Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
De l’Union Sacrée à Zimmerwald - La dernière semaine
{Bilan} n°30 - Avril-Mai 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Nous publions ci-dessous un chapitre du livre du camarade Rosmer ; chapitre traitant particulièrement des derniers jours qui précédèrent 1914.

La dernière semaine

La dernière semaine de juillet 1914, c’est la dernière semaine de la paix, la dernière semaine aussi d’une phase de la vie et de l’histoire de l’Europe et du monde.
L’ultimatum du gouvernement austro-hongrois a été signifié à la Serbie le vendredi 24 juillet. Les journaux français le publient et le commentent le lendemain, samedi 25 juillet. La Bataille Syndicaliste lui donne l’importance qui convient ; elle l’annonce par un titre sur trois -colonnes : "L’ultimatum de l’Autriche à la Serbie. Le gouvernement de Vienne veut imposer à Belgrade d’humiliantes conditions. Si la Serbie refuse, c’est la guerre, et alors..." L’article insiste sur la gravité de cette nouvelle phase du conflit et souligne le caractère automatique des complications européennes qu’il comporte. Il expose sans conclure.
Dans le même numéro, une bonne place est accordée aux "grèves de Russie", sous le titre : "Les troubles continuent. La répression commence".
Le numéro du lendemain, dimanche 26 juillet, est d’une importance capitale : il apporte la conclusion qui manquait à l’article de la veille, et il rapporte au nom de la C.G.T.
D’abord un placard encadré en tête des deux premières colonnes. Le titre :

NOUS NE VOULONS PAS LA GUERRE

et le texte :

Les décisions des congrès confédéraux sur l’attitude de la classe ouvrière en cas de guerre deviennent exécutives à partir du moment où la guerre est déclarée.
... Le cas échéant, la déclaration de guerre doit être, pour chaque travailleur le mot d’ordre pour la cessation immédiate du travail.
... À toute déclaration de guerre, les travailleurs doivent, sans délai, répondre par la grève générale révolutionnaire.
(Extraits de la résolution votée par la Conférence extraordinaire Bourses et Fédérations, 1er octobre 1911.)

... En cette fin du mois de juillet, quand la menace de guerre reparaît soudainement, les Jeunesses Syndicalistes décident d’appeler de nouveau leurs adhérents à manifester contre les retraites du samedi 25. Le matin, la Bataille Syndicaliste a publié leurs appels, et le soir de nouvelles manifestations se produisent. La B.S. en rend compte le dimanche en ces termes :

LES RETRAITES MILITAIRES PROVOQUENT DES INCIDENTS
On a crié : À bas la guerre !
Les retraites militaires ont provoqué hier soir des incidents, qui empruntent aux circonstances actuelles un caractère particulier.
Après une trêve d’une année, les Jeunesses Syndicalistes avaient invité leurs adhérents à manifester sur le passage des retraites de la rive droite.
D’un côté on crie : Vive la République ! Vive Caillaux ! À bas la guerre !
À bas les trois ans ! De l’autre : Vive l’armée ! Après la dislocation, les Jeunesses Syndicalistes, renforcées de nombreux promeneurs, manifestent sur les Boulevards.

Mais, dans la journée du dimanche, d’autres manifestants nombreux, plusieurs milliers, ont parcouru les Boulevards en criant : "Vive l’armée ! Vive la guerre ! À Berlin ! À Berlin !" L’Union des Syndicats de la Seine et la Bataille Syndicaliste décident de riposter sans délai ; elles appellent les travailleurs parisiens à descendre à leur tour sur les Boulevards et à se rassembler devant le Matin, journal particulièrement haï des travailleurs et qui, en ce moment, est celui qui pousse le plus cyniquement à la guerre. La B.S. renouvelle l’appel dans une édition spéciale imprimée au cours de l’après-midi et que les camelots crient à partir de 5 heures dans les quartiers ouvriers :

