sociale. Encore une fois, c’est dans la structure du capital financier en France qu’il faut rechercher la fréquence des scandales et non dans des manoeuvres conscientes du capitalisme. Ils représentent des abus inévitables, des escroqueries détachées du circuit de la production et de la circulation où le capital financier retire sa plus-value et qui sautent lorsque leur détachement de ce circuit, malgré l’intervention des politiciens, se traduisent dans la réalité. Mais, une fois qu’ils apparaissent, le capitalisme, selon les circonstances, les dirigera vers la Correctionnelle ou vers le Parlement. Cette dernière éventualité caractérisera des moments de difficultés pour la bourgeoisie et de réveil du prolétariat. La "politisation" des scandales entraînera la chute de ministères, l’arrestation ou la suspicion de députés, ministres et sénateurs qui reviendront dans la phase suivante, prouvant par là et l’organicité du scandale par rapport à l’économie française, et les nécessités contingentes de leur exploitation politique. Lors de Panama, nous verrons Clemenceau se retirer, se refaire une virginité dans l’affaire Dreyfus et prendre le pouvoir, en 1906, au nom du radicalisme triomphant ; d’autre part après l’affaire Stavisky, nous verrons Chautemps se retirer, participer au Front Populaire et redevenir ministre dans le cabinet Sarraut.
Si l’on examine d’ailleurs Panama et sa suite l’affaire Dreyfus d’une part, Stavisky et sa conséquence : la lutte contre le fascisme d’autre part, nous constaterons que les scandales financiers correspondent à des périodes de dépression économique (cyclique avant la guerre, permanente et profonde en 1934) et que leur politisation se relie ou précède le réveil des ouvriers. Autour de Panama et de l’affaire Dreyfus prendra place une agitation qui entraînera le prolétariat, au nom de la défense de la République, de la lutte contre l’Armée, non à défendre ses revendications de classe, mais à participer au premier acte du triomphe absolu du radicalisme, agent du capital financier : à l’avènement du cabinet Waldeck-Rousseau où entrera Millerand. Pour Stavisky, l’agitation des Ligues, des Croix de Feu en janvier s’effectuera dans une ambiance d’effervescence prolétarienne consécutive aux attaques brutales des cabinets de gauche ; l’affaire Stavisky, comme Panama en son temps, fera place à la lutte entre fascisme et démocratie qui se terminera par le triomphe de cette dernière obtenant des mesures contre les Ligues après l’anéantissement du prolétariat français dissout dans le Front Populaire.
Il nous faut cependant insister sur la période de 1892 à 1914, car nous estimons qu’il s’agit là d’une phase essentielle dans la corruption du prolétariat et de la consolidation de l’économie capitaliste française. Nous avons déjà remarqué qu’à la faveur du scandale de Panama, auquel se rattache l’affaire Dreyfus, s’était fait jour un processus d’incorporation du prolétariat à la défense de la République sur la base de la lutte entre la droite tentant de compromettre la gauche bourgeoise dans un scandale financier (Panama), de la gauche tentant de compromettre la droite dans un scandale militaire (Dreyfus) sur le fond d’un réveil des ouvriers déterminé à la fois par la dépression cyclique et de la tension internationale des guerres de rapine coloniale. La conclusion de ces événements fut le triomphe du capitalisme financier et de ses formations politiques traînant à leur remorque le parti possibiliste de Jaurès solidaire de Millerand ainsi que la grande majorité des ouvriers dévoyés de leur chemin de classe pendant la campagne dreyfusarde.
Le mouvement prolétarien, dans la phase impérialiste, se présente, en France, sous trois aspects qui, comme nous l’avons déjà dit, résultent de la structure particulière de l’économie, des rapports de classes qu’elle a déterminés, et de la reconstruction des organismes du prolétariat après trois décades de luttes exterminantes contre le capitalisme, dans la phase de l’expansion économique où un domaine colonial va s’intégrer à l’économie métropolitaine, permettre le maintien du particularisme de l’économie et amortir les chocs sociaux entre bourgeoisie et prolétariat passant sous la domination absolue du réformisme syndical et politique dès 1906.
