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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Quelle organisation faut-il pour l’autonomie ouvrière ?
Articolo pubblicato online il 6 luglio 2013
Ultima modifica il 24 marzo 2013

di ArchivesAutonomies
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Article paru dans le numéro de mars 1977 de Senza Tregua (Sans Trêve).
Publié par Favrizio Calvi dans Italie 77, le "Mouvement", les intellectuels, Paris, Seuil, 1977, p. 85-91.

Ceux qui font partie du mouvement savent qu’aujourd’hui, en même temps que la crise croît à un rythme toujours plus rapide et que l’hégémonie du PCI, ainsi que celle des syndicats, sont remises en question, tout le monde reparle d’organisation. Un terme qui revient de plus en plus souvent est celui d’"auto­nomie", à tel point que, parfois, on a l’impression que tout ce qui est "à gauche" de "Lotta continua" est "autonomie". Puis on découvre que sous cette étiquette, il y a les choses les plus diverses, des choses qui, en fait, n’ont quelquefois rien à voir les unes avec les autres; moyennant quoi, la confusion ne connaît plus de bornes. Il nous semble utile de commencer à mettre un peu d’ordre, et de faire quelques distinctions qui vont plus loin que l’un ou l’autre épisode. Il est temps de sortir des limites étroites et erronées d’un débat fermé entre ceux qui sont pour un parti et ceux qui sont pour la généralisation de comportements spontanés; ou encore, entre ceux qui sont pour la « centralisation ouvrière » et ceux qui sont pour les "couches sociales en train d’émerger".
La question est plus complexe. Essayons de partir du cadre que tout le monde accepte plus ou moins, sur la gauche du PCI, à savoir que la crise est une crise du pouvoir patronal. Ses causes sont à rechercher dans :
a. la capacité qu’ont montrée les ouvriers d’utiliser leurs lieux d’exploitation - c’est-à-dire les grandes usines, et le fait qu’ils y sont très nombreux sur quelques mètres carrés - en tant que base pour organiser la lutte et la transformer en lutte de masse;
b. la rapidité avec laquelle les objectifs et les formes de lutte se sont communiqués et généralisés des ouvriers des grandes usines à ceux des petites usines, aux étudiants, aux chômeurs, aux techniciens de production et à tout le tissu social; parce que les conditions de vie et de travail étaient les mêmes et que, par conséquent, les besoins l’étaient aussi. Quand un atelier s’arrê­tait, tous les autres s’arrêtaient aussi. Quand l’usine Fiat de Mirafiori était occupée, le jour suivant, il y avait des piquets de grève dans toutes les usines de Turin;
c. l’usage que les ouvriers et les prolétaires ont su faire de leur relative sécurité sur le marché du travail, et de l’impossibilité pour les patrons d’utiliser les chômeurs contre les travailleurs ayant un emploi, à l’intérieur d’un modèle de développement fondé sur les biens de consommation et la demande intérieure. Tout cela n’a pas acheté ou "intégré" les ouvriers, mais s’est traduit pour eux en pouvoir social : réserve et force nouvelle pour les affrontements.
D’après nous, le résultat le plus important reste le développe­ment et la consolidation, surtout à l’intérieur des grandes usines, d’un réseau d’avant-garde: des militants ouvriers qui ont dirigé la lutte lui ont donné une continuité en partant des besoins matériels et à travers les formes innombrables qu’elle a prise (grèves et arrêts pour les bleus de travail, les augmentations, les catégories; auto réduction des cadences de travail, absentéisme, sabotage, violence contre les chefs, les nervis, les briseurs de grèves); des militants ouvriers donc, qui ont guidé une incessante attaque de masse et d’avant-garde contre la structure des grandes usines et l’exploitation, contre les différentes articulations du pouvoir patronal.
C’est pour cette raison même qu’aujourd’hui les patrons veulent utiliser la crise pour détruire peu à peu les conditions objectives et subjectives qui ont rendu possibles les luttes des années passées. Ils ont commencé par la réduction du revenu prolétarien au niveau du minimum vital, par l’usage à la fois massif et étendu du travail noir, par la création incessante de nouvelles hiérarchisations, de nouvelles stratifications entre ouvriers et prolétaires. Ils veulent arriver au démantèlement des grandes usines et à l’isolement des ouvriers qui travaillent en usine.
