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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Dans la Fraction. Un article de discussion de Gatto Mammone
{Bilan} n°29 - Mars-Avril 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Une nouvelle vague de panique s’est donc abattue après la dénonciation par l’Allemagne du Traité de Locarno, et sa remilitarisation de la zone du Rhin.
L’Europe, devant ce nouveau "fait accompli", a montré un manque d’unité qui se révèle comme un symptôme beaucoup plus alarmant que "l’unanimité des 52 Nations" pour l’application des sanctions à l’Italie après le déclenchement de l’aventure abyssine. La divergence à peine estompée qui s’est manifestée à cette époque entre la Grande-Bretagne et la France, en liaison avec la politique de cette dernière s’orientant vers un compromis avec l’Italie, s’est accentuée au point qu’on en est arrivé à parler d’un "conflit" entre ces deux puissances. C’est maintenant l’Angleterre qui pratique une politique de compromis avec l’Allemagne.
Il ne fait aucun doute que l’Allemagne n’a pu effectuer son acte de force que parce qu’elle savait pouvoir compter sur un consentement tacite de la Grande-Bretagne. Du reste, celle-ci n’avait-elle pas permis, par l’accord naval de juin 1935, la reconstruction de la flotte allemande ? Et cela bien que sa suprématie relative sur les mers allait en subir les effets, lesquels de potentiels vont devenir effectifs par suite du rythme de construction accéléré des unités allemandes.
Et ce n’est pas tout. Il est même question d’un accord aérien anglo-allemand qui viendrait surprendre l’Europe, comme ce fut le cas pour l’accord naval. Les sanctions contre le Reich, tant économiques que financières, ont été écartées, parce que les puissances locarniennes savaient bien que la réaction allemande aurait été plus effective que les fanfaronnades de Mussolini. L’Allemagne était aussi convaincue de n’avoir pas à craindre une application de sanctions qu’elle était certaine que la France ne recourrait pas seule à une action militaire.
Il est évident, et nous sommes tous d’accord à ce sujet, que des sanctions ou un acte de force aurait signifié le déclenchement du conflit mondial.
Les puissances de Locarno (Angleterre, France, Italie et Belgique), devant le "fait accompli" de l’Allemagne, accouchèrent péniblement d’une série de propositions-ultimatum, en même temps que la France et la Belgique, après avoir affirmé la perte de leur "sécurité" suite à l’occupation de la zone rhénane, réclamaient de la Grande-Bretagne la garantie d’une coopération militaire au cours d’un éventuel développement des tractations. Prétexte puéril, parce que l’Allemagne n’attaquera jamais de front la ligne Maginot qui défend la frontière Est de la France : l’expérience de Verdun ayant été concluante. Elle cherchera à la contourner par le Nord au travers de la Belgique (comme en 1914) ou peut-être par la Hollande ou par le Sud, au travers de la Suisse, comme le firent les alliés en 1814, contre Napoléon.
Le Conseil de la S.D.N. s’est limité, de son côté, à proclamer que l’Allemagne avait violé les traités de Versailles et de Locarno, mais il a préféré s’ajourner "sine die", sans même attendre la réponse de l’Allemagne aux puissances locarniennes.
Hitler, comme on le sait, devait répondre que les propositions formulées par ces dernières étaient inacceptables et que, pour sa part, après les élections-plébiscitaires qu’il était occupé à préparer, il ferait des contre-propositions le 31 mars. Ce qui veut dire qu’elles nous seront probablement connues... le 1er avril.

La situation critique est donc déjà dépassée et nous voilà dans la phase qui précède un nouveau compromis.