Le guesdisme, s’appuyant sur un prolétariat industriel fraîchement arrivé sur l’arène politique et apte, par ses conditions de vie, son milieu social, à comprendre les déductions doctrinales de Marx, représentera, jusqu’à la fusion de 1904, l’élément doctrinal du marxisme en France. Il ne parviendra pas cependant à se dégager des théories de "défense de la République", ainsi que le prouve son attitude lors du boulangisme et les contradictions de son attitude au cours de la seconde phase de l’affaire Dreyfus qui, bien que dénoncée par lui comme un mouvement de diversion envers les ouvriers, le vit constituer, avec les autres fractions socialistes, un comité de coordination pour la "défense de la République", dénoncée pourtant par Guesde au commencement de l’affaire. Cette lacune fondamentale devait faciliter le passage des guesdistes, en 1914, de l’autre côté de la barricade. L’autre point faible du guesdisme fut son attitude paraphrasée sur l’argumentation classique de Bebel-Liebknecht, au sujet de la grève générale, qui, profondément juste pour autant qu’il s’agissait de lutter contre l’apolitisme des anarchistes et pour la liaison entre luttes politiques et syndicales, devenait foncièrement erronée dans la période d’expansion capitaliste où les batailles revendicatives, les grèves générales passaient au premier plan. La position du guesdisme consista à lutter pour une liaison organique, du type belge et allemand entre syndicats et partis, alors que les bases économiques et sociales n’existaient pas pour une pareille concentration. L’échec inévitable de cette tentative devait permettre un développement du mouvement syndical antiparti et fortement opposé au guesdisme, qui était amené progressivement à se confiner à la conquête des municipalités et du parlement, comme moyens pour la conquête du pouvoir politique alors qu’il se détachait de plus en plus de la réalité des luttes revendicatives, de leur signification.
Le possibilisme, tel qu’il apparut en 1882, après la scission du Congrès de Saint-Étienne, était, avant tout, l’expression de l’usure historique du prolétariat français, une tentative d’adaptation légale au nom de la lutte des revendications ouvrières. Ce n’est pas seulement Brousse, mais Allemane qui l’exprima ; il ne contenait pas seulement un élément opportuniste, mais aussi les aspirations des couches ouvrières parisiennes et autres ne subissant pas les effets de la concentration industrielle et plus apte à être influencées par les différentes écoles du radicalisme bourgeois.
Contre ces deux courants opposés où le blanquisme de Vaillant rejoignit bientôt le guesdisme, se développa l’anarcho-syndicalisme sous ces deux aspects, celui de Pelloutier, Pouget se reliant à la période des attentats anarchistes, du sabotage, de la grève générale à outrance et basé sur les Bourses du Travail ; celui du syndicalisme révolutionnaire de 1903 à 1909. Il exprimera d’abord la réaction de couches importantes du prolétariat à la fois contre les tentatives précoces de Guesde de relier partis et syndicats dans une phase où la lutte des classes ne permettait pas, comme en Allemagne, de croiser l’entrée au parlement avec l’obtention de réformes, et des luttes revendicatives, mais où les victoires électorales s’obtenaient en marge de batailles revendicatives ; d’autre part, il sera une réaction de classe contre le possibilisme dont Allemane, sous l’effet des situations, se détachera bientôt, et par la suite contre le jauressisme opportuniste et ministériel.
L’éparpillement du front prolétarien ne sera pas le fait des ravages de l’anarchisme ou de l’opportunisme, mais l’expression du milieu économique où se déroulera la lutte des classes en France. Seule, la synthèse de tous les éléments progressifs des classes apportés par ces trois courants pouvait, évidemment, permettre la constitution d’un courant marxiste en France. Mais le guesdisme ne se développa que par un lutte impitoyable contre l’anarcho-syndicalisme ; par là, il devait détruire la signification acquise par les grèves revendicatives, la grève générale et les remplacer par la lutte municipale et parlementaire devant l’amener au point de vue pratique au niveau de l’opportunisme de Jaurès et à la fusion de 1904 avec ce dernier.
