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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’écrasement du prolétariat français et ses enseignements internationaux - Suite et fin
{Bilan} n°29 - Mars-Avril 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous examinerons ici quelques conceptions qui, loin d’être particulières à un courant déterminé, sont revendiquées, sous des formes différentes, par de nombreux militants. Si nous parlons, en passant, de la "Charte" [1] élaborée par un groupe de syndicalistes parisiens, c’est uniquement à titre d’illustration et non parce que nous pensons que ces camarades apportent vraiment des éléments nouveaux à la solution des problèmes syndicaux en France.
La façon la plus simple d’aborder l’étude de la situation actuelle consiste à opposer à la dégénérescence où ont conduit les partis et les syndicats bureaucratisés, le "libre" épanouissement de la capacité politique du prolétariat, créant "spontanément", en cours de route, les organisations nécessaires à sa lutte. Tout se ramènerait à la recherche des conditions dans lesquelles aucune pression "d’en haut", aucune barrière bureaucratique, ne pourraient violenter les facultés créatrices des prolétaires. En partant de ces critères, il faudrait s’opposer à la création de partis considérés comme guides du prolétariat, puisque l’expérience prouverait que cette conception contient la notion de la domination du parti sur la classe ouvrière. Appliqués aux syndicats, ces critères signifieraient soit la création d’autres organismes rattachés directement à la production (conseils d’usines) au sein desquels ne serait laissée aucune place à la bureaucratie, soit la recherche de normes bouleversant la structure des syndicats actuels. Les internationalistes hollandais se sont spécialisés dans la négation de toute forme de parti, dans le rejet des syndicats bureaucratiques ; en France, on s’est attaqué aux "réformes de structure" des syndicats existants.
Ici et là l’idéal consiste à obtenir des formes d’organisation où les prolétaires puissent déterminer directement leurs aspirations politiques, jouissent d’un maximum de démocratie, élèvent leur conscience individuelle.
Au point de vue théorique, ces conceptions procèdent toutes d’une erreur fondamentale. Elles considèrent le prolétariat non comme il apparaît en réalité sur l’arène politique, mais comme elles désireraient qu’il apparût. En effet, en règle générale, l’ouvrier, pris isolément, réalise et élève sa conscience de classe, sur le front où le prolétariat, dans son ensemble, apparaît lui-même comme classe. Or, ce dernier phénomène n’est pas relié à l’existence journalière de l’ouvrier, mais il résulte de l’explosion inévitable des contrastes de la société capitaliste et pour autant que ceux-ci peuvent se polariser pour faire apparaître nettement l’antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat. Les capacités politiques des ouvriers résultent, évidemment, de la lutte des classes elles-mêmes. Mais ces capacités sont inconcevables en dehors d’un certain degré d’élévation des luttes sociales faisant apparaître les exploités comme les représentants d’un nouveau type de société : le communisme ; donc sont inconcevables, en dehors de leur formation en classe les arrachant à leur condition bestiale de force de travail, pour en faire la seule force historiquement progressive de nos jours. Le prolétariat n’est pas seulement une classe parce qu’il subit une exploitation, mais il l’est parce qu’il réalise la vision et est le porte-parole d’un nouveau type de société. Dans ce sens, il est une expression historique des contrastes économiques de la société capitaliste.
Il s’ensuit qu’aucune "pédagogie révolutionnaire" ne crée la classe ou l’esprit de classe. Les ouvriers acquièrent conscience de la mission qui leur est dévolue dans des circonstances particulières où ils sont jetés par les événements sur l’arène politique. Mais leur conscience se corporifie dans un programme historique pour autant que celui-ci a déjà été exprimé. En effet, croire que les prolétaires qui acquièrent une conscience de classe, seulement sous le fouet des explosions sociales, puissent aussi se donner spontanément un programme historique, revient à admettre que la classe prolétarienne existe comme telle en permanence, dans toutes les situations, alors qu’il suffirait de briser l’emprise des partis ou des syndicats réformistes pour permettre le plein épanouissement de ses capacités. Si, dans toutes les situations, le prolétariat existait comme classe, individuellement pris, les ouvriers pourraient réaliser une conscience élevée de leur mission et la tâche des militants serait de lutter pour obtenir des conditions parfaites pour cette œuvre d’éducation sociale.
Malheureusement, les événements actuels en particulier prouvent combien creuses sont ces phrases. On ne résout rien en luttant contre les partis ou pour une structure syndicale basée sur "l’action collective". Le prolétariat n’existe plus, momentanément, en tant que classe, en conséquence de profondes défaites mondiales. Il se continue là où l’on s’efforce d’élaborer les données programmatiques qui en feront une classe véritable quand les événements le rejetteront sur l’arène politique. Le prolétariat, ce sont, aujourd’hui, les organismes s’adonnant à ce travail et non les masses qui défilent sous les drapeaux du Front Populaire. C’est donc du travail de ces groupements qu’il faut partir pour apprécier les capacités politiques d’un prolétariat donné, car l’expérience historique prouve que la constitution d’un groupe révolutionnaire conséquent, n’est qu’un indice d’énormes capacités détenues par la classe ouvrière dans son ensemble, mais que les événement doivent encore valorisées.
Nous voudrions nous occuper spécialement de l’application de ce schéma au mouvement syndical en France.
