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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Premier Mai 1936 (Manifeste de la Fraction italienne de la gauche communiste)
{Bilan} n°30 - Avril-Mai 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
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PROLÉTAIRES !

Dans le chemin de votre émancipation, ce Premier Mai se situe avec une double signification : celle des contingences actuelles, séparées et arrachées de leur contexte historique et celle de la signification même des cruelles situations actuelles dans le cours des événements historiques dont elles relèvent. A s’en tenir aux appellations que vous n’invoquez point, mais que les traîtres clouent sur vos cortèges, il semblerait que l’ennemi serait enfin parvenu à étrangler dans vos gorges le cri de révolte contre le régime qui vous opprime, à étouffer l’aspiration puissante à la construction d’une société sans classes. Par contre, si on met l’oreille à la double aspiration de vos luttes, de vos intérêts et de la loi elle-même de l’évolution historique, les cruelles circonstances actuelles apparaissent dans leur véritable lumière d’une liquidation qui mûrit toujours davantage, d’un ensemble d’événements courant à pas de géant vers sa solution finale.
Depuis un siècle, votre cause ne se borne pas à la défense de vos intérêts, à briser les chaînes qui vous livrent empoignés à l’exploiteur, mais votre cause s’incarne avec celle de l’humanité toute entière qui, pour ne pas périr, doit briser les chaînes qui la soumette à l’emprise et à la sujétion des forces économiques. Le régime capitaliste, pour vivre et se survivre, doit réfréner, briser l’expansion des forces de production, mutiler la masse des produits assurant ainsi, avec le plein épanouissement des besoins de la minorité infime des exploiteurs, la misère croissante de l’immensité des travailleurs. Mais la loi du régime capitaliste ne se borne pas à créer des abîmes toujours plus profonds entre les classes ; cette loi conduit inéluctablement à faire des hommes les loups de leurs semblables dans le massacre de la guerre. Votre droit historique à l’affranchissement de l’esclavage capitaliste est le droit de l’humanité elle-même à fonder une société qui, parce qu’elle ne captivera plus, n’emprisonnera plus l’expansion des forces productives, pourra faire de ces dernières l’instrument essentiel qui permettra d’abattre définitivement, avec les barrières qui opposent État à État, les autres barrières qui opposent classe contre classe dans la vie de la société.
Votre ennemi regarde vos cortèges avec une exultation qui se mêle à une crainte terrible. Au même moment où il peut frotter ses mains en voyant se confondre parmi vos étendards rouges, qui furent le drapeau de votre libération, les couleurs nationales qui, elles, sont l’étendard de votre engorgement dans la guerre, l’ennemi capitaliste sent que l’heure approche d’une liquidation historique qui pourra emporter à jamais les bases mêmes de son régime, d’une liquidation qui, clôturant la phase de la préhistoire, ouvrira - ainsi que nos maîtres nous l’ont appris - la phase de l’histoire consciente de l’humanité.

PROLÉTAIRES !

Les martyrs de Chicago s’immolèrent pour une cause qui n’était pas seulement la leur, pas seulement celle des ouvriers de leur pays, mais celle des exploités du monde entier. Leur sang a permis de féconder les manifestations du Premier Mai qui se rejoignaient par delà les frontières en une invocation frémissante à l’unité des exploités de tous les pays. Pour la même cause, des milliers et des milliers de prolétaires sont tombés et tombent. Mais l’ennemi, qui a défendu par la violence et la corruption son régime, croit aujourd’hui que les cendres des assassinés, les squelettes des emprisonnés, des affamés, des déportés, seront oubliés à jamais par les ouvriers du monde entier condamnés, enchaînés à la loi économique du profit capitaliste qui veut que le travailleur engendre, de son travail, la misère pour lui et pour ses frères et à la fin la guerre, ultime planche de salut pour le régime de la bourgeoisie.
L’hypothèse cruelle semble désormais se réaliser. Les exploités de chaque pays, au lieu de se tourner, solidaires et au-delà des frontières contre le même régime qui les opprime, se dirigent, par contre, vers leurs frères d’un autre État parce que c’est dans la défense ou dans l’agrandissement du pouvoir de leurs maîtres qu’une solution serait possible à la seule alternative d’un salaire de famine ou d’une allocation de chômage qui ne nourrit que leurs peines sans issue.
La situation terrible à laquelle vous avez toujours songé avec horreur semble se représenter ; cette situation où la guerre seule apparaît comme une solution à un ensemble de problèmes historiques dont on ne voit plus ni la source, ni la direction, ni l’aboutissement. Cependant, le dilemme qui commande toute l’évolution historique, la lutte autour de deux formes d’organisation sociale - la société capitaliste et la société communiste - retrouve, dans la situation actuelle, une nouvelle confirmation cruelle : si le prolétariat mondial, en tant que force historique, gît inanimé, par terre, c’est toute forme de société humaine qui a été détruite et le régime de l’esclavage capitaliste libéré provisoirement de la menace du prolétariat, court à pas gigantesques vers son issue spécifique, celle qui porte à son ultime expression l’antagonisme qui oppose capitaliste à capitaliste, État à État, patron à ouvrier, le travailleur d’un instant au chômeur du lendemain, qui enfreint toute possibilité de vie solidaire entre les hommes de toutes les classes, qui jette les uns contre les autres, d’abord en des compétitions d’intérêts économiques et politiques, enfin dans le massacre de la guerre, d’où l’humanité ne pourra se sauver qu’à la seule condition de répondre au cimetière pour des millions de travailleurs qu’exige le régime capitaliste, par le cimetière pour le régime bourgeois lui-même.

