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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux (2)
{Bilan} n°28 - Février-Mars 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017

par ArchivesAutonomies
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2. - L’avènement du fascisme en Italie, en Allemagne et le 6 février 1934 en France.

Le mouvement ouvrier français se présenta le 6 février sans qu’aucun courant marxiste n’ait pu en son sein tenter de résoudre ses problèmes constitutionnels. Aux particularités de structure de l’économie capitaliste qui favorisa déjà dans l’avant-guerre la dispersion du front prolétarien en guesdistes, jauressistes, anarchosyndicalistes, vint s’ajouter le poids historique de la dégénérescence de l’État russe et de son enfant légitime : le centrisme. Nous trouverons ainsi, dans une situation de plus en plus aiguë, d’une part le parti socialiste, agent avéré de la bourgeoisie, et le P. C. pourri d’opportunisme ayant muri au travers de la 3e période et des Congrès Amsterdam-Pleyel, sa trahison ; d’autre part, une multitude de groupements et sous-groupements exprimant chacun un moment de réaction des ouvriers français au triomphe de l’opportunisme centriste ou à la faillite des premières tentatives de remonter le courant et vivotant sans grand espoir.
C’est dans ces conditions précises où les gauches radicales soutenues par la S.F.I.O., favorisées par les centristes avaient depuis deux ans désarticulé le prolétariat, que se produisit le scandale Stavisky. Nous avons déjà remarqué dans la première partie de ce rapport que les scandales financiers sont des phénomènes qui accompagnent, à un rythme que ne connaissent pas les autres pays, l’évolution du capitalisme français. Ils sont appelés à liquider les excroissances d’un marché financier disproportionné au développement du secteur industriel, entreprises de haute finance qui parce que nées à la faveur de cette disproportion, n’ont pas de réelle possibilité de vie économique.
Nous ne pensons donc pas que la bourgeoisie a "créé" le scandale Stavisky, pas plus d’ailleurs que celui de Panama. Elle se borna plutôt à leur donner âme et corps en les transformant en événements politiques destinés à dévoyer le prolétariat, lequel réagissait sous le coup de fouet du scandale parce que ce dernier coïncidait avec une phase de dépression et ne faisait que renforcer sa haine pour un régime d’exploitation et de fange.
On ne peut réellement confronter le scandale de Panama (et sa suite l’Affaire Dreyfus), avec le scandale Stavisky qu’en se plaçant au point de vue de l’analyse de la structure de l’économie française, car ces deux événements portèrent en eux des problèmes, certes analogues si l’on envisage les buts poursuivis par le capitalisme, mais différents si l’on examine l’époque ascendante d’avant-guerre et l’époque de déclin actuelle. Au travers de Panama et Dreyfus, la bourgeoisie parvint à lier à elle le prolétariat, sous le drapeau du triomphe de la République bourgeoise alors que sombraient tous les courants prolétariens. Au travers de Stavisky, la bourgeoisie parvient à anéantir le prolétariat, à donner aux masses, au travers du Front populaire, la conscience capitaliste que le fascisme donna par la violence aux prolétaires d’Italie et d’Allemagne. Dans la première phase elle put, grâce à la puissance économique de son système, diluer les antagonismes de classe, dans la seconde elle put les comprimer "démocratiquement" malgré les ravages de la crise. Là est la force de cette bourgeoisie et là est la faiblesse du prolétariat français, laquelle apparaîtra d’autant plus clairement que l’on comparera les expériences italienne et allemande à celle du 6 février, car la substance de cette période peut seulement être comparée validement à ces événements puisque pris dans leur ensemble ils représentent des moments de l’attaque mondiale du capitalisme contre le prolétariat dans la période ouverte par Octobre 1917.
L’expérience italienne se résume en ces termes : la formidable vague révolutionnaire de la prise des usines en 1920 et son reflux momentané devaient conduire à l’apparition immédiate du fascisme et à la fondation du parti communiste à Livourne. Nous verrons ici au cours des événements successifs qui conduiront au triomphe complet de Mussolini, se livrer un corps à corps violent entre bourgeoisie et prolétariat alors que les forces démocratiques interviendront pour paralyser les ouvriers, préparer le terrain pour les bandes fascistes. Appelé au pouvoir après les batailles de 1921-22, Mussolini ne viendra à bout des ouvriers qu’après quatre années de luttes souvent sanglantes. Pendant cette phase la social-démocratie aura un rôle d’appoint important, mais l’essentiel seront les assauts des bandes fascistes fracturant dans ses différents secteurs le front prolétarien. Le centrisme prenant la direction du parti en 1923 allait contribuer à désorienter le prolétariat sans pouvoir néanmoins suivre une courbe de dégénérescence aussi profonde qu’en Allemagne. Cela tiendra à la fois à la situation internationale et aux particularités de la situation italienne. En effet, après la défaite allemande de 1923 la Russie et l’I.C. n’en seront qu’aux premiers épisodes de leur politique de trahison alors que la guerre civile battra son plein en Italie, jettera le parti au premier plan de la lutte, l’empêchera jusqu’à l’époque des lois exceptionnelles de concentrer toutes les énergies du centrisme contre la gauche qui se maintiendra solidement parmi les ouvriers italiens dont elle dirigea les luttes en 1921 et 1922. C’est donc essentiellement la violence armée des fascistes s’appuyant sur l’œuvre de désagrégation des forces démocratiques qui pouvait venir à bout du prolétariat. Cette expérience, par ses particularités, permit d’édifier la théorie de l’opposition entre démocratie et fascisme, puisque Mussolini après avoir été aidé par les Nitti, Turati et consorts, dut les balayer violemment en même temps que toutes les organisations ouvrières.