L’anarcho-syndicalisme, par son apolitisme consacré par la charte d’Amiens, devait vérifier la formule de Lénine : en soi, le syndicat ne mène qu’au trade-unionisme et faire des réformes et du réformisme, dès 1909, le chemin devant mener à la trahison de 1914. Par là même, son aspect progressif sera noyé de façon irrémédiable. Le jauressisme sera le prix payé par le prolétariat dans la période d’expansion impérialiste pour l’amélioration de ses conditions de vie : son incorporation à l’État démocratique. La participation de Jaurès à l’affaire Dreyfus exprima le réveil du prolétariat qu’à l’encontre du Guesdisme, ne saisissant pas la signification réelle de ces événements et déclarant rester neutre dans le conflit entre deux clans bourgeois, il devait traduire dans son langage propre étant celui de l’opportunisme radicalisant jusqu’à déterminer l’entrée de Millerand dans un cabinet bourgeois avec Gallifet.
La conscience marxiste de l’inachèvement organique des différentes formations politiques, reflet de l’inachèvement de la structure capitaliste de la France, aurait seule pu donner au courant de Guesde la force de résister à son envahissement par l’opportunisme et certainement lui aurait fait concevoir les autres tronçons issus de la lutte des classes non comme des forces avec lesquelles il devait fusionner, mais comme des expressions politiques dont il devait, par la discussion, la confrontation, l’analyse, tenter de saisir l’élément de classe, élément qui devait se perdre sous la pression d’autres facteurs nettement capitalistes.
Le prolétariat français tentera bien de recourir à l’aide du prolétariat international groupé dans la IIème Internationale. Mais cette dernière, rongée par l’opportunisme, devait, par la motion équivoque de Paris, répondre par une fin de non-recevoir et, par la motion d’Amsterdam, résoudre formellement le problème en condamnant le ministérialisme en principe - non en fait - et en poussant poussant à la fusion de Guesde et de Jaurès, triomphe définitif de l’opportunisme en France et disparition des éléments progressifs apportés par chaque courant. Voilà pourquoi, en 1914, le prolétariat se présentera devant la conflagration mondiale sans avoir pu donner le jour à une fraction marxiste, comme en Allemagne, en Russie.
Si l’on tente maintenant de comparer le chemin historique suivi pour la formation de la société capitaliste en France et en Allemagne, il est possible de comprendre pourquoi, dans des conditions de développement économiques différentes, ce denier pays donnera naissance au courant marxiste de Rosa Luxemburg, et bien avant à un puissant mouvement socialiste lié organiquement au mouvement syndical.
En réalité, c’est la révolution française qui donna le coup mortel au féodalisme allemand et qui permit le développement industriel des provinces rhénanes. Cependant, si c’est à la Prusse que reviendra l’initiative de l’unification de l’Allemagne, la cause en réside dans sa situation géographique, ses bases économiques, son évolution historique et politique. Désarticulée après Tilsit par Napoléon, la Prusse présentait en 1815, après le traité de Vienne, comme l’État allemand de la Confédération le plus important par ses territoires, mais connaissant la plus grande dispersion et diversité de ceux-ci. Cela explique pourquoi, la première, elle se vit obligée, sous l’envahissement commercial de l’Angleterre, de la France, de passer à l’unification politique et commerciale de ses territoires, au protectionnisme, de faire sauter certaines mesures restrictives du féodalisme dès 1818 et d’instaurer un régime douanier unique en Prusse. Cette mesure, de par sa situation au coeur même de l’Allemagne, devait représenter un obstacle insurmontable pour les autres États et déterminer, en fin de compte, le Zollverein (Association douanière) en 1818 qui, en 1834, englobera la plupart des États allemands. Ainsi que le feront remarquer Mehring dans son "Zur Deutschen Geschichte" et Engels dans son livre "Révolution et contre-révolution en Allemagne" 1, le développement économique qui s’effectua sous le couvert du Zollverein fut à la bas de l’unification politique de l’Allemagne 2. La Prusse devra à sa structure économique (bassins de Silésie et rhénan-wesphalien) de pouvoir devenir l’axe du Zollverein, le centre de l’opposition bourgeoise au féodalisme, de la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie (émeutes de 1844 en Silésie) et l’axe de l’unification politique de l’Allemagne. Dans l’époque manufacturière où la condition d’un développement industriel était la suprématie commerciale, le retard des manufactures allemandes s’explique, entre autres, par deux éléments cités par Engels : "la situation géographique défavorable du pays loin de l’océan Atlantique, devenu la grand’route du trafic mondial, et les guerres continuelles où l’Allemagne, se trouvant impliquée et qui, depuis le XVIème siècle jusqu’à nos jours, se déroulèrent sur son territoire", ainsi que par son morcellement, faisant de chaque État une économie fermée, pion de la lutte mercantile des grandes puissances, dont seule la Prusse tenta, aux XVII et XVIIIèmes siècles, de s’émanciper en essayant vainement d’aboutir à l’unification de l’Allemagne par sa puissance militaire.
