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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La victoire de l’impérialisme italien ouvre-t-elle un nouveau cours de la révolution mondiale ?
{Bilan} n°31 - Mai-Juin 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017

par ArchivesAutonomies
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La position que nous avons constamment défendue au sein du mouvement communiste nous oblige à procéder, sans délai, à une première analyse des situations italienne et internationale qui se sont ouvertes après la victoire militaire de l’impérialisme italien en Éthiopie. Bien qu’il soit évidemment trop tôt pour dégager les tendances des situations nouvelles, il y a toutefois assez d’éléments neufs que l’ensemble des tendances et partis politiques n’avaient nullement prévus. Nous aussi, nous voyons apparaître des événements qui, loin de confirmer les prévisions que nous avions faites, semblent acquérir une toute autre signification que celle dont nous avions cru les situations imprégnées.
À l’encontre de la presque totalité des autres groupements issus de la crise du mouvement qui se concentre autour de l’Internationale Communiste, nous pensons fermement que l’histoire ne marche nullement à l’aveuglette et que bien des manifestations accidentelles des événements sont portées à disparaître puisqu’elles n’en sont pas l’épine dorsale. Mais que pour ce qui est de la tendance fondamentale des événements, un système de lois existe et il n’est possible au prolétariat de progresser dans sa mission qu’à la condition de repérer les rails sur lesquels avance la locomotive de la révolution communiste ; donc, de mettre les bâtisseurs du parti de classe à l’endroit spécifique que l’histoire commande. Il n’est point nécessaire d’insister beaucoup pour démontrer que la guerre éthiopienne n’est pas un de ces événements secondaires destinés à se noyer dans l’éclosion d’autres événements auxquels ils ne seraient pas reliés directement. Cette guerre a mis aux prises non seulement certains des impérialismes les plus puissants, mais elle a aussi déterminé, dans le domaine de la lutte des classes, une radicale modification des positions autour desquelles les partis agissant au sein de la classe ouvrière ont pu mobiliser et convoyer les masses des exploités. Progresser dans le travail communiste sans avoir procédé à un inventaire des positions centrales mises en relief par les derniers événements c’est, à notre avis, nier la condition fondamentale pour nous permettre de continuer à œuvrer pour la reconstruction du parti de classe du prolétariat mondial.
Nous nous réservons d’ailleurs de revoir l’argument quand le développement ultérieur des situations permettra de clarifier tous les problèmes reliés aux derniers événements et nous nous bornerons, actuellement, à examiner surtout les éléments qui se sont présentés devant nous et qui constituent un démenti aux prévisions que nous avions émises.


Il nous faudra commencer par l’examen des positions centrales qu’il nous avait été possible d’émettre et de défendre parce qu’elles surgissaient d’un ensemble d’événements précédents et pouvaient donc être considérées comme des postulats en dehors desquels l’action de la classe ouvrière ne peut que s’émietter et se perdre en face de la victoire de l’ennemi, parce que n’ayant pas emprunté le chemin qui lui est propre et qui n’est nullement dicté par les volontés des hommes et des groupes ou du parti, mais par les lois elles-mêmes de l’évolution historique.
