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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Beiso n’a pas été acquitté
{Bilan} n°32 - Juin-Juillet 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Cinq années de bagne et vingt années d’interdiction de séjour pour Beiso.
"Cette condamnation, écrit l’organe des centristes italiens, honore le jury parisien." Peut-être ! Mais elle marquera du sceau de l’infamie le centrisme qui n’a pas reculé devant la pire des bassesses pour étrangler un militant honnête et dévoué à la cause révolutionnaire.
Commençons par constater que si le centrisme avait adopté il y a un an l’attitude qu’il prit au procès, nous n’aurions pas eu la tragédie de Beiso [1] et la mort de Montanari. Si en réponse aux instances de Beiso le centrisme avait retiré sa mise en garde et employé le langage de Viennay, l’avocat de la partie civile qui a abandonné aux Assises l’accusation de provocateur, rien ne se serait passé et l’on aurait épargné deux victimes.
Mais durant le procès le centrisme n’a effectué qu’une manœuvre odieuse. Pour obtenir une condamnation de principe, pour jeter Beiso au bagne le centrisme l’a lavé de sa dénonciation infamante. Ainsi pendant cinq ans il pourra "expier" son geste de colère devant les méthodes criminelles de ceux qui jettent le nom de provocateur aux communistes qui veulent continuer la lutte pour la révolution. Mais dans sa prison Beiso ne sera pas seul : des milliers de révolutionnaires "expient" également en Russie leur fidélité à leur idéal de classe. Ils n’ont tué personne, mais le centrisme veut tuer en eux toute fermeté prolétarienne.
Et pourquoi donc le parti communiste aurait-il abandonné l’accusation de provocateur ? Parce qu’il aurait voulu reconnaître une erreur commise par lui ? Si cela avait été le cas, il aurait renoncé à se porter partie civile et aurait abandonné l’accusation au cours même du procès quand les dépositions des témoins de la défense eurent détruit l’accusation de provocateur lancée contre Beiso. Ni Peri, ni Gerinari ne purent prouver que la mise en garde du "Cri du Peuple" était fondée et devant les questions précises de M. Morro-Giaffery ils s’effondrèrent pitoyablement. Enfin, le P.C. eu beau fabriquer de faux témoins tels Franti, rien n’y fit et la déposition des témoins de la défense fut irréfutable. Un camarade de notre fraction cité par la défense fit d’ailleurs au procès la déclaration suivante : "Beiso ne fait pas partie de notre organisation. J’ai eu une brève discussion politique avec lui quand il vint me demander des journaux et des revues. Au cours de celle-ci Beiso manifesta des désaccords avec la ligne politique du parti, mais d’une façon encore confuse."
Lorsque l’avocat centriste lui demanda pourquoi la presse de notre fraction avait pris la défense de Beiso, notre camarade lui répliqua en citant son propre cas. Pour avoir dans une réunion organisée par le centrisme exposé des divergences avec la politique du parti, il fut dénoncé dans la presse comme étant un provocateur lequel sortait continuellement armé. Quelques jours plus tard des inspecteurs de la Sûreté venaient perquisitionner chez lui. Lorsqu’il rencontra le responsable du parti, il le gifla avec force.
Quand l’avocat centriste lui demanda s’il se solidarisait ou non avec Beiso, il déclara textuellement : "La richesse, le capital d’un militant est la foi en ses propres idées politiques. Vous avez agi contre Beiso avec l’arme la plus vile et en ce moment je me trouve devant deux victimes : Montanari et Beiso. La responsabilité morale et directe de tout ce qui est arrivé appartient entièrement à la bureaucratie du parti communiste d’Italie."
Ni Viennay, ni Campinchi n’osèrent soutenir l’accusation de provocateur. L’un et l’autre commencèrent par se rétracter. Pour Campincho, l’essentiel était que Beiso n’avait pas le droit de tuer un homme qui n’était pas responsable direct de la mise en garde. Il méritait donc une condamnation.
Quand à Viennay qui est l’avocat du Secours Rouge (cela est terrible mais pourtant vrai, le Secours Rouge était présent pour requérir une condamnation), il s’est efforcé de broder sur le thème "on ne peut pas tuer", car si Beiso était resté sur sa position primitive (les démarches humiliantes, les prières), il aurait été absous puisque la conviction se serait clairement fait jour qu’il ne s’agissait pas d’un provocateur.
Et Beiso a été condamné. Pas aussi gravement que ne l’auraient voulu ces Messieurs. Si la guillotine avait fonctionné, indubitablement ils auraient crié au triomphe de la "ligne du parti".
Mais avant même que les prolétaires aient eu le temps de réfléchir à la condamnation intervenue, aux circonstances de ce procès, l’organe centriste reprenait sa vieille chanson. Au procès on abandonne l’accusation, dans le journal on la reprend. Et qu’importe à cette canaille qu’il y ait deux victimes ! Les dirigeants centristes qui sont pourvus de moyens à profusion pour vivre une vie illégale non par crainte de la police, mais des masses, pourront en lieu sûr reprendre leur besogne infamante sans trop se préoccuper si d’autres victimes doivent tomber. Le journal centriste parle à nouveau de provocateurs bordiguistes, trotskistes, et après avoir écrit que peut-être parmi le jury se trouvait des fascistes, il veut se servir du verdict contre Beiso pour accréditer sa politique parmi la masse. Il ne lui suffit pas d’avoir étalé toute sa crasse au procès où il exploita la femme de Montanari, son enfant, lesquels huit mois avant la tragédie étaient séparés de celui-ci et devaient servir à convaincre le jury qu’il avait à frapper durement. Non ! Après le procès la campagne recommence.