Au point de vue du déroulement des événements l’analogie entre l’Italie et la France ne peut donc pas être faite. Par contre, l’examen des situations où vainquit le fascisme allemand donne leur pleine signification à la fois à l’expérience italienne et française en permettant de réaliser la vision d’ensemble des phases décisives de l’attaque mondiale du capitalisme. La montée fasciste en Allemagne au lieu de s’accompagner de la fracture violente du front prolétarien, s’accompagne d’une croissante désagrégation de la substance de classe du mouvement ouvrier. Socialistes et centristes pourront bien encore, à la veille du 3 mars 1933, organiser de gigantesques manifestations de masse, mais la vitalité révolutionnaire des travailleurs en sera complètement absente. Par rapport à la situation italienne, les réformistes allemands décalqueront fidèlement les faits et gestes de leurs collègues italiens dans un milieu de classe où les mouvements révolutionnaires seront d’abord dévoyés, puis empêchés par la politique du P.C.A. La politique de l’État russe et de l’Internationale Communiste interviendront décisivement pour empêcher à tout prix des épisodes de résistance du type italien, lesquels en Allemagne, vu la densité du prolétariat, auraient pu avoir plus de conséquences qu’en Italie. De ce fait, nous vîmes une montée à "froid" du nazisme, une évolution archi-légale sans "marche sur Berlin", une conjonction parfaite entre le travail des bandes fascistes, la politique du "moindre mal" socialiste et le social-fascisme des centristes décomposant le mouvement ouvrier et préparant tout naturellement les conditions pour la domination de Hitler.
L’absence de batailles révolutionnaires contre le fascisme permit mieux qu’en Italie de voir l’étroite solidarité des forces démocratiques et des forces fascistes dans l’œuvre d’étranglement des travailleurs.
C’est que le capitalisme allemand plus puissant que l’italien put pendant dix ans (de 1923 à 1933) s’appuyer à la fois sur la bourgeoisie de tous les pays et sur l’État Soviétique pour désagréger le front des ouvriers et le rendre incapable de s’opposer par la moindre lutte à la victoire fasciste. C’est seulement ce double appui qui lui permit d’employer plus à fond la social-démocratie et d’éviter des batailles qui, même écrasées, auraient certainement fécondées un noyau marxiste en Allemagne.
L’axe de la situation allemande ne réside pas tant en un assaut violent des bandes fascistes, mais dans une conversion graduelle de la démocratie en fascisme. L’avènement de Hitler est le résultat logique de tout un mouvement des choses dont l’élément essentiel sera la politique du puissant parti communiste. Il ne fera que consacrer un processus évolutif de l’ensemble de la société allemande aboutissant à sa victoire et à la décomposition du mouvement ouvrier.
Dans ce sens, l’expérience allemande est plus près de la France que de l’Italie. La victoire de Mussolini s’accompagne de la destruction violente et féroce des organisations ouvrières. Par cela même qu’elle n’atteint pas les forces vives de la conscience du prolétariat italien, elle peut être remise en question par les luttes mondiales du prolétariat et particulièrement de la classe ouvrière allemande. De ce fait, autour de l’Allemagne vont se concentrer les énergies du capitalisme de tous les pays afin d’étouffer le prolétariat qui par ses luttes peut détruire l’équilibre précaire établi après 1923 en Europe. Lorsque la bourgeoisie internationale atteindra son but elle en aura fini du même coup avec la Russie entrant à la S.D.N. et pourra se glorifier d’en avoir provisoirement terminé avec le prolétariat révolutionnaire. Dans une situation internationale aussi profondément préjugée, les ouvriers français allaient, en un raccourci saisissant, parcourir en moins de deux ans le chemin suivi par les travailleurs allemands de 1923 à 1933.
La société capitaliste française dans son ensemble subira un mouvement de conversion graduel, bien qu’entrecoupé d’incidents propres à sa structure économique particulière, analogue à celui qui se vérifia en Allemagne à cette différence fondamentale près que les vainqueurs de Versailles ne devaient pas accoucher du fascisme, mais pouvaient du fait de leur puissance économique, élever la fonction sociale des forces démocratiques en leur adjoignant ouvertement le centrisme. En Allemagne le centrisme fut le facteur qui permit aux forces démocratiques de jouer un rôle de premier plan pour la victoire fasciste alors qu’il désagrégea le front de classe des ouvriers. Par contre en France, le centrisme devient une force démocratique de premier plan et fut l’artisan direct de l’écrasement du prolétariat.
Examinons donc de plus près les circonstances de la victoire fasciste en Allemagne et du Front Populaire en France.
L’intégration organique de la social-démocratie allemande à l’appareil d’État devait permettre d’une part le développement du fascisme et, d’autre part, favoriser l’apparition de la théorie centriste du social-fascisme, inséparable de la scission des syndicats réformistes Trois phénomènes caractériseront toute cette évolution.