Nous prétendons que le récent Congrès d’unité syndicale de Toulouse est la plus cinglante réponse que la réalité pouvait donner au schéma abstrait de la lutte des classes. En fait, ce Congrès coïncide avec la dissolution du prolétariat qui abandonne toute opposition au régime capitaliste. Précisément, parce que telle est sa base, il devait voir triompher des conceptions "démocratiques", rétablissant l’ouvrier syndiqué dans la plénitude de ses droits. Les fractions sont interdites pour permettre à la souveraineté des assemblées syndicales de se prononcer. La structure de la nouvelle Centrale ne sera pas trop unifiée afin de donner aux différentes corporations les plus larges facilités, etc. Ce que personne ne peut nier, c’est que certaines de ces revendications correspondent parfaitement à l’esprit actuel des ouvriers français. Ceux-ci sont vraisemblablement dégoûtés des luttes de tendances dans les syndicats et dans la mesure même où ils perdent leur compréhension de classe, ils se raccrochent aux revendications "démocratiques" qui, d’ailleurs, cadrent bien avec celles concernant la défense de la "Nation" et de la démocratie bourgeoise.
Au point de vue des règles de "démocratie", l’on pourrait défendre la thèse que l’unité syndicale est plus ou moins parfaite. Certes, l’on pourrait dire, à juste titre, que la C.G.T. unifiée ne se base pas statutairement sur "l’action directe collective", ou qu’elle reste dirigée par des réformistes et des centristes, deux tendances qui ont fait historiquement faillite au point de vue syndical. Mais, dans ce cas, les problèmes de structure syndicale disparaissent et sont remplacés par ceux de la direction des syndicats et de leur programme d’action. Cela ne signifie évidemment pas que nous nous désintéressons des problèmes de structure des syndicats. Bien au contraire, nous essayons de leur donner leur réelle importance en les rattachant aux véritables problèmes de la lutte syndicale.
Nous devons bien comprendre que les positions syndicales qui ont triomphé à Toulouse correspondent aujourd’hui à la situation du prolétariat français et non à des manœuvres machiavéliques des socialistes ou centristes. Mais autre chose est de comprendre que la dissolution de la classe ouvrière a pour corollaire indispensable le triomphe de la "démocratie" abstraite et de préconiser, au nom des intérêts du prolétariat, des solutions qui reviennent à faire des syndicats la proie certaine des agents du capitalisme.
Prenons, par exemple, la "Charte" du groupe de syndicalistes que nous signalions au début de ce chapitre. Ces camarades expriment, évidemment, les préjugés de nombreux ouvriers désorientés par la situation actuelle. Ils veulent des syndicats basés sur "l’action directe" comme "méthode générale de lutte". Les syndicats ne pourraient, en aucun cas, exprimer l’idéologie particulière des partis et des sectes, mais "les préoccupations idéologiques communes à l’ensemble des salariés qui les poussent à constituer le syndicat". Pour ces camarades, la démocratie dans une future Centrale devra être basée sur "les capacités sociales (?) de la classe ouvrière" et non limitée à la liberté d’expression des tendances. D’ailleurs, celles-ci devront être réglementées selon trois propositions :

A. — Interdiction "de l’expression officielle" 
des partis, des sectes et de tout groupement
d’affinités dans le syndicat. Liberté d’organisation des tendances en dehors du syndicat. Les
rapports seront présentés individuellement par
des syndiqués, mais jamais au nom d’une tendance.
B. — La responsabilité du syndiqué devant
les organismes syndicaux pour son activité publique (discours dans les réunions publiques
syndicales ou politiques, articles dans des journaux ouvriers).
C. — Garantie de représentation proportionnelle des minorités dans les Commissions Exécutives, mais non dans les bureaux où ils saboteraient le travail et rendraient inefficace l’agitation syndicale.

Comme il appert de ces conceptions, il s’agit de revenir, sous le couvert de phrases ampoulées, à la vieille formule du syndicat se suffisant à lui-même, malgré que les camarades s’en défendent dans leur Charte. C’est un non sens que de vouloir mettre à la base du syndicat "l’action directe collective" ou, pour parler plus simplement, l’action revendicative des ouvriers quand on interdit statutairement l’expression des tendances au sein des syndicats. Ce non-sens est d’ailleurs réalisé par la nouvelle C.G.T. et non par hasard. Il n’existe pas de démocratie ouvrière dans une assemblée syndicale où chaque ouvrier peut exprimer son opinion individuelle mais où l’on interdit les tendances. Cela devient évident si l’on se donne la peine de comprendre que "capacités sociales" des prolétaires sont des mots ronflants qui ont peut-être une signification au point de vue de la sociologie abstraite. Dans une assemblée, l’ouvrier exprime généralement ses désirs, son incompréhension des problèmes qui l’assaillent. Il vient rechercher la valorisation de classe de ce qu’il exprime et il y parvient grâce aux diverses tendances qui animent les syndicats. Il s’éduquera d’autant mieux et d’autant plus vite que cette situation sera légalisée et admise ouvertement. Il n’existe pas de "capacité sociale" abstraite, mais seulement la faculté pour le prolétaire de relier ses luttes revendicatives à tel ou à tel autre programme historique.
Aujourd’hui, les réformistes et centristes ont fait admettre leurs positions aux ouvriers, car l’existence de fractions serait en contradiction avec le développement atteint par le mouvement syndical, lequel s’est vidé de toute substance de classe. Cela prouve qu’il ne suffit pas de lutter pour la "démocratie syndicale" basée sur la lutte de classes, en l’opposant aux luttes des fractions. Par contre, sans fractions, la démocratie syndicale ne peut pas rester sur le terrain de la lutte de classes, car son triomphe absolu doit correspondre à l’omnipotence des bureaucraties syndicales qui ne seront d’ailleurs que les mandants de partis politiques.