Sur la base des événements qui se sont déroulés aux Indes et surtout en Chine, nous avions affirmé qu’au point de vue économique et politique, l’impérialisme métropolitain trouve, dans le régime colonial arriéré, non un ennemi qui puisse lui contester chaque pas et centraliser des forces capables d’arriver à la victoire, mais une résistance devant inévitablement s’affaisser parce qu’elle représente un anachronisme historique qu’aucune force ne pourrait sauvegarder. Sur la trace des enseignements de nos maîtres, nous avions commencé par établir que l’évolution de la société capitaliste, loin de conduire à une synchronisation parfaite du développement économique et politique dans le monde entier, crée une polarisation de l’économie industrielle en certaines zones du système productif mondial, alors que d’autres zones resteront plus ou moins à l’écart de l’expansion de la technique de production. Les mêmes forces qui poussent à la course effrénée vers l’industrialisation dans les pays capitalistes avancés, freinent le développement industriel dans les colonies. Luxemburg qui, dans ce domaine, a le plus poussé l’analyse de la structure économique du capitalisme, a bien mis en évidence que le marché extra-capitaliste représente une nécessité pour le fonctionnement du mécanisme capitaliste dans son ensemble : l’accumulation qui n’est point un attribut de l’économie capitaliste et qui — la question du rythme mise à part — existera aussi dans l’économie communiste, revêt son caractère capitaliste lorsqu’elle suivra certaines lois particulières. Une de ces lois consiste justement à rendre impossible une évolution naturelle de l’économie industrielle dans le domaine agraire à l’intérieur de chaque pays, et aussi une industrialisation appliquée au monde entier. L’accumulation capitaliste fera que le progrès industriel s’accentuera de plus en plus autour des pôles que l’impérialisme détient grâce au régime de la propriété privée, et puisque la base même de la domination sociale de l’impérialisme exige le maintien et non la disparition des différenciations économiques et de classe, nous verrons que le même trust qui pourrait avantageusement liquider et abandonner ses installations industrielles dans la métropole pour en construire des nouvelles à proximité des sources de matières premières de la colonie qu’il contrôle et possède, maintiendra des usines qui, au point de vue historique, ne sont pas rentables par rapport à celles qui pourraient surgir dans la colonie. Au point de vue capitaliste, le maintien de ces entreprises est parfaitement rentable, celles-ci se plaçant dans le mécanisme propre à l’économie capitaliste et répondant aux lois de l’accumulation conditionnant le régime social de la propriété privée. Les industries resteront, par exemple, dans le Lanscashire et l’impérialisme anglais ne pourra confier les intérêts de sa domination aux Indes qu’au mouvement gandhiste qui préconise la lutte contre l’introduction du machinisme et le maintien des anciennes formes de la production. Maintes fois, les planistes sociaux-démocrates ou fascistes ont cru pouvoir faire litière de la théorie marxiste parce que la prévision de la polarisation sociale autour des deux classes fondamentales de la société et la disparition des formes économiques et politiques de la production intermédiaire ne s’était nullement réalisée. Mais, ainsi que Luxemburg l’avait prouvé, il ne s’agissait pas, pour Marx, d’une perspective grossière menant à une élimination de toutes les formations économiques de la petite production, pour arriver un jour à l’opposition pure et simple des deux antagonistes : d’un côté, les grands magnats impérialistes réduits à une poignée dans le monde entier et des masses immenses de prolétaires dans tous les pays du globe. Cette déformation banale des professeurs planistes (dans le domaine marxiste le professeur est un déformateur par définition), n’était possible que par la falsification de la nature même de la théorie de Marx qui n’est pas un système abstrait de faits, mais la révélation de la tendance historique qui les anime ; qui n’est pas architecture économique, mais révélation du poids spécifique des différentes parties de l’engrenage économique. L’expression sociale peut être autre en des époques historiques différentes, aussi bien que la manifestation économique peut ne pas être la même dans la métropole ou la colonie, mais la tendance économique et politique reste la même et le régime se maintiendra au pouvoir autour de positions centrales qui, abstraitement considérées, semblent être contradictoires. Pour nous limiter à un exemple, il est évident que défendre aujourd’hui les positions de la lutte pour la démocratie, ou de la lutte pour l’industrialisation économique des colonies, signifie se fourrer dans une impasse politique où le prolétariat sera écrasé et où le capitalisme pourra retarder à nouveau le jour de l’écroulement de sa domination.
Marx avait en vue le poids spécifique des différentes parties du mécanisme économique capitaliste, ce qui l’amenait à considérer que l’économie industrielle était portée à avoir une importance toujours croissante jusqu’à faire dépendre d’elle toutes les autres formations économiques qui, autrefois, pouvaient lui contester le pas. Marx est donc parfaitement confirmé par les événements, puisqu’aujourd’hui toute la petite production est forcée de piétiner aux ordres des grandes forces économiques de l’impérialisme.