Après la révolution française et le coup mortel porté au féodalisme en Europe, nous verrons, dès 1815, se développer une bourgeoisie qui, si elle n’obtiendra que de piètres réformes politiques dans les différents États, obtiendra, néanmoins, le Zollverein. La révolution de mars 1848 sera précédée par une période d’afflux de capitaux qui propulsera l’industrie et secouera les assises sociales de la grande masse des petits artisans encore attachés aux méthodes corporatives du travail, et qui interviendront dans la révolution - entraînant avec eux des couches prolétariennes - pour le maintien des corporations, en somme, en alliées du féodalisme, s’appuyant sur une classe de propriétaires fonciers encore importante.
La révolution de mars 1848, dont Berlin après Vienne, donna le signal, ne pouvait aboutir du fait de l’expérience de février 1848 en France, où la bourgeoisie allemande vit, avec terreur, apparaître les masses prolétariennes, mais aussi par la signification acquise par les révoltes des tisseurs de Silésie brandissant la menace de mouvements prolétariens. C’est pourquoi elle s’empressa de pactiser avec le féodalisme prussien, ce qui se répercuta dans tous les États et trouva son épilogue dans l’insurrection de juillet et l’écrasement des ouvriers. Certes, 1848 marque encore un retard dans le développement de la bourgeoisie allemande, retard ne lui permettant pas, de briser, à la fois la superstructure féodale des différents États et de faire face au prolétariat, mais nécessitant le recours - gros de dangers - de ce dernier contre le féodalisme. Seulement après 1853, quand le Zollverein sera renouvelé pour douze ans sur la base solide de l’étouffement des mouvements ouvriers, de la disparition de la tension entre la Prusse et les États du Sud, nous assisterons à un développement industriel qui s’exprimera politiquement dans la fameuse déclaration pour la liberté industrielle du Congrès des Économistes allemands de 1858.
Dès 1860, l’Allemagne a dépassé, par sa maturité économique, le stade du Zollverein pour envisager concrètement le problème de son unification. Nous aurons, d’une part, un mouvement prolétarien se concentrant et trouvant en Lassalle son organisateur, en Marx-Engels sa pensée politique ; d’autre part une bourgeoisie libérale directement opposée au prolétariat et recherchant l’alliance d’un "gouvernement fort" de la classe des Junker susceptible de réaliser l’unité et de maintenir sa domination sur un prolétariat mis en éveil par le développement industriel rapide et l’aggravation de son exploitation. Ce sera Bismarck (en 1862) qui exprimera cette double politique pendant toute la phase qui va de la guerre contre l’Autriche et la France à la constitution de l’Empire et le début de la phase impérialiste. La victoire de 1866 contre l’Autriche et la constitution de la Confédération de l’Allemagne du Nord portera, pour reprendre une expression de Mehring, gravée au front l’étoile de l’inachèvement. Cela tiendra aux difficultés de la bourgeoisie allemande développant sa grande industrie et devant bouleverser, par le haut, toute le constitution de l’Allemagne en même temps que faire face aux luttes prolétariennes. Après 1866, nous verrons apparaître le "socialisme d’état" de Bismarck, parallèlement aux ordonnances sur la liberté industrielle (1868), qui tentera par certaines lois sociales, de neutraliser le prolétariat qui, par haine contre la bourgeoisie, aurait appuyé le gouvernement des junkers. On connaît, à ce sujet, la polémique de Marx contre Lassalle. Cette manoeuvre ne pouvait réussir, car s’il était possible d’effectuer, avec l’aide du libéralisme national, une révolution bourgeoise par en haut, il n’était pas possible d’empêcher des mouvements prolétariens d’éclore à la faveur des contrastes entre la classe des hobereaux, de la bourgeoisie industrielle et bancaire dont Bismarck s’efforça de concilier les intérêts, et du processus d’unification de l’Allemagne. Le seul moyen pour y aboutir, fut le déclenchement des guerres nationales devant ajourner l’explosion des contrastes sociaux et les situer après la réalisation de l’unité, tout en permettant à l’État unifié de gagner sa place de grande puissance sur l’arène mondiale.
