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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le conflit Arabo-Juif en Palestine (suite et fin)
{Bilan} n°32 - Juin-Juillet 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Comme nous l’avons vu dans la première partie de cet article, quand, après 2000 ans d’"exil", les "Biluimes", acquirent une bande de territoire sablonneux au Sud de Jaffa, ils trouvèrent d’autres peuplades, les Arabes, qui s’étaient substitués à eux en Palestine. Ces derniers n’étaient que quelques centaines de milliers, soit Arabes fellah (paysans) ou bédouins (nomades) ; les paysans travaillaient avec des moyens très primitifs, le sol appartenant aux propriétaires fonciers (effendis). L’impérialisme anglais, comme on l’a vu en poussant ces latifundistes et la bourgeoisie arabe à entrer en lutte à ses côtés pendant la guerre mondiale, leur a promis la constitution d’un État national arabe. La révolte arabe fut, en effet d’une importance décisive dans l’écroulement du front turco-allemand dans le Proche-Orient, car elle réduisit à néant l’appel à la Guerre Sainte lancé par le Khalife Ottoman et tint en échec de nombreuses troupes turques en Syrie, sans parler de la destruction des armées turques en Mésopotamie.
Mais si l’impérialisme britannique avait déterminé cette révolte arabe contre la Turquie, grâce à la promesse de la création d’un État arabe composé de toutes les provinces de l’ancien empire ottoman (y compris la Palestine), il ne tarda pas, pour la défense de ses intérêts propres à solliciter comme contre-partie, l’appui des sionistes juifs en leur disant que la Palestine leur serait remise tant au point de vue de l’administration que de la colonisation.
En même temps, il se mettait d’accord avec l’impérialisme français pour lui céder un mandat sur la Syrie, détachant ainsi cette région, qui forme avec la Palestine une unité historique et économique indissoluble.

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Dans la lettre que Lord Balfour adressait le 2 novembre 1917 à Rothschild, président de la Fédération Sioniste d’Angleterre, et dans laquelle il lui communiquait que le gouvernement anglais envisageait favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif et qu’il emploierait tous ses efforts pour la réalisation de cet objectif, Lord Balfour ajoutait que : "rien ne serait fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politique dont les juifs jouissent dans les autres pays".
Malgré les termes ambigus de cette déclaration, qui permettait à un peuple nouveau de s’installer sur leur sol, l’ensemble de la population arabe resta neutre au début et même favorable à l’instauration d’un foyer national juif. Les propriétaires arabes, sous la crainte qu’une loi agraire allait être instituée, se montrèrent disposés à vendre des terres. Les chefs sionistes, uniquement absorbés par des préoccupations d’ordre politique, ne profitèrent pas de ces offres et allèrent jusqu’à approuver la défense du gouvernement Albany de vendre des terrains.
Bientôt, la bourgeoisie sioniste manifesta des tendances à occuper totalement (au point de vue territorial et politique) la Palestine en dépossédant la population autochtone et en la repoussant vers le désert. Cette tendance se manifeste aujourd’hui chez les sionistes "révisionnistes", c’est-à-dire dans le courant philo-fasciste du mouvement nationaliste juif.
La superficie des terres arables de la Palestine est d’environ 12 millions de "dounams métriques" (le dounnam = un dixième d’hectare) dont 5 à 6 millions sont actuellement cultivés.
Voici comment s’établit la superficie des terres cultivées par les Juifs en Palestine, depuis 1899 :

1899 : 22 colonies, 5 000 habitants, 300 000 dounams.
1914 : 43 colonies, 12 000 habitants, 400 010 dounams.
1922 : 73colonies, 15 000 habitants, 600 000 dounans
1931 : 160 colonies, 70 000 habitants, 1 120 000 dounams.

Pour juger la valeur réelle de cette progression et de l’influence qui en découle, il ne faut pas oublier que les Arabes cultivent encore aujourd’hui la terre d’une façon primitive, tandis que les colonies juives emploient les méthodes les plus modernes de culture.
Les capitaux juif investis dans les entreprises agricoles sont estimés à plusieurs millions de dollars-or, dont 65 % dans les plantations. Bien que les Juifs ne possèdent que 14 % des terres cultivées, la valeur de leurs produits atteint le quart de la production totale.
Pour ce qui est des plantations d’oranges, les juifs arrivent à 55 % de la récolte totale.