La France a renoncé à l’expédition punitive, elle a abandonné sa prétention au retrait, même symbolique, des troupes de la zone rhénane ; elle finira sûrement par renoncer aussi à exiger que tout au moins l’Allemagne renonce à fortifier la zone contestée.
De son côté, l’Allemagne s’est limitée à promettre de ne pas augmenter les forces qu’elle vient de faire entrer en Rhénanie et a proposé une série de pactes de non-agression en Europe occidentale, pactes qui seraient garantis par la Grande-Bretagne et l’Italie.
Hitler peut se présenter au plébiscite en chantant victoire : dans la meilleure des hypothèses des transactions actuelles sortiront la reconnaissance juridique de l’absolue parité de l’Allemagne et la fin définitive de Versailles. Dans le pire des cas, surgiront des accords militaires menaçant la frontière occidentale de l’Allemagne. Mais cette menace n’est encore que du domaine du futur. Pour le moment, à nouveau "La Garde veille solidement sur le Rhin".
Ce succès de l’Allemagne a déjà ses échos en Turquie. À son tour, elle déclare vouloir refortifier les Dardanelles.

* * * * *

Les événements de Rhénanie et le désarroi qu’ils ont provoqué au point de vue international ont fait passer au second plan d’autres faits caractéristiques de la préparation fébrile à la guerre mondiale.
Ainsi, après quatre mois de travail, après que le Japon se fût retiré et que l’Italie se fût abstenue par suite de l’application des sanctions contre elle, la conférence navale a pris fin sur un accord à trois (Grande-Bretagne, États-Unis, France) qui ne contient aucune clause de limitation quantitative des armements navals. Chaque puissance sera donc libre de mettre en chantier le nombre d’unités qu’elle croira nécessaire à sa sécurité, c’est-à-dire à la satisfaction de ses appétits impérialistes.
D’autre part, les accords de Rome contractés entre l’Italie, l’Autriche et la Hongrie — ces deux derniers pays s’étant antérieurement déclarés adversaires des sanctions contre l’Italie — ont réalisé un bloc politique qui, tout en se déclarant... destiné à constituer un monument de paix et de solidarité européennes, représente, en réalité, un des premiers points acquis du rassemblement des impérialismes en vue du prochain conflit.
Cette entente italo-austro-hongroise, limitée pour l’instant au bassin danubien, englobera certainement l’Albanie — autre pays qui s’est prononcé contre les sanctions — et pourrait éventuellement, par le jeu des accords bilatéraux, s’étendre à la Tchécoslovaquie et à la Yougoslavie. Le fascisme italien, s’il n’a pas appuyé l’action allemande, l’a certainement vu d’un œil favorable, puisque, en mettant la S.D.N. dans l’impossibilité d’appliquer les sanctions contre l’Allemagne, elle aurait amené cet organisme à ne plus pouvoir en maintenir l’application contre l’Italie, bien que, comme nous l’avons maintes fois démontré, les sanctions n’aient fait, en dernière analyse, que le jeu du fascisme dans la politique de compression à l’intérieur du pays.
On découvre facilement la faiblesse de la thèse anglaise qui tend à considérer le conflit italo-éthiopien comme étant un fait plus grave que l’occupation de la Rhénanie. En effet, le Traité de Locarno, signé également par l’Allemagne, envisageait comme un acte d’hostilité ce qui vient de se dérouler au cœur même de l’Europe. L’Italie, par son attitude d’abstention motivée par les sanctions prises contre elle, a pu saboter le fonctionnement de l’organisme genevois en faisant échouer le recours à la S.D.N. En même temps, elle profitait de ces circonstances qui lui étaient favorables pour signer un accord qui, nous l’avons déjà vu, lui donne une suprématie dans la région danubienne et la possibilité de continuer la politique qui, déjà, au cours de l’été 1934, avait arrêté l’avance du nazisme allemand en empêchant l’Anschluss.

