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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le conflit Arabo-Juif en Palestine (première partie)
{Bilan} n°31 - Mai-Juin 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 17 février 2017

par ArchivesAutonomies
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L’aggravation du conflit arabo juif en Palestine, l’accentuation de l’orientation anti-britannique du monde arabe qui pendant la guerre mondiale fut un pion de l’impérialisme anglais, nous a déterminé à envisager le problème juif et celui du mouvement nationaliste pan-arabe. Nous essayerons cette fois-ci de traiter le premier de ces deux problèmes.
On sait qu’après la destruction de Jérusalem par les Romains et la dispersion du peuple juif, les différents pays où ils vinrent lorsqu’ils ne les expulsaient pas de leurs territoires (moins pour des raisons religieuses invoquées par les autorités catholiques que pour des raisons économiques, notamment la confiscation de leurs bien et l’annulation de leur crédit), en réglèrent les conditions de vie d’après la bulle papale de la moitié du 16e siècle qui fit règle dans tous les pays, en les obligeant à vivre enfermés dans des quartiers fermés (ghetto) et en les obligeant à porter un insigne infamant.
Expulsés en 1290 de l’Angleterre, en 1394 de la France, ils émigrèrent en Allemagne, en Italie, en Pologne ; expulsés en 1492 de l’Espagne et en 1498 du Portugal, ils se réfugièrent en Hollande, en Italie et surtout dans l’Empire Ottoman qui occupait alors l’Afrique du Nord et la plus grande partie de l’Europe du sud-est ; là ils formèrent et forment même aujourd’hui cette communauté parlant un dialecte judéo-espagnol, alors que ceux émigrés en Pologne, en Russie, en Hongrie, etc., parlent le dialecte judéo-allemand (Yddisch). La langue hébraïque qui reste pendant cette époque la langue des rabbins fut retirée du domaine des langues mortes pour devenir la langue des juifs de Palestine avec le mouvement nationaliste juif actuel.
Pendant que les juifs de l’Occident, les moins nombreux, et partiellement ceux des États-Unis, ont acquis une influence économique et politique au travers de leur influence boursière et une influence intellectuelle par le nombre d’entre eux qui se trouvent dans les professions libérales, les grandes masses se concentrèrent dans l’Europe orientale et déjà, à la fin du 18e siècle, groupaient les 80 % des juifs d’Europe. Au travers du premier départage de la Pologne et de l’annexion de la Bessarabie, ils passèrent sous la domination des tsars qui, au commencement du 19e siècle, avaient sur leurs territoires les deux tiers des juifs. Le gouvernement russe adopta dès ses débuts une politique répressive datant de Catherine II et qui trouva son expression la plus farouche sous Alexandre III qui envisageait la solution du problème juif de cette façon : un tiers doit être converti, un tiers doit émigrer et un tiers doit être exterminé. Ils étaient enfermés dans un certain nombre de districts de provinces du nord-ouest (Russie Blanche), du sud-est (Ukraine et Bessarabie) et en Pologne. C’était là leurs zones de résidences. Ils ne pouvaient habiter en dehors des villes et surtout ils ne pouvaient habiter les régions industrialisées (bassins miniers et régions métallurgiques). Mais c’est surtout parmi ces juifs que se fit jour la pénétration du capitalisme au 19e siècle et que se détermina une différenciation des classes.
Ce fut la pression du terrorisme gouvernemental russe qui donna la première impulsion à la colonisation palestinienne. Cependant les premiers juifs revinrent en Palestine déjà après leur expulsion d’Espagne à la fin du 15e siècle et la première colonie agricole fut constituée en 1870 près de Jaffa. Mais la première émigration sérieuse commença seulement après 1880, quand la persécution policière et les premiers pogromes déterminèrent une émigration vers l’Amérique et vers la Palestine.
Cette première "Alya" [1] de 1882, dite des "Biluimes", était en majorité composée d’étudiants russes qui peuvent être considérés comme les pionniers de la colonisation juive en Palestine. La seconde "Alya" se vérifia en 1904-05, en répercussion de l’écrasement de la première révolution en Russie. Le nombre des juifs établis en Palestine qui était de 12 000 en 1850, monta à 35 000 en 1882 et 90 000 en 1914.
C’était tous des juifs de Russie et de Roumanie, intellectuels et prolétaires, car les capitalistes juifs de l’Occident se limitèrent, comme les Rothschild et les Hirsch, à un soutien financier qui leur donnait un bénévole renom de philanthropie, sans qu’il soit nécessaire pour eux de donner de leur précieuse personne.
Parmi les "Biluimes" de 1882, les socialistes étaient encore peu nombreux et cela parce que dans la controverse de l’époque, à savoir si l’émigration juive devait être dirigée vers la Palestine ou l’Amérique, ils étaient pour cette dernière. Dans la première émigration juive aux États-Unis, les socialistes furent donc très nombreux et y constituèrent de bonne heure des organisations, des journaux et pratiquement même des essais de colonisation communiste.
La seconde fois que se posa la question de savoir vers où diriger l’émigration juive, ce fut comme nous l’avons dit, après la défaite de la première révolution russe et par suite de l’aggravation des pogromes caractérisée par celui de Kitchinew.
Le sionisme qui tentait à assurer au peuple juif un siège en Palestine et qui venait de constituer un Fonds National pour acquérir les terres se divisa alors au 7e Congrès sioniste de Bâle en courant traditionaliste qui restait fidèle à la constitution de l’État juif en Palestine et en territorialistes qui étaient pour la colonisation même ailleurs et dans le cas concret, en Ouganda offerte par l’Angleterre.