Primo : à chaque moment critique les socialistes diront aux ouvriers que puisqu’ils dirigent l’État prussien, occupent telle ou telle autre position au sein de l’État, rien n’est à craindre. Et au surplus les mesures d’affamement de Brüning sont rendues nécessaires du fait du diktat de Versailles. Faites confiance à la légalité bourgeoise, tel sera leur consigne. Secundo : les centristes exploiteront ces faits pour justifier leur social-fascisme, sectionner les mouvements ouvriers et les syndicats en rejetant toute la responsabilité sur les socialistes. Sur cette base toute leur agitation revendicative ne sera que bluff et bourrage de crâne alors qu’eux aussi en reviendront à la vieille chanson de la lutte contre le Traité de Versailles.
Tertio : le fascisme se développera en prouvant la faillite évidente de la politique étatique de la social-démocratie ne correspondant plus à la phase de crise et en se plaçant sans crainte sur le terrain des revendications ouvrières, terrain disloqué par les centristes et où allait se livrer un combat démagogique entre ces derniers et les nazistes. Ceux-ci se poseront comme les seuls capables de détruire le Traité de Versailles.
Ainsi que nous le fit remarquer un camarade, c’est contre le Traité de Versailles que se développa une politique d’Union Sacrée en Allemagne quand par contre c’est autour du maintien du Traité de Versailles qu’elle se développera en France.
Si cependant en Allemagne apparut la politique du social-fascisme et non du Front Populaire, c’est qu’elle correspondait à des nécessités bien précises. En face du danger fasciste, alors que les fonctionnaires d’État socialistes frappaient indistinctement et au nom de la légalité, ouvriers communistes ou fascistes, ou que le parti socialiste couvrait Brüning et ses décrets, les ouvriers communistes n’avaient qu’un pas à faire pour admettre le social-fascisme, satisfaisant leur haine légitime contre les valets sanglants de la bourgeoisie. En opposant violemment non deux classes, mais ouvriers socialistes et communistes, en brisant leur front de résistance revendicatif, toute possibilité de luttes d’envergures contre le fascisme disparaissait. La politique du Front Populaire aurait pu dépasser en Allemagne les intentions des traîtres car les ouvriers en auraient retenu la nécessité des rassemblements dans les syndicats puisque c’est sur ce terrain que Brüning livrait des vatailles décisives et par là-même se seraient déterminées des luttes violentes contre les bandes fascistes.
La politique du social-fascisme et de l’O.S.R. étaient les meilleures armes de la bourgeoisie pour briser la volonté de lutte des ouvriers et jeter toujours plus d’eau au moulin fasciste. Avec l’aggravation de la situation en Allemagne nous verrons la bourgeoisie frapper le fascisme pour autant que cela fut nécessaire pour justifier les appels au calme et au respect de la légalité des socialistes, alors que les centristes quittaient définitivement tout terrain de classe pour tomber dans le "National-Bolchevismus" où les nazis étaient passés maîtres. Ainsi le 3 mars fut un événement quasi banal : démocrates, socialistes, centristes s’effacèrent une fois leur œuvre accomplie, pour faire place aux légions fascistes qui devaient faire table rase de ces débris, pousser à fond la réaction bourgeoise afin d’édifier une structure telle qu’elle puisse permettre la préparation à la guerre d’un impérialisme pauvre, mais formidablement équipé et ce en dehors de toute effervescence de classe, si ce n’est l’accord de toute la "Nation".
En France, les événements du 6 février 1934 et leurs conséquences se présentent sur le fond d’une même nécessité : il est clair qu’il s’agit d’une bataille du capitalisme pour écraser totalement les ouvriers en vue d’une guerre que le fascisme en Allemagne, la Russie entrant à Genève, annoncent de plus en plus proche.
Si cette perspective ne s’était pas posée on n’aurait pu agiter l’épouvantail du fascisme et la conversion de la gauche vers la droite qui s’est effectuée le 6 février, n’aurait pas eu un caractère nettement dirigé contre le mouvement prolétarien. La manœuvre du capitalisme est à cette époque la suivante : en chassant avec force les gauches ayant accomplies leur œuvre de compression depuis mai 1932, il va créer une ambiance de coup d’État contre la République. D’ailleurs dès les premiers moments du scandale Stavisky, il pressent que l’heure est venue et qu’il lui faut devancer le réveil des ouvriers. Pendant le mois de janvier les bandes nationalistes entretiendront donc une atmosphère fiévreuse par leurs manifestations contre les "voleurs". Le cabinet Chautemps démissionnera et le 6 février éclatera comme un coup de tonnerre.
La S.F.I.O. qui avait soutenu les cabinets radicaux précédents allait tout naturellement suivre les gauches chassées du Capitole et proclamer, la première, la République en danger.
Les centristes seront jetés dans cette rafale sans parvenir à se rendre compte de la nature des événements. D’abord, ils enverront Daladier, Frot au poteau avec Chiappe et mélangeront anciens combattants communistes et fascistes le 6. Puis, ils refuseront de prendre en considération la manifestation socialiste du 8 - qui sera d’ailleurs reportée au 12 en même temps que la grève générale - pour organiser une manifestation le 9, laquelle sera un des plus beaux exploits de classe des ouvriers parisiens. Même le 12 février, bien que C.G.T.U. et P.C. aient marqué leur accord avec la grève générale organisée par les réformistes, ils lanceront un programme différent et en opposition avec celui de ces derniers. C’est qu’antérieurement, le P.C. avait combattu et les cabinets radicaux et les socialistes. Après mars 1933 il avait bien effacé la théorie du social-fascisme, mais c’était pour tomber dans Amsterdam-Pleyel qui lui permettait de continuer à combattre la S.F.I.O., l’unité syndicale, tout en détournant les ouvriers de leurs intérêts immédiats. Dès cette époque le P.C.F. était suspendu en l’air, puisque l’U.R.S.S. entrant à Genève consacrait la mort définitive de l’I.C. et ouvrait l’ère des compétitions pour la formation des blocs impérialistes.