En définitive, ce que nous voulons mettre ici en évidence, c’est uniquement une série de problèmes qui, en France, ne se reflètent pas dans les positions d’un groupe déterminé, mais que nous retrouvons épars, exprimés sous des formes différentes, par des militants de diverses tendances. Ces problèmes ne concernent pas exclusivement la France. Ainsi, les Hollandais ont poussé très loin la négation des formes de parti et de syndicat. Mais plus particulièrement pour les problèmes syndicaux, la France nous fait voir où aboutit la réalisation, par les réformistes et centristes, du schéma démocratique opposé à la "contrainte" des fractions. Les communistes français qui veulent s’attaquer aux problèmes constitutifs de la fondation du futur parti, devront donc soumettre à une critique sévère les conceptions de ces groupes de syndicalistes, (dans le double sens de symptômes de la lassitude des ouvriers, de la désagrégation de leur esprit de classe et surtout au point de vue des solutions qu’ils peuvent et doivent nécessairement opposer à ceux-ci) qui, en dernière analyse, s’ils n’apportent rien de bien neuf, par leur seule présence indiquent la complexité des problèmes posés. En outre, au point de vue doctrinal, l’expérience syndicale qui vient de se conclure à Toulouse, doit nous donner la force de pousser plus loin la critique du mirage de la formule démocratique appliquée aux organisations prolétariennes. Aucun statut, fut-il le plus libéral, ne peut remplacer le libre jeu des fractions (qui ne transforment pas les syndicats en arènes pour vider leurs querelles de boutique) et qui, au nom des différents partis, apportent une direction aux luttes revendicatives des ouvriers. Si cette revendications fondamentale, qui permet au moins d’apporter un peu de clarté, ne peut pas être obtenue lorsque le prolétariat disparaît en tant que classe de la vie politique et syndicale — et cela est le cas aujourd’hui — on ne peut se contenter de critiquer la direction réformisto-centriste en approuvant soit purement et simplement l’interdiction des fractions, soit en admettant implicitement cette interdiction en constituant des "rassemblements" de militants révolutionnaires opposés au réformisme.

LA FÉDÉRATION DE L’ENSEIGNEMENT ET LA FAILLITE DU COMUNISTO-SYNDICALISME

Parmi les réactions surgies dans la C.G.T.U. lors de la troisième période, la Fédération de l’Enseignement occupe une bonne place. D’après les déclarations de Serret [2] au Congrès Confédéral Unitaire de 1933, c’est depuis août-septembre 1929 qu’elle serait entrée en opposition. Depuis, elle développa les positions politiques de Trotsky et de la Ligue Communiste qui se sépareront d’elle en 1931 à la suite de discussions au sujet du droit de constituer une fraction bolchevik-léniniste au sein de l’Opposition Unitaire dirigée par des militants de l’Enseignement tels Dommanget. Dès lors, au point de vue de la critique du centrisme dirigeant la C.G.T.U., la Fédération de l’Enseignement s’en tiendra toujours aux positions politiques de Trotsky (rejet 3e période, front unique, situation en Allemagne, défense de l’U.R.S.S.) en se différenciant de ce dernier sur le terrain syndical par sa pratique de louvoiement et sa position spéciale de courant "communisto-syndicaliste" confiné exclusivement au syndicat. Cela explique pourquoi la liquidation du trotskisme en France ne l’a pas atteinte, puisque n’étant pas un groupement politique, mais un courant politique intérieur au syndicat, ce n’est que la liquidation du syndicat de l’Enseignement qui pouvait lui porter un coup mortel. L’unité syndicale a atteint cet objectif désiré par centristes et réformistes ainsi que le prouve le Congrès de fusion des Instituteurs dont nous parlerons plus loin. Au point de vue syndical, l’Enseignement lutta dans la C.G.T.U. contre le "rôle dirigeant du parti" sans tomber dans l’anarcho-syndicalisme et pour le Congrès de fusion des deux Centrales sur la base d’un programme défini par Salducci en trois points :

1° Reconnaissance de la lutte des classes ;
2° Démocratie syndicale ;
3° Liberté d’opinion et droit de fraction (ce qui, dans la déclaration lue au nom de la Minorité Confédérale au Congrès de 1933, devient : "pour la liberté d’opinion et la démocratie syndicale").

Au cours de la vague unitaire qui déferla en France après le 6 février 1934, il semble bien que la Fédération de l’Enseignement maintint ses points de vue qu’elle défendit encore à son Congrès d’Angers et au dernier Congrès de la C.G.T.U. Cependant, il suffit de regarder de plus près ce que les militants majoritaires de l’Enseignement entendent par "liberté d’opinion et droit de fraction" pour comprendre les bases du courant qu’ils représentent. Ainsi, Salducci dira que leur revendication signifie non seulement le droit d’exprimer sa pensée dans les syndicats, mais aussi celui de se grouper par affinité syndicale, philosophique ou politique. Comme on le voit, il ne s’agit pas d’exiger le droit de fraction dans l’organisation syndicale pour tous les groupement politiques qui agissent au sein du prolétariat, mais de permettre la création, au sein du syndicat, de groupements d’affinité syndicale, philosophique ou politique. D’ailleurs, pour justifier l’existence de leur propre courant, les camarades de l’Enseignement doivent nécessairement s’en tenir à cette formulation manifestement erronée. Ne sont-ils pas eux-mêmes un courant surgi au sein de la C.G.T.U. et bornant en fait, son horizon aux frontières syndicales ?
Il s’agit donc pour nous d’établir la signification de ce groupement en prouvant que la liquidation de l’Enseignement unitaire, enregistrée lors du Congrès de fusion, est aussi la liquidation des conceptions "communisto-syndicales", ou mieux encore, des courants politiques confinés au domaine syndical qui leur a donné vie.
