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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La rafale gréviste en Belgique
{Bilan} n°32 - Juin-Juillet 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
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La coïncidence des mouvements en Belgique et en France avait fait supposer, surtout aux chefs syndicaux péobistes, qu’il ne s’agissait que d’un simple reflet des grèves de France et qu’il n’y avait donc pas à redouter de profondes secousses sociales ; d’autant plus que c’est seulement lorsque la courbe descendait en France que les premiers mouvements éclataient en Belgique.
Pour acquérir une notion exacte des mouvements belges, il faut commencer par ne pas les considérer comme un simple écho des grèves françaises tout en considérant que ces dernières ont évidemment influencé le cours des événements belges. Nous verrons, par la suite, dans quelle mesure un lien de continuité peut être établi entre les deux mouvements sur le plan international. Mais il nous paraît indispensable de commencer par mettre en évidence les dissemblances des situations française et belge, d’autant plus que l’évolution des événements en Belgique permet de jeter un peu de lumière sur les perspectives qui s’ouvrent devant la classe ouvrière française.
Dans l’analyse comparative que nous essaierons de faire, il y a un élément de grande importance qui rend extrêmement difficile notre étude et qui ne permet pas d’arriver à des conclusions définitives. La situation internationale ne laisse pas encore entrevoir une orientation claire quant aux possibilités qui s’offriraient au capitalisme de refouler les menaces d’une conflagration internationale ou de localiser les conflits inter-impérialistes les plus aigus. La Belgique a certainement devancé la France quant aux formes empruntées par les tentatives du capitalisme pour recourir à des expédients appelés à estomper les manifestations de la crise économique et étrangler les efforts défensifs de la classe ouvrière. Mais comme la situation internationale s’est profondément modifiée, loin de pouvoir prévoir une répétition en France d’un schéma d’événements qui serait identique à celui qui s’est précédemment déroulé en Belgique, il faudra limiter uniquement l’analogie à la signification de l’issue des situations dans les deux pays.
La France entre dans le giron de la crise économique non seulement plus tard que la Belgique, mais aussi avec une capacité de résistance bien plus forte. Elle en est redevable surtout à sa structure économique où le poids spécifique de l’industrie est moins élevé et où des possibilités plus grandes de manœuvre sur le marché intérieur et colonial existent. Entre 1929 et 1932 nous assistons, en France, à une offensive capitaliste qui se heurtera à une forte résistance ouvrière et à une efflorescence de grèves particulièrement dans le Nord, parmi les mineurs et les ouvriers du textile. En Belgique, où l’attaque capitaliste contre les conditions de vie de la classe ouvrière est bien plus forte, la réaction ouvrière est presque insignifiante et cela à cause des possibilités qui restent encore aux puissantes organisations syndicales pour refréner la volonté de lutte des ouvriers. M. Mertens, secrétaire de la Commission Syndicale, pouvait se vanter, au Sénat, d’avoir graduellement, et sans graves secousses, conduit les ouvriers belges à s’accommoder d’une réduction de leur standard de vie de l’ordre de 20 %. En effet, contre le plan patronal de réduction massive des salaires, il n’y eut, en avril 1931, que la grève des typos bruxellois. Cette grève mérite d’être relevée non point par l’importance du nombre des prolétaires qui entrèrent en lutte, ni par les répercussions immédiates qu’elle eut, mais parce qu’elle permit de révéler la réalité sociale dans laquelle les travailleurs de Belgique étaient forcés d’agir. Un département fort restreint de la classe ouvrière entrait dans le mouvement pour la semaine de 44 heures et l’augmentation des salaires et cela juste au moment où le gouvernement décrétait une réduction des appointements des fonctionnaires en insistant tout particulièrement sur le fait qu’il voulait ainsi donner l’exemple aux industriels afin qu’ils entrent, sans tarder, dans la voie de nouvelles compressions drastiques. À cette époque, la Commission Syndicale, qui avait pourtant à son programme la réalisation de la semaine de 40 heures, déchaîna contre les typos bruxellois toutes les forces de ses organisations et voua à un échec total la lutte désespérée de ce petit retranchement de la classe ouvrière qui luttait dans l’intérêt de tout le prolétariat belge contre la coalition étroite de toutes les forces du capitalisme, y compris, et au premier chef, le P.O.B., avec la Commission Syndicale.
Entre 1929 et 1932, sous le gouvernement de Tardieu, nous assistâmes, en France, à une série de défaites de grèves ouvrières, mais les conditions de vie des exploités français, la chute de leurs salaires était bien inférieure à celle qu’avait pu obtenir le capitalisme belge, où les formidables organisations syndicales avaient permis d’atteindre de meilleurs résultats en permettant même l’économie de mouvements grévistes. Seulement, il n’existe pas de demi-mesures dans la lutte de classes et ou bien l’on en arrive au fascisme pour anéantir, pour une période assez longue, le prolétariat (fort probablement pour toute la période qui nous sépare des situations tombant à nouveau dans la guerre), ou bien des possibilités de manœuvre restent au capitalisme pour agir avec l’appui social-démocrate, et alors aucune force ne pourra éviter l’éclosion des conflits de classes.
Malgré l’œuvre minutieuse de la Commission Syndicale, qui était parvenue à épurer les syndicats de la présence des révolutionnaires, éclatait, en 1932, en opposition ouverte aux directives des syndicats, le puissant mouvement minier, à l’issue duquel le capitalisme pensa qu’il valait mieux suspendre, pendant quelques mois, la poursuite de son plan dirigé contre la classe ouvrière. En France, c’est seulement entre 1932 et 1936 que nous verrons se déclencher une attaque de l’importance de celle qui avait été menée à bien par la bourgeoisie belge entre 1930 et 1932. Et, ici aussi, c’est sans rencontrer de sérieuses résistances de la part des ouvriers qu’on les mobilisa, contre le 6 Février, le fascisme et pour la défense de la République. À un moment avancé de cette attaque, lors des décrets-lois Laval, les ouvriers de Brest et de Toulon qui osèrent riposter par la lutte de classes, furent traités de provocateurs par les traîtres socialistes et centristes qui appliquaient parfaitement la devise de Brüning suivant laquelle, pour éviter le pire, il fallait sacrifier délibérément toute tentative de continuer la lutte des classes.