PROLÉTAIRES !

Le dilemme qui plane depuis un siècle sur la société et qui oppose deux formes inconciliables de l’organisation sociale ne fait que se révéler aux moments où les événements s’embranchent en un noeud que, seul, le carnage mondial pourra couper. Chaque instant de la vie des deux classes antagonistes est capté dans la direction des intérêts historiques de l’une ou l’autre classe, du capitalisme ou du prolétariat. La bourgeoisie sait d’avance qu’elle ne peut briser l’assaut que lui livrent conjointement l’expansion des forces productives et le prolétariat qui en est la manifestation sociale, qu’à la condition de gagner à sa cause les institutions qui poussent sur le terrain où les semences sont jetées à la fois par les forces économiques et par les forces historiques et sociales. Dès l’instant même où mûrissent les fondations d’une institution de défense des exploités, le capitalisme entrevoit en elles les fossoyeurs de son régime, les artères de la nouvelle société communiste.
Tout comme dans les sociétés qui précédèrent le capitalisme, c’est par étapes que la révolution mûrit, grandit, s’affirme, évolue vers la victoire. Depuis un siècle, le prolétariat mondial paye, par des hécatombes de morts, la rançon à l’impossibilité de franchir d’un coup la route qui le mène à son affranchissement final. À l’aube même de la victoire du capitalisme mondial, le prolétariat essaya de tourner à son avantage la fermentation historique de l’époque et se jeta dans la lutte pour fonder la société communiste. Les Communards de Paris furent à la fois la manifestation sanglante de l’immaturité du prolétariat à transformer le monde et les précurseurs de l’inéluctabilité des luttes révolutionnaires de l’avenir. Les cadavres des communards apprirent au prolétariat que la cause du communisme ne peut être confiée ni aux armées d’un pays ni à celle d’un autre, ni non plus à cette guerre que l’on put croire progressive : vainqueurs et vaincus se rencontrèrent pour célébrer la victoire des capitalismes respectifs sur les tombes qu’ils creusèrent ensemble au Père Lachaise aux pionniers historiques de la révolution prolétarienne. La révolution prolétarienne ne peut être fécondée par la victoire de la révolution bourgeoise, entre les deux il existe un abîme, le contraste qui sépare deux mondes : le capitaliste et le communiste.
Par après, ce fut autour des institutions syndicales que la partie historique se livra entre la bourgeoisie et le prolétariat. À chaque moment où les ouvriers parvenaient à affirmer une position de classe indépendante, le capitalisme accourait pour altérer la base même du nouvel organisme prolétarien pour en faire un anneau de l’institution spécifique dont le capitalisme se sert pour contrecarrer l’évolution historique qui conduit à son enterrement : l’État. La contradiction initiale entre le prolétariat et la bourgeoisie ne cessait pas d’exister après que l’ennemi avait obtenu sa victoire, mais elle se dirigeait vers son aboutissement extrême, à la guerre qui voyait en même temps que la solidarité entre la bourgeoisie et le prolétariat, l’encastrement des syndicats dans l’oeuvre de l’entre-égorgement des ouvriers de tous les pays.