Tout d’abord, lorsque nous revendiquons le droit des fractions, nous n’entendons pas transformer le syndicat, l’organisation unitaire des masses, en un conglomérat de groupes syndicaux, philosophique ou politiques. Bien au contraire, il faut qu’il conserve son caractère général et fortement unitaire afin de pouvoir assumer la défense des revendications immédiates et incorporer la masse des prolétaires. Le syndicat doit rester une expression de la lutte de l’ensemble de la classe et contenir, de ce fait, les représentants des partis qui se combattent en son sein. Un autre processus, notamment la constitution de groupes syndicalo-politiques, tend à "politiser" le syndicat, à en fausser la fonction, à en faire un parti. Généralement, c’est là une base féconde pour des scissions et certainement pour la confusion.
Se rattachant immédiatement à cette conception, sont les Oppositions syndicales qui, surgissent avec la plate-forme de l’antiréformisme ou de l’anticentrisme, et ne se distinguent pas fondamentalement, de ce qu’était la majorité de l’Enseignement unitaire. Elles aussi doivent volontairement se confiner au terrain syndical, puisqu’elles résultent de compromis qui, transposés sur le terrain politique, verraient ses composants arborés des solutions diverses. Comme exemple, nous pouvons choisir "l’Avant-Garde Syndicale" où voisinent les militants de l’Enseignement, l’Union Communiste et vraisemblablement des éléments trotskistes. La plateforme de cette Opposition Syndicale doit nécessairement rester l’antiréformisme, donc un aspect limité de la lutte contre le capitalisme, alors que les tendances politiques qui y participent s’enlèvent toute possibilité d’atteindre directement les ouvriers syndiqués et, au feu même des batailles revendicatives, de leur apporter une conception historique de la lutte des classes. À ce sujet, il est courant d’affirmer que lorsque des communistes sont trop faibles que pour s’adresser directement aux ouvriers syndiqués, il faut édifier des Oppositions syndicales où se rassembleront des militants de différentes tendances. L’argument ne tient pas si, d’une part, l’on examine les expériences faites en Belgique, en Allemagne et si, d’autre part, l’on comprend qu’au moment où, en tant que communistes, nous ne parvenons pas à nous faire écouter des ouvriers, la création d’une Opposition ne peut plus rien changer, si ce n’est vicier le travail syndical des groupes communistes qui y participent et faciliter la politique d’exclusion de la bureaucratie ameutant les ouvriers contre les "scissionnistes".
Pour en revenir à la Fédération de l’Enseignement, il faut ajouter que si, fondamentalement, ses bases idéologiques ne se distinguent pas des plates-formes des Oppositions syndicales, elle n’en représente pas moins une réaction politique, surgie du milieu syndical, à la dégénérescence du centrisme. C’est dans l’éparpille-ment du mouvement ouvrier français, dont nous avons essayé de mettre en lumière les causes, qu’il faut rechercher l’explication de la naissance de ce courant qui, au lieu de se diriger vers la constitution d’un groupe politique ayant pour objectif de lier les intérêts immédiats et historiques des ouvriers, devait sombrer dans la "politisation" des syndicats.
Ce qui se dégage, à notre avis, de l’expérience effectuée par les camarades de l’Enseignement, c’est que si, dans le syndicat, s’expriment les effets des contrastes économiques et de classe qui agitent le prolétariat, en son sein, ils ne peuvent donner vie à un courant apte à guider l’ensemble des travailleurs. Tous ces contrastes peuvent déterminer une disposition des ouvriers à la lutte, déterminer des batailles d’envergure, mais, dans les limites du syndicat, ils ne peuvent donner plus, sous peine de transformer le syndicat en parti.
L’ouvrier qui, au feu des batailles revendicatives, s’ouvre à une compréhension supérieure de la lutte sociale, ne se dirige pas vers la création d’un courant au sein de son syndicat, mais vers l’adhésion à un groupe ou parti, extérieur à celui-ci, car l’expérience journalière lui montre que l’ensemble des ouvriers n’atteint une compréhension supérieure de ses intérêts que dans des circonstances limitées, alors qu’un parti la réalise sous une forme programmatique à l’état permanent. Un courant politico-syndical ne se débarrasse jamais des préjugés, du localisme et de la myopie des organismes corporatifs. Il est dangereux, par là même, qu’il empêche les ouvriers avancés de surmonter ces obstacles pour atteindre un degré de conscience communiste. Enfin, tout comme les "rassemblements" syndicaux, le courant communisto-syndical entretient — sous une forme évoluée — l’opinion réactionnaire que le "syndicat se suffit" puisqu’il fait surgir des "minorités conscientes".
La Fédération de l’Enseignement représente donc un courant politique sans base politique, un courant syndicale sans base syndicale. Cette situation lui a permis de mener une lutte contre le centrisme de la C.G.T.U., lutte qui ne pouvait donner de résultats positifs, mais qui écarta de nombreuses énergies du travail politique réel : la construction d’un noyau marxiste en dehors des syndicats. Elle eût beau se désolidariser de l’U.R.S.S., après la déclaration de Staline, participer à la Conférence de St-Denis contre l’Union Sacrée, son glas devait sonner avec la réalisation de l’unité syndicale et le triomphe des bureaucratie réactionnaires.
Au Congrès d’unification des Instituteurs, les réformistes devaient donner le coup de grâce, avec l’aide des centristes, au courant communiste-syndicaliste des camarades de l’Enseignement qui ne pourront plus s’appuyer sur des organisations syndicales pour lutter contre réformistes et centristes. Certainement, tenteront-ils de faire revivre le passé, de reformer, d’une façon homogène, leur courant. Mais, après Toulouse, ce ne sera pas chose facile, voir possible.