RÉPONSE AUX CHAUVINS
Ce soir, sur les Boulevards
Tout n’est pas encore consommé ; l’irrémédiable n’est pas accompli ; mais au point où en sont les choses, il ne suffit plus que d’une maladresse ou d’une imprudence pour que la catastrophe surgisse.
... La guerre... c’est le déchaînement de tous les instincts hideux, les plus sanguinaires, les plus vils, les plus misérables. Relisez les récits des correspondants de journaux sur les atrocités commises au cours de la dernière guerre balkanique. Rappelez-vous les femmes éventrées et violées, les vieillards et les enfants mutilés, les doigts et les oreilles coupés, les yeux crevés, l’incendie des villages et la décomposition des cadavres abandonnés sur place aux mouches et aux corbeaux !
Ces cadavres, ce seront les vôtres demain !
Ces femmes, ces enfants, ces vieillards, ce sera vous demain !
C’est la guerre !
Et c’est cela que des bandits acclament depuis deux jours sur les Boulevards.
Cela, entendez-vous bien, et uniquement parce que des paysans serbes et des soldats autrichiens se chicanent et vont en venir aux mains !
Eh bien ! si nous ne sommes, nous, ni des insensés, ni des lâches ; si vous ne voulez pas voir dans quelques heures votre pays se lancer dans la pire aventure que l’on puisse imaginer ; si tu ne veux pas, camarade, être arraché tout à l’heure brusquement aux tiens pour te voir conduire là-bas, dans l’Est, sur la ligne de feu, il faut tout de suite que le Paris populaire se ressaisisse. C’est une nécessité pressante. Si ce soir il n’est pas imposé silence aux fous criminels qui crient : "Vive la guerre !", c’en est fini :
demain, c’est la mobilisation !
C’est le devoir de tous nos lecteurs, de nos amis, des syndiqués de la Seine, de tous les partisans de la paix, de se trouver :
Ce soir, à partir de 9 heures.
sur les grands Boulevards, en face de l’immeuble du Matin.
Tous, tous, au cri de "À bas la guerre !".
Belleville, Ménilmontant, Saint-Antoine, Montparnasse, retrouvez votre belle tradition de jadis. Que le flot des faubourgs déferle ce soir sur les quartiers du centre et vienne submerger les provocations imbéciles des chauvins.
C’est notre seul gage de paix. C’est notre seul salut.
C’est le dernier, espoir qui nous reste d’éviter la catastrophe : sauvons-nous nous-mêmes, et à temps !
L’heure presse.
À ce soir.
La Bataille Syndicaliste

Enfin, le Comité confédéral était convoqué pour le jeudi suivant :

Réunion du Comité confédéral, les deux sections réunies, le jeudi 30 juillet, à 9 heures du soir, 33, rue de la Grange-aux-Belles. Ordre du jour : La situation internationale.
Le Secrétaire : JOUHAUX.

Ces appels ont été entendus. De 9 heures à minuit, ce lundi soir, une foule énorme a déferlé sans cesse sur les Boulevards. D’énormes forces de police avaient été mobilisées ; la tactique du préfet était de protéger le Matin (en prévision d’un assaut ouvrier, on avait garni l’intérieur de la "maison rouge" d’une centaine d’agents) puis, par des barrages établis dans chacune des rues conduisant aux Boulevards, d’empêcher la formation d’une masse unique en arrêtant le flot des nouveaux arrivants. Mais les ouvriers qui descendent des faubourgs sur le centre sont si nombreux qui la tactique policière aboutit à un résultat imprévu : on a bientôt autant de manifestations que de rues. Les violences et les brutalités policières ne peuvent avoir raison de la combativité de cette foule ; toute la soirée, le cri de : "À bas la guerre !" résonnera de l’Opéra jusqu’à la place de la République. Ces lignes résument le compte-rendu — compte-rendu fidèle — que la B.S. donne de la manifestation, concluant ainsi : "Les gouvernants ? Ah ! les bons apôtres de la démocratie ! Ils étaient pacifistes devant leurs électeurs. Hier soir, ils ont opposé à la volonté de paix de Paris les sabres des sergents de ville et les fusils des gardes mobiles. C’est leur premier geste de guerre. Ils mobilisent, oui ! mais la police contre les travailleurs... Leur première victoire... Non ils n’ont pas vaincu."
La plus grande partie de ce numéro du mardi 28 juillet est consacrée à la manifestation. En première page, une manchette : "Le Peuple s’insurge contre la guerre".
Puis, sur quatre colonnes :

PARIS NE VEUT PAS DU CARNAGE
Il l’a prouvé hier soir. Partout on a manifesté hier soir, dans les quartiers populaires de Paris. Les grands boulevards ont été envahis. Gouvernants et chauvins sont prévenus. Violentes charges de la police contre les manifestants qui crient : Vive la paix ! À bas la guerre !

