Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Le "Front Populaire" triomphe en Espagne
{Bilan} n°28 - Février-Mars 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La presse centriste exulte. La presse socialiste, démocratique et "anti-fasciste" en général lui fait écho. Le "Front Populaire" "nom nouveau d’une vieille marchandise : le bloc des gauches - a triomphé aujourd’hui en Espagne ! Il triomphera demain en France. On l’envisage comme une solution de transition en Italie.
Certes, nous ne contestons pas la victoire en Espagne, pas davantage la possibilité d’une semblable victoire en France, non plus que l’éventualité d’une manœuvre dans ce sens pour l’Italie.
Mais le problème est celui-ci : la victoire d’un "Front Populaire" peut-elle - à part certains avantages apparents - signifier un succès réel pour la classe ouvrière, ou doit-elle - en dernière analyse - constituer un facteur négatif et de confusion à ajouter à tant d’autres qui, actuellement, désorientent et démoralisent la classe ouvrière à l’échelle internationale, dans le but de le lier toujours plus étroitement à la Bourgeoisie, qu’elle soit "démocratique" ou fasciste, en prévision de la guerre ?
Le 16 février 1936, le peuple espagnol a été appelé en consultation électorale pour la troisième fois et ce, depuis les élections municipales du 12 avril 1931, qui avaient provoqué l’effondrement de la monarchie des Bourbons.
La République proclamée deux jours après cette chute fut comme on sait la République des "Travailleurs", d’après la Constitution, mais en réalité une vulgaire coalition républicaine socialiste avec le gouvernement provisoire de Alcala Zamora et surtout après celui issu des élections à la Constituante du 28 juin 1931, lequel devait diriger pendant 30 mois les destinées du pays...
Si nous analysons aujourd’hui la fonction de ces gouvernements, semblables d’après leur composition politique et les hommes qui s’y trouvaient à celui qu’Azana a formé, on peut affirmer, sans aucune hésitation, que ces premiers gouvernements des gauches eurent la fonction historique assignée à tous les gouvernements démocratiques d’après-guerre : celui d’aplanir la voie à la contre-révolution d’Octobre 1934.
Quel était le problème fondamental à résoudre dans une Espagne agrario-féodale ? La "réforme agraire", cette réforme qui avait déjà troublé le sommeil des "grands" révolutionnaires bourgeois de 1789 en France et que leurs épigones, dans l’Espagne de 1931-33, se sont bien gardés d’affronter dans son ensemble, se contentant de jeter de la poudre aux yeux des populations des campagnes.
On peut s’imaginer combien il est difficile - surtout pour l’Espagne - d’avoir des statistiques exactes sur la propriété foncière. Mais grosso modo, voici cormment s’y répartit la terre :

Nombres % du total de population agricole Nombre d’hectares possédés % de la surface totale
Grands propriétaires 50 000 1 464.0 51.5
Cultivateurs aisés 700 000 14 22.6 35.2
Paysans propriétaires 1 000 000 20 5.0 11.1
Paysans pauvres 1 250 000 25 0.4 2.2
Prolétaires agricoles 2 000 000 40 >> 0.0