Dans le domaine agraire, à l’intérieur de l’État capitaliste, comme dans le domaine colonial, nous assistons à l’appui ouvert que donne le grand impérialisme aux formations de la petite production, mais cela au prix d’une sujétion économique énormément supérieure à celle qui existait jadis ; au prix d’un vasselage correspondant d’ailleurs à la supériorité économique détenue par la grande industrie par rapport à la petite. La purification sociale n’est nullement du domaine du capitalisme, mais du communisme. Le premier, régi par l’insolubilité de ses contrastes, conduit directement à déterminer, dans le domaine social, une série d’antagonismes qui forment, d’ailleurs, la base de sa domination.
L’indépendance politique ne peut être que l’expression sociale de la construction d’un appareil économique et productif indépendant. Dans la situation actuelle, les bases économiques de cette indépendance sont représentées par l’instauration d’une production industrielle. Les limites du régime capitaliste comportent, comme un anneau indispensable au fonctionnement du système dans son ensemble, la non-industrialisation des territoires coloniaux. Et ici nous voudrions bien que certains professeurs planistes ne viennent pas objecter qu’une évolution industrielle se manifeste également dans les colonies et toujours selon une ligne croissante. Par rapport à l’ampleur que devrait revêtir l’industrialisation des colonies qui pourrait se placer à la source même des matières premières, la construction des usines actuelles représente ce que le capitalisme ne peut pas éviter et, en tout cas, une bribe par rapport au poids gigantesque que pourrait acquérir l’épanchement naturel de ces nouvelles forces économiques. La tendance qu’il n’est nullement difficile d’apercevoir est justement celle que nous avons indiquée et qui porte le même impérialisme à maintenir en vie l’appareil industriel de la métropole et à ne pas en fonder un autre dans les colonies. Au delà des limites historiques du capitalisme, il n’y a qu’une autre force sociale qui puisse intervenir et cette force est représentée uniquement par le prolétariat et nullement par les régimes arriérés existant dans les colonies et menacés par l’impérialisme agresseur.
Nous basant sur l’expérience chinoise, nous avions affirmé, pour les événements d’Éthiopie, cette thèse centrale : la persistance du régime du Négus n’est concevable qu’en fonction de l’industrialisation de l’Éthiopie et puisque cette industrialisation heurte de front le mécanisme même de l’économie capitaliste, dans sa notion historique et mondiale, elle n’est possible que par l’instauration de la dictature du prolétariat dans les pays impérialistes. La tendance des événements consiste ainsi dans l’obligation de croire possible une victoire contre l’impérialisme italien, dans la seule direction de l’évolution de la révolution prolétarienne mondiale. Le régime du Négus ne peut être considéré comme un pion pouvant agir dans la direction prolétarienne pour la raison essentielle qu’il est l’ennemi des exploités de ce pays et que son régime est foncièrement opposé au développement économique de l’Éthiopie. Mettre donc le prolétariat au service de l’indépendance éthiopienne signifiait le mettre au service de forces anachroniques qui devaient conduire à une nouvelle victoire du capitalisme international.
Au point de vue politique, nous avons assisté à une vérification éclatante des positions centrales que nous avons défendues et que nous avons rappelées ci-dessus. En effet, par la clarification assez nette apportée par la tension elle-même des situations actuelles et des contrastes de classe qui lui sont inhérents, nous avons vu que, dans le domaine social et international, les répercussions de la guerre éthiopienne ont déterminé la précipitation du processus amenant socialistes et centristes à déchirer les derniers voiles et à imposer aux masses l’étendard de l’union sacrée. Lors des événements chinois, la lutte anti-impérialiste pouvait encore ne pas d’identifier avec les intérêts particuliers d’un État ou d’un groupe d’États capitalistes en lutte contre les autres. Il était encore possible de rester dans le vague et de faire apparaître la lutte du "peuple" chinois sur le plan de la lutte contre tous les impérialismes. Il n’en a plus été de même dans la situation actuelle où la tension sociale est arrivée à un point extrêmement plus élevé. Il a fallu atteindre un point plus achevé et le front sanctionniste, qui a fini par englober les masses des différents pays, s’est identifié avec les intérêts particuliers de l’impérialisme anglais : la Home Fleet étant chargée d’entonner le chant de l’Internationale.

