Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La Société des Nations continue
{Bilan} n°32 - Juin-Juillet 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La "dure épreuve" aura été surmontée sans de trop grandes difficultés. Ceux qui s’attendaient à la suite de la victoire du Front Populaire en France à un rebondissement de l’affaire éthiopienne, puisqu’on aurait fait "lâcher prise à l’agresseur", voient tomber le rideau au même moment où les journalistes italiens se livrent à une manifestation répugnante, laquelle si elle se trouve à l’opposé — quant à l’expression formelle — des invocations abstraites de M. Blum contre "le fait accompli", se situe parfaitement sur le plan de la volonté unanime (Éthiopie exclue) de tous les gouvernements et renforce et non affaiblit le rôle de la Société des Nations. Cette institution s’est révélée être — à un moment particulièrement difficile de la vie du capitalisme mondial — ce que Lénine y voyait jadis : une Société de brigands impérialistes. Créée en tant qu’appendice du Traité de Versailles, elle avait pour but essentiel d’attirer les masses ouvrières dans le giron des contrastes inter-impérialistes menant à la guerre pour juguler en elles l’esprit de classe et de solidarité internationale ; en même temps elle s’efforçait aussi de maintenir l’hégémonie des États vainqueur de la guerre de 1914.
Lorsque éclata l’affaire abyssine, cinquante États mirent au ban l’agresseur italien et décidèrent d’appliquer des sanctions. Maintenant la même unanimité s’est faite pour décider leur levée. Entre-temps les masses ouvrières des différents pays ont été arrachées, grâce à la politique sociétaire, de leur front de classe d’où elles auraient pu emprunter le chemin de la révolution. Le prolétariat a ainsi été soudé à la cause du capitalisme mondial qui le voue au massacre de la guerre. Le Covenant a été trahi par l’Italie qui a occupé les territoires d’un autre État membre de Genève, mais personne n’a certes songé à demander l’exclusion de l’Italie. M. Blum en est même arrivé à affirmer que le mémorandum italien contenait des possibilités d’avenir. Et cela ne doit pas nous étonner. Bien que la France et l’Angleterre auraient été heureux s’ils avaient pu éviter la conquête italienne, ces impérialismes savent parfaitement qu’il y a des maux nécessaires, qu’enfin l’Italie n’a fait que suivre le même chemin qui a conduit à la construction d’empires coloniaux au sujet desquels ni l’Angleterre, ni la France du Front Populaire n’entendent point renoncer.

M. Monnet lors de la discussion du projet de l’Office du Blé a déclaré qu’il y avait une spéculation licite, qu’il y en avait une autre illicite ; la première surgissant du régime capitaliste ne sera nullement combattue par le Front Populaire, il faudra s’attacher à la seconde : le scandale pour lui n’est pas le régime capitaliste, mais l’atteinte au régime par les "mauvais capitalistes" qui ne respectent pas les lois. L’Italie, l’Allemagne ont commis une faute à ne pas employer les méthodes arbitrales pour arriver aux résultats qu’elles ont obtenus. Pour cela elles ne devraient plus être considérées comme des membres de Genève, mais l’interdit n’est pas définitif et l’une et l’autre pourront être ramenées au bercail sous le drapeau de la paix pour tous les peuples et avec tous les peuples.
Mais il y a une guerre qui ne connaît pas de trêve : c’est la guerre de classe qui continue partout sous des formes différentes, en France comme en Italie, en Russie comme en Allemagne, en Angleterre comme au japon et dans tous les pays. Bien sûr, ici c’est le fascisme, là le Front Populaire, ailleurs le centrisme ; mais les différentes formes de la domination capitaliste se retrouvent toutes lorsqu’il s’agit de faire face à la forme extrême par où se manifeste la vie et les contrastes de la société capitaliste. En face du conflit éthiopien, Front Populaire, fascisme et centrisme se sont reconnus des frères solidaires qui peuvent, sur les leçons du passé, bâtir un nouvel avenir.