À un certain point de vue, les grands mouvements français de 1936 se placent sur le même plan que ceux de 1932 en Belgique, car les uns et les autres arrivent après que le capitalisme a pu obtenir des résultats de tout premier ordre dans la voie de la compression des salaires. Ce parallèle n’est nullement démenti par la différence des résultats qui ont clos les deux grèves. Bien évidemment, en France, l’on a obtenu plus qu’en 1932 en Belgique, où il n’y eut — sous l’initiative de Vandervelde — que les déclarations solennelles des trois partis traditionnels, à la Chambre, pour la défense des salaires et l’institution d’une Commission pour la semaine des 40 heures. Mais il est certain que, tout comme le capitalisme belge enterra quelques mois après les concessions qu’il avait faites pour briser le mouvement des mineurs de 1932, la bourgeoisie française pourra ensevelir rapidement l’accord de l’hôtel Matignon.
Nous mettrons, par la suite, en évidence comment le puissant élan de classe du prolétariat belge de 1932 a pu être canalisé progressivement dans la voie de garage d’une action parlementaire d’opposition au développement croissant de l’attaque capitaliste, et comment il s’est enfin conclu par la constitution du gouvernement d’Union Nationale de mars 1935. Pour le moment, nous voudrions souligner les nouvelles circonstances internationales qui pourraient imprimer un nouveau cours aux événements français, nouveau par rapport à celui qui se déroula entre 1932 et 1936 en Belgique et qui connut — ainsi que nous l’avons dit — l’effritement du puissant acquis de classe résultant des mouvement grandioses de 1932. Il serait puéril de dire que puisque les ouvriers français sont parvenus à réaliser une attaque de classe de l’importance de celle de juin 1936, le capitalisme se trouve, par cela même, dans l’impossibilité de passer rapidement à un regroupement de ses forces (y compris, fort probablement, le Front Populaire), pour disperser ce que la classe ouvrière a conquis tant au point de vue matériel que du renforcement de son esprit de classe. Non seulement la Belgique offre un démenti aux partisans de l’automatisme social (qui voient dans la grève en elle-même le salut pour le prolétariat), mais dans tous les pays nous avons constaté que la société capitaliste, après avoir connu le danger mortel d’une attaque générale de la classe ouvrière, se redresse rapidement en déclenchant une attaque massive sous la forme du mouvement fasciste ou d’une constellation de droite se complétant avec une opposition parlementaire et de scandales des social-démocrates et des centristes.
L’élément de diversification entre le 1932 belge et le 1936 français consiste dans la situation internationale à laquelle contribuent les deux pays, non simplement comme des parties d’un tout, mais en tant que départements ressentant dans leurs entrailles mêmes la substance de la situation mondiale. Les prémisses pour l’éclosion de la guerre mondiale existent non seulement dans certains pays (l’Allemagne, l’Italie et le Japon), mais dans tous les pays et la différence consiste uniquement dans le rythme de la cadence à laquelle marchent les différents États vers l’issue de la conflagration mondiale. Dans notre précédent numéro, nous avons expliqué que la solution du conflit italo-éthiopien et le réarmement de la Rhénanie, le fait que le capitalisme ait pu éviter que, de deux foyers d’incendie, puisse éclater la guerre mondiale, cela pourrait prospecter une possibilité de manœuvre dont le capitalisme international pourrait encore bénéficier. Dans ce cas, au cours d’une situation internationale contenant les conditions pour l’éclosion d’un conflit général, il pourrait réagir par la délimitation des régions du conflit où pourrait se régler — au travers d’un compromis — non seulement le conflit entre les impérialismes principalement intéressés, mais aussi, et cela est bien plus important, où pourrait se résorber la vague du prolétariat mondial qui est appelée à se diriger vers le déclenchement de la révolution et devant laquelle la seule forme possible d’opposition historique du capitalisme n’est que la guerre.
Nous mettions en évidence la possibilité d’une telle perspective en nous basant surtout sur le fait qu’à l’encontre des situation qui accompagnèrent les événements de 1905, de 1911 et des guerres balkaniques (à ce moment les conflits inter-impérialistes ne se reliaient pas directement aux mouvements de classe et l’Internationale Socialiste gardait une opposition analogue contre l’un et l’autre des deux États ou constellations aux prises), à l’occasion du conflit en Abyssinie et encore plus lors du réarmement de la Rhénanie, le prolétariat international avait été mobilisé en vue de la défense des intérêts de la patrie. Dans l’hypothèse d’une telle perspective générale, les mouvements français et belges pourraient être considérés comme une première riposte du prolétariat mondial, une riposte de classe qui a été malheureusement anéantie par les efforts conjugués des socialistes et des centristes. Il en résulterait aussi la possibilité d’entrevoir une extension mondiale de ces mouvements et notre espoir se dirige tout particulièrement vers le mouvement italien où le Front Populaire ne pourrait certainement pas enregistrer, pour le compte du capitalisme, un succès du type de celui remporté en France. Car les ouvriers italiens ont fait, en 1922, une expérience semblable à celle que viennent de faire les prolétaires de France et, après avoir payé par la terreur fasciste l’incapacité où ils se trouvèrent alors d’atteindre leur victoire, ils se trouvent actuellement devant des possibilités bien plus grandes pour mener leur lutte jusqu’au triomphe de l’insurrection pour la fondation de la dictature du prolétariat, étape vers la victoire de la classe ouvrière mondiale. L’Union Sacrée, avant la guerre, pouvait donc vouloir signifier que le capitalisme avait devant lui une extrême possibilité de manœuvre : celle de briser la chaîne et faire éclater l’un après l’autre les différents conflits inter-impérialistes, celle aussi d’écraser un à la fois les prolétariats qui étaient jetés dans l’arène de la lutte de classes. Dans ce cas, les ouvriers français et belges auraient donc, les premiers, emprunté un chemin où d’autres prolétariats les suivront avec, nous le répétons, de meilleures chances de succès pour briser l’extrême ressource bourgeoise du Front Populaire, et cela à cause d’expériences bien plus élevées mûries sous la terreur fasciste.