Dans ces conditions trois éventualités se posaient : ou bien la menace fasciste existait et le P.C.F. aurait subi le même sort qu’en Allemagne, ou bien il était inexistant et dans ce cas rester sur ses positions anciennes dans la nouvelle phase de l’avènement de la droite et des attaques contre le prolétariat revenait à se disloquer sous le choc des luttes intestines qui auraient inévitablement surgi en son sein. La théorie du social-fascisme aurait certainement été reprise par les centristes pour scinder le front ouvrier si le fascisme s’était montré après le 6 février. Mais à défaut de danger fasciste, le P. C. ne pouvait maintenir ou accentuer ses anciennes positions, fussent-elles même celles d’Amsterdam-Pleyel, sans engager une lutte contre les gauches et la S.F.I.O. ainsi que contre leurs mots d’ordre démocratiques. Une telle action parce qu’elle aurait pu devenir une action de classe était inconcevable dans l’état d’évolution du parti communiste relié à un État membre de la S.D.N., ayant entretenu avec la complicité ouverte des réformistes la scission syndicale, dévoyé pendant des années les batailles ouvrières, que son passé prédisposait et préparait à la trahison. Certainement, si le P.C. avait suivi cette voie, il se serait désagrégé et sur cette base se serait constitué un courant marxiste comme expression des contradictions insolubles d’un parti dégénéré.
C’est la troisième éventualité qui se réalisa : le P.C. bouleversa ses positions (apparemment de fond en comble) pour emprunter le chemin de la trahison. En réalité, il s’agissait de la conclusion d’un processus menant à terme l’évolution de l’opportunisme.
Le fait essentiel du 6 février c’est donc l’encerclement du P.C. dans les tenailles capitalistes, son incorporation aux luttes entre droites et gauches pour la défense de la République bourgeoise : le premier acte de la trahison du parti français, laquelle pouvait seule empêcher son effritement et l’apparition d’une gauche dans les nouvelles situations décisives ; laquelle devait aussi décider de la réussite de la bataille capitale engagée par la bourgeoisie contre le prolétariat.
Après le 6 février 1934, chacun aura sa place et sa fonction. Le gouvernement d’Union Nationale de Doumergue attaquera de front les ouvriers ; socialistes et centristes se lanceront dans une vaste campagne antifasciste qui aboutira en juillet au front commun ; une partie des radicaux appuiera le front commun contre la "réaction". On parlera même de l’unité syndicale qui se réalisera d’ailleurs, par la suite entre C.G.T. et C.G.T.U.
Par rapport à l’Allemagne la France apparaîtra aux soi-disant marxistes comme un progrès immense puisqu’on y réalisera le front unique réclamé pendant des années par Trotsky et tous ceux qui s’apparentent à lui ; que la défense des mots d’ordre démocratiques sera poussée jusqu’à ses conséquences extrêmes et qu’enfin se réalisera l’unité syndicale. Par contre, pour ceux qui se donnèrent la peine d’analyser le développement historique réel il s’agissait là des prémisses pour écraser le prolétariat en dehors de l’existence d’une menace fasciste. Le front commun n’était que l’antichambre du front populaire, réalisant l’Union Sacrée sous le drapeau tricolore. La défense de la démocratie n’était qu’un prélude à la défense de la patrie. L’unité syndicale qu’un chemin pour étouffer les luttes revendicatives, les grèves des travailleurs et les incorporer par le canal des organismes unifiés à l’État.
Si d’ailleurs l’on examine la période qui va de Doumergue à Sarraut, l’on remarque un processus presque analogue à celui qui se produisit en Allemagne : à cette différence près qu’au lieu du développement du fascisme nous constaterons le développement du Front Populaire. Pendant que les décrets-lois tombent dru sur les ouvriers, les socialistes et centristes détournent l’attention des ouvriers de leurs moyens de luttes spécifiques pour les diriger vers des revendications antifascistes envers l’État bourgeois. Ils obtiendront satisfaction avec le départ de Doumergue et l’avènement de Flandin qui réalisera un pas en avant dans la voie de l’incorporation des ouvriers à l’État. Apparemment, c’est le contraire qui apparaîtra puisque Flandin abandonnera la réforme de l’État de son prédécesseur. Mais en réalité, en se posant comme champion de l’antifascisme, il permettra au bloc socialo-centriste de demander aux ouvrier de remettre la défense de leurs intérêts à l’État débarrassé de ses éléments fascistes. Pas autre ne fut la politique qui, en fait, se réalisa en Allemagne sous Brüning, Von Papen et Schleicher. Avec Laval, c’est l’aggravation de la situation internationale qui précipite le déroulement des événements intérieurs en France et fait de cette incorporation "antifasciste" du prolétariat, une dissolution ouverte du mouvement ouvrier.