Dès la constitution de l’Empire, en 1871, se vérifiera un essor prodigieux de la grande industrie tant au point de vue de la transformation fondamentale de leur traitement que d’une augmentation globale de la production des usines dépassant bientôt la demande du marché intérieur 3. En outre, nous assisterons à un processus de concentration verticale et horizontale des entreprises, à une centralisation bancaire, à une fusion du capital industriel bancaire qui, dès 1880, fera de l’Allemagne, selon l’expression de Rosa Luxemburg, le type classique du jeune impérialisme compressé dans les limites de son économie.
La fin de la guerre franco-allemande et l’écrasement de la Commune de Paris fut suivie d’une vague de grèves en Allemagne, consécutive à l’augmentation du coût de la vie. À cette époque, les syndicats qui surgissent sont écrasés par la violence bourgeoise et bismarckienne. Dès 1873, la bourgeoisie allemande commence à appuyer les propositions de Bismarck pour des lois exceptionnelles contre le mouvement prolétarien. C’est sur le fond de l’aggravation de la situation entre les classes en Allemagne, à la veille des lois exceptionnelles, qu’eut lieu la fusion de Gotha entre marxistes et lassalliens, alors que les élections de 1874 avaient vérifié l’accroissement de la force des deux fractions social-démocrates atteignant 351 670 suffrages. La fusion entre un courant teinté de syndicalisme révolutionnaire et le courant marxiste devait être vérifiée par une phase d’illégalité d’où allait sortir un parti basé sur le marxisme et n’étant que le reflet de la tension entre les classes : du stade de développement de l’économie allemande.
De 1878, date de l’application des lois exceptionnelles, à 1881, nous assistons, en Allemagne, à un développement de l’économie et à une compression monstrueuse, féroce, des mouvements prolétariens. Dès lors, sous l’impulsion des premières tendances impérialistes, Bismarck expérimenta sa politique de "Die milde Praxis" (le poing de velours), qui consistera à essayer de corrompre la social-démocratie. Le mouvement syndical sera à nouveau toléré, certaines libertés ouvrières rétablies, certaines réformes octroyées (caisses de maladie, lois sur les assurances sociales), sans que la domination militaire s’atténuât.
Le Congrès de Copenhague de la social-démocratie de 1882 devait, selon Mehring, "ne pas voir, en ces mesures, des réformes sociales dans le sens historique du mot, mais une tentative de dévoyer le prolétariat par une amélioration matérielle de son sort, de ses tâches historiques". L’épanouissement des grèves, résultat de la période de développement de la structure même de l’économie, devait obliger, dès 1886, Bismarck à revenir à sa première méthode et à disperser les syndicats par la violence, tout en obtenant de la bourgeoisie apeurée la prolongation de lois exceptionnelles jusqu’en 1888. Cette situation explique la raison de la possibilité d’établir des liens organiques entre syndicats et social-démocratie devant lutter dans une même direction, étant confondu dans une même répression par la bourgeoisie, liaison trouvant, en définitive, sa justification sur le terrain de la lutte des classes et expression d’une économie fortement concentrée et comprimée.