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C’est en avril 1920, à Jérusalem, et en mai 1921, à Jaffa, que se produisirent, sous forme de pogromes les premiers symptômes de la réaction arabe. Sir Herbert Samuel, haut-commissaire en Palestine jusqu’en 1925, essaya d’apaiser les Arabes en arrêtant l’immigration juive, tout en promettant aux Arabes un gouvernement représentatif et en leur attribuant les meilleures terres du domaine de l’État.
Après la grande vague de colonisation de 1925, qui atteint son maximum avec 33 000 immigrants, la situation empira et finit par déterminer les mouvements d’août 1929. C’est alors que vinrent se joindre aux population arabes de la Palestine, les tribus bédouines de la Transjordanie, appelées par les agitateurs musulmans.
À la suite de ces événements la Commission d’Enquête parlementaire envoyée en Palestine et qui est connue sous le nom de Commission Shaw, conclut que les événements étaient dus à l’immigration ouvrière juive et à la "disette" de terre et elle proposa au gouvernement l’achat de terres pour dédommager le fellah arraché de son sol.
Quand, par après, en mai 1930, le gouvernement britannique accepta dans leur ensemble les conclusions de la Commission Shaw et suspendit à nouveau l’immigration ouvrière juive en Palestine, le mouvement ouvrier juif - que la Commission Shaw avait même refusé d’entendre - répondit par une grève de protestation de 24 heures, tandis que le Poalézion dans tous les pays ainsi que les grands syndicats juifs d’Amérique, protestaient contre cette mesure par de nombreuses manifestations.
En octobre 1930, parut une nouvelle déclaration concernant la politique britannique en Palestine, connue sous le nom de "Livre blanc".
Elle était également très peu favorable à la thèse sioniste. Mais, devant les protestations toujours grandissantes des juifs, le gouvernement travailliste répondit en février 1931 par une lettre de Mac Donald qui réaffirmait le droit au travail, à l’immigration et à la colonisation juive et autorisait les employeurs juifs à employer la main d’œuvre juive - lorsqu’ils préféraient employer cette dernière plutôt que des Arabes -, sans tenir compte de l’augmentation éventuelle du chômage parmi les Arabes.
Le mouvement ouvrier palestinien s’empressa de faire confiance au gouvernement travailliste anglais, tandis que tous les autres partis sionistes restaient dans une opposition méfiante.
Nous avons démontré, dans l’article précédent, les raisons du caractère chauvin du mouvement ouvrier palestinien.
L’Histadruth - la Centrale syndicale palestinienne - ne comprend que des Juifs (80 % des ouvriers juifs sont organisés). C’est seulement la nécessité d’élever le standard de vie des masses arabes, pour protéger les hauts salaires de la main d’oeuvre juive, qui a déterminé, dans ces derniers temps, ses essais d’organisation arabe. Mais les embryons de syndicats groupés dans "l’Alliance" restent organiquement séparés de l’Histadruth, exception faite du Syndicat des Cheminots qui englobe les représentants des deux races.