En dehors de cette hypothèse, reste celle d’une éclosion immédiate de la guerre mondiale, ce qui ne serait nullement contredit par l’ampleur des mouvements de France et de Belgique. Avant la guerre de 1914, c’est bien au terme de puissantes manifestations ouvrières que nous eûmes le conflit mondial, et, dans certains pays, ce furent des élections de gauche qui conduisirent aux ministères jusqu’auboutistes. D’ailleurs, M. Blum l’a dit ouvertement à Genève qu’une nation se défend avec d’autant plus de vigueur qu’il y aura de justice sociale en son sein, ce qui veut dire — en termes concrets — que le prolétariat aurait payé par sa propre vie le faux-fuyant des accords de l’Hôtel Matignon.
Bien des gens peuvent rester désemparés devant l’ampleur des mouvements récents, bien des académiciens devront encore une fois réciter leur mea culpa : des luttes de classes si gigantesques ne se préparent pas et ne se prédisent pas non plus ; elles jaillissent du contexte même de la société capitaliste elle-même. Les prolétaires n’arrivent même pas à avoir conscience, quelques jours avant, de l’immensité de l’œuvre qu’ils sont appelés à réaliser le lendemain. Au surplus, ainsi que nous aurons l’occasion de le mettre en relief par après, ces mouvements éclatent en opposition brutale avec la politique de ces formations politiques qui essaieront de s’en approprier l’initiative et qui ont été les armes indispensables pour permettre au capitalisme de franchir le cap dangereux qui s’était présenté devant lui.
Quand ces tempêtes se déclencheront, on fera de son mieux : au premier moment, on essayera d’y opposer un refus absolu, puis, si cela ne vas pas, pour émousser l’attaque ouvrière, on la canalisera vers l’impasse et lorsqu’il faudra quand même arriver à tromper les masses pour les ramener au travail, alors on clamera à la grande victoire en faisant passer pour une victoire ce même compromis qui représente, en réalité, la seule voie que le capitalisme avait devant lui pour faire face à l’attaque conjuguée des ouvriers en lutte et des forces historiques se dirigeant vers la destruction de la société capitaliste et son remplacement par la société communiste.

* * * * *

Le fond de la crise économique qui s’est ouverte en 1929 relève des caractères mêmes de l’époque impérialiste du capitalisme où l’enjeu des luttes de classes aussi bien que l’issue des secousses dans l’appareil productif sont représentés par l’opposition fondamentale entre l’abaissement constant de toutes les valeurs humaines dans l’orbite de la décadence de la société capitaliste et la destruction de celle-ci par le prolétariat s’acheminant vers la société communiste. La saturation de la société capitaliste est générale : elle ne peut plus contenir l’expansion des forces de production, elle n’est plus capable de retrouver son équilibre même au prix des crises cycliques ; elle ne peut plus laisser s’épanouir l’industrialisation des campagnes ou des colonies et est forcée d’avoir recours à des expédients, à des manipulations monétaires pour pouvoir continuer une vie au jour le jour, pour éloigner le moment où elle tombera sous les coups du prolétariat révolutionnaire. Mais, pour pouvoir rester à la tête de la société, le capitalisme est obligé de mater continuellement l’effort libérateur du prolétariat, au point de vue économique aussi bien que politique. Il ne lui suffira point d’abaisser constamment le niveau de vie des travailleurs, il devra aller au delà et rendre improductive toute la plus-value accumulée. Mais lorsque, et il en a été le cas en Belgique au travers des décrets-lois de 1933, 1934, 1935, les résultats auront été acquis, les salaires, que les indemnités de chômage auront été baissés d’environ 40 % par rapport à 1929, et que les capitaux gèleront dans les banques, il faudra alors trouver une solution artificielle qui puisse au moins représenter un palliatif devant une situation inextricable. L’on aura recours à la dévaluation.
Pour mieux comprendre les récents mouvements belges, il faudra mettre en relief certains traits particuliers de l’économie de ce pays. Par rapport à la puissance industrielle de l’appareil de production, nous y trouverons une capacité d’achat extrêmement réduite, cela, évidemment, dans les limites de la production capitaliste. La Belgique ne peut donc vivre qu’essentiellement de l’exportation et d’une exportation à très bon marché du fait de la crise mondiale et de la baisse des prix. Quand on examine, d’autre part, la composition qualitative du capital en Belgique, l’on constate qu’ici beaucoup plus que dans les autres pays industriels, la main-d’œuvre représente un facteur prépondérant. L’industrie essentielle est celle de transformation et les matières premières doivent être importées. Enfin, les mines ne rendent qu’au prix d’un labeur extrêmement pénible un charbon d’une qualité inférieure à celle des autres pays. Dans ces conditions, c’est sur le facteur salaire que tendent les efforts presqu’exclusifs du capitalisme belge, lequel pourra d’ailleurs obtenir des résultats de grande importance puisque, entre 1930 et 1936, les conditions des travailleurs sont tombées de plus de 60 % au point de vue absolu et de 80 % environ au point de vue relatif, compte tenu des innovations apportées dans la technique de production. C’est uniquement à ce prix que le capitalisme belge a pu résister sur les marchés mondiaux, bien que ses exportations, au point de vue de leur valeur aussi bien que de leur quantité, aient considérablement fléchi. Il s’agit maintenant de voir comment ce que Marx appelait le paradis du capitalisme a pu arriver à cette performance, malgré l’existence d’organisations syndicales d’une puissance numérique inconnue dans les autres pays, à part l’Angleterre, où, d’ailleurs, le pourcentage des syndiqués est loin d’atteindre celui de la Belgique.