Le compte-rendu est précédé d’un article intitulé : "Premier avertissement", dont la signature : Les Bureaux de la C.G.T. et de l’Union des Syndicats marquent l’importance. En voici le texte :

Hier matin la Bataille Syndicaliste, en son nom et au nom des organisations syndicalistes, invitait le Peuple de Paris à manifester le soir même contre la guerre menaçante. Une édition spéciale sortait à cinq heures, rappelant l’invitation urgente faite le matin.
Et hier soir, à partir de huit heures jusqu’à l’heure où nous écrivons, malgré la police, c’est à cent mille, deux cent mille — peut-on évaluer une telle foule ? — que les travailleurs parisiens ont manifesté sur les grands boulevards aux cris répétés de : À bas la guerre ! Vive la paix !
C’est le premier avertissement donné aux gouvernants français qui, dès maintenant, sont informés de l’état d’esprit du Peuple de Paris — qui ne diffère en rien d’ailleurs de celui du peuple en général — sur une guerre possible.
Cet avertissement sera suivi sans délai d’un deuxième. Demain, dans les deux salles Wagram, le même peuple défilera — car les salles seront trop petites pour le contenir.
Cette fois, il affirmera encore sa volonté inébranlable de mettre en pratique les décisions des Congrès syndicaux sur la guerre. Il affirmera qu’il est prêt à tous les sacrifices pour imposer la paix, en communion d’idées avec le prolétariat d’Allemagne, d’ Angleterre, d’Italie et d’ailleurs.
Si demain, les gouvernants étaient assez insensés pour ne pas tenir compte de la volonté populaire, ils se prépareraient eux-mêmes de cruels lendemains.
Dès maintenant, la guerre est impossible, le Peuple ne la permettrait pas ! Notre deuxième manifestation, demain soir à Wagram, le prouvera !

Le meeting auquel il est fait allusion dans cet article était annoncé dans le corps du journal par le placard suivant :

UN MEETING MONSTRE
Confédération Générale du Travail
Union des Syndicats de la Seine
AUX TRAVAILLEURS !
Comme les éléments déchaînés, les événements se précipitent, laissant entrevoir la possibilité d’une guerre...
Laisserons-nous le crime abominable se commettre, sans avoir fait entendre notre protestation et sans avoir tout fait pour l’empêcher ?
Déjà les organisations centrales ont invité les syndicats à l’observation des décisions des congrès confédéraux.
Nous commenterons ces décisions et nous envisagerons leur application dans un
GRAND MEETING
qui aura lieu le Mercredi 29 juillet, à huit heures et demie du soir, dans les deux salles Wagram, avenue de Wagram.
Orateurs :
Jouhaux, Dumoulin Yvetot (C.G.T.) ; Chauvin (Fédération du Bâtiment) ; Merrheim (Fédération des Métaux) ; Lefèvre (Fédération du Bijou) ; Bled, Minot, Ganbiez (Union des Syndicats de la Seine).

Jeudi 30. Tout avait été préparé pour faire du meeting de mercredi soir une puissante protestation ouvrière contre la guerre. Mais un coup de théâtre devait se produire. Tard dans l’après-midi, ce meeting annoncé dès le mardi matin est interdit par le gouvernement. Les circonstances de l’interdiction doivent être soulignées. C’est dans un Conseil des ministres tenu à 5 heures de l’après-midi que la décision a été prise. Or, ce Conseil des ministres est le premier qui se réunit depuis le retour de Poincaré, lequel a débarqué à Dunkerque le matin même. Quelles informations, particulières a-t-il donc pu rapporter pour imposer aussitôt cette mesure brutale ? Ou plutôt qu’a-t-il comploté contre la paix, à Saint-Pétersbourg, en compagnie de son sinistre partenaire Nicolas, tandis que les ouvriers participaient aux "fêtes" par de puissantes grèves et d’ardentes manifestations de rues dans tous les quartiers ouvriers ? Rapporte-t-il déjà l’ordre de mobilisation générale ?
En même temps que les ministres prennent cette décision imprévue et tardive, des ordres sont donnés à la police pour qu’elle s’oppose avec toute la brutalité nécessaire non seulement à la tenue du meeting, mais à tout rassemblement dans les environs de l’Étoile. Toutes les stations de Métro avoisinantes sont fermées dès 7 heures. Mais les ouvriers qui, par suite de l’heure tardive à laquelle le gouvernement a pris sa décision et l’a signifiée, n’ont pu être prévenus arrivent de toutes parts en groupes nombreux. Ceux qui tentent de demander quelque explication sont aussitôt brutalisés, matraqués, parfois arrêtés et conduits au poste. Les habits de travailleurs suffisent, note la Bataille Syndicaliste, pour que les coups des policiers s’abattent aussitôt sur ceux qui les portent, d’où cette conclusion qui s’impose : "Ce sont des travailleurs, ce sont des ennemis." Malgré ce déploiement de forces de police et la consigne féroce qu’elles observent consciencieusement, des rassemblements se forment quand même autour de l’Étoile et place des Termes qui sont bientôt le centre de sanglantes bagarres. Toute la soirée, ce quartier de Paris restera en effervescence.
La Bataille Syndicaliste de ce jeudi 30 juillet porte en manchette : "À bas la guerre... quand même"
Le gouvernement ne se bornait pas à l’interdiction brutale des meetings et démonstrations contre la guerre ; il poursuivait méthodiquement la préparation des esprits à la guerre et à l’acceptation de la guerre. En ces jours critiques, il pratiquait la méthode de la douche écossaise par l’intermédiaire de la presse servile qui soufflait alternativement le froid et le chaud : un jour c’était la guerre, le lendemain, c’était la paix. À Paris, le rythme était accéléré, c’est dans la même journée qu’on passait successivement de la guerre à la paix. À ce régime-là, la population fut vite affolée. Le mercredi, ç’avait été déjà la panique, les gens se ruant sur les banques et sur les Caisses d’épargne et partout on refusait les billets, on voulait de l’or.
La B.S. du jeudi relate ces faits de panique sous le leader suivant :

