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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Journal de Justine
Articolo pubblicato online il 6 luglio 2013

di ArchivesAutonomies
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Article paru dans Rivoluzione, 19 mars 1977
Publié par Favrizio Calvi dans Italie 77, le "Mouvement", les intellectuels, Paris, Seuil, 1977, p. 92-94.
Les notes sont de Fabrizio Calvi.

Milan, février 1977.

Je suis revenu à Milan. On dirait qu’à la Fac, quelque chose est en train de bouger.
Ce marché de culture avec lequel je n’avais jamais réussi à avoir de liens. Un lieu à part.
Un lieu à part où, dans le temps, j’ai vécu deux mois. Je suis revenu par un après-midi pluvieux, le soleil et le printemps de Rome sont loin. Sous les arcades, il y a quelques étudiants; à première vue, la Fac occupée, c’est seulement la salle 201. Les arcades, les arcades de toujours; quelques affiches en plus; je connais quelques têtes pour les avoir vues à des cours : le CO (comité d’occupation) se tient dans la salle 201.
L’atmosphère semble la même que d’habitude: le regard dans le vague, des camarades parlent de façon monotone. Il y a seu­lement plus de monde qu’à l’ordinaire. Quelqu’un parle à nouveau de G.A. Je ne vois pas l’atmosphère nouvelle. C’est ce qui me décide à m’inscrire pour parler. J’ai peur. J’ai oublié comment il faut faire pour parler à une assemblée.
L’élément le plus présent me semble être le cul. Tout le monde parle d’enculages dingues, répète : "Ils veulent nous enculer."
Les micros, violés et sucés par des mâles hétéro-groupus­culaires, me font un peu mal, à force de sons stridents et désespé­rés. C’est mon tour : je me présente, je suis en 1re année, je suis homosexuel, je parle avec difficulté; dans le silence, je parle du soleil de Rome, de mes illusions quand j’étais dans le train il y a deux nuits, de la nouvelle façon de faire de la politique, chacun partant de son vécu, de l’oppression spé­cifique que subissent les femmes, les homos, les travestis, les ouvriers marginaux, les héroïnomanes, les jeunes prolétaires. Je dis que je veux vivre en m’occupant, pas en travaillant.
Je crois qu’ils vont me siffler. Eh bien, non.
Ils m’applaudissent, même les militants hétéro-groupusculaires : c’est le vent du printemps, ça doit être le signe du respect qu’ils ont pour nous, les exclus dont ils ont besoin. Il y a aussi les féministes, les homosexuelles et la nouvelle façon de faire de la politique.
A 9 heures, place du Dôme, sous le soleil; Milan et les Mila­nais ont un aspect un peu lourdaud. Cette nuit, je n’ai pas dormi; Justin a parlé avec Lilith, Peter avec Paul. Mon cerveau plai­santin s’est fait plaisir : je suis schizophrène, je suis fou. Mais je suis encore en liberté. Je vais à une assemblée des étudiants de 1re année, comme tous les braves militants à qui on a donné la becquée.
J’arrive à la Statale [1]. J’y retrouve l’affiche que j’avais mise.
Je m’en prenais à eux, aux militants. Ils me disent que c’est bon, que mon affiche est bien. "Nous ne dirons plus : va te faire enculer." Pour eux, le problème homosexuel finit là. A l’assem­blée, celle de 11 heures, un beau garçon aux yeux bleus et aux boucles blondes, nous a expliqué, en imitant les petits pères hétéro-groupusculaires de 1968, que nous devrions parler des cours, etc.
On dirait un brouillon de l’assemblée générale. Puis on nous fait passer dans une salle plus petite; la salle 201 est utilisée pour la préparation d’un cortège jusqu’au conseil de faculté.
En salle 102, nous réussissons à nous parler de plus près. Les camarades qui ont préparé l’assemblée de 17 heures sont arrivés en retard, peut-être parce qu’ils ne savent pas agir en militants; ils renversent la vapeur, ici on doit parler des rapports entre les gens; la réunion prend un aspect plus cordial, quelques femmes parlent; puis, c’est l’interruption : on doit prendre part au cortège, l’assemblée des 1re année est moins importante que le cortège jusqu’au conseil de faculté.
Je n’étais jamais sorti travesti à Milan. J’ai une jupe verte, légère, des bottes bisex achetées en solde chez Fiorucci, un pull violet à col roulé, la fourrure traditionnelle. Personne dans la rue ne fait attention à moi. Deux étudiants peut-être ont un regard qui sourit. Milan est encore froide, peut-être que c’est le jour le plus froid de l’année ... A la Statale, je rencontre trois militants de 1968, je me fais offrir un café-crème, ils sont tranquilles en somme, ils ne semblent pas troublés : peut-être qu’ils sont habitués. Le cortège traverse toute la ville.
Les regards mornes des camarades sont trop tristes pour se rendre compte que Justine s’est habillée comme Lilith.

Le 12 mars 1977.

J’ai revu un camarade aujourd’hui, durant les affrontements avec les flics. Je m’étais travesti en homme, il m’a vu et m’a dit : "Mais pourquoi t’es-tu habillé comme ça?"

Notes :

[1L’université d’État, l’une des plus importantes de Milan.




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