Nous nous bornerons à l’examen de la période successive à l’élan puissant de la grève des mineurs de juillet 1932, grève qui, ainsi que nous l’avons dit, répondait à une ample attaque capitaliste qui avait pu se poursuivre sans résistance sérieuse des travailleurs au cours de 1930 et 1931. La grève se termine par un arrêt dans l’attaque capitaliste, mais cet arrêt ne dure que jusqu’à la fin de la même année. À ce moment, parallèlement aux mesures capitalistes pour reprendre l’offensive, nous assisterons, au sein du P.O.B., au montage d’une colossale mystification pour éviter la répétition de juillet. En décembre, au Congrès du P.O.B., De Man lancera son plan où les propositions d’aménagement de la société capitaliste au travers de certaines modifications rendues nécessaires par la situation et parfaitement acceptables par la bourgeoisie, qui les avait déjà appliquées ailleurs (en Italie et, par la suite, en Allemagne), se concluaient par la thèse centrale qu’une fois le gâteau de la production élargi, il y aurait eu la possibilité pour les ouvriers d’obtenir une partie moins petite de celui-ci. Au même moment se développe l’Action Socialiste, dirigée par le futur ministre Spaak et qui, elle, donne son adhésion au Plan, mais veut le réaliser, non pas au travers d’une action parlementaire, mais par la lutte des classes. Fin 1932, les résultats de la grande grève sont, d’un côté, la tentative de De Man de mettre au dortoir la lutte des classes (au Comité National de la Commission Syndicale, De Man avait nettement affirmé qu’il fallait renoncer définitivement aux grèves et à la lutte des classes), de l’autre côté, l’Action Socialiste qui lève le drapeau de la lutte des classes pour aboutir à agrandir le gâteau de la production "nationale". Qu’il soit dit, entre parenthèses, que l’Action Socialiste détient ses principales positions au sein de la Fédération Bruxelloise et des bassins miniers du Borinage et de Liège, mais les dirigeants syndicaux de gauche seront les premiers à s’opposer à toute tentative de déclencher des mouvements de classes et repousseront énergiquement l’idée du recours aux grèves et surtout à la grève générale. À ce moment, Spaak et consorts, pour se créer un alibi, diront qu’il n’y a plus rien à faire dans les syndicats et que la lutte est plus efficace en dehors d’eux.
Les lamentables résultats de la grève de juillet pousseront le capitalisme à passer, dès le début de 1934, à une attaque bien plus vigoureuse que celle de 1930-31. Ce seront les barons du textile de Verviers qui dénonceront la convention collective et proposeront rien de moins que le retour aux conditions de travail existant avant 1905 et que les ouvriers avaient alors brisé après un mouvement grandiose. La grève de Verviers soulève, évidemment, l’intérêt des ouvriers de toutes les localités et de toutes les corporations, d’autant plus que les patrons miniers parlent — un peu plus tard que leurs compères du textile mais alors que la grève durait encore à Verviers — d’une réduction des salaires. Au cours du premier semestre — et plus particulièrement des quatre premiers mois de 1934 — la situation était propice au déclenchement d’un mouvement national, mais ce qui permit le plus à la Commission Syndicale d’empêcher l’éclosion de la grève, ce fut le fait que l’attention de l’avant-garde ouvrière était attirée par les rodomontades de l’Action Socialiste, laquelle participait en plein à "l’action pour le Plan", alors que, dans les syndicats, elle s’opposait, si pas brutalement, du moins par d’habiles manœuvres, à une action suivie pour la grève nationale. Il faut ajouter que les trotskistes, qui disposaient d’une certaine influence dans quelques centres miniers de Charleroi avaient lancé le mot d’ordre de la grève nationale pour porter le P.O.B. au pouvoir.
Sous le triple signe de la lutte pour le Plan en dehors des actions de classe (De Man), de la lutte de classes pour le Plan, de la grève nationale pour le Plan au pouvoir (trotskistes), les masses et leur avant-garde turent immobilisées en face de l’attaque que menaient, à la tête du capitalisme beiges, les barons de la laine de Verviers. Entretemps éclatait le krach de la Banque Belge du Travail, ce qui était de nature à détendre encore davantage les possibilités de résistance des ouvriers.
La grève de Verviers se termina par un échec cuisant et c’est au travers d’incidents sanglants que les dirigeants syndicaux firent adopter l’ordre de rentrée. À ce moment, le capitalisme sentit que le moment était venu pour faire déferler une attaque bien plus générale et ce furent les arrêtés-lois de mai 1933 qui opérèrent une réduction drastique des allocations des chômeurs qui virent baisser d’un jour à l’autre leurs indemnités de 40 % et, pour certaines catégories, de 60 %. En réponse à cet assaut du capitalisme aux conditions de vie des travailleurs, le P.O.B. imagina la manœuvre d’une pétition au roi qui fut remise par un cortège de parlementaires social-démocrates, lesquels furent reçus avec tous les honneurs dus à des serviteurs aussi zélés de la bourgeoisie. La réaction ouvrière ne pouvait que dépendre de l’état de démoralisation dans lequel les masses avaient été plongées après la défaite de Verviers et l’écroulement de la Banque Belge du Travail, où se trouvaient confiées les dernières épargnes des travailleurs. Une polémique éclata entre De Man et Spaak, le premier reprochant — à juste raison d’ailleurs — à l’Action Socialiste de ne pas aller au delà de l’ergotage phraséologique, à quoi Spaak répondait en présentant tous les mérites qui lui revenaient pour les services rendus à la propagande pour le Plan et tout le Plan.
La suite des grèves de 1932 fut représentée par une réaction ouvrière que le Plan De Man, avec le complément de l’Action Socialiste, dirigea vers un redressement de l’État capitaliste. La conséquence de la défaite de Verviers fut une attaque de la droite du P.O.B. — surtout sous la direction des cadres de la Commission Syndicale — contre l’Action Socialiste et au Congrès de décembre 1933, la question de l’excommunication de ce journal fut posée, bien qu’il ait rendu de grands services au P.O.B. en y maintenant l’adhésion des couches ouvrières importantes. Ce Congrès s’ouvrait alors que Vandervelde amorçait une manœuvre vers la collaboration ministérielle en abandonnant la position défendue constamment jusqu’alors et qui consistait à refuser toute offre d’entrée dans le ministère avant une nouvelle consultation électorale. Dans la campagne de préparation de ce Congrès de nombreuses Fédérations du P.O.B. se prononcèrent contre l’ordre du jour voulant frapper l’Action Socialiste et c’est à l’unanimité qu’une motion fut approuvée maintenant à la fois l’unité du parti et la parution du journal dirigé par M. Spaak. À ce moment, le capitalisme crut le moment venu pour déclencher une nouvelle attaque contre les travailleurs : ce furent de nouveaux arrêtés-lois contre les chômeurs rabaissant l’indemnité de chômage à une aumône et une nouvelle réduction des salaires des mineurs et des métallurgistes. Ce nouveau coup de massue détermina une émotion formidable parmi les ouvriers et la Commission Syndicale fut obligée de convoquer un Congrès où le futur ministre du Travail, Monsieur Delattre, proposa l’organisation de la grève générale. Cette proposition fut rejetée, mais l’on vota une manifestation nationale pour le 24 février, manifestation qui, dans l’esprit des chefs péobistes, aurait dû rester dans le cadre du plébiscite de l’été de 1933, c’est-à-dire une promenade avec des protestations tendant à faire appel à la bienveillance de la bourgeoisie, mais qui risquait fort de devenir une occasion pour l’explosion de la colère des ouvriers et des chômeurs affamés. La manifestation fut interdite. Mais lors de la discussion sur l’interpellation socialiste contre l’interdiction, l’on comprit clairement que l’on était arrivé à un point extrêmement avancé de la politique tendant à une réduction directe des conditions de vie des masses. L’opposition socialiste s’atténuait dans la mesure même où le gouvernement lui-même faisait comprendre qu’il s’agissait d’un point terminal, qu’il aurait été impossible d’outrepasser les limites déjà atteintes par la politique dite déflationniste et dans l’enceinte de laquelle il escomptait arriver à des résultats positifs pour l’assainissement de la situation économique.