QU’ILS RÉFLÉCHISSENT
Journée d’anxiété. Le gouvernement n’a trouvé qu’une solution à la crise internationale : préparer la répression contre la classe ouvrière.
C’est sans doute la garantie exigée par le tsar, "ami et allié".
Elle ne sauvera ni l’indépendance nationale, si celle-ci était menacée, ni les petits hommes d’État qui veulent lancer le pays dans la plus catastrophique des aventures.
Les travailleurs ont montré leur sentiment par les manifestations sur les Boulevards ; nos ministres savent aujourd’hui à quoi s’en tenir.
La volonté populaire s’est affirmée contre la boucherie. S’ils passent outre aujourd’hui, malheur à eux !
Malheur aux responsables du cataclysme !
Malheur aux préparateurs du carnage et de la barbarie !
Malheur aux escarpes de gouvernement !
C’est la classe ouvrière qui, seule, décidera du sort de ces mégalomanes criminels. Avant, pendant ou après le massacre.
Qu’ils en prennent note avant que l’irréparable soit consommé.
B.S.

Vendredi soir, 31 juillet. Le Comité Confédéral délibère. À son ordre du jour, il y a l’organisation et la préparation de la nouvelle et puissante démonstration contre la guerre qui doit se dérouler simultanément à Paris et dans toutes les grandes villes de France. Un coup de téléphone interrompt la délibération : Jaurès vient d’être assassiné ! Le débat est achevé en hâte, tandis que Jouhaux, Merrheim, d’autres militants se précipitent vers les bureaux de l’Humanité. Quand ils y arrivent, la rue Montmartre est déjà envahie par une foule frémissante d’ouvriers que l’affreuse nouvelle consterne. Mais il n’y a pas chez eux que de la douleur, il y a aussi de la colère et un désir de vengeance. Leur nombre croît sans cesse. On craint sans doute, parmi les chefs socialistes qui se trouvent à ce moment rassemblés, qu’ils n’exercent des représailles contre les fauteurs de ce crime, tous bien connus, car d’une fenêtre d’un des bureaux du journal une voix tout à coup s’élève, recommandant le calme. La foule ne se dispersera que lentement ; tard dans la soirée, il y aura là encore des groupes discutant. Maïs le crime restera impuni.
Le samedi 1er août, la Bataille Syndicaliste présente ainsi le bilan de la funeste journée :

Une journée tragique
BRUIT DE MOBILISATION. JAURÈS ASSASSINÉ

Sous le titre : "Crime monstrueux", le journal écrit : "Quel sinistre présage que cette mort qui est un martyre !" Puis Léon Jouhaux :

PAS D’AFFOLEMENT
L’heure est grave, mais non désespérée. La cause de la paix a encore de nombreux partisans dans le monde et les classes ouvrières de tous les pays intéressés agissent dans une commune pensée : éviter le contact guerrier.
Ce dont il faut se préserver avant tout, c’est de la panique, de l’affolement, qui conduisent aux pires résultats.
... Nous avons le devoir d’examiner attentivement les nouvelles qui nous parviennent sans cependant leur accorder un crédit illimité.
Le Comité Confédéral décidera des manifestations populaires, à Paris et en province.