Nous verrons donc après l’appel de Staline les centristes se mettre au diapason national des socialistes d’abord, des radicaux ensuite. Les manifestations ouvrières appuyant ce passage du P.C. avec armes et bagages dans les rangs bourgeois, voilà les équivalents historiques, spécifiques à la France, du 3 mars 1933 en Allemagne.
Il ressort de ces considérations que si le prolétariat italien est tombé sous les assauts violents des bandes fascistes pour lesquelles travaillèrent les forces démocratiques du capitalisme ; si le prolétariat allemand s’est désagrégé sous l’action de l’opportunisme centriste, de l’État russe, qui préparèrent le terrain pour l’action paralysante d’enveloppement étatique de la social-démocratie et les conditions pour l’avènement du fascisme, le prolétariat français s’est dissout sous l’action du bloc socialo-centriste au sein d’un puissant État capitaliste jouissant encore d’une marge économique que ne connurent ni l’Italie, ni l’Allemagne et où les ouvriers ne parvinrent pas dans l’après-guerre à féconder un courant pouvant donner vie à un véritable guide.
Si par fascisme, l’on entend destruction violente des organisations prolétariennes, il est évident qu’il n’existe pas en France. Mais si l’on vise la réalisation de certains objectifs capitalistes qui s’imposent dans tous les pays où le croisement des difficultés économiques, des mouvements ouvriers et des menaces de guerre, obligent la bourgeoisie à mater le prolétariat, indéniablement la bourgeoisie française a atteint son but. Que le fascisme ne soit pas instauré, en France cela a une grande importance, mais au lieu de prouver la force des ouvriers, il prouve la force de la bourgeoisie, l’extrême faiblesse actuelle des ouvriers qui peuvent être chassés de leur terrain de classe par le front populaire jusque et dans la guerre. Il ne s’agit donc pas là d’un résultat naturel des Républiques bourgeoises, mais d’un résultat du rapport entre les classes en France, de la puissance économique de cette dernière, du milieu historique dans lequel évolue la classe ouvrière de ce pays. Nous n’avions ainsi pas du tout tort en disant dans la première partie de ce rapport que la France est un des chaînons les plus résistants de la chaîne mondiale du capitalisme.

Pour la constitution d’un courant marxiste en France

Le caractère particulier du développement capitaliste en France a fait de ce pays, au 18e siècle, la scène de la lutte la plus conséquente de la bourgeoisie contre le féodalisme, puis des luttes de classes les plus aigües entre prolétariat et bourgeoisie au 19e siècle. Aujourd’hui, c’est le pays où les problèmes de la démocratie bourgeoise ont connu l’épanouissement le plus conséquent, le plus extrême et où les données pour la solution de principe que le prolétariat devra donner à la lutte des classes dans les pays démocratiques apparaît le plus nettement. L’histoire ne pose pas des problèmes insolubles. Du problème posé se dégage la solution, même lorsque les classes qui sont les artisans de leur propre histoire, mais non dans les circonstances choisies ou désirées par elles, n’acquièrent pas la conscience immédiate des nécessités auxquelles elles ont à faire face, de la solution qu’elles doivent donner aux problèmes dont dépend leur existence. Peut-être bien est-ce parce que dans l’expérience italienne nous avons vécu, en un court espace de temps, concentrés en eux-mêmes, les problèmes qui se sont développés graduellement en France, que nous les percevons plus clairement que les militants français. Certainement, c’est parce que les événements en Italie ont jeté à la face des ouvriers avec une violence inouïe les problèmes de la démocratie, puis ceux de sa conversion brusque en fascisme, que nous sommes armés pour aborder les tâches de la révolution prolétarienne. Mais pour nous, l’expérience française - après celle d’Allemagne - a une grande valeur, elle prouve que nous ne parlons pas un langage spécifiquement "italien", mais que nos positions se réfèrent historiquement à des situations qui, en définitive, n’ont fait que devancer en résumant brusquement un développement international de la lutte des classes. En Italie, c’est l’ensemble des forces démocratiques qui prépare l’assaut du fascisme ; en Allemagne ces forces, plus le centrisme, font du fascisme le produit logique, inévitable d’un certain degré d’extension des rouages de la démocratie, laquelle pourra ne pas accoucher d’Hitler ; en France les rouages de la démocratie s’épanouiront jusqu’à dissoudre la classe ouvrière, en engrenant dans son fonctionnement le centrisme : il sera ainsi prouvé que dans des conditions données la domination démocratique de la bourgeoisie peut parfaitement se suffire, sans accouchement du fascisme, mais avec écrasement du prolétariat.