Ce n’est qu’en 1890, après le succès électoral de la social-démocratie, l’avènement de Guillaume II, le départ de Bismarck et l’ouverture de la phase d’épanouissement impérialiste de l’Allemagne que les lois exceptionnelles furent abolies et que la bourgeoisie employa résolument les méthodes de la corruption.
Dans la phase impérialiste, le capitalisme allemand bénéficiant de la phase d’expansion mondiale du capitalisme, pouvait employer la méthode de la corruption, octroyer le suffrage universel, laisser s’épanouir une législation sociale, sans pourtant parvenir à noyer complètement la réalité de la lutte des classes où se dressaient : d’une part, un prolétariat fortement concentré, organisé dans de puissantes organisations syndicales, un parti socialiste unifié ; d’autre part, un impérialisme fortement comprimé, venu trop tard pour le partage du monde, ne pouvant adjoindre à sa formidable économie industrialisée à outrance un domaine colonial et devant se jeter dans une politique d’armements qui allait en faire la première puissance militaire d’Europe. La tension permanente de la lutte des classes fut exprimée par la nécessité pour l’impérialisme allemand de s’engager le premier dans la voie du nouveau partage du monde, chemin que ses tractations diplomatiques d’avant-guerre caractérisèrent bien ; d’autre part, le capital financier, force maîtresse de l’économie allemande, dut recourir à des gouvernements forts que, seule, la classe des junkers, représentants de l’armée, pouvait fournir tant au point de vue de la situation intérieure qu’extérieure. Le succès de la corruption capitaliste dans un tel milieu de classe, ne pouvait qu’être partiel. C’est pourquoi, au révisionnisme de Bernstein, riposta l’apparition de l’aile marxiste de Rosa Luxemburg, alors que cette corruption devait, pour réussir, revêtir le masque de Kautsky, de l’orthodoxie marxiste apparente.
À l’encontre de la France, où les contrastes de classes furent dilués dans l’avant-guerre, en Allemagne les situations qui mènent vers la guerre de 1914 verront la compression croissante des contrastes de classes que Rosa exprimera par sa lutte révolutionnaire. D’autre part, c’est l’explosion de ces contrastes pendant la guerre, sous le stimulant de la révolution russe, qui marquera la défaite de l’impérialisme allemand, lequel instaurera la République bourgeoise pour endiguer le flot révolutionnaire des masses, exprimant enfin les contrastes comprimés par la violence et l’opportunisme dans l’avant-guerre, explosion qui trouvera sa forme et son contenu dans le Spartakusbund. Cet ensemble de situations qui devaient faire déferler de puissants mouvements révolutionnaires dans l’Allemagne vaincue et écrasée par Versailles ; qui devaient graduellement présider au développement du fascisme, expression bourgeoise de l’impossibilité de faire disparaître ces mouvements ou les traces de ces mouvements, du fait de la nouvelle compression économique de l’après-guerre, sans la destruction violente des organisations ouvrières, ont trouvé leur réponse capitaliste le 3 mars 1934, où le prolétariat fut vaincu grâce au triomphe du centrisme en Russie dans l’Internationale, grâce à leur fonction capitaliste.
Tant pour la France que pour l’Allemagne, ce n’est pas le fait de la constitution de la République bourgeoise qui permit l’expression la plus nette et la plus classique de la lutte entre prolétariat et bourgeoisie, mais plutôt les circonstances de la lutte des classes qui menèrent à sa fondation. Elle-même ne fut que la dictature du capitalisme pour voiler et masquer l’antagonisme des classes. Il faut considérer la formule de Marx à ce sujet comme celle d’Engels sur le suffrage universel en tant qu’expression de la maturité du prolétariat, comme des formules appelées à vérifier la maturité du prolétariat qui obtient la République bourgeoise lorsque ces luttes se dirigent vers la révolution prolétarienne. La IIIème République a surgi de la Commune ; la République allemande de Weimar de l’écrasement de la révolte spartakiste. Nous n’envisageons donc pas la république bourgeoise comme une conquête prolétarienne, mais comme une riposte de classe du capitalisme.