De son côté, le Comité Confédéral avait voté l’ordre du jour suivant :

Le Comité, Confédéral, réuni le vendredi 31 juillet, décide, en présence de la situation internationale, d’organiser, d’accord avec le Parti socialiste, une grande manifestation internationale contre la guerre, le 9 août ;
Nomme une commission chargée de s’entretenir avec celle du Parti socialiste ;
Donne mission à cette commission de précipiter la manifestation si les événements internationaux le nécessitent.
Indignation contre l’assassinat de Jaurès
Le Comité Confédéral apprend, au cours de sa séance, le lâche assassinat qui vient de frapper la noble figure que fut Jaurès.
Traduire le sentiment de douleur qui étreignit les militants présents est impossible.
En Jaurès, c’est le défenseur le plus clairvoyant, le plus ardent des causes humaines qui disparaît.
Pour le Comité Confédéral :
Le Bureau : Léon JOUHAUX, YVETOT, DUMOULIN, MARCK, CALVEYRACH.

Dans les numéros des jours précédents, la B.S. a publié des informations sur les manifestations qui, parallèlement, se déroulent en Allemagne, entre autres cette dépêche de Berlin, 28 juillet : "Le préfet de police a interdit, à partir de ce soir tout cortège patriotique sur la voie publique. Le préfet de police de Munich a pris une mesure identique."
Aujourd’hui, elle en publie une de Strasbourg gui relate l’activité socialiste manifestée en Alsace-Lorraine :

Strasbourg, 31 juillet — Le parti socialiste a organisé dans les grandes villes de l’Alsace des réunions de protestaion contre la guerre et contre la menace d’une conflagration générale. Une réunion a eu lieu hier soir à Mulhouse et ce soir d’autres seront tenues à Strasbourg, Mulhouse et Colmar. Des meetings sont encore prevus pour les centres moins importants.

Elle parle en outre de l’action ouvrière internationale. Legien a envoyé un télégramme à la C.G.T. ; Jouhaux lui répond. Voici ce que donne la B.S. :

ACTION OUVRIÈRE INTERNATIONALE
En réponse à un télégramme du camarade Legien, secrétaire du Secrétariat International, demandant l’avis de la C.G.T. sur la situation présente, le Bureau confédéral lui a adressé le télégramme suivant :
"Legien, Engel, Ufer (15, Berlin).
"Confédération Générale du Travail française résolument contre la guerre, demande prolétariat international intervenir par pression sur gouvernements pour obtenir localisation du conflit.
"La paix reste possible, doit triompher, si les travailleurs organisés internationalement restent unis dans même pensée : opposition à toute conflagration.
"Cette paix est entre les mains de la classe ouvrière internationale, si elle sait être à la hauteur du péril.
"Ici manifestations pacifistes se poursuivent. Nous croyons fermement à la paix car sommes énergiquement résolus à éviter la guerre.
"À bas la guerre ! Vive la paix garantie par Internationale ouvrière.
"JOUHAUX."

La campagne systématique de démoralisation des masses par la mise en circulation de fausses nouvelles se poursuit. Le 28, les journaux avaient annoncé l’assassinat à Belgrade du représentant de l’Allemagne.
Jaurès a été assassiné le vendredi 31 juillet vers 10 heures du soir. Le samedi 1er août, l’ordre de mobilisation générale est déjà affiché à 4 heures de l’après-midi, qui fixe le premier jour de la mobilisation au lendemain dimanche. Tandis que socialistes et syndicalistes préparaient leurs nouvelles démonstrations contre la guerre, les fauteurs de guerre faisaient abattre Jaurès par un mercenaire et le gouvernement, qui affirmait encore qu’il voulait la paix et poursuivait ses efforts pour empêcher la guerre, avait décidé la mobilisation générale. Il ne restera plus à Poincaré qu’à affirmer cyniquement que "la mobilisation n’est pas la guerre", alors qu’il sait que la mobilisation générale russe, commencée le 31, aux premières heures du jour, a rendu la conflagration générale inévitable.
Mais le mensonge de Poincaré n’a trompé personne. La mobilisation, c’est la guerre. La Bataille Syndicaliste l’annonce dans son numéro du dimanche 2 août sous cette manchette : "La folie triomphe de la raison".
La C.G.T. lance un manifeste aux prolétaires de France :