La défense de l’indépendance de l’Éthiopie s’engrenait avec le cours du développement de la guerre mondiale et les sanctionnistes les plus logiques devaient inévitablement prendre figure de jusqu’au-boutistes prouvant que la défense réelle des frontières de chaque pays n’était plus assurée par la droite bourgeoise, mais par les socialistes et les centristes ; ceux-ci en faisant triompher — même avec la force armée — la cause du "droit" contre l’agresseur, sauvegardaient la défense de la patrie contre l’agresseur de demain. Les sanctionnistes ont été obligés d’aller si loin qu’en repérant dès maintenant les véritables alliés de demain, ils ont dû, en France par exemple, démontrer qu’il ne fallait pas sacrifier à la perfide alliance de l’impérialisme italien qui se portera demain aux côtés de l’Allemagne, l’appui anglais poussé par la logique des faits à être l’allié certain de la France. Les sanctionnistes ont eu particulièrement difficile à se défendre contre la droite qui pouvait se présenter comme le défenseur de la paix. La victoire électorale du Front Populaire en France se manifeste clairement comme un facteur contraire à l’établissement d’un compromis et comme un facteur d’extrême accélération du conflit mondial.
Nous en arrivons ici à l’élément de nos prévisions qui semble être démenti par les événements. Il nous avait été relativement facile de nous orienter envers les problèmes centraux posés par la guerre en Afrique, que nous avons rappelés parce qu’il y avait un précédent historique, celui de la Chine particulièrement. Il devait en être tout autrement pour le problème nouveau qui s’est posé, à savoir si, en une époque d’extrême tension des rapports sociaux à l’intérieur de chaque pays et des rapports inter-impérialistes sur l’échelle mondiale, il est possible d’arriver à une importante modification de l’équilibre établi à Versailles sans que pour cela il y ait une conflagration mondiale. À l’encontre de nombreux groupes d’opposition qui considèrent que le meilleur moyen de tenir debout une organisation consiste à ne pas confronter avec les événements les positions qu’ils avaient précédemment défendues, nous pensons que la cohésion organisatoire et politique qui serait gardée en se couvrant d’un parapluie pour éviter que la tornade des événements opère son nettoyage indispensable, tout en laissant subsister la possibilité d’écrire et de proclamer à tort et à travers des "grandes vérités", empêcherait l’organisme de se situer dans le chemin que la lutte de classe dégage pour permettre la victoire du prolétariat et la construction du parti de classe.
Ainsi que nous l’avons indiqué dans le numéro 26 de Bilan, un dissentiment s’était produit au sein de notre fraction. Ce dissentiment ne portait pas sur les problèmes que nous avons rappelés dans la première partie de cet article, mais sur la question nouvelle qui venait de surgir. Il faut commencer par affirmer que la pensée du camarade qui prévoyait la possibilité d’une conclusion de l’entreprise italienne en Afrique en dehors de l’éclosion de la guerre mondiale, n’a pas eu et n’a pas encore, actuellement, la possibilité de s’épanouir sur un plan avancé qui permettrait d’en dégager des conceptions politiques particulières et cela parce que les événements ont démenti une partie des prévisions que ce camarade avait avancées et que la différenciation politique ne s’est pas faite sur le terrain spécifique où elle devait se faire — celui des considérations ayant trait aux questions sociales — mais surtout au sujet des conjectures avancées quant à l’impréparation militaire des impérialismes pour la guerre mondiale. Il n’est donc pas possible de se baser sur la différenciation politique qui s’était faite au sein de notre fraction, car le degré limité de sa maturation politique lui a manifestement interdit la possibilité de faire jaillir de son sein un contraste capable d’indiquer, dans l’une ou dans l’autre direction, la signification d’une situation que les événements auraient confirmée par la suite. Si donc, incontestablement, quant à la perspective d’un compromis, c’est bien le camarade Gatto Mammone qui voit ses prévisions se confirmer dans la contingence actuelle, il n’en reste pas moins que, dans l’état actuelle de la divergence, nous n’en sommes qu’à pouvoir enregistrer tout simplement que c’est sur la simple prévision sur la date de la guerre mondiale que Gatto Mammone a eu raison. Cela est évidemment trop peu et ne permet nullement de dégager les conséquences d’événements qui, comme ceux qui se sont déroulés antérieurement, ont certainement une grande importance et auront de grandes répercussion sociales.