Nous n’ignorons pas que les oppositions politico-syndicalistes ont de profondes traditions en France, mais les camarades de l’Enseignement se rendent-ils bien compte qu’avec l’approche de la guerre, pareil travail n’a aucune perspective, précisément du fait de l’expérience effectuée en 1914 par le noyau de la "Vie Ouvrière". Puisque nous savons aujourd’hui que le seul moyen d’aider les ouvriers français revient à lui donner un guide (ce que comprirent Rosmer, Monatte, en passant les premiers à la IIIe Internationale), il ne s’agit plus de se lancer dans des entreprises sans issues, mais de voir les réalités actuelles. Et, pour les militants de l’Enseignement, le problème consiste à briser avec le "communismo-syndicaliste" et à affronter les problèmes politiques qui sont posés devant le prolétariat français.

L’UNION COMMUNISTE ET L’ÉVOLUTION DU TROTSKISME EN FRANCE

Le problème qui se pose logiquement après un examen du mouvement ouvrier français, c’est celui de savoir s’il existe aujourd’hui un groupement communiste dont les positions résultent des expériences de l’après-guerre et de la critique marxiste des obstacles gigantesques qui ont eu raison du prolétariat. En d’autres termes, pouvons-nous trouver, au sein d’un groupement communiste français, la réponse doctrinale aux problèmes posés par les courants syndicalo-politiques de l’après-guerre. Ici, il faut répondre franchement : Non ! L’Union Communiste qui tend à se présenter comme tel est bien loin de se trouver sur un chemin qui la conduise à ce stade supérieur. Examinons donc ce qu’est et ce que veut l’Union. Elle apparaît, fin 1933, comme une vulgaire succursale de l’agence officielle de Trotsky. Nous n’insistons pas sur sa genèse, qui est une histoire embrouillée de fusions successives sans base programmatique. Le fait est que, dans les numéros 2 et 3 de son organe, l’Union s’affirme trotskiste, se différencie des orthodoxes en ce qu’elle critique leur hâte à fonder la IVe Internationale. Le but de l’Union est, en ce moment, le rassemblement des "marxistes-léninistes" autour des positions de Trotsky, mais en dehors du régime intérieur de son groupement français. À cette époque s’affirmera une minorité qui luttera vaguement contre cette orientation, puis, après la parution de sa déclaration dans le n° 3, on n’en parlera plus jamais.
En résumé, le 6 février 1934, par exemple, l’Union apparaîtra comme un mélange de tendances indéfinies, collées ensemble grâce à la phraséologie trotskiste. À partir de ce moment, elle évoluera pour se métamorphoser au cours de deux périodes. La première prendra fin à la rentrée des trotskistes officiels dans la S.F.I.O. La seconde se clôturera avec la déclaration de Staline et la Conférence de Saint-Denis contre l’Union Sacrée. Aucun fil conducteur idéologique n’apparaîtra pendant ces évolutions. Ballottée par les événements, l’Union se contredira, se trompera grossièrement, entreprendra pour échouer, appliquera les fins mots de la rhétorique trotskiste, sans jamais parvenir à s’affirmer comme le courant communiste du prolétariat français.
Et effectivement, après le 6 février 1934, "l’Internationale" du mois de mars formulera la plate-forme de l’Union en quelques mots : "la lutte qui s’engage n’a pas d’autre issue que le fascisme ou la révolution prolétarienne". Et, ajoutera-t-elle en substance, puisque c’est le destin de la lutte politique du prolétariat qui se joue, seul le front unique d’organisation à organisation peut permettre cette lutte. Pénétrée de la solennité du moment, l’Union invectivera les chefs des deux grandes fractions organisées de la classe ouvrière : le P.C. et le P.S., refusant de faire des sacrifices pour hâter leur rapprochement.
Aussi bien que la Ligue trotskiste, l’Union arborera, à cette époque, le drapeau du fascisme menaçant et de la lutte antifasciste conséquente. Elle demandera des milices ouvrières, reprochera au centrisme d’avoir une politique bourgeoise parce que refusant de constituer des milices pour battre le fascisme, etc. Bref, elle sera typiquement trotskiste et ce, jusque dans ses définitions du front unique devant approfondir les contradictions entre la masse et les chefs socialistes. Oh ! l’Union se différenciera bien des trotskistes orthodoxes, mais le tout portera sur des vétilles (position mécanique de la Ligue, abstraite, enfantine pour ce qui est de la constitution des milices, etc.).
Lorsque, dans la région parisienne, se fera jour un courant pour le front unique, l’Union chantera victoire : c’est un succès pour le mouvement oppositionnel de gauche "trotskiste". Cela serait d’ailleurs prouvé, entre autre, par l’opposition de Doriot au sein du P.C.
Mais, en avril 1934, l’Union sera possédée par le désir de combattre un fascisme sans cesse croissant. Elle verra avec satisfaction la gauche socialiste prendre une attitude révolutionnaire. Allons ! L’heure a sonné pour contraindre toutes les organisations à réaliser un front unique permanent dans les Comités Antifascistes, ainsi qu’à lutter pour une seule milice en France : pour l’organisation organique du front unique. Mais, cette fois-ci, elle devra aussi lutter contre le "sectarisme" des trotskistes effectuant un front unique avec la S.F.I.O. sans vouloir accepter la collaboration de l’Union, quantité négligeable.