La théorie de la révolution dans les pays occidentaux ne passe donc pas uniquement par Octobre 1917, mais par Rome, Berlin, Paris également. Cette théorie modiale est encore à réaliser et ne peut être que l’œuvre du prolétariat de tous les pays. Que nous sachions qu’elle est à élaborer est déjà un pas en avant. Nous ne pourrons dans les limites restreintes de ce rapport examiner les problèmes que les expériences successives et particulièrement française apportent pour l’élaboration d’une théorie de la tactique de la révolution prolétarienne dans la phase actuelle. Ces problèmes sont implicitement contenus dans notre rapport sur la France, comme ils le furent dans le rapport du camarade Philippe, où comme ils le seraient dans un examen de l’Allemagne. Pour les unifier en un ensemble de principes et de directives pour la lutte internationale du prolétariat, il faudrait que la nécessité de leur examen apparaisse dans des courants communistes. Notre fraction pourra certes tenter un effort théorique - et elle le fera certainement - pour élaborer sa propre contribution à la théorie de la tactique mondiale du prolétariat, ce en quoi elle sera puissamment aidée par les fondements programmatiques qu’elle possède : les thèses de Rome. Mais tout cela sera insuffisant tant qu’en Allemagne, en France, ne surgiront pas des groupements qui seront les fruits de ces circonstances historiques dont nous avons touché le fond les premiers. C’est pourquoi un jalon fondamental de l’élaboration de la tactique mondiale du prolétariat réside pour nous dans la recherche du pourquoi les ouvriers français ne parviennent à se donner un organisme qui puisse tenter de résoudre leurs problèmes finaux, car jeter les bases d’un tel courant reviendrait à solutionner embryonnairement les problèmes de la révolution prolétarienne en France.
Nous ne pensons pas que la création de partis révolutionnaires ou opportunistes exprime la génialité ou la perversité d’individualités ou de groupes d’individualités, comme nous ne pensons pas, ainsi que l’a proclamé le camarade Vercesi au Congrès de notre fraction, que le centre moteur des situations soit la lutte entre ces partis ou groupements. De même que les partis résultent d’un milieu historique donné, d’un rapport de force entre les classes antagonistes, de même c’est l’évolution de cette même lutte de classe qui imprime son caractère aux formations prolétariennes. Des groupes peuvent surgir de tournants brusques de celle-ci, d’une phase nouvelle de son développement, ils peuvent en traduire les péripéties et l’évolution réelle, comme ils peuvent parfaitement être entraînés dans le camp de la classe ennemie. Aucune garantie préétablie n’existe dans ce domaine, aucun groupe n’est prédestiné en soi, aucun fatalisme ne réside dans l’élévation d’un groupe au rang de porte-parole de toute la classe. Seule une étude attentive, passionnée, du cours de la lutte des classes, la faculté d’un groupement de se surpasser toujours lui-même et selon une voie historique toujours plus progressive, habilite un organisme à ses tâches ; en fait un parti d’avant-garde.
Pour ce qui est de la France, nous avons déjà fait remarquer que dans l’avant-guerre, à chaque secousse de la lutte des classes correspondit l’apparition dans les différents secteurs prolétariens, de réactions différentes. Les groupements qui se concrétisèrent autour de ces réactions étaient des aspects de la lutte des classes dans les conditions particulières de la France et par là même leur existence était justifiée. Mais ces groupes ne réalisaient ni continuité ni perspective : ils se rattachaient à certaines phases qui sitôt dépassées les jetaient dans le plus sombre opportunisme. La tentative prolétarienne la plus importante, celle de Guesde, devait échouer parce qu’incapable d’absorber les diverses réactions du prolétariat, de les encadrer en une formation unitaire. La faute n’en revient pas à Guesde mais aux conditions de cette époque d’expansion impérialiste où ces problèmes n’apparaissaient pas avec la clarté actuelle.
Dans l’après-guerre, nous verrons se dérouler le même processus en France. Contre le centrisme, surgirent dans les différentes périodes de son développement, des réactions prolétariennes qui se fossiliseront sans pouvoir s’absorber en un seul groupe : une fraction de gauche. C’est ainsi que nous verrons surgir le groupe de la "Révolution Prolétarienne" qui d’abord réaction saine contre le centrisme sombrera dans un syndicalisme révolutionnaire sans queue ni tête ; puis le groupe de Souvarine qui, bien que tentative marxiste d’aborder les problèmes du mouvement prolétarien Français végètera d’abord sous le drapeau de Trotsky, pour sombrer dans un "communisme démocratique" menant ses membres - Souvarine excepté - dans la S.F.I.O. ; enfin, à chaque tournant et secousse où le P.C.F. sera pris surgiront des groupes, le plus souvent trotskistes, qui disparaîtront dans la nouvelle phase sans laisser de traces. La tentative de Trotsky en 1930 pour unifier les mouvements d’opposition en France, si elle partait de bonnes intentions, compromit sérieusement et profondément l’avenir, en voulant brûler les étapes. Son rôle, pour être progressif, aurait dû consister à préparer le terrain, à déterminer une discussion approfondie entre la série de groupements prolétariens qui existaient nécessairement, tout en étant persuadé qu’ainsi, au cas ou fort probablement cela aurait retardé la fusion, les événements auraient pu fructifier en un groupe l’apport de tous les autres.
C’est en partant de ces considérations, en envisageant la création d’un courant marxiste comme le double résultat de confrontations entre les différents groupements en France et de la marche des événements que nous voulons tenter de caractériser rapidement quelques formulations qui agissent aujourd’hui sur l’arène politique, afin de prouver qu’elles ne sont que des aspects, dont certains ont déjà clôturé leur évolution, de périodes de la lutte des classes ; que celles qui nous paraissent correspondre à la phase actuelle sont appelés à disparaître si elles ne se mettent pas en demeure de concentrer en leur travail théorique, le produit de l’évolution des situations d’après-guerre.