Dans les limites restreintes de cet article, nous ne pouvons qu’amorcer une discussion qui, encore une fois, ne peut avoir une valeur réelle, ne peut représenter un acheminement vers la solution des difficultés de la lutte prolétarienne et, par conséquent, aussi de ceux des groupements de son avant-garde communiste, qu’à la condition de s’établir sur une base internationale. Encore une fois, nous trouverons-nous devant le fait que ceux qui s’époumonent à crier sur la nécessité de fonder partis et Internationale et ceux qui nous accusent de sectarisme parce que nous refuserions de sortir de notre "tour d’ivoire", nous laisseront absolument isolés sur le travail d’inventaire des notions politiques sur lesquelles peut se déterminer, avec la reprise des luttes prolétariennes, le travail lui-même de la fondation des organismes de guide de la classe ouvrière ?
Les récents événements ont vu deux déplacements d’envergure dans les rapports de forces entre les impérialismes que tout le monde considérait comme impossibles en dehors du déclenchement du conflit mondial. Le réarmement de la Rhénanie n’a pas seulement déchiré le Traité de Locarno, mais celui de Versailles lui-même et les propositions allemandes au Foreign Office parlent ouvertement de détacher de la Société des Nations le Traité de Versailles, en faisant de cela une condition pour le retour de l’Allemagne dans la Société des Nations, ce qui équivaudrait à la reconnaissance ouverte de l’annulation du statut issu de la guerre de 1914. D’autre part, la conquête de l’Éthiopie par l’impérialisme italien porte une atteinte directe à la puissance de l’impérialisme anglais, pour ce qui est de ses possessions en Afrique d’abord, pour celles d’Asie ensuite, et, enfin, pour l’impérialisme français en deuxième lieu. En outre, les événements de Palestine ont, par rapport à ceux qui ont agité précédemment les colonies ou les Dominions anglais, ceci de particulier : les populations arabes, loin de bloquer avec l’impérialisme anglais qui s’est opposé aux visées italiennes sur leurs frères de race, et ce qui est plus sur un système social analogue au leur, modellent l’accentuation de leur lutte sur le rythme du contraste entre les capitalismes anglais et italien, ce dernier faisant figure d’élément de plus en plus important pour l’appui aux soulèvement arabes.
Parallèlement à ces événements inter-impérialistes, nous assistons, dans le domaine social, à une évolution achevée qui conduit le prolétariat sous les drapeaux de la défense de la patrie. Dans le domaine des rapports inter-impérialistes, aussi bien que dans le domaine social, nous aurons donc vu, tout récemment, les manifestations spécifiques de la guerre tout en n’ayant pas la guerre. La victoire électorale du Front Populaire en France, si elle n’était pas un pas décisif vers la conflagration mondiale (ce qui semble être la perspective réelle des situations qui vont s’ouvrir) se place sur la résurrection, au point de vue intérieur aussi bien que de la politique extérieure, d’anciennes initiatives remises à neuf et qui ne pourront s’affirmer qu’à la condition de considérer le fait accompli en Rhénanie et en Éthiopie comme du domaine des nouvelles réalités. Les nouveaux plans sur le soi-disant désarmement, alors que l’industrie de guerre nationalisée continue à progresser indéfiniment, ne seront possibles qu’avec la collaboration des impérialismes italien et allemand que l’on avait mis au ban, ou bien par l’entente étroite d’une constellation d’États s’opposant à l’autre restant en dehors de la Société des Nations. Dans le domaine de la politique intérieure, le gouvernement du Front Populaire ne pourra trouver une marge pour rester au pouvoir qu’au travers de manipulations monétaires, qu’elles se fassent au grand jour au travers de la dévaluation, ou, comme le conseille Jouhaux, au travers de l’inflation déguisée qui serait représentée par le réescompte des polices d’assurances ou les traites sur le travail.
Cette nouvelle situation, qui pourrait se produire au cas où une phase relativement longue permettrait au capitalisme d’éviter le déclenchement de la guerre mondiale, ne ferait nullement disparaître la tension sociale qui a trouvé son expression politique dans la constitution de l’Union Sacrée et dans la position prise par les partis communistes qui ont occupé la place que les partis socialistes d’avant-guerre prirent seulement après l’éclosion du conflit.
