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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Après les élections en Belgique
{Bilan} n°31 - Mai-Juin 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Pour les centristes belges, le fait historique né des dernières consultations électorales consiste dans l’entrevue de Léopold III, Roi des Belges, et de Jacquemotte, 1er chef du P.C. Ces deux augustes personnages ont échangé de profondes réflexions qu’il n’appartient pas au commun mortel de connaître, sur les destinées du pays que tous deux aiment et vénèrent à leur façon. Mais cela est le côté farce de la situation politique en Belgique et il importe beaucoup d’examiner la réalité.
Les élections du 24 mai étaient un véritable plébiscite national où aucune voix profondément discordante ne pouvait se faire entendre. Des centristes aux socialistes jusqu’à l’extrême droite rexiste, tous affichaient un programme spécifiquement capitaliste et se disputaient en somme l’honneur de mieux représenter les intérêts de la classe dominante.
Deux faits dominaient la situation. D’une part, le gouvernement Van Zeeland, avec ses cinq ministres socialistes, déposait le bilan d’une année de pleins pouvoirs et, d’autre part, la bombe de Hitler avait fait du problème de la défense nationale et des crédits militaires un élément sacré au-dessus des luttes de partis, dont la contestation, selon l’expression de l’ex-gauchiste Spaak, équivalait à s’exclure de la communauté nationale.
Il ne semble pas que les ouvriers aient été fort friands de la Rénovation Nationale de Van Zeeland, comme ils semblent fort peu avoir apprécié la résorption du chômage du ministre De Man, le père du plan du travail. Si, d’ailleurs, l’on se donne la peine de percer les bulles de savon socialistes et de voir en quoi réside l’œuvre du gouvernement d’Union Sacrée, l’on constate que la désaffection de couches d’ouvriers du P.O.B. a des bases sérieuses.
Après avoir dévoré les économies dune masse de petites gens dans le krach de la Banque Belge du Travail, le P.O.B. prépara sa collaboration ministérielle en liquidant en janvier 1935 la menace d’une grève générale des mineurs au sujet de la pension de vieillesse. Il consacra, dès son entrée dans le gouvernement Van Zeeland la dévaluation monétaire qui amputa les salaires de 30 %. Lorsqu’en mai 1935, les mineurs de la Basse Sambre surtout du Bassin de Charleroi occupent les mines, le gouvernement, avec l’appui direct du P.O.B. les fait déloger en les asphyxiant à l’aide de gaz lacrymogènes. Et pendant que sous le coup de fouet dévaluationniste les stocks s’épuisaient, l’activité du port d’Anvers rebondit, les salaires ne sont pas réajustés si ce n’est de 2,5 % dans certaines industries et parfois 5 %. Certes, en tenant compte de l’activité particulière qui se manifeste en métallurgie dans presque tous les pays et qui trouve son explication dans la préparation à la guerre, on peut dire que dans les charbonnages et en métallurgie, le chômage a diminué, mais le nivellement des salaires s’est effectué par le bas. En outre, l’expérience de la grève d’usure menée par les briquetiers du Rupel prouve combien efficace fut l’Union Sacrée pour empêcher le succès des mouvements revendicatifs. Autre chose qui mérite d’entrer dans la nomenclature de la situation est l’évolution du mouvement syndical belge. La préoccupation dominante des ministres socialistes fut de pousser à fond l’incorporation des syndicats à l’État, par le développement du système des commissions paritaires. Aujourd’hui, Mertens, secrétaire national de la Commission Syndicale, peut proclamer ouvertement que la fonction essentielle des organisations de classe est la distribution des allocations de chômage.
En résumé, la période Van Zeeland représente pour la bourgeoisie belge une accalmie tant au point de vue de la situation économique que des luttes sociales. On peut affirmer quelle fut une période de dissolution des luttes de classe des ouvriers où se reflétèrent les défaites prolétariennes qui préparent le terrain à l’Union Nationale et l’action gouvernementale du P.O.B. faisant miroiter la résorption du chômage et le relèvement des salaires. La seule perspective qui pouvait conserver ce caractère à la situation belge était l’aggravation de la situation internationale et l’approche de la guerre mondiale. À défaut de celle-ci une nouvelle phase allait s’ouvrir — probablement très courte — où les possibilités de renouveau du mouvement ouvrier, allaient être emprisonnées dans des formes nouvelles de dissolution du prolétariat.