Nous laisserons délibérément tomber Trotsky et ses partisans, pour l’unique raison qu’il s’agit là d’une aile de gauche de la S.F.I.O. à qui nous dénions tout apport dans l’œuvre de la révolution prolétarienne. Au surplus, les idées fondamentales de Trotsky nous les trouveront sous une forme évoluée au sein de l’Union Communiste dont nous examinerons les positions. D’autre part, nous ne voyons pas bien ce que peut représenter en France le groupe de "Que faire ?" qui après être resté le dernier carré des "redresseurs du P.C.F. et de l’I.C." a modifié brusquement ses positions au commencement de cette année pour se mettre au même niveau que les partisans actuels de Trotsky. Nous n’en parlerons donc pas. Par contre nous tenons à examiner les positions essentielles de la "Révolution Prolétarienne", celles d’un noyau de militants syndicalistes dont nous avons reçu la Charte syndicale ; celles des militants de l’ex-Enseignement unitaire et, enfin, les positions des camarades de l’Union Communiste.

La "Révolution Prolétarienne", aile gauche du réformisme

Nous voudrions essayer de comprendre la signification des problèmes posés par l’apparition de ce groupement, car cela seul est de nature à expliquer son évolution ultérieure. Ce n’est pas le fait du hasard si aujourd’hui la "Révolution Prolétarienne" est devenue un précieux auxiliaire des réformistes de la C.G.T., mais plutôt la conséquence d’une évolution dont il s’agirait de tracer ici la ligne maîtresse.
Avant tout, il serait intéressant de prouver que le "syndicalisme révolutionnaire" dont se réclame ce groupe est aussi profondément opposé à la pratique et théorie du même nom qui s’épanouit avant-guerre, que le sont la phase d’expansion impérialiste et celle contre-marquée par la révolution russe et les révoltes prolétariennes de 1919.
L’anarcho-syndicalisme s’affirme en s’opposant dès 1882 aux guesdistes et possibilistes. Sous ce premier aspect il sera l’expression nécessaire des batailles revendicatives se déroulant en dehors et contre les luttes parlementaires et municipales des guesdistes et des possibillistes. Ces luttes qui en d’autres pays s’entrecroisèrent pour donner vie à des syndicats en liaison avec un parti de classe, s’opposeront en France par suite des circonstances historiques de la formation de la IIIe République, de la structure du front prolétarien, homogène seulement en quelques secteurs et conservant par endroits des caractères retardataires, en bref, par suite des particularités du développement économique lui-même où l’incorporation du mouvement prolétarien dans les rouages de l’État devait devancer la marge économique de la corruption bourgeoise. Ancré dans les Bourses du Travail où dès 1896 l’anarcho-syndicalisme triomphait en proclamant contre les guesdistes l’indépendance du syndicalisme, il fut aussi une réaction permanente contre le processus d’incorporation de fait des formations politiques du prolétariat au régime démocratique de la bourgeoisie. C’est là son époque héroïque, celle de la période des attentats anarchistes, de la proclamation du sabotage, de l’intervention violente des minorités syndicales, de l’apolitisme à outrance, de la grève générale comme panacée universelle. Mais la "Révolution Prolétarienne" ne se rattache pas à cet aspect de l’anarcho-syndicalisme que la bourgeoisie réprima férocement. Elle se dit la fille légitime du syndicalisme révolutionnaire de Sorel, Berth, Lagardelle qui triompha au sein de la C.G.T. dès 1903 sous la double influence de l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau et des batailles revendicatives de cette époque. Non pas de secte, mais syndicaliste de masse, ce nouvel aspect de l’anarcho-syndicalisme devait finir dès 1909 dans le réformisme qui conserva d’ailleurs la défroque ancienne, le traditionnel grève-généralisme. Certes, cette deuxième période forma des militants qui surent rester sur des positions de classe pendant la guerre et échapper à la débâcle patriotique du parti socialiste dans son ensemble, mais il s’agit là d’individualités qui, après 1917, furent entraînées par le bolchevisme, alors que les doctrines où ils se formèrent, devaient trouver leur aboutissement dans la trahison de 1914.
De toute façon, positif ou négatif, sous ses deux aspects essentiels, celui de secte ou de masse, l’anarcho-syndicalisme a eu sa place marquée dans le mouvement prolétarien d’avant-guerre.
Mais la "Révolution Prolétarienne" n’est pas le produit du contraste qui trouva son expression dans la phase d’expansion impérialiste, mais une réaction d’anciens syndicalistes au sein du P. C., contre le centrisme passant après 1923 à la lutte contre Trotsky. La tentative de faire revivre le vieux "syndicalisme révolutionnaire" recéla par la suite et les problèmes issus de la scission syndicale et la volonté de se débarrasser de toute formulation de parti, c’est-à-dire d’empêcher la formation d’une fraction de gauche en France. Se bornant tout d’abord à se revendiquer de Lénine et de Trotsky pour ce qui est des problèmes politiques et à émettre des critiques de classe contre la politique syndicale du P.C. entre les mains des zinovievistes, la "Révolution Prolétarienne" avec l’aggravation des défaites prolétariennes devait se cantonner dans la politique syndicale et devenir foncièrement anti-parti, anti-communiste pour appuyer bientôt les tentatives de désagrégation de la C.G.T.U. par les réformistes. Les problèmes posés par elle furent essentiellement ceux ayant trait à la vie syndicale des travailleurs étranglée par la scission. Comme tout groupement cherchant dans la vie des syndicats la solution de problèmes politiques fondamentaux, la "Révolution Prolétarienne" devait fausser le caractère même des problèmes syndicaux, sans parler de ses conceptions politiques de plus en plus erronées. Réaction prolétarienne au centrisme elle en arriva à vouloir résoudre le problème en combattant le communisme, en érigeant le syndicalisme en doctrine se suffisant amplement. Réaction entretenue par des couches d’ouvriers contre la scission, elle résolut le problème en se situant entre C.G.T. et C.G.T.U. pour finalement devenir une aile de gauche du réformisme, le partisan de la liquidation honteuse de la C.G.T.U. dans la C.G.T.