UNE HEURE GRAVE VIENT DE SONNER
Les forces mauvaises sont sur le point de triompher. Une lueur d’espoir perce encore, mais si faible qu’il faut envisager les pires éventualités.
Cependant qu’entraînés par le gouffre, nous voulons conserver l’espoir d’une paix possible.
Jusqu’à cette heure, le Comité Confédéral est resté à son poste de combat, luttant pour la cause de la paix.
Hier encore, il adressait à l’Internationale ouvrière un suprême appel.
Si ses efforts ne paraissent pas avoir donné ce que nous étions en droit d’attendre, ce que la classe ouvrière organisée espérait, c’est que les événements, nous ont submergés. C’est aussi, nous devons le dire à ce moment suprême, c’est que le prolétariat n’a pas assez unanimement compris tout ce qu’il fallait d’efforts continus pour préserver l’Humanité des horreurs d’une guerre.
Femmes, qui pleurez en ce moment, nous avons tout fait pour vous épargner cette douleur. Mais, hélas ! nous ne pouvons aujourd’hui que déplorer le fait accompli.
Pouvions-nous demander à nos camarades un sacrifice plus grand ?
Quoi qu’il nous en coûte, nous répondrons : Non.
Ce que nous réclamons de tous, c’est un inébranlable attachement au syndicalisme, qui doit traverser et survivre la crise qui s’ouvre.
Aussi fermement qu’hier, nous devons conserver l’intégralité de nos idées et la foi dans leur triomphe définitif.
L’Internationale ouvrière restera toujours le but de nos efforts.
Convergence de nos espoirs, nous ne voulons pas qu’elle soit anéantie dans la tourmente.
Car nous savons qu’un jour viendra, quand les peuples lui auront fait plus de confiance et auront assuré sa force, où elle constituera l’unique sauvegarde de la Paix et de la Civilisation.

Dans un article intitulé : "Malédiction !" la Bataille Syndicaliste ne maudit pas la guerre en général mais l’empereur d’Autriche nommément. Cette malédiction imprévue arrive en dernière ligne de l’article.

MALÉDICTION
Des pleurs !
Des pleurs !
Des pleurs !
... Une pluie de larmes est tombée sur la ville.
... C’est la mobilisation générale !
... Que le crime monstrueux qui va plonger toute l’Europe dans la barbarie, dans l’abîme des deuils et dans la ruine soit puni.
Que des trônes soient renversés, que des couronnes se brisent !
La volonté des peuples a été violentée, c’est l’impérialisme criminel qui déchaîne la tourmente.
... Mais s’il faut que la catastrophe soit inévitable, si la force de paix des travailleurs n’a été qu’un digne mais vain sursaut pour sauver l’honneur, oh ! alors, que de l’étendue même du malheur consommé surgisse l’anéantissement du militarisme étouffant !
Que ce soit la fin du cauchemar !
Et que le nom du vieil empereur François-Joseph soit maudit !

Durant toute la journée du dimanche, les mobilisés du premier jour se sont mis en route pour rejoindre leur corps. Pendant ce temps, les gens de l’arrière, sans doute pour se faire la main, saccageaient les boutiques "boches", et se livraient aussi, par-ci par-là, à la "chasse aux espions". Le Comité confédéral tint une brève séance au début de l’après-midi. La Bataille Syndicaliste du lundi n’en dit rien. Le leader, intitulé : "L’irréparable", est signé B.S. :

L’irréparable est maintenant accompli.
... La guerre européenne est déchaînée.
À cela, l’esprit se refuse encore à croire.
Et pourtant, elle n’est que trop vraie, cette catastrophe qui bouleverse notre vie et nos esprits, ramène en arrière notre sentiment du devoir, le rattache à des conceptions que nous voulions effacer, peut compromettre toutes nos espérances, anéantir tous les efforts passés.
C’est atroce, c’est odieux, c’est incroyable.
Mais cela est...

Des discours prononcés aux, obsèques de Jaurès, celui de Jouhaux doit, ici, être seul retenu. La B.S. du mercredi 5 août en donne de longs fragments. Jouhaux explique d’abord pourquoi la classe ouvrière aimait Jaurès, puis il s’écrie :

Aujourd’hui, c’est encore dans nos souvenirs que nous puiserons les forces indispensables. Au nom de ceux qui partent — et dont je suis — je déclare que ce n’est pas la haine du peuple allemand qui nous poussera sur les champs de bataille, c’est la haine de l’impérialisme allemand.

Le rédacteur de la B.S. chargé du compte-rendu ajoute :

Les applaudissements éclatent. L’émotion est à son comble. On pleure.
M. Maurice Barrès applaudit avec force et dit à un de ses voisins : "Très bien ! Très bien !" Un sénateur, qui fut un ennemi acharné de la C.G.T., s’écrie : "Et dire que voilà des hommes que nous voulions faire emprisonner !"

Dans la B.S. du jeudi 6 août, une nouvelle explication de la guerre est donnée en un article non signé mais publié en bonne place :

DU HEURT DE LA LIBERTÉ QUE LA LIBERTÉ JAILLISSE !
... Dans le conflit actuel, la question ethnique a son importance. Les Germains, de sang plus lourd, partant d’esprit plus soumis et plus résigné, n’ont pas notre esprit d’indépendance.