Le cas Doriot, qui se posera vers cette époque, verra l’Union procéder, avec la science des "parfaits léninistes", devant une situation trouble. Nous nous trouvons devant un pas progressif avec des aspects négatifs, expliqueront-ils dans le n° 5 de "l’Internationale". Ce profond critère, cette analyse magistrale, devait permettre à l’Union d’accréditer les louches manœuvres de Doriot (pour autant que ses positions- touchaient des couches d’ouvriers) lorsque ce dernier lança sa fumisterie des Assises du Travail. En parfaits léninistes, les camarades de l’Union mettront Doriot "au pied du mur" en écrivant : "Nous apportons intégralement l’adhésion de l’Union Communiste". ("l’Internationale", n° 6).
Quelque temps après, il faudra déchanter. L’Union devra constater que "Doriot rompt avec le communisme". Les aspects négatifs et positifs avaient conduit à zéro.
La première période se clôture donc par une similitude de positions entre l’Union et la Ligue trotskiste, ce qui permit à celle-ci de proclamer plusieurs fois que la Ligue Communiste était la mieux placée (sans doute grâce au prestige de Trotsky ?) pour œuvrer au rassemblement des "marxistes-léninistes". Qu’il s’agisse du front unique ou de la démocratie bourgeoise ou même de la Russie, l’Union répétera, avec quelques nuances spécifiques, les lieux communs trotskistes. Devant la réalisation du bloc socialo-centriste, l’Union reprendra le cliché du "négatif et du positif". C’est un événement avec des éléments négatifs (le pacte est un bloc dirigé contre les oppositionnels, etc.), mais aussi avec des éléments positifs (enthousiasme du prolétariat qui permet d’espérer une recrudescence de la vie politique des masses). Bien entendu, les éléments positifs (?) peuvent seulement apparaître avec le "regroupement des marxistes-léninistes". Au sujet de la démocratie, l’Union, bien qu’opposée à la défense de la République Française, écrira, dans le n° 7 de "l’Internationale", qu’elle est pour la défense des libertés démocratiques menacées, c’est-à-dire avouera-t-elle, pour la défense d’une partie de la démocratie bourgeoise (?).
Enfin, au sujet de la Russie et de sa politique extérieure, l’Union écrira (n° 6), que c’est peut-être une nécessité pour l’U.R.S.S. d’intervenir dans la politique mondiale et de rechercher des accords avec des impérialismes pour se défendre contre d’autres impérialismes. "Mais alors, ayons le courage de dire qu’il ne s’agit pas de “défendre la paix” et la S.D.N.".
Il est donc évident que rien de fondamental ne sépare, à cette époque, les camarades de l’Union du groupe trotskiste. Si, avec ce dernier, existent d’autres divergences que les quelques vétilles signalées, c’est là un problème qui ne préoccupe pas alors l’Union. Ce qu’elle veut, c’est le "rassemblement des marxistes-léninistes" contre lequel travaillent les trotskistes officiels.
Et c’est ainsi que nous entrerons dans la seconde période. L’Union, qui s’était déjà opposée à la liquidation du groupe trotskiste dans la S.F.I.O., enregistre le fait accompli. Désormais, c’est elle l’héritière de la Ligue : le nouvel axe du "rassemblement des marxistes-léninistes". Pour l’Union, il ne s’agira pas d’établir un bilan de faillite pour ses propres conceptions, mais d’acter la fin de la Ligue Communiste. Néanmoins, comme elle tient à se différencier de la nouvelle gauche S.F.I.O., l’Union découvrira, enfin, dans le n° 8 de "l’Internationale", un divorce interne au sein du trotskisme, datant de 1928 et portant sur ses idées et sa pratique. Là résiderait l’explication de la capitulation.
Certes, l’Union avait le droit d’affirmer pareille chose, mais pourquoi, dans ce cas, ne pas réviser également le divorce entre les idées et la pratique de l’Union ?
Fin 1934, l’Union, qui semble avoir rompu avec les trotskistes, reste cependant encore fidèle à un front unique qui, négatif ou positif, n’est pas très loin de zéro. Malgré l’établissement du bilan de faillite du bloc sociale-centriste, "l’Internationale" (n° 9), écrira : "L’Union Communiste a soutenu et soutient encore que le front unique est le seul moyen de barrer la route au fascisme et d’ouvrir la voie vers le pouvoir au prolétariat".
Le problème de la Sarre, qui se posa peu après, nous apporta la preuve qu’idéologiquement la rupture avec le trotskisme était loin d’être faite. Puisqu’il fallait choisir entre la démocratie et le fascisme, l’Union ne pouvait qu’enfourcher le cheval du statu quo. Nous ne reviendrons plus ici sur la conception particulière de la lutte antifasciste que l’Union rattacha au problème sarrois : nous l’avons examinée dans le n° 10 de "Bilan".
Nous ne pouvons évidemment passer sous silence le premier résultat de la campagne de "regroupement" de l’Union. Au mois de mars 1935, des débris trotskistes, "Le Prolétaire d’Avant-Garde", fusionnèrent avec l’Union. La base de cette fusion était que tous deux travaillaient au rassemblement des marxistes. Quelques mois plus tard, en mai 1935, on pouvait lire dans "l’Internationale" un laconique : "Séparation". L’expérience prouvait que "le regroupement des marxistes-léninistes est une œuvre difficile dans une période où le passé pèse lourdement sur tous les militants". La cohabitation s’avérait donc impossible. Et re-scission. Les événements obligeaient l’Union à ajouter au petit mot : "rassemblement", l’autre petit mot : "clarification" et à reconnaître son erreur. Au point de vue syndical, l’Union aura trois positions différentes. Au début de son existence, le Congrès de fusion des deux Centrales. Ensuite, la fusion des Fédérations, en opposition aux syndicats uniques des centristes, comme moyen de pression sur la C.G.T. Enfin, la rentrée en bloc dans la C.G.T. et la constitution d’une minorité révolutionnaire. En aucun cas, le problème de la fusion ne sera posé en liaison avec celui des fractions syndicales. L’Union ne parviendra pas à comprendre que le peu de répercussions de ses positions parmi les ouvriers ne lui permet pas de décider si la fusion peut ou non se faire par tel ou tel autre raccourci. La seule chose qui dépendait d’elle, eut été de maintenir une position de classe n’acceptant aucune responsabilité dans une fusion faite par les réformistes ou centristes, une position consistant à lutter pour la fusion sur la base d’un programme revendicatif et du droit des fractions syndicales. Au moins cette position aurait pu éclairer quelques ouvriers, car elle aurait réagi au mythe de l’unité pour l’unité. Mais les conceptions "léninistes" de l’Union l’empêchaient de voir la réalité des problèmes, alors qu’il fallait suivre le revirement de l’opinion ouvrière se lassant et se désintéressant des polémiques entre C.G.T. et C.G.T.U.