Seule une minorité de socialistes juifs, les Poalés sionistes de Ber Borochov, restèrent fidèles aux traditionalistes, tous les autres partis socialistes juifs de l’époque, comme le parti des socialistes sionistes (S.S.) et les Serpistes - une espèce de reproduction dans les milieux juifs des S.R. russes - se déclarèrent pour le territorialisme. La plus ancienne et la plus puissante organisation juive de l’époque, le Bund, était, comme on le sait, tout à fait négative au sujet de la question nationale, du moins à cette époque.
Un moment décisif pour le mouvement de renaissance nationale fut ouvert par la guerre mondiale de 1914, et après l’occupation par les troupes anglaises de la Palestine, auxquelles s’était ralliée la Légion juive de Jabotinsky, fut promulguée la déclaration de Balfour de 1917 qui promettait la constitution en Palestine du Foyer National Juif.
Cette promesse eut sa sanction à la Conférence de San Remo de 1920 qui mit la Palestine sous mandat anglais.
La déclaration de Balfour détermina une troisième "Alya", mais ce fut surtout la quatrième, la plus nombreuse, qui coïncida avec la remise du mandat palestinien à l’Angleterre. Cette "Alya" eut déjà en son sein des couches assez nombreuses de petits bourgeois. On sait que la dernière immigration en Palestine qui a suivi l’avènement d’Hitler au pouvoir et qui est certainement la plus importante contient déjà un fort pourcentage de capitalistes.
Si le premier recensement effectué en 1922, en Palestine eu égard aux ravages de la guerre mondiale n’avait enregistré que 84 000 juifs, les 11 % de la population totale, celui de 1931 en enregistra déjà 175 000. En 1934, les statistiques donnent 307 000 sur une population totale d’un million 171 000. Actuellement on donne comme chiffre 400 000 Juifs.
Les 80 % des juifs sont établis dans les villes dont le développement est illustré par l’apparition rapide de la ville champignon de Tel-Aviv ; le développement de l’industrie juive est assez rapide : en 1928 on comptait 3 505 entreprises dont 782 avaient plus de 4 ouvriers, c’est-à-dire au total 18 000 ouvriers avec un capital investi de 3,5 millions de Livres sterlings.
Les juifs établis dans les campagnes représentent seulement les 20 % face aux arabes qui forment les 65 % de la population agricole. Mais les fellahs travaillent leurs terres avec des moyens primitifs, les juifs au contraire dans leurs colonies et plantations travaillent selon les méthodes intensives du capitalisme avec de la main-d’oeuvre arabe à salaires très bas.
Les chiffres que nous avons donnés expliquent déjà un côté du conflit actuel. Depuis le 20e siècle les juifs ont abandonné la Palestine et d’autres populations se sont installées sur les rives du Jourdan. Bien que les déclarations de Balfour et les décisions de la Société des Nations prétendaient assurer le respect du droit des occupants de la Palestine, en réalité l’augmentation de l’immigration juive signifie chasser les arabes de leurs terres même si elles sont achetées à bas prix par le Fonds National Juif.
Ce n’est pas par humanité envers "le peuple persécuté et sans patrie" que la Grande-Bretagne a choisi une politique philo-juive. Ce sont les intérêts de la haute finance anglaise où les juifs ont une influence prédominante qui ont déterminé cette politique. D’autre part, dès le début de la colonisation juive on remarque un contraste entre les prolétaires arabes et juifs. Au commencement les colons juifs avaient employé des ouvriers juifs parce qu’ils exploitaient leur ferveur nationale pour se défendre contre les incursions des arabes. Puis après, avec la consolidation de la situation, les industriels et les propriétaires fonciers juifs préférèrent à la main-d’oeuvre juive plus exigeante, celle des arabes.
Les ouvriers juifs, en constituant leurs syndicats, bien plus qu’à la lutte des classes, s’adonnèrent à la concurrence contre les bas salaires arabes. Cela explique le caractère chauvin du mouvement ouvrier juif qui est exploité par le nationalisme juif et l’impérialisme britannique.
Il y a naturellement aussi des raisons de nature politique qui sont à la base du conflit actuel. L’impérialisme anglais, en dépit de l’hostilité des deux races, voudrait faire cohabiter sous une même toiture deux États différents et créer même un bi- parlementarisme qui prévoit un parlement distinct pour juifs et arabes.
Dans le camp juif, à côté de la directive temporisatrice de Weissman, il y a les révisionnistes de Jabotinsky qui combattent le sionisme officiel, accusent la Grande-Bretagne d’absentéisme, sinon de manquer à ses engagements, et qui voudrait ouvrir à l’émigration juive la TransJordanie, la Syrie et la péninsule du Sinaï.
Les premiers conflits qui se manifestèrent en août 1929 et qui se déroulèrent autour du Mur des Lamentations, provoquèrent d’après les statistiques officielles, la mort de deux cents arabes et cent trente juifs, chiffres certainement inférieurs à la réalité, parce que si dans les installations modernes, les juifs réussirent à repousser les attaques, à Hebron, à Safit et dans quelques faubourgs de Jérusalem, les arabes passèrent à de véritables pogromes.
Ces événements marquèrent un point d’arrêt de la politique philo-juive de l’Angleterre, car l’empire colonial britannique comprend trop de musulmans, y compris l’Inde, pour avoir suffisamment de raisons d’être prudent.
A la suite de cette attitude du gouvernement britannique envers le Foyer National Juif, la plupart des partis juifs : les sionistes orthodoxes, les sionistes généraux et les révisionnistes passèrent à l’opposition, pendant que le plus sûr appui de la politique anglaise dirigée à cette époque par le Labour Party, fut représenté par le mouvement travailliste juif qui était l’expression politique de la Confédération Générale du Travail, organisant presque la totalité des ouvriers juifs en Palestine.
Récemment, s’était exprimé, en surface seulement, une lutte commune de mouvements juifs et arabe contre la puissance mandataire. Mais le feu couvait sous les cendres et l’explosion consista en les événements du mois de mai dernier.