Toutefois, l’auteur anonyme dira dans sa conclusion que c’est seulement "la caste orgueilleuse et féroce" qui doit être vaincue.
Le vendredi 7 août, en un article intitulé : "Humanité ! Justice ! Ch. Malota recommande le tact aux anarchistes et socialistes étrangers résidant en France, et le discernement au gouvernement qui, un peu au hasard, en a déjà coffré quelques-uns.
Le 8 août, autre nouvelle recrue, Charles Albert, qui sera un collaborateur régulier et abondant. Voici les passages essentiels de son premier article :

PARTEZ, SANS AMERTUME
D’immenses espoirs, d’incalculables espoirs se lèvent sur le monde.
... Partez, sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers qu’on appelle aux frontières pour défendre la terre française.
... Partez sans amertume, partez sans arrière-pensée, camarades ouvriers. C’est bien pour la révolution que vous allez combattre.
Et s’il faut que vous tombiez, tous ceux des vôtres qui restent, les jeunes et les vieux, dont l’heure n’est pas encore venue mais dont elle viendra, tous vous en font aujourd’hui le serment solennel, en même temps qu’ils vous donnent le baiser d’adieu : soldats avancés de la Révolution, ce n’est pas en vain que vous serez tombés.
... Partez sans amertume, partez sans regret, camarades ouvriers.

A partir du mercredi 12, Jouhaux, qui n’a rien écrit depuis que la guerre est déclenchée, va donner une série d’articles importants par les préoccupations et les conceptions qu’ils expriment. Les lamentations ne sont plus de mise ; on est maintenant de plain-pied dans la guerre ; on étudie les problèmes nouveaux qu’elle pose. Le premier de ces articles, celui de ce jour, s’occupe du chômage considérable qui a surgi spontanément du seul fait de la guerre. Le thème qu’il développe, c’est avant tout que "l’oisiveté est mauvaise conseillère" :

IL FAUT DU TRAVAIL
Une des préoccupations majeures de l’heure présente doit être utile.
Laisser l’oisiveté régner en maîtresse serait une faute grave. Dans le désœuvrement, les esprits s’inquiètent, se tendent aux moindres bruits, et peuvent se laisser aller aux erreurs passagères mais néanmoins préjudiciables.
Si à l’activité extérieure doit correspondre la tranquillité intérieure, il n’est qu’un facteur susceptible de donner ce résultat : le travail.
Chaque jour, le nombre des chômeurs augmente, il serait dangereux de laisser aller ainsi les choses en croyant que toute la question est d’assurer les services d’assistance.
Venir en aide à la misère est bien ; prévenir cette misère par l’occupation des travailleurs valides est mieux.
En favorisant la reprise de la production utile, nous créons de la circulation et c’est à cela que doivent tendre les efforts de tous les hommes prévoyants, connaissant la psychologie des foules.
... Donner du travail en faisant, partout où cela est possible et nécessaire, renaître l’activité, c’est se prémunir contre les excès des masses oisives, c’est aussi favoriser un relèvement de la moralité publique.
Ces deux résultats à obtenir sont loin d’être négligeables dans la période actuelle.

Le vendredi 14, l’article de Jouhaux est, cette fois, tout un programme. Il a pour titre : "Profitons-en !" Profitons de la guerre, profitons du fait que l’Allemagne est bloquée, qu’elle ne peut plus communiquer avec ses clients du dehors pour lui prendre ses marchés.

PROFITONS-EN !
Nous avons déjà dit ce que nous pensons de l’urgence d’une renaissance de l’activité industrielle. Nous n’y reviendrons pas, sauf pour ajouter que plus approche l’heure des émotions, plus il est indispensable que les grosses nouvelles émotives trouvent une classe ouvrière non désemparée par le désœuvrement.
Ceci dit, qu’il nous soit permis d’indiquer publiquement un autre point d’importance capitale qui, réalisé, permettrait une reprise de la vie économique.
Dans la situation présente des opérations militaires, terrestres et maritimes, et par rapport à la position prise dans le conflit par l’Angleterre, les mers Méditerranée, Manche, Nord et océan Atlantique sont ouvertes en presque sécurité à notre marine marchande, ainsi qu’à celle de notre Alliée.
Nos ports peuvent donc retrouver une vie normale, à la condition qu’il y ait un trafic maritime assez considérable.
Cela est-il possible ? Oui, puisque selon les données que nous connaissons, la maîtrise de ces mers nous est assurée.
Mais il y a plus. L’Allemagne est présentement bloquée, son commerce maritime s’est en partie arrêté ! Pourquoi notre marine marchande, coopérant avec celle de l’Angleterre, ne reprendraient-elle pas à leur profit une partie du travail allemand qui ne se fait plus ?
Ce serait une première victoire, et d’une importance qui ne peut échapper à personne.
L’activité maritime engendrerait une activité industrielle, en même temps qu’elle nous permettrait de constituer des réserves, ce qui n’est pas non plus négligeable.
Nous donnons notre idée, sûrs qu’elle est réalisable, et que les résultats que sa mise en pratique pourrait donner, pour aujourd’hui et pour demain, dépassent en portée utilitaire les hypothèses qui peuvent être émises.
Il faut profiter de toutes les situations : le blocus allemand par la flotte anglaise rend libre notre action commerciale sur la mer ; profitons-en pour nous ravitailler d’abord, assurer du travail ensuite et constituer notre supériorité dans le domaine de l’importation et de l’exportation pour l’avenir.