Puisque aucun problème posé par son apparition sur l’arène politique ou syndicale n’a reçu une réponse conforme aux intérêts prolétariens, mais une solution franchement bourgeoise, l’on peut proclamer sa faillite et affirmer que c’est aux groupes communistes qui veulent guider le prolétariat français qu’il incombe de liquider théoriquement et pratiquement pareil courant en apportant les solutions aux problèmes qu’ils ont exprimés.
D’ailleurs, pour la "Révolution Prolétarienne", sa véritable fonction d’aile extrémiste de la C.G.T. apparut nettement lors de l’affaire du Comité des 22. Manifestement, il s’agissait ici d’exploiter les réactions ouvrières contre la 3e période et nées de la crise économique, pour l’indépendance du syndicalisme et l’unité, en entretenant un mouvement de liquidation de la C.G.T.U. au profit du réformisme, sans qu’il puisse en résulter une élévation de la conscience de classe des ouvriers, de leurs luttes revendicatives. Puisqu’en définitive la C.G.T. de Jouhaux représentait l’aboutissement logique du "syndicalisme révolutionnaire" d’avant-guerre, il était fatal que ceux qui voulaient faire revivre les phases du passé dans une période nouvelle, en arrivent en fin de compte aux mêmes positions sur les problèmes actuels. Jouhaux aussi est pour "l’indépendance" des syndicats, contre les cumuls de mandats politiques et syndicaux, mais l’on sait que cela n’empêche pas les plus basses compromissions, les plus vils maquignonnages avec l’État bourgeois. C’est là l’aspect actuel du vieux "syndicalisme révolutionnaire". Et il peut ne pas avoir un autre visage, pour peu que l’on tienne compte qu’aujourd’hui la France a beau posséder une économie dont les parties s’équilibrent assez bien, où la cohésion prolétarienne est moindre qu’ailleurs, néanmoins le choc de la révolution russe, les bouleversements sociaux de l’après-guerre ont posé le problème de la fondation d’un parti de classe, seul capable d’embrasser tous les aspects de la lutte des travailleurs, de les unifier en une action finale. Les théories syndicalistes qui ressurgirent en opposition au centrisme refirent en quelques années le chemin fait avant la guerre en des décades.
Après les événements du 6 février 1934, la "Révolution Prolétarienne" lança son manifeste "Au Syndicat, le Pouvoir" et amusa les militants syndicalistes avec une esquisse d’une Société future, sorte de Nouvelle Icarie, œuvre éclectique effectuée avec la collaboration de Proudhon, Marx, Bakounine, etc. Comme il se devait, "La Révolution Prolétarienne" participa à la campagne antifasciste, à la psychose du front unique et très rapidement fut pour la liquidation de la C.G.T.U. dans la C.G.T. en acceptant l’interdiction des fractions. Il est d’ailleurs curieux d’examiner ses critiques envers les camarades unitaires de l’Enseignement, luttant pour la formule du Congrès de fusion et du droit des fractions et ses éloges du réformiste Delmas, secrétaire du Syndicat National des Instituteurs. D’autre part, son appui aux Jeunes Socialistes exclus des J.S. et luttant pour leur réintégration, montre ce que signifie "indépendance du syndicalisme" surtout si on le relie à son attitude ambigüe envers le front commun socialo-centriste, exprimée par la résolution du Comité contre l’Union Sacrée. Un dernier point qui concrétise nettement ces "syndicalistes révolutionnaires" non pas anti-centristes, mais anti-communistes, c’est la position donnée par Louzon : l’appui aux sanctions et à la S.D.N. lors du conflit italo-abyssin. La "Révolution Prolétarienne" n’exprime pas plus l’anarcho-syndicalisme que la situation actuelle n’exprime les problèmes d’avant-guerre. Ce dernier a trouvé sa fin logique dans le triomphe du réformisme en 1909 et les quelques militants qui restèrent fidèles à sa doctrine durent après la guerre passer à l’I.C. et aux formulations marxistes. Des communistes ne sauraient donc envisager un travail commun - soit-il même limité - avec ce groupe sur le terrain syndical pour autant que son appui de la position "syndicaliste" de la C.G.T. au sujet des cumuls en fait définitivement un instrument des réformistes pour immobiliser les ouvriers, séparer leurs luttes revendicatives de toute perspective politique, et par là contribuer au développement de la psychose sanctionniste, premier acte de la mobilisation des ouvriers pour la guerre. Bien au contraire, en donnant une solution aux problèmes derrière lesquels se sont développés les Monatte, Louzon, Chambelland et Cie on pourra même dénier toute valeur de classe à leurs positions, actuelles dans les syndicats. Ainsi il est possible de sauvegarder des militants attirés par leur phraséologie, de l’impasse et ,èu découragement.

JACOBS

(A suivre)




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