* * * * *

Dans cette dernière crise qui vient de secouer l’Europe, la Russie a montré ouvertement sa politique d’asservissement aux intérêts de l’impérialisme français. Ce dernier vient de ratifier son accord avec l’U.R.S.S. qui, chaque jour, s’enfonce plus profondément dans sa politique de trahison des intérêts spécifiques de la classe ouvrière russe et mondiale.
Toute la presse centriste s’est ameutée contre "la nouvelle et brutale violation de la part de l’Allemagne des traités signés par elle" et Litvinov a déclaré, à Genève, que l’U.R.S.S. s’associerait aux mesures les plus efficaces contre la violation des engagements internationaux". "Cette attitude de l’Union Soviétique, a-t-il ajouté textuellement, est déterminée par la politique générale de lutte pour la Paix, pour l’organisation collective de la sécurité et pour le maintien d’un des instruments de la Paix : la S.D.N.".
La S.D.N., qui a pour but "d’organiser et de consolider la Paix...!", que de chemin parcouru depuis que Lénine avait dénoncé cette même S.D.N. comme étant le repaire des brigands impérialistes.
Molotov, de son côté, dans une interview au directeur du "Temps", a déclaré : "Nous connaissons le désir de la France de maintenir la Paix — (c’est-à-dire le butin de Versailles, N.D.L.R.). Si le gouvernement allemand venait aussi à témoigner de son désir de Paix et de son respect des traités, particulièrement en ce qui touche la S.D.N., nous considérerions que, sur cette base de la défense des intérêts de la Paix, un rapprochement franco-allemand serait souhaitable".
En dépit de la "grosse voix" faite par la Russie, cette crise semble donc, pour le moment, comme nous l’avons déjà dit, dépassée. Ce qui dément les prévisions pessimistes de ceux qui soutiennent que le conflit mondial est du domaine de l’immédiat.
Qu’éclate le conflit italo-abyssin ? ... le conflit mondial est là !
Que la tension s’accentue en Extrême-Orient ? le conflit mondial est de nouveau là : il s’agissait d’une guerre limitée d’abord à la Russie et au Japon devant s’étendre ensuite au monde entier.
L’Allemagne dénonce-t-elle officiellement le Traité de Locarno (en fait, déjà périmé) ? Cette fois, c’est la bonne ! ... Les plus optimistes prévoient la guerre dans le cours de l’année. Non pas au cours d’une année de la planète Saturne, qui est vingt-neuf fois et demie plus longue que la nôtre, non une de nos pauvres petites années de douze mois.
Nous ne voulons cependant pas atténuer les dangers de guerre. Nous sommes tout à fait convaincus qu’avec la politique de trahison socialo-centriste qui a conduit le prolétariat à son impuissance de classe dans les pays "démocratiques" ; qu’avec le fascisme qui est arrivé par la terreur aux mêmes résultats, on a jeté les prémisses indispensables pour le déclenchement du nouveau carnage mondial. La trajectoire de dégénérescence de l’U.R.S.S. et de l’I.C. représente un des symptômes les plus alarmants de la course vers le précipice de la guerre.
Mais nous sommes également convaincus que le fait de parler aussi généralement et ouvertement de la guerre qui serait prête à éclater, ne constitue pas, en soi, un symptôme alarmant justifié, car, vraisemblablement, le déclenchement de la prochaine guerre nous surprendra.
En réalité, de nombreuses raisons expliquent l’hésitation des puissances à déclencher le conflit mondial. Les guerres, autrefois, signifiaient pour les chefs vaincus, la décapitation ou la crevaison des yeux et, pour le peuple, le servage.
Plus tard, l’annexion du pays vaincu signifiait pour sa classe dirigeante, une assimilation à celle des vainqueurs et le peuple, sous le prétexte de la défense de sa nationalité et, dans certains cas, de sa religion, continuait à subir l’exploitation de classe.
À l’époque de l’impérialisme, les guerres ont signifié la lutte pour le partage des colonies et la conquête des marchés. Mais avec la guerre de 1914-1918 et Octobre 1917, en Russie, l’enjeu est beaucoup plus important : c’est, pour les pays vaincus, la menace de la révolution prolétarienne et du renversement du privilège de classe. De plus, aucun pays n’a la certitude qu’il gagnera la guerre. Et les pays bénéficiaires de Versailles n’ont aucun intérêt de déclencher une nouvelle guerre au travers de laquelle, même s’ils sont victorieux, ils ne pourraient guère accroître leur butin. Ils sont pour la Paix, c’est-à-dire pour le statu quo : ce sont les "pays démocratiques", les "pays pacifistes".