* * * * *

La presse fasciste italienne s’est insurgée contre l’accusation de la presse "sanctionniste", comme quoi des agents fascistes avaient fomenté les émeutes de Palestine, accusation déjà faite à propos des récents événements d’Egypte. Personne ne peut nier que le fascisme a tout intérêt à souffler sur ce feu. L’impérialisme italien n’a jamais caché ses visées vers le Proche Orient, c’est-à-dire son désir de se substituer aux puissances mandataires en Palestine et en Syrie. Il possède d’ailleurs en Méditerranée une puissante base navale et militaire représentée par Rhodes et les autres îles du Dodécanèse. L’impérialisme anglais, d’autre part, s’il se trouve avantagé par le conflit entre arabes et juifs, car d’après la vieille formule romaine divide et impera, il faut diviser pour régner, il doit cependant tenir compte de la puissance financière des juifs et de la menace du mouvement nationaliste arabe.
Ce dernier mouvement dont nous parlerons plus longuement une autre fois, est une conséquence de la guerre mondiale qui a déterminé une industrialisation aux Indes, en Palestine et en Syrie et renforcé la bourgeoisie indigène qui posa sa candidature au gouvernement, c’est-à-dire à l’exploitation des masses indigènes.
Les arabes accusent la Grande-Bretagne de vouloir faire de la Palestine le Foyer National Juif, qui signifierait le vol de la terre aux populations indigènes. Ils ont envoyé à nouveau des émissaires en Égypte, en Syrie, au Maroc pour déterminer une agitation du monde musulman en faveur des arabes de Palestine, afin de chercher à intensifier le mouvement, en vue de l’union nationale pan-islamique. Ils sont encouragés par les récents événements de la Syrie où l’on obligea la puissance mandataire, la France, à capituler devant la grève générale, et aussi par les événements d’Égypte où l’agitation et la constitution d’un front national unique ont obligé Londres à traiter en toute égalité avec le gouvernement du Caire. Nous ne savons si la grève générale des arabes de Palestine obtiendra pareil succès. Nous examinerons ce mouvement en même temps que le problème arabe dans un prochain article.

Gatto MAMMONE

Notes :

[1Émigration juive.




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