Les sanctions ont permis de regrouper les masses sur le double front, sanction-niste et anti-sanctionniste et le prolétariat mondial s’est coupé en deux, en correspondance exacte avec les intérêts des impérialismes fondamentaux aux prises. Le point successif de l’évolution capitaliste au moment où les événements ont pu être retenus, aurait été la guerre mondiale. Pour cela les pays sanctionnistes aussi bien qu’anti-sanctionnistes étaient parvenus à obtenir l’appui indispensable qu’il leur fallait : celui du prolétariat de leur pays respectif. Baldwin l’avait déclaré : "Si l’action collective doit être une réalité, il faut que tous les pays soient prêts à la guerre et aussi qu’ils soient prêts à entrer immédiatement en campagne". Blum, de son côté, reprenant son ancienne formule que la convention de paix doit inclure la probabilité de guerre, avait mis en évidence que l’erreur ne consiste pas dans le pacte, mais dans sa limitation aux seules sanctions économiques et financières. Et il mettait en évidence qu’il faudra désormais envisager également le recours à des sanctions militaires. Il est vrai que Blum avait déclaré que la seule garantie de paix consiste dans le désarmement, mais c’est là une phrase tombée par hasard dans tout un texte qui se base sur la démonstration de la continuité de la politique française et que tout le monde connaît : sous Briand, Poincaré ou Tardieu, le but constant de la politique française a été de construire un réseau d’alliances politiques et militaires pour sauvegarder Locarno. D’ailleurs, M. Delbos, à la Chambre française, a traduit exactement des discours anglais de Baldwin et de Eden quand il a affirmé que les armements de la République ne seront nullement proportionnés aux espoirs du désarmement, mais aux graves réalités présentes. Et Bracke dira que la garantie de la paix consiste dans la publicité du surarmement actuel, traduisant ainsi une des visées de l’impérialisme de son pays qui voudrait obtenir de meilleurs renseignements sur l’état des armements allemands.
Au fond, la Société des Nations sort renforcée de l’épreuve abyssine. Nombreux étaient ceux qui croyaient que l’institution n’aurait pu survivre. Et bien ils se sont trompés. Ce sont justement Eden et Blum qui avaient le plus ardemment défendu la cause de la victime éthiopienne qui ont été poussés par les circonstances à jouer l’acte final qui doit laisser debout une institution genevoise qui pourra rendre d’autres services à la cause du capitalisme mondial. Lors de la dernière guerre, la Deuxième Internationale, à Londres comme à Amsterdam, continuât son activité, et Vandervelde déclarait qu’il fallait continuer jusqu’au bout, parce que la victoire de l’Internationale ne pouvait se trouver qu’au terme de la victoire totale de l’Entente. Rien n’exclut qu’au cours de la prochaine guerre, la Société des Nations continue son œuvre pour tuer dans les masses tout esprit de classe et leur faire croire que la victoire de l’internationale s’identifie avec la victoire des États qui auront maintenu fidélité au Covenant qui n’est que la consolidation de l’hégémonie des impérialismes anglais et français.
La Société des Nations continue. Pour le 1er Septembre prochain, les États membres sont invités à présenter les propositions qui sont destinées à la réformer. Mais si la France du Front Populaire a tenu à sauvegarder la structure de l’art. 11 prévoyant l’unanimité pour la définition de l’agression, — cela pour être à couvert devant toute éventualité —, elle a ouvertement proclamé que la seule réforme possible consistait dans la proclamation du recours à la guerre. Ainsi, la France a rejoint non seulement les déclarations de Baldwin disant que la preuve de cette nécessité a été faite par M. Mussolini, mais aussi la politique centriste qui veut un réseau d’alliances militaires pour faire échec à Hitler. Le premier épisode de la guerre mondiale semble ne pas se relier directement et immédiatement avec le déclenchement du conflit mondial. Dans l’état actuel de l’empoisonnement chauviniste des masses les groupements communistes n’ont plus une minute à perdre s’ils veulent s’acquitter de leur tâche. Incapables qu’ils sont de battre aujourd’hui l’ennemi, ils ont le devoir de préparer les conditions qui permettront au prolétariat de remporter sa victoire pour s’acheminer vers la société communiste.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53