II résulte de ce tableau que :
1 % des propriétaires possède plus d’hectares que tout le reste de la population rurale ; 15 % du nombre de propriétaires possèdent 87 % du total de la superficie et les 85 % du nombre des paysans possèdent les 13 % restant de la superficie.
Dans les douze provinces, visées surtout par la réforme agraire - où l’ouvrier agricole dont le salaire réparti sur toute l’année ne dépasse pas 2 pesetas ou 2 pesetas 1/2 par jour - 10 000 propriétaires se partagent à eux seuls 8 200 000 hectares, c’est-à-dire 69 % de la superficie totale et ces terres sont peu ou pas du tout cultivées, alors que sur 800 000 familles paysannes seulement 100 000 ont suffisamment de terre pour y vivre de leur travail. Quant aux terres appartenant aux anciens grands d’Espagne et qui devaient être expropriées purement et simplement (mesure prise à la suite du pronunciamento monarchiste du mois d’août 1932) elles furent frappées seulement d’une mesure temporaire.
La portée démagogique de la reforme agraire était de créer des millions de propriétaires nouveaux, de donner du travail à l’immense foule des travailleurs agricoles et de mettre en friche les terrains incultes.
Dans la pratique, la réforme agraire, devenue loi en septembre 1932, prévoyait simplement l’aliénation des terres les plus mauvaises - par rachat naturellement. La mise en application fut de plus accompagnée de telles conditions que, suivant les calculs, faits par un journal bourgeois, il aurait fallu 17 siècles pour mettre les paysans sans terre en possession de leur parcelle.
Et quand le prolétariat agricole espagnol - devant une aussi sinistre tromperie - déclencha dès 1931 une série continue de grèves et occupa les terres par la violence, ce fut le gouvernement de gauche qui pratiqua une répression sanglante, dont le point culminant en janvier 1933, ne laissa rien à envier à celles de décembre 1933 et d’octobre 1934.
Les socialistes, avec à leur tête le "Lénine Espagnol", Largo Çaballero, par leur silence, se rendirent complices du massacre de Casa Viejas, c’est-à-dire d’un lâche assassinat d’ouvriers désarmés et prisonniers.
Entretemps la réaction s’était renforcée, grâce à cette politique de la gauche. Elle put prendre sa revanche : le parti radical, qui en fut le principal instrument, ayant provoqué la dissolution des Cortès et les élections du 19 novembre 1933 qui amenèrent la défaite des partis de gauche. Les socialistes n’obtinrent que la moitié des sièges qu’ils avaient précédemment et Azana ne rentra au Parlement qu’avec 4 de ses partisans.
Ainsi les destinées politiques du pays passèrent à une coalition réactionnaire basée sur les éléments de Gil Roblès et les radicaux de Lerroux, c’est-à-dire les "philo-fascistes" agraires et industriels.
La répression brutale, la suspension du statut catalan, la réintégration des généraux monarchistes dans l’armée, les lois répressives contre le mouvement ouvrier, le renforcement de la censure, la proclamation de l’état de siège permanent dans certaines provinces, voici le bilan de cette réaction avant et surtout après octobre 1934. On sait comment le "scandale des jeux", qui mit en pleine lumière l’énorme corruption du parti radical - par antonomasie : le parti des voleurs - détermina la chute de Lerroux et la dislocation de son Parti. Mais comme ce parti radical constituait avec le parti de Gil Roblès le Bloc gouvernemental, il ne restait que deux issues : ou bien le pouvoir allait au parti clérical de Gil Roblès ou bien on nommait un gouvernement de transition et les Cortès étaient dissoutes.
Ce fut cette dernière solution gui l’emporta et le Cabinet de Portela Valladarès fut constitué.
La campagne électorale se fit sous le signe du "Front Populaire" et de la coalition des partis de droite. Celle-ci s’appuyait surtout sur l’accord entre la Ceda de Gil Roblès et les Monarchistes avérés de Calvo Sotelo, sur les Agrariens, sur les Radicaux de Lerroux et sur la "Ligue Catalane" de Cambo. Cette droite envisageait la révision de la Constitution qu’elle jugeait trop avancée, la restauration de l’enseignement religieux, l’étouffement de toute lutte de classes, le respect le plus absolu des droits de la propriété privée.
D’autre part, le Front Populaire, qui avait acquis son maximum d’extension en allant de la gauche républicaine de Azana, des Radicaux dissidents de Martinez Bario, au Parti socialiste, au Parti communiste, au parti syndicaliste de Pestana et au Parti ouvrier d’éducation marxiste (fusion de l’ancien bloc ouvrier paysan de Maurin avec les Trotskystes de Nin).
Le programme du "Front Populaire" réclamait l’amnistie générale et le retrait de toutes les lois répressives adoptées par le Gouvernement des Droites.
L’accord n’ayant pu se faire sur la réforme agraire au sujet de la nationalisation de la terre et de sa répartition gratuite aux paysans - à cause de l’opposition de partis bourgeois - le Front Populaire trouva un compromis sur la base d’un minimum de revendications : diminution des impôts, des redevances et des fermages abusifs, large politique des crédits agraires, revalorisation efficace des produits de la terre. Le programme contenait de plus un vaste plan de travaux publics pour la résorption du chômage ainsi que des lois ouvrières fixant, par exemple, un salaire minimum.