À ce moment était au pouvoir le gouvernement Theunis, celui que le P.O.B. appelait le gouvernement des banquiers et l’Action Socialiste le gouvernement des banksters, mais duquel les chefs socialistes avaient obtenu la suspension des poursuites judiciaires contre la Banque Belge du Travail en échange de quoi ils s’étaient engagés à entrer dans la Commission Nationale du Travail (créée après les arrêtés-lois de janvier 1935 afin de calmer l’émotion provoquée parmi les masses par la nouvelle attaque contre leurs conditions de vie). Le gouvernement Theunis lancera, en l’espace de trois mois, environ une avalanche de décrets-lois ayant pour but de consolider les positions acquises et de réglementer la situation de crise. Une énorme partie de ces décrets était, évidemment, destinée à la poubelle, car la crise économique ne supporte que des interventions au jour le jour et se refuse à toute réglementation. Mais la partie qui avait trait à la situation du moment révélait nettement qu’il s’agissait d’une tentative "in extremis", après quoi il aurait fallu abandonner le système classique de l’économie capitaliste pour recourir aux expédients. À part les avances à la Banque Belge du Travail et à l’Institution Bancaire des Catholiques, le Boerenbond, Theunis fonda la Société Nationale de Crédit à l’Industrie (De Man cria alors au voleur, car à côté de cette institution — qui était d’ailleurs prévue dans le Plan — il y avait des retouches au système bancaire dans le sens de leur spécialisation et centralisation) à qui furent attribués deux milliards en compensation des créances irrécouvrables que les banques risquaient de perdre à cause de la crise économique. Contemporanaiment, Theunis développait une action tendant à la baisse des prix et du loyer de l’argent et s’attendait non pas à une reprise économique, mais au moins à une normalisation de la vie sociale par rapport à la portion congrue imposée par les événements.
Mais rien n’y fit et la situation allait toujours s’aggravant. La position du franc belge était à ce moment inébranlable (l’enquête ultérieure a permis de constater que les retraits massifs d’or avaient eurent lieu non en mars 1935, mais en septembre 1934), la Banque Nationale avait dans ses coffres une somme d’environ 40 milliards qui ne trouvaient aucune possibilité d’investissement. Mais ce qui n’allait point, c’était la situation économique. Theunis fit une dernière tentative et se rendit à Paris dans l’espoir d’obtenir des conditions moins prohibitives pour l’entrée des produits belges en France, mais il n’obtint que la promesse d’un appui financier pour soutenir le belga, ce dont il n’avait point besoin. La faillite de la démarche de Theunis à Paris fut suivie à très brève échéance du contrôle des changes, prélude à la dévaluation qui fut légalisée par le gouvernement d’Union Nationale où les socialistes représentaient la cheville ouvrière.
Notre opinion est connue au sujet de la dévaluation. Expédient au point de vue de la situation économique et financière dont elle ne représentera qu’un remède passager et artificiel, la dévaluation ne cesse pas d’être une amputation du potentiel représentée par la plus-value accumulée et qui ne trouve pas de possibilité d’investissement dans la production. Ces capitaux énormes, qui gisent dans les Banques, exigent quand même la production d’intérêts si minimes soient-ils, et que les banques ne sont plus à même d’allouer, puisque leurs bénéfices se restreignent dans la mesure même où la crise s’accentue. Il arrive un moment où le choix s’impose : ou faire sauter les banques ou faire sauter le franc. Et à la Chambre, il y eut même un député socialiste, Mathieu, grand industriel de Nivelles, qui mit en évidence que si le franc avait sauté, c’était pour sauver les banques. D’autres oppositions anti-dévaluationnistes se firent entendre, mais elles provenaient du vieux personnel dirigeant qui craignait une hausse rapide du coût de la vie et de graves secousses sociales. Van Zeeland, par contre, en s’appuyant sur l’expérience anglaise de 1931 et sur celle de Roosevelt, put obtenir une majorité massive en démontrant que l’action convergente de la manipulation monétaire et des conditions meilleurs dans lesquelles aurait pu vivre l’industrie d’exportation (dont il ne fallait pas s’attendre à une extension des ventes mais à une baisse du prix de revient : les matières premières importées revenant à meilleur marché), aurait permis de redonner un peu de sang à l’économie belge.