Octobre 1917 a ouvert une nouvelle phase dans la route de votre émancipation et les conditions historiques ont fait mûrir un nouvel instrument de votre lutte mondiale : l’État, la dictature du prolétariat. Le capitalisme ne pouvait pas risquer, dans l’immédiat après-guerre, le recours à l’attaque brutale contre les prolétariats de chaque pays afin de ne pas réveiller la classe ouvrière par une lutte autour de la révolution russe, prologue de la révolution mondiale. Ce furent en ces moments les traîtres socialistes de 1914 à qui le capitalisme mondial confia son sort. Et ceux qui sauvèrent la bourgeoisie en 1914 purent encore le faire en 1919-21. Seul, le manque d’un parti de classe permit à l’ennemi de gagner la bataille. Mais l’objectif historique de la révolution mondiale ne cessait pas de planer sur les situations et le capitalisme devait, pour sauver son régime, gagner à sa cause le nouvel organisme que le prolétariat international s’était donné en Octobre 1917 en Russie. Chaque moment des situations de l’après-guerre était, en effet, un moment du duel que se livraient les deux classes antagonistes : le prolétariat qui, par les batailles contre son propre capitalisme, voulait garder à la révolution russe son rôle de première manifestation d’un processus historique menant à la révolution mondiale, le capitalisme qui ne pouvait battre son prolétariat qu’en s’appuyant sur l’État russe à qui il était interdit de rester absent des compétitions sociales dans chaque pays. À l’encontre des États nationaux bourgeois, sa nature même en faisait un instrument de la lutte de classes de chaque pays. Lorsqu’au sein de ce qui fut l’organisation du prolétariat mondial et qui est devenu désormais un maillon du régime capitaliste international, triompha la théorie du socialisme dans un seul pays, ce ne fut pas seulement une aberration nationaliste heurtant de front les notions internationalistes du prolétariat qui triompha, mais le capitalisme fut assuré de pouvoir se servir de l’État russe pour maîtriser le prolétariat de chaque pays. En Allemagne, comme en France, sous le drapeau du social-fascisme ou du Front Populaire, c’est l’État russe qui a désarmé le prolétariat en face de l’attaque du capitalisme mondial. Tout comme pour les syndicats avant la guerre, également pour l’État russe les deux cours devaient marcher de pair : le renforcement matériel des deux organismes se faisait au prix d’une altération profonde de leur nature. Tout comme pour la Deuxième Internationale, pour la Troisième, les institutions du prolétariat qui ne purent arriver à acquérir la capacité historique pour guider les ouvriers du monde entier à construire la société communiste, se seront révélées être des organismes s’incorporant au capitalisme. Et le moment culminant de leur évolution contre-révolutionnaire sera aussi le moment culminant de l’évolution du capitalisme vers la guerre.
Le nouveau duel qui s’institua autour de l’État prolétarien entre la bourgeoisie et le prolétariat, vient d’être résolu à l’avantage de l’ennemi. C’est la liquidation tragique d’une lutte épique, dont il serait bien vain d’imputer seulement les responsabilités aux dirigeants qui trahirent et qui trahissent et au sujet de laquelle le seul enseignement que les prolétaires peuvent tirer c’est que, dans la nouvelle phase qui s’ouvre, ils devront parvenir à asseoir leur lutte sur un front idéologique nouveau. En effet, les armes nécessaires à l’insurrection ne peuvent suffire qu’à terrasser l’ennemi et les traîtres : sur le front historique de sa lutte, le prolétariat, pour vaincre, doit forger des instruments que l’ennemi ne pourra pas gagner à sa cause. De la victoire actuelle du capitalisme, le prolétariat devra faire surgir la théorie de l’action révolutionnaire de l’État prolétarien, en vue de la victoire de la classe ouvrière mondiale.

PROLÉTAIRES !