LES BELLIGÉRANTS S’OBSERVENT, SE GUETTENT, PRÊTS A BONDIR
Le 17, Charles Malato, s’adressant aux républicains, socialistes, anarchistes, syndicalistes italiens, lance le cri de "Fuori i barbari" :

La place du peuple italien est dans la lutte aux côtés de la République française qui n’est encore qu’étatiste et bourgeoisie et que nous élargirons jusqu’à la faire sociale et libertaire.

Le 25, le leader est de Jouhaux et traite de nouveau de la "renaissance économique" sur la base d’"un exemple de l’Angleterre" :

J’ai entre les mains une circulaire de la maison Hans Bernold, de Manchester, dans laquelle il est dit textuellement :
"Les directeurs sont résolus, toutefois, par tous les moyens possibles, à employer tout le personnel des usines. Si des ordres supplémentaires ne peuvent être obtenus, ils travailleront pour le stock aussi longtemps que les ressources financières de la Compagnie le permettront. Si, après tout, il faut en arriver à une réduction des salaires, cela se passera sous la forme de réduction des heures de travail plutôt que par la réduction du personnel".
Voici un exemple qu’il convient d’imiter : il allie, heureusement, les trois intérêts principaux du moment : national, patronal et ouvrier.

UN NOUVEAU MINISTÈRE À LA FRONTIÈRE
Ici, on annonce en même temps la démission du Cabinet et la formation d’un nouveau ministère. Ce sont les événements désastreux du front — qu’on a jusqu’à ce jour dissimulés — qui sont la cause de ces discours et de ce changement de ministère. À la suite des communiqués officiels, le journal donne une brève appréciation, non signée, sur "Le nouveau gouvernement" :

... Enfin, ce qui caractérise le nouveau ministère, c’est l’arrivée aux affaires d’hommes politiques influents, anciens ministres ou nouveaux venus.
A. Briand, Millerand, Delcassé et Thomson font partie de ce ministère de défense nationale.
Les socialistes, dont l’influence parlementaire n’est pas négligeable, sont représentés dans ce ministère par deux de leurs chefs les plus réputés : Marcel Sembat et Jules Guesde.
Il n’est pas douteux que Jaurès eût pu jouer, dans ce ministère dont la tâche, il ne faut pas se le dissimuler, est redoutable, un rôle de premier plan.
Dissemblables par leur passé, mais réunis par la volonté commune de vaincre, les hommes qui assument la charge du pouvoir à l’heure tragique où la frontière est envahie, vont avoir à compter avec des difficultés multiples.
Une unique pensée devra les animer : repousser l’impérialisme allemand qui menace les libertés actuelles et risque d’anéantir l’avenir de la civilisation.

Aux premiers jours de la guerre, le gouvernement a décidé de créer un "Secours National" ; il s’agit de donner un morceau de pain à tous ceux, femmes, vieillards, enfants, chômeurs, que la guerre risque de faire crever de faim à l’arrière. (Plus tard, quand la guerre s’industrialisera, il y aura du travail pour tous ; mais au début, c’est le dénuement complet dans les foyers ouvriers). Et le 4 août, on pouvait lire sur les murs de Paris une belle affiche blanche annonçant l’initiative du gouvernement. Jusque-là, rien d’extraordinaire. Mais ce qui l’était, c’était la collection de noms composant le Comité chargé d’administrer ce Secours National : tous les hauts dignitaires de la bourgeoisie, archevêque, grand rabbin, académiciens, industriels, banquiers... puis Léon Jouhaux, secrétaire de la C.G.T. et Bled, secrétaire de l’Union des Syndicats de la Seine [1].

Notes :

[1Il y avait encore Lépine, l’ancien préfet de police, matraqueurs d’ouvriers, et Ch. Maurras, un des vrais responsables de l’assassinat de Jaurès.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53