En avril 1935, après les profondes attaques des cabinets Doumergue et Flandin contre le prolétariat, quand déjà, clairement, ressortait la véritable fonction du front commun, l’Union ne peut s’arrêter de crier "au loup", d’alerter contre le fascisme "menaçant". Malgré la décevante expérience du front commun, l’Union ne voudra rien comprendre. Elle dira toujours : nous sommes pour le front unique, mais notre front unique sera celui des 3 000 comités de lutte antifasciste surgi après le 6 février. Le bloc socialo-stalinien a détruit ce réseau, mais les comités de lutte où prennent place toutes les organisations ouvrières doivent renaître.
Nous ne voulons pas examiner ici la conception du front unique dans les comités antifascistes. Certainement, après le 6 février, il en surgit où des ouvriers exprimèrent le vif désir de s’opposer au capitalisme. Mais n’oublions pas qu’en leur sein trouvèrent place la Ligue des Droits de l’Homme et bon nombre d’autres républicains ; qu’en dernière analyse, ils furent plutôt des éléments qui empêchèrent les ouvriers de mettre en branle leurs syndicats pour la défense de leurs intérêts de classe et en opposition aux cris contre un fascisme imaginaire. Mais passons. Dans sa deuxième phase, l’Union reste fidèle au front unique : c’est là ce qui importe.
Nous voici maintenant devant la troisième période de l’évolution de l’Union, celle qui se continue aujourd’hui.
Après la déclaration de Staline, l’Union participera au nouveau Zimmerwald de "La Révolution Prolétarienne" où se trouveront des trotskistes, des militants de l’Enseignement, des pacifistes, etc.. À cette occasion, elle sortira sa vieille rengaine du "rassemblement", mais contre l’Union Sacrée. Bien entendu, elle stipulera qu’il s’agit d’un front unique contre l’Union Sacrée et non de s’entendre pour former le nouveau parti. Cette fière déclaration n’empêchera pas l’Union de déclarer dans le compte rendu de la Conférence de Saint-Denis ("l’Internationale", n° 18), que son échec prouve qu’il n’est pas possible d’y jeter les bases d’un nouveau parti. Nous aimons mieux ne pas parler des tribulations de la Conférence de Saint-Denis à laquelle nous n’avons pas voulu assister. Le fait est que l’Union, après être entrée dans le comité d’organisation de celle-ci, publia son manifeste qu’elle refusa de signer (avec raison d’ailleurs), sans expliquer pourquoi elle faisait partie du comité. Un mois plus tard, nous comprendrons tout. Ce comité était impuissant, lisons-nous dans l’Internationale", du fait des tentatives des différentes organisations qui s’y trouvaient, pour voiler les divergences. En outre, lors du conflit italo-abyssin, tous les amateurs de la S.D.N. et des sanctions l’ont quitté (!). L’Union resterait, évidemment, partisan d’un comité s’il voulait dénoncer sans équivoques le front populaire, la défense de l’U.R.S.S., la défense nationale et s’il voulait organiser des mouvements de minorités dans la C.G.T. Puisque cela est impossible, l’Union quitte le comité d’organisation. Mais pourquoi donc y est-elle entrée ?
Il est un temps pour toute chose ; bientôt l’Union commença a atténuer sérieusement "le danger imminent du fascisme". Dans le n° 18, de "l’Internationale", elle écrira que, devant la grande trahison du front populaire, un seul dilemme subsiste : abattre le régime et se sauver ou laisser faire et se perdre. En outre, nous avons déjà dit, ajoutera-t-elle, "que nous ne considérons pas les Croix de Feu comme un danger immédiat menaçant de réaliser la révolution fasciste". Bien sûr, nous n’en n’avons jamais douté. Mais avouons que, comme analyse, cela est très peu sérieux, même lorsque, après cette affirmation, on continue à demander aux ouvriers de lutter pour des "milices".
Pour le conflit italo-abyssin, la position de l’Union sera quelque peu équivoque dans le n° 17 de "l’Internationale", un peu moins dans le n° 18, mais dans son ensemble circonstantiel. En premier lieu, dira-t-elle, sans vouloir prendre la défense du Négus, il aurait fallu empêcher toute intrusion (?) des puissances impérialistes dans les affaires éthiopiennes. Mais, bien entendu, le problème de l’indépendance abyssine est secondaire du fait qu’elle est un pion de la lutte impérialiste. Donc, c’est seulement dans la mesure où, selon les thèses du IIe Congrès, s’effectue une lutte "nationale-révolutionnaire", que les communistes doivent donner leur appui. Expliquant sa pensée, l’Union dira que les communistes français ont eu raison de soutenir les Rifains parce que ces derniers ne reçurent pas de soutien d’États capitalistes, si ce n’est d’une façon commerciale, clandestine et sans danger évident pour les indigènes.