L’année du gouvernement de Rénovation Nationale s’écoule, en effet, sous le signe d’une reprise de la production. À part l’amputation de 40 % du potentiel productif des capitaux, les avantages de la dévaluation se manifestèrent au point de vue de la concurrence internationale, et il se vérifia aussi un développement de l’industrie lourde conséquence de l’intensification des armements. Au point de vue social, les ouvriers, qui avaient fait les frais de la dévaluation, furent totalement abandonnés à la rapacité du patronat. Les mineurs, qui avaient subi, à la veille même de la formation du gouvernement Van Zeeland, une réduction de 5 % (obtenue par l’introduction du prix du charbon dans l’index-number) ne purent obtenir l’annulation de cette réduction que grâce aux mouvements de mai 1935 (occupation des mines à Charleroi) et aux grèves de Liège en décembre de la même année. Pour ce qui est des chômeurs, des aménagements insignifiants furent apportés, mais, encore aujourd’hui, après les récentes grèves, toute l’armature des anciens arrêtés-lois reste debout. L’on mesurera l’œuvre sociale du ministre socialiste Delattre, ex-mineur et secrétaire de la Centrale des Mineurs, quand l’on considérera qu’à cause de la baisse du nombre des chômeurs, le poids spécifique du budget du Travail, dans l’ensemble du budget étatique, doit être fortement baissé, ce qui constitue, évidemment, un titre d’honneur pour un digne défenseur de la bourgeoisie. Ce même ministre en est arrivé jusqu’à inscrire dans le budget de 1936 des crédits limitatifs pour le chômage, mesure extrêmement réactionnaire et contre laquelle se sont insurgés les représentants des syndicats chrétiens, lesquels n’en avaient pas voulu lorsqu’un ministre catholique détenait le portefeuille du Travail.
Les élections législatives du 24 mai et provinciales du 1er juin jetèrent la consternation dans les rangs du P.O.B. Pour masquer la déception, l’on mettait en vitrine qu’à cause de la chute vertigineuse du parti catholique, le P.O.B., qui avait subi une perte moindre, se trouvait être le groupe parlementaire et sénatorial le plus puissant, celui à qui devait revenir la charge de former le futur ministère. L’on s’évertuait à prouver que le succès communiste, à cause de la nouvelle politique centriste, représentait quand même une compensation à la perte électorale du P.O.B., mais, en réalité, le désemparement était total devant le succès foudroyant des listes rexistes. Il faut reconnaître qu’il y avait de sérieux motifs d’étonnement : toute la campagne électorale péobiste se basait sur l’appel aux ouvriers pour qu’ils jugent les faits et expriment une condamnation sévère des gouvernements de déflation en même temps qu’une approbation enthousiaste du gouvernement de Rénovation Nationale qui, lui, avait remis la moitié des chômeurs au travail et s’apprêtait à faire rentrer dans la production le dernier des sans-travail. Au fond, le P.O.B. demandait aux ouvriers de se déclarer de chauds partisans de la politique de sauvetage des banques et du renflouement des coffres-forts capitalistes, alors que les salaires et les indemnités de chômage, qui étaient restés à la même valeur nominale, avaient, en réalité, baissés par rapport à la période des gouvernements de "déflation", puisqu’il y avait eu hausse du coût de la vie.
Nous avons vu que les rares augmentations de salaires ne furent jamais consenties par le jeu des conventions (l’index était toujours savamment manœuvré pour que le renchérissement de la vie n’apparaisse pas), mais furent octroyées uniquement parce que les ouvriers avaient délibérément menacé de la grève et qu’à Charleroi, à Liège et dans la vallée du Rupel, ils avaient déclenché des mouvements. Il faudra ajouter que, même lorsque l’index — tout faussé qu’il était — devait déterminer une hausse des salaires, le gouvernement de Rénovation Nationale suspendit, pour ses propres dépendants — les fonctionnaires — l’augmentation que, légalement, il aurait dû octroyer.
Les ouvriers ne plébiscitèrent pas le P.O.B., n’applaudirent pas à la politique qui avait conduit, avec succès, à une nouvelle transfusion de sang au régime capitaliste. La réaction à cette politique se manifesta en partie au travers du succès du parti communiste, mais elle se manifesta surtout — dans son ensemble — au travers de la victoire de la nouvelle formation politique rexiste qui gagna d’un coup 22 représentants à la Chambre. Le rexisme est un mouvement surgi au sein du parti catholique et qui s’est développé à la faveur d’une exploitation à grande sensation des scandales ayant accompagné la déconfiture de la Banque Belge du Travail. C’est parce qu’il faisait surtout appel à une masse de petits épargnants qui virent leurs économies compromises dans les institutions bancaires du parti catholique et socialiste, que le rexisme obtint un succès marquant au cours de la campagne électorale qui fut d’ailleurs menée avec toutes les ressources de la grande réclame. Le grand capitalisme qui a, évidemment, amplement soutenu ce mouvement, peut aussi y entrevoir une possibilité pour faire déferler une attaque fasciste, mais il est encore trop tôt pour pouvoir déduire des succès électoraux la perspective d’un bouleversement profond de la situation en Belgique où le capitalisme évincerait les forces de la gauche pour en arriver à l’instauration d’un régime totalitaire du type autrichien ou portugais. Les résultats déjà obtenus par le rexisme ne sont nullement la preuve d’une concentration du capitalisme autour de lui ; en France, en 1934, des succès bien plus importants avaient été obtenus par la droite et, pourtant, nous n’y avons pas assisté à une transformation radicale de la structure de la société capitaliste vers le fascisme. S’il est encore trop tôt pour dévisager nettement les perspectives découlant du résultat des élections, il est tout à fait certain qu’elles ont prouvé qu’en quelques mois tous les bénéfices des expédients dévaluationnistes ont été gaspillés et que les situations connaissent à nouveau toute l’exacerbation des contrastes de classe : d’un côté, les ouvriers manifestent clairement qu’ils ne veulent pas sacrifier leurs intérêts sur l’autel du renflouement du capitalisme, de l’autre côté surgissent des mouvements appelés à canaliser l’attention des masses au dehors et contre leurs revendications pour les attirer vers une protestation démagogique contre "l’hyper-capitalisme", ce qui permettra de les désarmer en face d’une attaque massive contre leurs conditions de vie et leurs organisations.