Par contre, dans certains pays, l’Allemagne et l’Italie surtout, il est à prévoir que les difficultés économiques les plus graves ne font que commencer précisément après que se sont amorties les répercussions du développement intensif de l’industrie lourde, déterminée par la course aux armements, sur l’ensemble de l’appareil économique. Pour ce qui concerne particulièrement la situation en Italie, il est certain que les dernières mesures législatives ayant pour but d’étendre l’intervention étatique jusqu’à des limites extrêmement avancées représentent aussi une tentative suprême d’opposer une résistance à l’apparition d’une crise économique bien plus grave que celle qui existe déjà. Le capitalisme peut très bien renflouer ses difficultés et tout en étant dévasté par une crise économique très grave, supporter les frais immenses de l’expédition en Afrique. Il y a là une chose qui peut paraître absurde seulement aux professeurs du planisme qui avaient, depuis longtemps, prévu l’échec italien faute des moyens financiers indispensables. Mais, pour un marxiste, il est tout à fait évident qu’un État, tout en ayant un budget en déficit, arrive à dépenser des milliards qui ne nécessitent pas une extension de l’appareil productif. Le capitalisme, tout en étant incapable d’investir dans la production les capitaux qui représentent une accumulation de la plus-value parce que la limite extrême de sa capacité productive est atteinte et il lui deviendrait impossible d’écouler sa production, peut cependant parfaitement contingenter la production, détruire des stocks, employer des capitaux à des fins destructives, créer, au travers de l’État et par l’emprunt, des possibilités financières ne correspondant même pas à des capitaux existants. Mais ce que le capitalisme ne peut absolument pas faire, c’est empêcher que les contrastes inhérents à son régime et à sa structure économique ne déterminent de nouvelles éruptions de mouvements sociaux, qui seront déterminés à leur tour par l’impossibilité de régulariser une machine économique formidablement désaxée par l’expansion de la technique de production et par l’impossibilité de dépasser les limites imposées par l’histoire à l’extension vers d’autres pays, de l’économie industrielle.
Pour l’Italie surtout, il est à présumer que c’est seulement maintenant que commenceront à se faire sentir les effets économiques d’une situation que l’entreprise éthiopienne n’avait fait que révéler en lui donnant un étouffoir provisoire. Les mouvements sociaux vont donc très probablement trouver seulement aujourd’hui les conditions qui les rendront à la fois inévitables et favorables.
Dans l’hypothèse où nous ne serions donc pas à la veille immédiate de la guerre mondiale, nous assisterons quand même à l’éclosion de mouvements sociaux dont l’inéluctabilité ne dépend nullement des possibilités de compromis qui s’offriraient aux différents impérialismes pour éviter la guerre mondiale. Dans cette nouvelle éventualité, nous nous trouverions devant la perspective suivante : des mouvements ayant inévitablement des objectifs révolutionnaires se déclencheraient dans l’état actuel du mouvement prolétarien qui, dans les principaux pays d’Europe, est acquis à la politique de l’Union Sacrée. Et il serait vain de se dissimuler la gravité de cette situation en disant que les ouvriers auront vite fait de se débarrasser des mauvais pasteurs socialistes et centristes pour se porter au secours des ouvriers insurgés dans un autre pays. Ici, la réponse de l’histoire a vraiment un caractère définitif. Le prolétariat ne peut fonder soudainement son parti, sauter des étapes et se camper brusquement dans son retranchement final quand il a été conduit à l’extrême opposé de son chemin de classe, alors que les traîtres ont pu lui enlever les fondements de son action spécifique pour le conduire à l’autel de l’union sacrée. Dans l’immédiat après-guerre, ce n’est pas un hasard des circonstances que le prolétariat russe a pu vaincre et que les prolétariats des autres pays n’ont pu le rejoindre, bien que les occasions d’une victoire ouvrière se soient présentées plus d’une fois, en 1919-20, en 1923 et en 1927 en Chine. La question est bien plus complexe et le prolétariat peut conquérir sa victoire mondiale à la seule condition d’avoir, au cours de nombreuses années et d’un-travail sélectif pénible, apprêté dans chaque pays l’organisme qui se révélera lors de l’éclosion de la situation révolutionnaire.
