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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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M. Albert Sarraut, symbole de la cohérence capitaliste
{Bilan} n°28 - Février-Mars 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Au moment où le démembrement du prolétariat français s’étale avec ses incohérences, ses contrastes, M. Albert Sarraut apparaît comme le symbole d’une cohérence capitalisme parfaite. L’homme qui, en 1927, lança son cri fameux : "Le communisme, voilà l’ennemi", consacre en 1936 la plus pitoyable déroute que le communisme ait subi dans l’après-guerre. Par la violence, par la corruption, M. Sarraut n’a pas cessé, depuis 1926, de poursuivre le même objectif : au point de vue capitaliste il exprime une continuité que peu d’hommes politiques français pourraient revendiquer.
Chaque fois que M. Sarraut est venu au pouvoir, il ne manqua pas de hisser bien haut son drapeau de bataille et l’heure de M. Sarraut a bien souvent sonné. Aujourd’hui, lorsque Peri lui demanda à la Chambre de modifier son cri de guerre, M. Sarraut accéda volontiers à cette demande : "Caton ne demande plus la destruction de Carthage quand Carthage s’écroule".
Nous ne suivrons pas dans le détail, l’oeuvre de "civilisation" de M. Sarraut en Indochine où, gouverneur, il provoqua des massacres qui ont rendu son nom célèbre dans ces régions. M. Sarraut est un radical-socialiste, ne l’oublions pas et, en tant que tel, il sait ce que signifie "civilisation" puisque ses pères spirituels en radicalisme menèrent campagne contre Jules Ferry et l’occupation du Tonkin en 1882.
Mais c’est là un aspect de sa carrière qui se relie à la formation de l’empire colonial français. Nous voudrions plutôt jeter un coup d’oeil sur quelques moments politiques de ses interventions en France, parce qu’il s’y manifeste une ligne de continuité qui dans ce qu’elle a d’essentiel symbolise le chemin suivi par le capitalisme pour écraser le prolétariat.
Tout d’abord, en quelle situation M. Sarraut revient-il en 1936 au pouvoir ? Au point de vue de la situation internationale, il s’agit de substituer à la tentative de compromis avec l’impérialisme italien, de l’antisanctionniste Laval, une politique consistant en une suprême tentative de garder l’appui de l’Italie en Europe, en lui laissant plein liberté en Éthiopie. Si sous Laval, nous avons le pacte de Paris, les palabres de Genève, sous Sarraut c’est le calme plat, les prudentes discussions diplomatiques qui permettent à Mussolini de poursuivre tranquillement ses opérations. Dans le fond, la politique extérieure de Laval et celle de Sarraut sont reliées intimement ; d’autre part, après l’échec du pacte de Paris, Laval n’avait-il pas adopté les positions des partisans du Covenant et des sanctions ? Il est parfaitement possible que la session de Genève consacrée aux sanctions oblige Sarraut à abandonner la politique du laisser faire et à aboutir à une politique plus sanctionniste. De toute façon, le choix de Flandin comme successeur du "maquignon auvergnat" représente certainement une spéculation du capitalisme pour une pareille éventualité où ce disciple de Waldeck-Rousseau pourra mieux que Laval présenter les positions internationales de la France sous l’angle de l’antifascisme et de la "défense de la République".
Au point de vue intérieur, M. Sarraut vient au pouvoir pour organiser ce que Laval a "conquis et inscrit" : au terme d’un profond travail du Front Populaire pour désagréger le prolétariat. Telle est la situation où sonne à nouveau son heure.
Revenons maintenant en arrière pour examiner brièvement les phases antérieures où le capitalisme français, au travers de Sarraut, passa à l’attaque contre les ouvriers.
En 1926 avait eu lieu la stabilisation du franc, devant permettre à la bourgeoisie de procéder à une amputation de la valeur réelle des salaires, de la valeur des capitaux de la petite bourgeoisie, immobilisés dans les banques. Cette opération devait alors permettre au grand capitalisme de conquérir un rang avantageux dans les compétitions économiques internationales. À cette époque, et plus particulièrement après les événements en Chine, les batailles ouvrières en France peuvent prendre un caractère dangereux pour le capitalisme. Il faut donc qu’il manie avec une brutalité extrême l’outil de l’État. M. Sarraut représentera alors le parti radical-socialiste comprenant la nécessité de faire bloc autour du cabinet Poincaré. Dans son discours de Constantine, M. Sarraut consacrera en fait l’évolution de l’ensemble du capitalisme autour du "sauveteur du Franc". Mais l’heure de M. Sarraut, ministre de l’Intérieur de Poincaré n’a pas encore sonné. Il faut d’abord que les socialistes avec leur opposition parlementaire "à sa majesté" endorment les ouvriers et que le P.C. s’avère ouvertement incapable de mobiliser l’ensemble du prolétariat, du fait de sa politique consistant à déclencher des mouvements de grève tout en laissant à la C.G.T. la possibilité d’organiser le sarrasinage.
C’est seulement après cela que Sarraut voit arriver le moment où la haine du communisme qu’il corporifie au nom du capitalisme, va se déchaîner. La manifestation pour Sacco-Vanzetti va être réprimée avec une brutalité sans exemple, la répression s’abattra comme une grêle sur la classe ouvrière.