Ceux qui pourraient avoir le plus d’intérêt au déclenchement de la guerre seraient, incontestablement, les vaincus de Versailles, l’Allemagne en tête, ou des pays comme l’Italie — le Japon, pour lui, est déjà en train de se satisfaire largement en Extrême-Orient — qui se considèrent comme lésés dans le partage de l’ancien butin, alors qu’ils sont pris dans l’étau de la pression démographique et de la catastrophe financière.
Pour cela, je ne suis pas d’accord avec l’appréciation qui affirme que tous les impérialismes voudraient éviter la guerre et cela parce qu’il en existe qui doivent voir dans l’éclosion de la guerre le seul moyen de résoudre des contradictions internes insurmontables et non prorogeables. Par là, je ne veux évidemment pas contester que la guerre découle de l’essence même du régime capitaliste basé sur la division en classes, de même que l’on ne peut contester que les pulsations nerveuses du corps humain ne peuvent s’éteindre qu’avec l’extinction de la vie. Mais nous sommes encore loin d’un alignement logique opposant, d’une part, les pays vainqueurs et les pays vaincus. Et, d’ailleurs, l’attitude de la Russie ne signifie pas que celle-ci restera définitivement la même.
Il n’est pas exact d’affirmer qu’en 1914 les constellations se sont délimitées pendant la courte période qui va de l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie au 4 août. Bien avant était apparu l’antagonisme entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne, antagonisme qui devait les dresser l’une contre l’autre. De même aujourd’hui, malgré ses frictions avec la France, l’Angleterre ne pourra intervenir dans un conflit aux côtés de l’Allemagne.
En 1914 existait une vieille alliance franco-russe, bien plus consistante et plus justifié que le pacte qui vient d’être ratifié ces derniers temps. Cette alliance était alors dirigée contre l’Allemagne. En outre, l’empire austro-hongrois n’était qu’un appendice de l’Allemagne et pour ce qui est de l’Italie, malgré qu’elle fût liée à la Triple Alliance, il était certain qu’elle n’aurait pas marché avec l’Autriche.
Aujourd’hui, il est vrai, les antagonismes se sont centuplés au travers des pactes et de contre-pactes qui semblent un enchevêtrement inextricable. Mais l’épée de la guerre le tranchera comme le nœud gordien de la mythologie. En effet, une série de puissances moyennes, comme la Pologne, les pays de la Petite Entente entreront en compte aussi bien, vraisemblablement, que des pays comme l’Espagne et la Suède, restés neutres en 1914.
Un problème strictement connexe au problème de la guerre et qui nous est le plus proche, est celui de la réponse de classe que le prolétariat international ne manquera pas de donner au cours de la conflagration, c’est-à-dire le problème de la reprise des luttes révolutionnaires. Certainement, les illusions pacifistes qui se manifestèrent à la veille de 1914, celles qui consistèrent à croire possible d’empêcher le déclenchement d’une guerre, n’existent plus aujourd’hui, alors que le 4 août s’est déjà vérifié sur le front de la trahison des partis centristes rejoignant leurs compères socialistes.
Or, ce sont ceux qui mettent le plus en évidence l’impuissance, la dislocation, la pulvérisation du prolétariat avant la guerre, qui soutiennent avec le plus de force l’immédiate capacité de classe des ouvriers après la guerre. Ils attribuent ainsi une sorte de vertu thaumaturgique à la guerre prise en soi, pour la maturation de la conscience de classe du prolétariat et traitent avec un mépris souverain ceux qui croient en une phase plus ou moins longue de transition et à des possibilités de manœuvres de la bourgeoisie dans ces moments.
La même divergence qui s’exprime sur la capacité révolutionnaire du prolétariat italien en 1919-20 est ici transposée à l’échelle internationale. D’ailleurs, nous comptons traiter cet aspect du problème dans un prochain article.

Gatto MAMMONE.




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