Immédiatement après les élections commencèrent les consultations pour la constitution du nouveau ministère et il apparut de suite que les socialistes voulaient éviter de prendre la direction du cabinet. Van Zeeland refusa de constituer le cabinet et, le 3 juin, lorsque Vandervelde est chargé d’une mission d’information en vue d’établir la personnalité capable de constituer un nouveau ministère d’Union Nationale, la grève d’Anvers éclate et c’est le prodrome d’un vaste mouvement qui embrassera la semaine suivante toute la Belgique — 500 000 ouvriers ayant abandonné le travail. C’est uniquement ce puissant mouvement qui a obligé le capitalisme à remettre à plus tard l’exécution d’un plan que Van Zeeland avait nettement exprimé le 2 mai 1936 et où, en plus de certains aménagements de l’institution parlementaire dans le sens de ce que proposa jadis Doumergue en France, (renforcement du pouvoir exécutif et diminution considérable des prérogatives parlementaires), il était question de la constitution d’un Grand Conseil Économique à tendance nettement corporatiste. Le P.O.B. montrait, évidemment, une forte hésitation à accepter un tel programme, mais il n’était nullement dans ses intentions de faire appel à des mouvements de classes pour alerter la classe ouvrière contre un plan directement dirigé contre elle et il est certain que si les grandes batailles n’avaient pas éclaté, l’on serait certainement arrivé à la formation d’un nouveau gouvernement ayant l’appui des socialistes et qui aurait représenté un acheminement direct vers la réalisation du programme Van Zeeland. Le jeudi 12 juin, lorsque Van Zeeland refusa de constituer le ministère, nous en sommes encore aux manœuvres de chantage de part et d’autre pour arriver à un compromis permettant l’application graduelle de la transformation préconisée de la structure de l’État belge. Mais, le lendemain, la situation a changé du tout au tour : l’espoir doit être abandonné que la grève d’Anvers, qui dure depuis une semaine sans se relier à un mouvement d’ensemble, puisse être localisée et les grèves de Liège font apparaître la nécessité de courir au plus pressé. Le lendemain même de son refus, Van Zeeland accepte et le ministère est constitué sur la base d’une représentation socialiste (six ministres), qui sera en correspondance avec les services qu’ils devront rendre pour mater la révolte ouvrière. Les chefs péobistes se montreront d’ailleurs parfaitement dignes de la confiance que le capitalisme a mise en eux.
L’évolution de la crise ministérielle pourrait faire supposer que, "in extremis", les socialistes auraient eu recours à des mouvements de classes afin de contrecarrer la manœuvre de Van Zeeland et pour obtenir au moins un sursis dans l’exécution du plan de transformation corporatiste de l’État belge. Mais les faits détruisent une telle conjecture et prouvent nettement qu’entre les mouvements de classes et la social-démocratie existe la même incompatibilité et opposition qu’entre le prolétariat et la bourgeoisie. Le P.O.B. entre dans la tourmente des événements avec la diffusion du manifeste suivant adressé aux dockers d’Anvers, qui avaient commencé la grève :

Ouvriers du Port, pas de suicide. Il y a des gens qui vous incitent à arrêter le travail au Port. Pourquoi ? Ils exigent une augmentation de salaires. Nous ne disons rien d’autre au sujet de cette exigence au moment où l’Union Belge des Ouvriers du Transport s’occupe de discuter sa politique d’augmentation des salaires. Et nous ne nous laisserons pas surprendre par des gens sans responsabilité. Nous ne voulons pas connaître, à Anvers, les mêmes conséquences désastreuses que celles qui se produisirent après la grève de Dunkerque. Nous avons un accord pour les salaires. Nous avons un règlement qui doit être respecté. Ceux qui incitent à la grève ne se préoccupent pas des conséquences.
Ouvriers du Port, écoutez vos dirigeants. Nous savons quels sont vos désirs. En avant pour l’union ! Pas de grèves irraisonnables. Nous discuterons encore aujourd’hui avec les patrons.

La volonté inébranlable des dockers d’Anvers obligera les dirigeants syndicaux à changer d’attitude pour ce qui est de ce mouvement particulier et, malgré que le mardi 9 juin, une grève ait éclaté à la Batterie, à Liège, où les mineurs avaient occupé les puits, on escomptait toujours que le mouvement ne se serait pas généralisé. Au moment critique où Van Zeeland se raidissait sur l’acceptation intégrale de son programme, le jeudi 11 juin, le P.O.B. lance un manifeste qui n’est qu’un simple énoncé de revendications en vue de la participation ministérielle et qui se conclue ainsi : "il [le P.O.B.] proclame sa volonté de participer à toute action qui permette la réalisation rapide des réformes. Il est prêt à soutenir tout gouvernement décidé à travailler dans ce sens et à s’attacher résolument à la défense de nos libertés essentielles en s’appuyant sur toutes les forces démocratiques du pays". Pas la moindre allusion à des mouvements de grève. Il en sera de même le lendemain au Comité National de la Commission Syndicale où, après avoir élaboré un cahier de revendications extrêmement minimes, l’on concluera ainsi :

La C.S. autorise la délégation à s’aboucher avec les représentants des syndicats chrétiens, avec ceux du Comité Central Industriel ainsi que des autres organisations centrales patronales, pour aviser aux mesures à prendre en vue d’aboutir à une prompte solution ;
Estime que, dans les conjonctures présentes, le mouvement ouvrier ne pourrait admettre la participation ouvrière à un gouvernement qui n’inscrirait pas à son programme la réalisation immédiate des réformes réclamées instamment par l’ensemble des travailleurs ;
Considérant que, pour assurer à la classe ouvrière les satisfactions indispensables à ses propres besoins comme au redressement de l’économie nationale, il importe que l’action ouvrière s’exerce avec ordre et méthode, le Comité National fait appel à tous les travailleurs pour qu’ils ne cèdent à aucune injonction extérieure, ni à aucune réaction instinctive, et fait pleine et entière confiance à la volonté énergique et à l’expérience éprouvée des organisations qualifiées du mouvement syndical.

L’atmosphère se chargeait de plus en plus et l’on constatera que le manifeste de la Commission Syndicale contient une légère modification par rapport à celui lancé la veille par le Conseil Général du P.O.B., car si l’on ne lance pas le mot d’ordre de la grève générale, on laisse quand même comprendre que cette grève générale s’annonce inévitable. Après Liège, le Borinage avait clairement manifesté sa volonté d’entrer en lutte et, le dimanche 14 juin, le Congrès national des mineurs ne peut faire autre chose que lancer l’ordre de grève générale pour le lendemain.