Face à ce projet, nous avons vu jusqu’à présent les forces subjectives adopter diverses attitudes :
a. Le PCI accepte et fait sien ce projet, non seulement en lui fournissant une couverture idéologique (nouveau modèle de déve­loppement, politique des sacrifices, intérêt général, investissements dans le Sud), mais en prenant un rôle de premier plan à diffé­rents moments et dans différentes situations.
b. La gauche révolutionnaire, dans celles de ses composantes qui étaient majoritaires il y a peu de temps encore, s’enferme dans la défense à outrance des résultats des luttes passées. Résistance contre la restructuration, pour le plein emploi, les horaires, les salaires et les prix; il s’agit en fait de sauvegarder les conditions dans lesquelles les ouvriers ont appris à lutter. Ici le droit au travail ne cache pas, comme c’est le cas pour le PCI, l’éthique du travail et l’exaltation de la production à tout prix, mais la défense et la reconquête des facteurs qui ont rendu possibles 68 et 69 ("nous voulons être plus nombreux et moins travailler").
(Que les camarades et les forces cités ici ne nous en veuillent pas pour le schématisme de notre exposé. Certes, ceci n’est qu’un aspect de leurs positions, mais c’est celui-ci qu’il nous intéresse de souligner dans le présent contexte.)
c. Les camarades de l’aire de l’autonomie, en partant du carac­tère défaitiste et, à la limite, corporatif, du précédent point de vue, lui opposent l’exigence d’adapter toute hypothèse d’organisation à ce que sera le nouveau visage de la classe ouvrière. C’est de là que naissent leur attention et leur effort pour analyser et organi­ser des composantes prolétariennes (comme le jeune prolétariat) destinées à devenir majoritaires et qui, par le fait qu’elles ont, aujourd’hui déjà, un rapport précaire avec l’organisation du travail et ne sont «garanties» par aucun syndicat, portent à leurs conséquences ultimes les besoins et les comportements ouvriers. C’est de là surtout que naît le refus de les subordonner à la résistance propre à l’ouvrier qui travaille à la chaîne.
Jusqu’ici, on ne peut pas ne pas être d’accord avec les cama­rades de l’autonomie; mais on doit retenir que l’échelle des prio­rités n’est pas encore là tout entière et qu’il faut aller au-delà, pour arriver justement au cœur des choix politico-organisation­nels. Commençons par préciser que ce qui nous intéresse n’est pas une affirmation de la centralisation entendue comme donnée liturgique, pureté des principes, et concept abstrait, sur quoi d’ailleurs même les camarades de l’autonomie sont d’accord (excepté quelques-unes de leurs franges les plus pittoresques et les plus folkloriques). En fait, il est urgent de définir, d’une façon un peu plus précise, ce qui désormais est appelé, et pas seulement par nous, l’organisation ouvrière. S’il est vrai que le projet capitaliste comporte le démantèlement de la grande usine et l’isolement de l’ouvrier qui y travaille, qu’on joue per­dant en s’enfermant dans la défense de la grande usine, il reste qu’un tel passage vise surtout à l’effritement de l’organisation ouvrière; à la dispersion des milliers de cadres ouvriers qui, durant les années passées, ont fait de la classe ouvrière italienne une classe forte; à la réduction, dans la dimension politique en particulier, de l’importance de l’ouvrier d’usine dans la société italienne, à travers une destruction systématique, scientifique, "des jambes" : du personnel sur lequel le capital a vécu et avancé. Rien ne nous est plus étranger qu’une conception de l’organisa­tion révolutionnaire comme organisation composée physiquement d’ouvriers. Notre idée de la "centralisation ouvrière" part au contraire de la considération que, si la crise et la restructuration ont accompli des pas de géants quant aux clivages et cassures qu’ils ont opérés dans la classe ouvrière telle que nous l’avions connue, les années passées, ce qu’il importe de sauver et requali­fier, c’est le niveau subjectif, le réseau communiste, la figure du militant ouvrier, le patrimoine politique et organisationnel du cycle de luttes des années soixante.