* * * * *

13 187 311 électeurs dont 6 843 426 femmes, c’est-à-dire plus d’un demi-million d’électrices que d’électeurs, devaient élire 473, députés, suivant le système électoral majoritaire qui assigne, dans chaque circonscription 80 % des sièges à la liste obtenant la majorité même relative.
Bien qu’à première vue, le succès des gauches apparaisse inattendu, en réalité, il n’a rien d’extraordinaire. Même aux élections de novembre 1933, la gauche avait eu la majorité des voix et c’est uniquement parce qu’elle est allée aux urnes beaucoup plus divisée que la droite qu’elle avait perdu tant de sièges.
Cette fois-ci, le "Front Populaire" eut l’appui généralisé des anarcho-syndicalistes, non seulement du Parti syndicaliste de Pestana - qui a adhéré au "Front Populaire" - mais des masses de la C.N.T. Au -cours d’un grand meeting à Saragosse, plusieurs des dirigeants de la C.N.T. soutinrent que l’organisation restait apolitique, mais que ses membres étaient libres de voter ou non pour le "Front Populaire".
Le Comité Régional de Barcelone, dirigé par les anarchistes de la Fédération anarchiste ibérique (les mêmes qui, en octobre 1934, en "bons anarchistes anti-autoritaires", avaient donné l’ordre de reprendre le travail sans consulter les masses) convoqua des réunions pour discuter le problème électoral. Il commença par proposer de "modérer" la position abstentionniste et finit par inviter, deux jours avant les élections, les membres de la C.N.T., à voter pour les candidatures du Front Populaire, qui avaient l’amnistie à leur programme.
On connait les résultats des élections : majorité absolue du "Front Populaire". effondrement du Parti Radical de Lerroux, position inchangée du Parti clérical de Gil Roblès.
Immédiatement après les premiers résultats le Gouvernement de Portela Valladarès - sans même attendre les résultats du second tour de scrutin, le 1er mars, qui devait pourvoir à 40 sièges - donna sa démission et Azana constitua le nouveau gouvernement de "gauche".
Les Maisons du Peuple, toujours fermées, s’ouvrirent ; les 30 000 prisonniers politiques furent mis en liberté.
Voici les deux premiers résultats de la victoire des "gauches". On fera quelque chose pour les chômeurs (officiellement 704 000, en réalité plus d’un million sur 5 millions de travailleurs effectifs) dont 60 % sont des travailleurs d’Andalousie et d’Estrémadure, régions des latifundium où devait se concrétiser la fameuse "loi agraire", qui n’a même pas voulu empêcher les propriétaires de continuer à chasser par milliers les petits cultivateurs qui travaillaient pour eux.
Si dans les premiers moments d’effervescence qui ont suivi les élections, quelques droitiers crurent prudent de passer la frontière, ils peuvent être certains d’être bientôt rappelés par le Gouvernement des "Gauches" comme le premier le fit pour les Monarchistes et les prêtres après avril 1931.
Le fait même que la Bourgeoisie a remis avec un tel empressement le pouvoir aux Azana, et aux Companys, démontre sa certitude de n’avoir rien à craindre des hommes de la "Gauche", qui en 1931-1933, comme coalition républicaine-socialiste étouffèrent brutalement le mouvement ouvrier et permirent à la contre-révolution de se consolider et de reprendre le pouvoir, ce qui aboutit aux massacres d’octobre 1934
Le fait qu’en 1936, après cette expérience concluante, quant à la fonction de la démocratie comme moyen de manœuvre pour le maintien du régime capitaliste, on a pu de nouveau, ,comme en 1931-1933, pousser le prolétariat espagnol à s’aligner sur un plan non de classe mais de la défense de la "République", du "Socialisme" et du "Progrès" contre les forces de la Monarchie, du Clérico-fascisme et de la réaction, démontre la profondeur du désarroi des ouvriers sur ce secteur espagnol où les prolétaires ont donné récemment des preuves de combativité et d’esprit de sacrifice.
Le centrisme porte une lourde responsabilité que n’atténue nullement sa faiblesse organique ni le crétinisme des dirigeants de sa section espagnole. Le fait d’avoir contribué à entraîner les ouvriers espagnols sur le terrain du binôme "démocratie-fascisme" et d’avoir fait confiance aux chefs de la social-démocratie qui s’étaient désolidarisés et qui avaient déclinés toute responsabilité dans les mouvements héroïques d’Octobre, le rend responsable du second assassinat des féros d’Oviedo, de Gijon, de Miéres et de Langréo, perpétré avec les élections du 16 février 1936.

GATTO MAMMONNE




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53