En 1932, après la chute du cabinet Daladier, M. Sarraut présidera pendant deux mois le cabinet et comme d’habitude sera à sa place au ministère de l’Intérieur. Cependant, la Chambre où les gauches prédominent ne veut pas résoudre par la violence les problèmes urgents : au travers d’une diminution des salaires des fonctionnaires procéder à une attaque générale contre le prolétariat. Il s’agit donc plutôt de préparer le terrain pour ces attaques et ici l’appui socialiste semble plus efficace que la violence. M. Sarraut doit donc s’effacer, mais Chautemps, qui lui succède, trouvera l’essentiel déjà fait puisqu’il bénéficiera de l’appui total des gauches.
Lorsqu’après le 6 février 1934, Doumergue vient au pouvoir, il s’agit d’attaquer brutalement les ouvriers et de maîtriser durement leurs réactions tout en faisant fonctionner au travers de l’affaire Prince et Stavisky, la soupape de sûreté de la "République en danger", soupape qu’actionnera le bloc socialiste-centriste, démontrant que les menaces contre les radicaux étaient dirigées contre la démocratie, la liberté, etc., et canalisant ainsi les masses sur le chemin où Sarraut les retrouvera en 1936.
Après la période Flandin et surtout Laval, le capitalisme s’appuyant essentiellement et sur ces gouvernements et sur le Front Populaire, marque les points essentiels de sa lutte contre le prolétariat. En janvier 1936, Sarraut peut venir, car il s’agit de conclure la grande oeuvre de sa vie. Il s’agit aussi d’organiser définitivement l’oeuvre venue à terme de ses prédécesseurs. M. Sarraut arbore, dès la présentation de son cabinet au parlement, le drapeau de l’antifascisme qui ne se distingue plus du drapeau tricolore. L’homme du "Communisme voilà l’ennemi" a enfin la satisfaction de voir, pour la première fois, le P.C. S’abstenir au vote. Il réalise rapidement la force de sa position et le chemin qu’il doit suivre comme le prouvent sa position devant l’attentat contre L. Blum (interpellation Cousin), la ratification du pacte franco-russe et les bases de la liquidation des grèves de Marseille.
Dès la nouvelle de l’agression contre le leader S.F.I.O., Sarraut saisi toute l’importance que peut avoir cette affaire. La classe ouvrière peut réagir, il faut donc lui jeter des appâts afin qu’elle se fie à l’appareil de l’État bourgeois, auquel elle s’incorporera un peu plus. Il dissoudra les Ligues de l’Action française, laquelle se bornera à supprimer l’étiquette de "Ligue" pour y mettre celle de son journal, il intentera des poursuites contre Maurras sur une base servant ses intérêts publicitaires et dans des conditions juridiques favorables à ce dernier. Et la grande manifestation du Front Populaire, organisée en guise de protestation, sera couverte de drapeaux tricolores, particulièrement autour du C.C. centriste, marquant bien l’évolution du P.C. et son passage définitif du Rubicon. Lors de l’interpellation Cousin, M. Sarraut prendra la défense du Front Populaire, saluera le cortège "gigantesque" de dimanche, la "légitime émotion" des ouvriers et obtiendra finalement l’appui des socialistes et des centristes.
La ratification du pacte franco-russe mettra mieux en lumière encore la politique de M. Sarraut. L’accord russe négocié par Laval et soutenu alors par les droites, sera combattu aujourd’hui par elles pour des raisons intérieures. En soi, le pacte n’a pas une grande portée, on pourra donc déterminer une campagne de presse qui jettera le bloc socialo-centriste derrière Sarraut qui, évidemment, exploitera cette circonstance. Les centristes, qui s’étaient abstenus lors de la présentation du cabinet, deviendront, au travers de la discussion pour la ratification, ses plus ardents défenseurs : Ramette giflera le député de droite Henriot.
Enfin, les grèves de Marseille prouveront, tout d’abord que ni les réformistes, ni les centristes n’entendent se brouiller avec M. Sarraut au sujet des décrets-lois de Laval, qui restent des faits bien acquis. Ensuite qu’ils sont devenus ses auxiliaires pour organiser, au nom de l’État, l’impuissance des ouvriers. Les ouvriers sont rentrés après que M. Frossard ait obtenu que, dorénavant, les hommes de confiance des dockers choisis sur le lieu du travail n’auraient plus mandat pour négocier avec les patrons, faire cesser le travail, etc. Ils n’auront qu’à transmettre aux fonctionnaires syndicaux, seuls compétents, les revendications ouvrières, qui eux seuls négocieraient dans des commissions paritaires. On sait ce que cela veut dire avec des syndicats dirigés par les Jouhaux et Cie.
Ainsi, dans le pays des incohérences politiques, s’est révélé un bourgeois cohérent qui, de 1926 à 1936, s’est consacré à une œuvre dont il a pu jeter la dernière pierre. M. Sarraut triomphe, mais le communisme n’est pas vaincu, les prochaines catastrophes le feront resurgir, plus terrible, plus fort et capable de liquider le système pourri du capitalisme.




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