Le centrisme a évité toute discussion avant la fondation de notre fraction et par la suite pour empêcher la discussion, il présente aux masses comme provocateurs ceux qui affirment que la politique qui a conduit la Russie et les partis communistes dans les bras du capitalisme est une contre-façon du communisme. Nous n’ignorons pas que le communisme internationaliste est actuellement une provocation pour les traîtres et les renégats qui ont développé une exploitation infinie des prolétaires russes et qui dans tous les pays fraternisent avec la bourgeoisie. Et lorsque ces gens veulent présenter les Oudarniki, les Stakanov, la réconciliation des Français ou des Italiens, la condamnation de Beiso, comme autant de triomphes des positions communistes, ils nous trouveront devant eux chaque fois pour arracher leur masque et montrer aux prolétaires leurs véritables faces d’imposteurs.
Mais les vrais provocateurs, ceux que la justice bourgeoise protège et qu’à l’instar du Procureur de la République elle nomme des communistes assagis, ce sont ceux qui jettent des victimes au Tribunal Spécial : ce sont ceux qui ont livré Petrini à Mussolini. Ces gens permettront par leur politique le travail des agents de l’Ovra au sein de l’émigration et quand un de ces derniers, son travail accompli, sera brûlé on ne demandera pas pour lui les travaux forcés. Il aura même l’appui du Front Populaire pour rentrer en Italie. D’ailleurs à ce sujet on nous permettra de relater que M. Germanetto, auquel sa stupidité indécrottable fera toujours commettre des gaffes de premier ordre, écrivit lorsqu’il fut contraint de donner une explication du départ de Pétrini de la Russie, que le gouvernement "socialiste" l’a remis entre les mains de l’Italie, parce qu’il s’agissait d’un mouchard. On peut en conclure que lorsqu’il s’agira d’un véritable provocateur et non d’un ouvrier révolutionnaire, le centrisme n’hésitera pas à lui faciliter le retour en Italie, sans doute pour qu’il puisse continuer son travail.
Aux chefs du P.C.I. qui font preuve d’une irresponsabilité criminelle lorsqu’il s’agit de prolétaires communistes nous voulons cependant opposer une position responsable qui permettra une meilleure défense du prolétariat envers son ennemi de classe et ses agents. Non ! Nous ne les suivrons pas en préconisant que la lutte politique doit se résoudre en gestes individuels. Bien qu’ils soient les seuls responsables de ces gestes, nous continuerons à affirmer que c’est uniquement sur la base de la lutte des classes que la victoire peut être obtenue, aussi bien pour ce qui concerne la libération du camp prolétarien des professionnels de l’infamie. Nous avons défendu Beiso parce que nous n’entendons pas nous reporter à des critères de morale (ce sont ces critères de morale qui feront absoudre les policiers assassinant des prolétaires ou inversement condamner des ouvriers qui oseraient défendre leurs intérêts ou leur vie) pour juger des problèmes qui surgissent de la lutte politique. Et encore aujourd’hui nous ne cesserons de clamer aux ouvriers qu’ils ont à mettre tout en œuvre pour que Beiso soit rapidement libéré.
Tous les moyens ont été bons pour obtenir la condamnation de Beiso. Ils ont abandonné l’accusation de provocateur ; mis en vedette la veuve et l’orphelin ; ils ont fait appel aux sentiments les plus nettement bourgeois du jury en présentant l’honnête Montanari comme la bannière d’un parti qui s’assagit au son de la "Marseillaise". Sans pudeur aucune, ils ont poussé ces sentiments bas jusqu’à l’exaspération absurde, cynique et ridicule quand ils ont présenté Beiso comme menaçant l’application des sanctions à l’"agresseur fasciste". Tout, mais absolument tout fut fait pour que les prolétaires comprennent que l’essentiel (le journal centriste dira que le verdict ne dépend pas du cas en examen) n’est pas de voir s’il s’agissait ou non d’un provocateur, mais que ce qui comptait, était ceci : cinq années de travaux forcés peuvent être payées par celui qui ne se résigne à être appelé agent fasciste quand il dénonce à la masse une politique qui a incorporé au capitalisme des partis qui furent créés pour la victoire révolutionnaire.
Le même soir où fut prononcé la sentence, Beiso écrivit une lettre qui un document de profonde humanité. Moment pathétique de la tragédie d’un esprit qui se reprend en une résignation tranquille. Il est content de la peine et ne veut pas recourir aux moyens légaux pour s’accrocher à une révision du procès ou pour obtenir une amnistie. Il invite les journaux d’opposition communistes à ne pas continuer la polémique autour de son cas. Beiso veut partir de suite et sereinement parce que - même si la condamnation avait été plus grave - il lui suffit que l’accusation fut contrainte d’abandonner sa tentative de le faire passer pour un provocateur.
Mais nous ne pouvons accepter son invitation, nous avons le devoir de continuer à parler de lui parce que son intéresse le prolétariat entier. Le procès a eu une signification politique que nous ne pouvons taire, que nous ne pouvons mettre aux archives.
Le prolétariat n’abandonnera pas Beiso. Celui-ci n’est pas membre de notre fraction, mais cela ne signifie en aucun cas que nous ne ferons pas tout ce qu’il est possible de faire pour que les ouvriers n’oublient pas et pour qu’il soit libéré.
Et c’est ensuite que ce sera à Beiso de prouver que la sur la base de la théorie marxiste, il entend rester un soldat fidèle de la révolution communiste mondiale.

Notes :

[1Voir les articles de Bilan n°22 : "L’attentat de Beiso" et de Bilan n°25 : "Les centristes escomptent la condamnation de Beiso".




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