L’après-guerre en France se différencie fortement des situations en Allemagne. Il est vrai qu’ici aussi surgiront des luttes grévistes dès 1917, alors que la croissance de l’effervescence révolutionnaire coïncidant et puis trouvant son expression mondiale dans la Révolution russe, sera un élément décisif de l’armistice de 1918. Mais ces mouvements seront incohérents, chaotiques sans qu’ils puissent trouver leur expression dans la croissance d’un courant marxiste inexistant en France. La scission de Tours sera le reflet direct de l’afflux des masses vers les organisations syndicales et socialistes dans une situation trouble de démobilisation générale et de grèves révolutionnaires. Mais en aucun cas nous ne verrons un effondrement de la structure de régime capitaliste du type allemand, ou des vaques révolutionnaires du type italien. La bourgeoisie française parviendra à contenir dans les cadres de son système un mouvement prolétarien sans direction alors que les situations ne porteront pas à un aiguisement des contrastes sociaux pouvant déterminer au sein du parti socialiste une vision marxiste des événements : la constitution d’une fraction révolutionnaire, mais une remise sur pied d’une économie pouvant bénéficier des avantages de Versailles au détriment des ouvriers allemands. C’est donc le Comité pour la IIIème Internationale, composé d’anciens syndicalistes révolutionnaires et de militants communistes issus de la poussée des masses dans l’après-guerre, qui se constituera. Ce comité sera incapable de se présenter comme le noyau du nouveau parti, de se rattacher aux situations d’avant-guerre, de comprendre les particularités de la nouvelle phase et il disparaîtra dans le courant centriste qui prendra la tête à Tours et fondera le P.C. Dans ces situations, seule l’Internationale aurait pu soutenir le Comité pour la IIIème qui n’exprimait que les difficultés des cours de la révolution en France, la force de la bourgeoisie française et le maintenir, avec l’aide du prolétariat mondial, sur des rails de classe où il aurait progressé avec l’évolution des situations et de son travail de clarification. Mais la scission de Tours qui eut lieu six mois avant le IIIème Congrès donna vie à un parti opportuniste reconnu par l’I.C. et où la tâche du Comité groupé autour du "Bulletin Communiste" consista à défendre les résolutions du IIIème et IVème Congrès, déjà entachées d’opportunisme. Par là ce petit noyau de militants, privé de l’aide réelle d’une Internationale le noyant dans un "parti de masse", n’allait pas parvenir à parler le langage de classe des ouvriers français. Et lorsque après octobre 1923 en Allemagne, le centrisme se développe en Russie et dans l’I.C., en son sein surgiront deux réactions bien caractéristiques. D’une part, d’anciens syndicalistes révolutionnaires s’insurgeront contre la "bolchevisation" zinoviéviste et proclameront leur solidarité avec Trotski. D’autre part, quelques éléments marxistes se grouperont autour de Souvarine essayant de reproduire l’opposition de Trotski dans les conditions françaises. Ces deux réactions de classe des ouvriers français sombreront, l’une dans un anticommunisme réactionnaire (Révolution Prolétarienne) auquel des éléments comme Rosmer échapperont heureusement pour maintenir leur fidélité au communisme ; l’autre dans un "communisme démocratique" qui le poussera à combattre Lénine au nom de Luxemburg, pour finir, exception faite de Souvarine lui-même, dans la social démocratie.
Il est certain que l’élargissement et le développement industriel de la France après guerre, son équilibre économique, qui manifestèrent leurs effets jusqu’à son entrée dans la crise, contribuèrent beaucoup au triomphe facile du centrisme après 1923, triomphe qui au travers des directions zinoviévistes (Treint-Suzanne Girault) s’épanouit sous son premier aspect, consacra la scission syndicale provoquée par les réformistes mais justifiée par les directions opportunistes du P.C., pour revêtir, enfin ses aspects droitiers et ceux de la "troisième période". Sous l’effet conjugué de la dégénérescence de la Russie et de l’I.C. ; des situations en France ne portant pas à des batailles frontales de la bourgeoisie et du prolétariat, mais à des luttes intermittentes estompées par les ressources économiques de l’impérialisme (colonies), des défaites mondiales des ouvriers (1927 en Chine), surgiront bien de oppositions, mais toujours d’une façon chaotique, anarchique, vivotant quelques mois pour sombrer dans l’oubli et ne faisant, en définitive que copier les affirmations de Trotski.