La guerre a déjà commencé ! En Afrique, où les ouvriers italiens réduits à l’esclavage par le fascisme s’entretuent avec les esclaves du Négus ; en Europe, où les ouvriers de chaque pays ont déjà épousé la cause du capitalisme respectif et plébiscitent les forces qui les lancent les uns contre les autres. Le capitalisme de chaque pays essaye de réduire à une série de conflits épars, l’éclosion des contrastes inter-impérialistes. L’année qui s’écoule depuis le dernier Premier Mai semblerait nous indiquer que la bataille peut se dérouler sur le fond de la lutte simultanée du capitalisme de chaque pays contre la classe ouvrière mondiale alors que la conflagration internationale pourrait être évitée. Mais dans cette hypothèse, ainsi que dans celle d’un embrasement mondial pour la boucherie simultanée sur tous les fronts, le seul ennemi que le capitalisme veut battre c’est le prolétariat. Dans les deux hypothèses, la seule force historique que les événements engendreront, c’est le prolétariat révolutionnaire luttant pour la société communiste.
Deux cortèges se déroulent donc dans ce Premier Mai. L’un, celui qui peut apparaître à la surface des événements, parce qu’il s’incorpore avec la classe sociale que les circonstances actuelles font apparaître comme la force dominante : au capitalisme et son drapeau : la guerre. C’est le cortège où les ouvriers manifestent autour des traîtres socialistes et centristes.
L’autre c’est le cortège réel du prolétariat. C’est celui qui évoque les martyrs de Chicago, celui qui se relie des camps de concentration allemands, italiens, russes, aux prisons, aux lieux de réclusion de tous les pays, le cortège auquel les cadavres innombrables d’un siècle de luttes prolétariennes donnent une vigueur historique invincible. Les ouvriers révolutionnaires qui continuent la lutte de tous nos martyrs sont aux côtés du véritable cortège du prolétariat, hors des manifestations où les traîtres peuvent parader de leur victoire car, à l’aide de toutes les institutions de répression et de corruption de l’ennemi, ceux-ci sont parvenus à avoir raison - au prix de luttes sanglantes - des ouvriers en qui ils ont provisoirement tué tout esprit de classe.
Le cortège des assassinés, des emprisonnés et des déportés clame que la leçon de 1914-1918 ne sera pas vaine. Que toutes les forces socialistes et centristes, tous les courants qui agissent dans leur sein, puisqu’ils ont été tous (à différents degrés), solidaires d’un cours d’événements politiques qui a conduit à la guerre, ne pourront faire surgir en leur sein les forces appelées à reconstruire le parti de classe, l’organe indispensable pour la victoire prolétarienne. La guerre de 1914-1918 fut résolue par l’éveil du prolétariat dans chaque pays. Le parti socialiste italien qui prit l’initiative de la première rencontre internationale à Zimmerwald n’en fut pas moins l’obstacle essentiel pour le triomphe de la révolution italienne : au-delà de la volonté de ses dirigeants, ce parti était vicié à la base, par la nature même de ses fondations politiques qui étaient à l’opposé de celles que les bolcheviques se donnèrent, pour le compte du prolétariat mondial, au sein de la Deuxième Internationale.
La source historique du parti de demain, ce sont les forces qui surgissent de l’Octobre 1917 et qui continuent l’oeuvre des bolcheviks au travers d’une compréhension critique de la révolution russe : ce sont les fractions de la gauche communiste !
Le front le plus large pour la mobilisation de vos forces ce sont les syndicats autour desquels vous devrez mener votre combat sur la base des revendications immédiates, et cela aujourd’hui comme au cours de la guerre.
Le front où vous pourrez reconstruire votre organisme de guide pour la victoire communiste, c’est celui où l’histoire opère la double sélection des forces et des notions politiques capables d’exprimer l’effort que le prolétariat fait depuis un siècle pour atteindre, avec la victoire, la libération de l’humanité tout entière.
En ce Premier Mai, le cortège véritable du prolétariat mondial peut braver toutes les forces de l’ennemi. L’intensité même de la violence qui l’emprisonne prouve que sa force historique est inébranlable. Les martyrs de Chicago pourront enfin être commémorés en un Premier Mai d’un proche lendemain qui verra flotter le drapeau rouge sur de nouvelles victoires prolétariennes se dirigeant vers le triomphe de la classe ouvrière mondiale.

VIVE LE PREMIER MAI !
VIVE LE PROLÉTARIAT MONDIAL !
VIVE LE PARTI DE LA RÉVOLUTION COMMUNISTE !
VIVE LA DICTATURE DU PROLÉTARIAT, ÉTAPE DE LA LUTTE POUR LA SOCIÉTÉ COMMUNISTE !
VIVE LA RÉVOLUTION MONDIALE !

LA FRACTION ITALIENNE DE LA GAUCHE COMMUNISTE.




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