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La grève générale des Arabes en Palestine entre maintenant dans son quatrième mois. La guérilla se continue, malgré le récent décret qui inflige la peine de mort aux auteurs d’un attentat : chaque jour se produisent des embuscades et des coups de mains contre trains et automobiles, sans compter les destructions et incendies des propriétés juives.
Ces événements ont coûté à la puissance mandataire déjà près d’un demi-million de livres sterling pour l’entretien des forces armées et par suite de la diminution des entrées budgétaires, conséquence de la résistance passive et du boycott économique des masses arabes. Dernièrement, aux Communes, le ministre des colonies a donné comme chiffre des victimes : 400 Musulmans, 200 Juifs et 100 policiers. Jusqu’ici, 1800 Arabes et Juifs ont été jugés et 1200 dont 300 Juifs, condamnés. D’après le ministre, une centaine de nationalistes arabes ont été déportés dans des camps de concentration. Quatre chefs communistes (2 Juifs et 2 Arméniens) sont détenus et 60 communistes soumis à la surveillance de la police. Voilà les chiffres officiels.
Il est évident que la politique de l’impérialisme britannique en Palestine s’inspire naturellement d’une politique coloniale propre à tout impérialisme. Celle-ci consiste à s’appuyer partout sur certaines couches de la population coloniale (en opposant des races entre elles ou des confessions religieuses différentes, ou bien encore éveillant des jalousies entre clans ou chefs), ce qui permet à l’impérialisme d’établir solidement sa super-oppression sur les masses coloniales elles mêmes, sans distinction de races ou de confessions.
Mais si cette manoeuvre a pu réussir au Maroc et en Afrique centrale, en Palestine et en Syrie le mouvement nationaliste arabe présente une résistance très compacte. Il s’appuie sur les pays plus ou moins indépendants qui l’environnent : Turquie, Perse, Égypte, Irak, États d’Arabie et, de plus, se relie à l’ensemble du monde musulman qui compte 300 millions d’individus.
En dépit des contrastes existants entre différents États musulmans et malgré la politique anglophile de certaines d’entre eux, le grand danger pour l’impérialisme serait la constitution d’un bloc oriental capable de lui en imposer - ce qui serait possible si le réveil et le renforcement du sentiment nationaliste des bourgeoisies indigènes pouvait empêcher le réveil de la révolte de classe des exploités coloniaux qui ont à en finir autant avec leurs exploiteurs qu’avec l’impérialisme européen - et qui pourrait trouver un point de ralliement autour de la Turquie, qui vient d’affirmer à nouveau ses droits sur les Dardanelles et qui pourrait reprendre sa politique pan-islamique.
Or, la Palestine est d’une importance vitale pour l’impérialisme anglais. Si les Sionistes ont cru obtenir une Palestine "juive" en réalité ils n’obtiendront jamais qu’une Palestine "britannique". La voie palestinienne des transits terrestres relie l’Europe à l’Inde. Elle pourrait remplacer la voie maritime de Suez, dont la sécurité vient d’être affaiblie par l’établissement de l’impérialisme italien en Éthiopie. Il ne faut pas oublier non plus que le "pipe-line" de Mossoul (zone pétrolière) aboutit au port palestinien de Haïfa.
Enfin, la politique anglaise devra toujours tenir compte de ce que 100 millions de Musulmans peuplent l’empire britannique. Jusqu’ici, l’impérialisme britannique a réussi, en Palestine, à contenir la menace représentée par le mouvement arabe d’indépendance nationale. Il opposait à ce dernier le sionisme qui, en poussant les masses juives à émigrer en Palestine disloquait le mouvement de classe de leur pays d’origine où celles-ci auraient trouvé leur place et, enfin, il s’assurait un appui solide pour sa politique dans le Proche Orient.
L’expropriation des terres, à des prix dérisoires a plongé les prolétaires arabes dans la misère la plus noire et les a poussés dans les bras des nationalistes arabes et des grands propriétaires fonciers et de la bourgeoisie naissante. Cette dernière en profite, évidemment, pour étendre ses visées d’exploitation des masses et dirige le mécontentement des fellahs et prolétaires contre les ouvriers juifs de la même façon que les capitalistes sionistes ont dirigé le mécontentement des ouvriers juifs contre les Arabes. De ce contraste entre exploités juifs et arabes, l’impérialisme britannique et les classes dirigeantes arabes et juives ne peuvent que sortir renforcées.
Le communisme officiel aide les Arabes dans leur lutte contre le sionisme qualifié d’instrument de l’impérialisme anglais.
Déjà, en 1929, la presse nationaliste juive publia une "liste noire" de la police où les agitateurs communistes figuraient aux côtés du Grand Mufti et des chefs nationalistes arabes. Actuellement, de nombreux militants communistes ont été arrêtés.
Après avoir lancé le mot d’ordre "d’arabisation" du parti - celui-ci, comme le P.C. de Syrie ou même d’Égypte, a été fondé par un groupe d’intellectuels juifs qui fut combattu comme "opportuniste" - les centristes ont lancé aujourd’hui le mot d’ordre de "l’Arabie aux Arabes" qui n’est qu’une copie du mot d’ordre "Fédération de tous les peuples arabes" devise des nationalistes arabes, c’est-à-dire des latifundistes (effendi) et des intellectuels qui, avec l’appui du clergé musulman, dirigent le Congrès arabe et canalisent, au nom de leurs intérêts, les réactions des exploités arabes.
Pour le vrai révolutionnaire, naturellement, il n’y a pas de question "palestinienne", mais uniquement la lutte de tous les exploités du Proche-Orient, arabes ou juifs y compris, qui fait partie de la lutte plus générale de tous les exploités du monde entier pour la révolution communiste.

Gatto MAMMONE




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