Les événements de la lutte des classes ne portaient pas immédiatement à la vision de la constitution d’une fraction de gauche, malgré certaines périodes critiques (guerre du Maroc, stabilisation). Ces différents groupes d’opposition exprimeront successivement un réflexe différent des ouvriers français encore incapables d’unifier les éléments de leur conscience de classe.
Le travail de Trotski en 1930 revint à vouloir remplacer la préparation idéologique pour unifier les réactions des ouvriers français et les événements devant les cimenter par des oppositions de gauche diffusant ses romans politiques. Il échouera inévitablement. La crise économique tombera donc sur un prolétariat épuisé par la gymnastique de la troisième période, sans fraction de gauche, impuissant sur un terrain syndical scindé, alors que végéteront une série de groupements exprimant chacun des tentatives différentes, avortées toutes du prolétariat.
Dès l’avènement d’Hérriot, après les élections de gauche de mai 1932, la situation économique s’aggravant, celui-ci passera aux premières attaques de crise du capitalisme. Les cabinets plus ou moins radicaux qui se succédèrent jusqu’au 6 février 1934, effectueront avec l’appui des socialistes une oeuvre de compression des conditions de vie des travailleurs, des fonctionnaires, à laquelle M. Germain Martin n’a pas manqué de rendre hommage 4 et qu’il continuera dans les cabinets de Doumergue et Flandin. C’est à cette époque qu’apparaîtra la nécessité d’incorporer plus strictement les colonies à la métropole, d’aboutir à un Ottawa français, tendance qui dès 1934 se traduira par des mesures de protectionnisme et de contingentement qui pratiquement accentueront l’exploitation de millions d’indigènes pour atténuer les conflits de classe dans la métropole.


Problème de pagination. La page 915 finit correctement, mais la page 916, ci-dessous, reprend par une phrase entamée, dans un contexte qui évoque la situation du P.C.


... toujours le parti le plus important de la région parisienne et il combattra les cabinets radicaux d’une part, la S.F.I.O. d’autre part. Après l’avènement du fascisme en Allemagne, la France verra surgir, sous l’instigation du centrisme, le mouvement d’Amsterdam-Pleyel qui aura pour mission d’empêcher les ouvriers français de retirer de cette expérience et de l’aggravation de leur situation de classe, des enseignements décisifs pouvant les mener à la formation d’un noyau marxiste. Le parti communiste de 1932 à 1934, aura pour mission de dévoyer les luttes prolétariennes auxquelles il participera cependant, contre les socialistes et toutes les autres fractions bourgeoises. Après mars 1933, la situation internationale évoluant vers la guerre et se croisant en France avec un approfondissement de la crise, la persistance de cette position équivoque du P.C.F. n’était plus possible. D’une part, l’entrée de l’U.R.S.S. à la S.D.N. montrait au parti communiste le plus puissant des pays démocratiques, le chemin de l’alliance avec sa propre bourgeoisie, d’autre part, cette dernière devait anéantir au point de vue économique et politique le prolétariat aussi sérieusement que l’avait fait le fascisme en Italie et en Allemagne, afin de pouvoir maintenir sa puissance impérialiste contre ces nouveaux compétiteurs. Puisque cette nécessité se croisait avec des difficultés économiques, la conversion des gouvernements de gauche en gouvernements de trêve, ou d’Union Nationale devait revêtir un aspect violent qui allait permettre au capitalisme de brandir la menace du fascisme, de faire d’un scandale financier qui aurait fini comme celui d’Oustric ou de Madame Heneau, une affaire analogue au scandale de Panama et de l’affaire Dreyfus.

JACOBS.

A suivre




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