Ce n’est donc pas un hasard si sous Van Zeeland l’on ne parla presque pas du Front Populaire et si aujourd’hui, après la victoire électorale de Rex, socialistes et centristes l’envisagent. La bourgeoisie belge est poussée par la stagnation momentanée de la situation internationale à choisir des formes d’Union Sacrée très accentuées en vue de faire face aux difficultés de son économie qui ne peuvent pas trouver un exutoire momentané dans le massacre mondial. D’ailleurs, une des caractéristiques de la situation actuelle dans le monde est bien le contraste entre la préparation sociale pour la guerre dans les différents pays et les solutions qui sont données à des conflits tels la guerre italo-éthiopienne et la remilitarisation de la zone rhénane par l’Allemagne.
Le trait caractéristique de la situation belge est donné par ceci : avant les élections, le problème dominant est la défense nationale, que te coup de main d’Hitler a jeté dans le brasier de la tension internationale sans que les solutions militaires défendues définitivement par tous les partis, y compris le P.C, soient mises en question. La défense nationale domine évidemment les élections, mais comme problème dépassé par les événements. L’enjeu de la bataille électorale consiste plutôt dans le renouvellement des moyens d’action du capitalisme contre le prolétariat.. Et voici à côté des trois partis traditionnels que vont prendre place Rex et le P. C. ainsi que, spécialement pour la Flandre, le mouvement nationaliste flamand de Staf Declerq.
Examinons maintenant les traits particuliers de la nouvelle période qui s’ouvre.
Le P.O.B. a mené campagne avec les Partis Catholique et Libéral pour le maintien de l’Union Sacrée et de l’œuvre de Rénovation Nationale. Par contre, Rex, le P.C. et les nationalistes flamands ont affronté les élections avec un programme démagogique de lutte contre les scandales financiers, de relèvement des conditions de vie des travailleurs et de libération du peuple flamand. Dans l’ensemble tous les partis se sont trouvés à leur place pour étouffer toute vision de classe des ouvriers. Rex devenait le danger du fascisme clérical genre Dolfuss, les frontistes flamands un nazisme belge et le P.C. la "grande lueur" du "Front Populaire". En somme, l’on pourrait peut-être affirmer que Rex, organisation de jeunes dissidents du parti catholique continue l’action de ce dernier dans des circonstances nouvelles, alors que le P.C. continue l’action du P.O.B et les nationalistes flamands le vieux mouvement frontiste en pleine décomposition. Le résultat des élections semble montrer que c’est bien cette direction qui fut suivie car Rex grandit au détriment des catholiques et les centristes au détriment du P.O.B. On ne voit pas encore bien la croissance réelle d’un mouvement fasciste en Belgique. Nous trouvons-nous devant une croissance du fascisme au travers de Rex ou d’une excroissance de groupements qui continuent l’action des vieux partis ? Pour le parti catholique ce n’est pas un fait nouveau. Déjà après les grandes grèves de 1886 se développe la propagande de l’abbé Daens en Flandre, qui canalise les masses flamandes, malgré son excommunication, derrière le parti catholique. Puis, en 1887, c’est le Congrès catholique qui, toujours sous l’impression des grandes grèves minières donne naissance au mouvement démocratique chrétien qui opposera des syndicats ouvriers aux syndicats socialistes. Pour le P.O.B c’est désormais, le P.C. qui jouerait le grand rôle joué dans ce pays par les gauches socialistes, mais sur une échelle infiniment plus vaste et avec des tâches plus importantes. Il n’y a vraiment que le parti libéral, le parti des industriels des grandes cités, qui reste lui-même et qui continuera à jouer le rôle d’arbitre entre socialistes et catholiques.
Ce que les élections du 24 mai 1936 ont apporté de nouveau c’est un terrain propice à l’agitation antifasciste qui s’avère comme une nouvelle voie pour la bourgeoisie belge. Les 21 élus de Rex et les 18 nationalistes flamands, voilà un danger que les partis de gauche avec l’appui d’une fraction du parti libéral vont désormais agiter devant les masses pour leur faire accepter le prochain programme du gouvernement tripartite qui se prépare.
Ce qui distingue profondément la situation belge de la situation française, c’est qu’on y commencera avec un antifascisme gouvernemental alors qu’en France la grande action antifasciste du front populaire trouve son débouché dans le gouvernement de Léon Blum. L’antifascisme qui va se développer ici aura donc un caractère tout particulier qui ne permettra pas aux manifestations des masses de se détacher de l’action gouvernementale, qui accompagnera celle-ci pour pulvériser jusque dans ses tréfonds la conscience de classe des ouvriers et leur volonté de lutte. Rex serai peut-être le grand chantage du capitalisme belge et le P.C. l’élément de propulsion des mouvements des ouvriers qu’il faudra rattacher au P.O.B. parti de gouvernement.