Aujourd’hui déjà, des atteintes sont portées, de façon quoti­dienne, à ce patrimoine politique et organisationnel; d’une part, par l’érosion progressive de sa base matérielle (des avant-gardes qui avaient un rapport solide avec leurs camarades se voient rejetées de leur position, quand la mobilité bouleverse quotidien­nement la carte politique des ateliers, pour ne rien dire de ce qui se passe quand l’usine ferme); et, d’autre part, par le durcissement progressif du syndicat et de tous les canaux institutionnels à travers lesquels, avec plus ou moins de facilités, la lutte ouvrière faisait sentir son impact (en face des conseils d’atelier et de secteurs, qui sont peu à peu réduits à la paralysie, le nombre des délégués qui restituent leur délégation et des camarades qui abandonnent la lutte politique augmente chaque jour). Tous ces éléments font que les comités ouvriers, et, de façon plus géné­rale, l’exigence de s’organiser en dehors du syndicat et des conseils d’usine, sont au centre du débat et du travail d’un nombre croissant d’avant-gardes ouvrières, délégués et non-délégués, militants de tel ou tel groupe et non-militants.
A ce point, le problème, selon nous, n’est pas seulement de conquérir la capacité de direction par rapport à une lutte parti­culière dans une situation déterminée, mais de conquérir la capa­cité de direction à l’échelle territoriale, c’est-à-dire également par rapport aux "couches sociales en train d’émerger". Le pas­sage obligatoire est la capacité de se doter de tous les éléments politiques et organisationnels indispensables de nos jours pour faire démarrer de façon autonome une lutte de masse et la conduire à la victoire : depuis la contre-information constante sur les représentants du pouvoir patronal, jusqu’aux services d’ordre capables de diriger un défilé et de rester maîtres de la place, en passant par la connaissance exacte du cycle de produc­tion et de ses points faibles et vulnérables. La liste pourrait être allongée. Donc, pas des organismes de base entendus au sens générique, mais une organisation stratégique pour la révolution. Précisément, parce que nous sommes tout aussi convaincus que les camarades de l’autonomie qu’"on est davantage ouvrier dans le parti que dans n’importe quel autre lieu" [ ... ], ce ne sont pas les ouvriers en tant que tels qui nous intéressent (donc, aucune vénération pour les bleus de travail), et nous ne jugeons pas la correction d’une initiative politique sur le nombre d’ouvriers qu’elle réussit à recruter, mais sur la contribution qu’elle donne à la conquête de fonctions stratégiques.
Direction ouvrière sur le terrain des rapports de force, signifie également que lorsque l’usine ferme ou licencie, c’est-à-dire lorsque État et patrons veulent miner le sol sous les pieds des avant-gardes, quand on veut réduire un secteur compact de la classe ouvrière à de simples prolétaires isolés, l’organisation ouvrière réunit et "couvre" les différentes usines, grandes et petites, les différentes composantes prolétariennes que l’ennemi de classe veut diviser et dresser l’une contre l’autre. Mais nous nous arrêtons ici et nous invitons les camarades à intervenir et prendre position sur ces points.
Sur les bases qui précèdent, la tendance des camarades auto­nomes à identifier l’autonomie ouvrière avec eux-mêmes nous semble incorrecte. En réduisant les caractéristiques de l’orga­nisation ouvrière et prolétarienne autonome (qui est encore à édifier), à l’insignifiance de ce qu’on a aujourd’hui à portée de main, on court le risque de sortir de la bonne route. Il n’est pas vrai que si des camarades voient clairement le rôle du PCI et des syndicats aujourd’hui, ainsi que l’exigence d’une orga­nisation autonome et le problème de la force, ce sont ces camarades qui constituent les nouvelles avant-gardes de classe. L’homogénéité politique, la "conscience" ne suffisent pas. La priorité ne se définit pas par rapport aux "mains calleuses". Et le problème n’est pas non plus "d’avoir les masses de son côté". Le problème est la capacité de direction, ce sont les institutions du pouvoir ouvrier. La différence n’est pas quanti­tative mais qualitative. La construction de l’organisation ouvrière et prolétarienne autonome est un processus à peine commencé; mais il est hors de doute que ce processus est en cours, même s’il est confus et contradictoire. Pour l’instant, il s’agit de réalités jeunes et mouvantes, c’est-à-dire d’un niveau (nous l’avons dit) à dépasser. Donc, le banc d’essai pour la gauche ouvrière, c’est sa capacité d’assumer, à l’intérieur de ce processus, les tâches politiques et organisationnelles que nous avons commencé à esquisser; c’est sur celles-ci qu’il faut livrer bataille et c’est sur celles-ci qu’il faut vaincre le PCI et toute la droite. C’est seu­lement de cette façon qu’il sera possible d’offrir une alternative crédible et non idéologique à tous les camarades qui, pour l’instant, ont perdu confiance ou sont privés de perspectives, dans les usines et dans les quartiers.




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