Dans le numéro suivant de de "l’Internationale", le problème de "l’intrusion" ne sera plus posé par l’Union oui se contentera d’invoquer les particularités du conflit abyssin pour rejeter l’appui au Négus, à la S.D.N., aux sanctions au fascisme.
Que les camarades de l’Union nous permettent une remarque : d’après cette théorie circonstancielle, ils n’auraient pas dû appuyer le statu quo en Sarre où matériellement il s’agissait d’entrer dans le jeu des brigands impérialistes opposés. Mais l’Union a une conception particulière de la logique politique... Pour terminer ce bref aperçu des positions de l’Union Communiste, nous ajouterons que celle-ci a rejeté la défense de l’U.R.S.S. et que les derniers numéros de "l’Internationale" parlent de la constitution de la bureaucratie soviétique en une nouvelle bourgeoisie. C’est, évidemment, une thèse défendable, mais pourquoi la présenter comme une constatation découlant tout naturellement des positions antérieures de l’Union, alors que cette dernière est partie de conceptions qui auraient dû la pousser à de toutes autres conclusions ? Et pourquoi, après avoir crié au fascisme imminent depuis février 1934, l’Union présente-t-elle comme une chose normale sa position de novembre 1935 quand elle écrit que : "le Front Populaire sert actuellement trop bien la bourgeoisie pour qu’elle risque une aventure Croix de Feu" ? Pourquoi ne pose-telle plus le dilemme "révolution ou fascisme", mais "révolution ou laisser-faire", c’est-à-dire avoir confiance dans le Front Populaire, donc s’enchaîner à la bourgeoisie, accepter le drapeau tricolore, etc.
Nous pouvons maintenant tirer les conclusions politiques de notre examen de l’évolution et des positions de l’Union Communiste. S’agit-il d’un courant dans lequel se retrouve le langage de classe spécifique au prolétariat français ? S’il faut en juger d’après ses diverses conceptions, elle représente encore les derniers échos du trotskisme, alors que ses tentatives pour s’en débarrasser, aussi malhabiles qu’elles puissent être, nous semblent être un premier pas vers plus de clarté. Ce qui empêche pourtant l’Union de s’affirmer comme le noyau marxiste où se retrouve la conscience de classe des ouvriers, c’est le fait essentiel qu’en son sein ne s’affirment pas les préoccupations idéologiques qui, en France, ont donné naissance à une multitude de courants. Au lieu de se pénétrer de cette vérité primaire qu’un groupe communiste s’affirme pour autant qu’il s’avère capable de résoudre les problèmes révolutionnaires du prolétariat qui lui donne vie, l’Union a sans cesse préconisé les "rassemblements", symboles de confusion et de mystification.
Pour nous, l’important doit être, non en premier ordre la délimitation de nos propres divergences avec l’Union, mais l’établissement de discussions entre les différents groupes communistes et politico-syndicaux français, afin que, par ce chemin, puisse se faire jour un courant se sélectionnant au point de vue des idées et des hommes, courant capable d’apporter sa propre contribution au prolétariat mondial. L’Union représente incontestablement le groupe le plus évolué de tous ceux qui gravitent, pour le moment, au sein du prolétariat français. Elle pourrait, évidemment, prendre l’initiative d’un tel travail. Mais elle ne pourrait logiquement le proposer que pour autant qu’elle établisse son propre bilan. A-t-elle définitivement brisé avec les conceptions de sa première période où elle était trotskiste "non-entriste" ? Veut-elle toujours "amender et corriger" le trotskisme comme dans sa dernière période ? Et, enfin, veut-elle en finir avec ses zigs-zags, son indétermination, ses "rassemblements" ? Pour affronter une discussion sérieuse, l’Union devrait revoir, à la lueur des dernières expériences en France, ses positions sur la démocratie, le front unique, l’unité syndicale ou au moins admettre qu’une discussion s’engageât dans cette direction. Qu’elle se dise bien que ses faiblesses, ses incohérences, ses contradictions ont à leur source le fait qu’elle est un pâle aspect, et encore unilatéral, de grands remous sociaux qui ont bouleversé le monde et traversé la France. Pour justifier ses prétentions d’avant-garde, l’Union a encore à exprimer le programme de la lutte du prolétariat français. Et elle est loin de se mettre dans les conditions pour y arriver.
Pour prendre un dernier exemple, l’Union assistera, à titre consultatif, à la constitution du parti trotskiste orthodoxe (?). Elle veut mettre en garde les trotskistes contre une tentative prématurée. Nous étions en droit de croire qu’après ses tribulations, l’Union avait rompu avec la nouvelle gauche S.F.I.O. Il n’en serait donc rien, puisqu’elle éprouve le besoin de la "mettre en garde". L’avenir nous prouvera jusqu’où elle compte rebrousser chemin.
Pour notre fraction, nous proposons d’affirmer ouvertement que nous ne voyons pas, actuellement, de base possible pour l’établisse ment d’une sérieuse communauté de travail avec l’Union. Nous sommes et restons vivement disposés à discuter avec elle pour autant qu’elle se délimite et ce afin que les camarades de l’Union ainsi que nos propres camarades puissent retirer de pareilles polémiques un peu 
plus de clarté.

JACOBS.

Notes :

[1Leblond. Librairie du Travail, 17, rue Sambre et Meuse, Paris (10e).

[2Voir la brochure éditée par la Librairie du Travail : "La Fédération de l’Enseignement dans les assises syndicales".




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