Le P.O.B., qui avait tout fait pour éviter l’éclosion du mouvement, validera, au cours de son expansion, entre le 14 et le 24 juin, toutes les mesures que le gouvernement mettra en œuvre pour prévenir un débordement de l’action des masses. Déjà, le samedi 13, il avait souscrit aux mesures prises en vue d’éviter l’occupation des usines, ainsi qu’à la mobilisation générale de la gendarmerie. Dans la suite, le P.O.B. laissa le ministre de l’Intérieur ressusciter des mesures de répression qui étaient tombées en désuétude et "le dispositif de sécurité" fut mis en action. Lorsque les incidents sanglants de Quaregnon éclatèrent, Vandervelde partit rapidement dans les bassins miniers afin d’éviter que la réaction ouvrière puisse se manifester contre la gendarmerie qui avait envahi la Maison du Peuple, tué une femme et blessé un gréviste. À l’encontre des grèves françaises, en Belgique, les forces policières occupèrent tous les carrefours et s’il n’y eut pas des incidents sanglants correspondant à l’intensité de la provocation policière, cela est dû uniquement à l’extension immense du mouvement.
Après la "réunion historique" du 17 juin dans le cabinet du Premier Ministre, où patrons et ouvriers se mirent d’accord sur la base d’un système de compromis qui ne comprenait rien de positif, et en face de l’extension progressive du mouvement, surtout dans les Flandres et à Bruxelles, l’on eut recours au système des Commissions paritaires dans l’espoir d’aboutir à des accords partiels, pour lesquels chaque patron recevait, en compensation des faibles concessions qu’il faisait, une intervention gouvernementale dans des proportions certainement supérieures. L’on n’a qu’à songer aux propositions de Van Isacker à la Commission du Ducroire.
Le lundi 22 juin, le travail des Commissions paritaires étant assez avancé, on crut le moment venu pour liquider le mouvement. Mais le P.O.B. et la C.S. sentirent nettement qu’il était impossible d’escompter la reprise immédiate du travail. Aussi l’on séria habilement la manœuvre : l’ordre de rentrée fut donné pour le mercredi 24, mais d’une façon tout à fait générique en promettant l’appui aux corporations qui continueraient le mouvement faute d’avoir obtenu satisfaction. Le mercredi, la séance à la Chambre devait graviter autour des dévergondages de la démagogie ministérielle : M. Van Zeeland s’engageant à défendre les intérêts des ouvriers ; le jeudi, le Congrès des mineurs était convoqué et parvenait à faire voter l’ordre de reprise contre l’opposition en bloc de tous les délégués du Borinage. Mais, à ce moment, il était clair que le capitalisme belge et le P.O.B. étaient au bout de leurs peines, le mouvement entrait dans sa courbe descendante et les derniers échos de la grève du Livre à Bruxelles et des grèves d’Anvers ne pouvaient arriver à faire rebondir la lutte.
Le cahier de revendications de la C.S. Comportait :

1°) Minima de salaire à 32 francs par jour ;
2°) Semaine de 40 heures ;
3°) Liberté syndicale ;
4°) Vacances payées.

Les résultats des Commissions paritaires ont donné :

1° Une augmentation des salaires de 10 % en moyenne ;
2° Une loi sur les 40 heures limitée aux industries insalubres ;
3° Six jours de congés payés.

Le caractère extrêmement bas du cahier initial a permis au P.O.B. de faire de la surenchère sur les résultats insignifiants qui ont clos le formidable mouvement du prolétariat belge. Mais ce ne fut pas là l’avis des ouvriers et la C.S. dut constater que, "malheureusement, ses appels n’avaient pas la suite immédiate à laquelle on s’était attendu".
Si, au point de vue matériel, les conquêtes ouvrières sont presque insignifiantes, au point de vue du renforcement de la conscience de classe, la grève générale des ouvriers belges représente certainement un moment culminant qui se relie à une phase bien plus avancée de la tension sociale, par rapport à 1932. Les résultats de cette bataille purent être effrités sans en arriver à une modification substantielle du rouage des partis traditionnels qui se trouvent à la tête du gouvernement. Enfin, ainsi que nous l’avons expliqué, l’on put quand même arriver, en 1933, 1934 et 1935, à une compression drastique des conditions de vie des travailleurs. Il est extrêmement probable que les suites du mouvement de juin 1936 ne pourront plus être contenues dans les cadres classiques de la société capitaliste belge et que des modifications de structure vont se vérifier : le rexisme essaye de canaliser vers une issue type corporatiste le dégoût qui succédera parmi les masses à la mystification dont elles viennent d’être victimes ; le Front Populaire que le centrisme n’était pas parvenus à créer en Belgique vient de se constituer en escomptant la possibilité d’une parenthèse du type français, mais il n’est pas exclu que, sans de profondes secousses sociales, l’on n’assiste à la répétition de la journée du 12 juin où Van Zeeland était à un cheveu prêt d’obtenir la participation des socialistes eux-mêmes à un gouvernement ayant pour programme la graduelle refonte de l’État parlementaire afin de le rendre apte à s’acquitter de son rôle dans la phase actuelle d’hypertension des antagonismes de classe.
Dans l’hypothèse d’une chute rapide des situations vers la guerre mondiale, les grèves de Belgique, aussi bien que celles de France, bien que représentant un rehaussement de l’esprit de classe du prolétariat, bien que s’opposant nettement à tout le cours de l’enchaînement à la politique Sociétaire et à la croisade antifasciste, ces grèves peuvent représenter un sursaut héroïque mais aussi désespéré du prolétariat qui ne parviendrait pas à opposer la révolution à l’éclosion de la guerre mondiale. Dans l’autre hypothèse qui, — ainsi que nous l’avons dit — semble la plus probable d’une possibilité de manœuvre du capitalisme pour échelonner les conflits inter-impérialistes tout en les localisant, ces grèves auront représenté plutôt qu’un mouvement se dirigeant verticalement vers la révolution, une reprise offensive de la classe ouvrière mondiale pour opposer, au cours des situations se dirigeant vers le triomphe de la contre-révolution, une première explosion d’un mouvement mondial saccadé qui s’épanchera dans les autres pays et révélera un cours bien plus accidenté de la révolution mondiale que celui qui avait été prévu lors de la fondation de l’Internationale Communiste.


Note Smolny :
Plusieurs corrections factuelles et chronologiques ont été apportées à cet article dans un errata publié dans le numéro suivant de Bilan.




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