Le caractère des mouvements qui devraient surgir aujourd’hui en Italie ne cesserait pas d’être une manifestation nettement internationale et nullement locale. Mais puisque c’est sur le domaine mondial uniquement que la partie serait jouée, il faut considérer que la situation que traverse la classe ouvrière dans les autres pays représenterait un élément négatif de tout premier ordre pour la victoire révolutionnaire en Italie et dans les autres pays. Les forces capitalistes que sont les centristes et les socialistes seraient certainement incapables de détourner à leur avantage l’essor des luttes en Italie, car la tension sociale dans ce pays ne leur permettra pas d’intervenir, mais c’est sur le terrain mondial que les traîtres pourraient représenter un atout dans les mains du capitalisme pour la défaite de la révolution italienne et l’anéantissement de ses répercussions internationales. Il en serait tout autrement pour le cas où ces mouvements révolutionnaires éclataient en une situation de guerre mondiale où le prolétariat des différents pays, en face de la précipitation des événements, aurait conquis les conditions favorables pour reprendre son chemin de classe révolutionnaire. Dans cette hypothèse le terme extrême atteint par l’évolution des situations elles-mêmes enlèverait au capitalisme une arme de tout premier ordre parce que les socialistes et les centristes seraient discrédités devant les masses et dans l’impossibilité de s’opposer à leurs luttes se dirigeant vers l’extension au travers de la maturation extrême de la lutte de classe dans chaque pays — de la lutte révolutionnaire éclatée dans un pays déterminé.
Ces considérations sur les tendances nouvelles qui peuvent apparaître dans la situation actuelle, n’ont évidemment pas un simple intérêt théorique, et la discussion que nous souhaitons voir s’établir ne voudrait nullement mener à une dispute conjecturale sur les situations qui s’ouvrent devant nous. Nous avons en vue une toute autre solution. Dans l’hypothèse où le capitalisme pourrait arriver à éviter un bouleversement universel de son monde par la guerre mondiale, et si des luttes révolutionnaires devront éclater dans des conditions qui ne leur sont pas propices à l’échelle mondiale ; en somme, en face d’un cours bien plus accidenté de l’évolution de la révolution mondiale, une seule arme reste au prolétariat : c’est que les groupements issus de la révolution russe parviennent dès maintenant à se mettre au travail pour construire, au point de vue des cadres et des positions idéologiques et politiques, cette unité que, demain, les situations pourront établir entre les prolétariats des différents pays. Il n’y a pas d’autre chemin conduisant à cette unité que celui d’une discussion approfondie pour repérer dans l’ensemble des événements historiques que nous avons vécus et que nous vivons la filière des positions centrales qui marquent le chemin parcouru par le prolétariat : lors de sa victoire en Russie sur la base des positions centrales qui conduisirent à Octobre, lors des défaites qui suivirent, sur la base des groupements qui exprimèrent une réaction à l’opportunisme et aux traîtres. Ce chemin n’est pas arbitraire, mais conditionné par l’évolution de la société capitaliste et de son fossoyeur, le prolétariat, le protagoniste de la nouvelle société de demain.
Notre fraction a toujours lutté contre les planistes qui construisent partis et Internationales avec des forces qui n’appartiennent pas au prolétariat. En face d’une situation extrêmement grave, notre fraction demande à nouveau aux autres groupements communistes si se refuser à un travail de confrontation politique est bien le meilleur moyen de préparer les conditions pour la victoire prolétarienne et communiste.

Tous les socialistes, en démontrant le caractère de classe de la civilisation bourgeoise, de la démocratie bourgeoise, du parlementarisme bourgeois, ont exprimé cette idée déjà formulée par Marx et Engels que la plus démocratique des républiques bourgeoises ne saurait être autre chose qu’une machine à opprimer la classe ouvrière à la merci de la bourgeoisie, la masse des travailleurs à la merci d’une poignée de capitalistes.

(Thèses de Lénine sur la démocratie bourgeoise, au premier Congrès de l’I.C)




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