Tout cela se déroule évidemment sur un terrain très peu stable et où les modifications de la situation mondiale seront fondamentales, car le capitalisme belge, pas plus qu’un autre capitalisme ne peut trouver une solution aux contrastes économiques et de classe qui l’agitent et, en dernière analyse, le seul débouché qui s’offre à lui ne peut être que la conflagration impérialiste.
Un autre élément sur lequel il ne serait pas mauvais de jeter un peu de clarté, est la scission qui s’est vérifiée à la veille des élections dans la Fédération Boraine du P.O.B. Des socialistes de gauche amalgamés avec les trotskistes du P.O.B. de la région de Charleroi ont présenté des listes dissidentes pour protester contre la radiation de W. Dauge, leur dirigeant, des listes électorales du P.O.B. où il était placé en ordre utile. Après avoir été exclu du P.O.B. sur une question électorale, les gens de l’"Action Socialiste Révolutionnaire" ont découvert que le parti socialiste était un cadavre puant, un ramassis de traîtres et qu’il fallait suivre d’une façon indépendante les enseignements de Lénine, Luxemburg, etc. Il est certain que dans la région boraine W. Dauge a derrière lui de nombreux ouvriers dégoûtés de la politique réformiste (il a obtenu 7 000 voix aux élections), mais sa plate-forme politique est d’un confusionnisme outrancier ce qui est d’ailleurs parfaitement conforme avec sa collaboration avec les trotskystes orthodoxes. Sur aucun problème on ne sait exactement ce que veut l’"Action Socialiste Révolutionnaire" qui bénéficiera cependant de l’appui de Trotsky. Dauge a fait des propositions opportunistes pour éviter l’exclusion du P.O.B. (l’acceptation du programme électoral du P.O.B. si tous les membres étaient démocratiquement consultés et s’il était en minorité, etc.) ; dans de nombreux meetings du Borinage il tient un langage très dangereux (nous aimons notre patrie, la Belgique, et parce que nous l’aimons nous voulons renverser nos exploiteurs et seulement après nous serons partisans de la défense nationale). Enfin, ces révolutionnaires de la dernière heure s’érigent en partisans de la fondation d’un nouveau parti devant regrouper toutes les forces révolutionnaires du pays (sur quelle base, quel programme ?) Dans ce chemin, l’"Action Socialiste Révolutionnaire" enregistre d’ailleurs un premier succès par son regroupement avec le groupe des trotskystes non centristes de Bruxelles qui sont vivement désireux d’apporter leur petite note confusionniste dans la grande famille de la confusion socialiste révolutionnaire.
En définitive, dans cette situation où les ouvriers sont encore une fois égarés, écartés profondément de leur chemin de classe, emprisonnés dans de nouvelles tenailles, la Belgique offre le spectacle d’une impuissance quasi totale du mouvement révolutionnaire où les trotskistes de toutes nuances ont galvaudé de précieuses énergies ouvrières, où ils en galvaudent encore avec l’appui de W. Dauge, qui semble s’engager dans le chemin de la scission syndicale dans le Borinage, alors qu’à notre avis, un seul groupe, très faible, il est vrai, la Ligue des Communistes Internationalistes veut véritablement rester dans le chemin de la formation de cadres communistes et du bagage idéologique du futur parti révolutionnaire.
La Ligue a adopté envers les élections, une position que nous n’approuvons pas et que nous avons examiné dans l’avant-dernier numéro de "Bilan" [1]. Sa position consiste à conseiller aux ouvriers de voter pour une des formations ouvrières qui s’opposent à la réaction capitaliste à défaut de pouvoir se rassembler autour d’un parti révolutionnaire. Nous pensions que le mot d’ordre d’abstention se justifiait bien plus dans de pareilles circonstances où l’ouvrier ne trouve devant lui que des programmes de partis bourgeois ou au service avoué du capitalisme. Mais cela ne peut altérer en rien l’appréciation que nous donnons de la Ligue qui reste l’organisation de classe en Belgique où se reflète l’effort pénible des travailleurs pour forger un parti parlant le langage spécifique des luttes de classe qu’ils connurent, connaissent et connaîtront.

Notes :

[1Voir Bilan n° 29 : Lettre à la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique, "Au sujet du problème du parti et de la tactique".




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