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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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En Espagne — Bourgeoisie contre Prolétariat
{Bilan} n°33 - Juillet-Août 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
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La situation internationale

Les événements d’Espagne semblent confirmer l’hypothèse que nous avions mise en évidence dans le dernier numéro de Bilan lorsque nous avons examiné les grèves en France et en Belgique.
Nous écrivions que ces mouvements pouvaient dépendre du contraste existant entre la maturation des conditions pour l’éclosion de la conflagration mondiale et du fait que le capitalisme parvenait à isoler chacun des foyers de l’incendie (conflit italo-éthiopien, réarmement de la Ruhr, accord italo-allemand au sujet de l’Autriche, Dantzig). Notre conception sur la guerre nous porte, en effet, à considérer que la cause essentielle de son déclenchement réside dans les antagonismes sociaux entre les classes, celles-ci opposant les deux formes d’organisation sociale : la capitaliste et la socialiste. Ces antagonismes se greffent d’ailleurs sur ceux qui jaillissent dans le domaine économique, des forces mêmes de la production que la structure de l’économie basée sur le profit capitaliste ne parvient plus ni à contrôler, ni à contenir. Les contrastes opposent les États ou les constellations impérialistes, tout en étant un résultat direct des bases de la société bourgeoise et bien que représentant également un facteur de grande importance pour l’éclosion de la guerre, ne nous semblent pas en être la raison essentielle. En effet, les causes de la conflagration mondiale sont telles qu’une nouvelle distribution du monde ne serait pas une solution. L’unique solution est celle de la destruction d’un régime qui porte en son sein la guerre et la fondation de la société communiste.
Puisque la guerre résulte de la révolte des forces de production et des bases mêmes du régime capitaliste, il est évident qu’un déplacement des richesses à l’avantage de l’une ou de l’autre constellation ne peut résoudre le problème historique qui a surgi et qui a vu maintes fois, si pas toujours, la fraternisation des empires "ennemis" lorsqu’il s’agissait de mater les révoltes ouvrières, même au prix d’une renonciation au triomphe total que la victoire militaire aurait permis ; même lorsqu’il fallait maintenir prêt à intervenir un appareil militaire que l’on savait devoir devenir l’instrument d’une nouvelle attaque contre la "patrie".
Sur la base de ces considérations générales, nous avions considéré que la réalisation de l’Union Sacrée avant la guerre exprimait le décalage existant entre la maturation des conditions sociales pour le conflit et la non-maturation de ces mêmes conditions dans les rapports inter-impérialistes (succès obtenus par le capitalisme mondial dans la localisation des récents conflits internationaux). Mais d’autre part, l’Union Sacrée entre capitalisme et prolétariat ne pouvant être qu’une exception dans l’évolution historique que, seules, les conditions exceptionnelles de la guerre peuvent justifier, cette Union Sacrée était appelée à se briser dans l’éclosion de l’antagonisme de classe. Si la guerre avait éclaté et si donc le rouleau était arrive a son terme extrême, l’irruption nouvelle de la lutte des classes se serait dirigée vers l’ouverture d’une situation internationale révolutionnaire.
Puisque le capitalisme est parvenu à délimiter les foyers de l’incendie, la reprise des luttes de classes n’en reste pas moins sous l’emprise des situations historiques que nous vivons et les ouvriers ne parviendront pas à se libérer des forces politiques socialistes et centristes du Front Populaire qui, en solidarité parfaite avec le fascisme, mobilisent les masses travailleuses pour la guerre.
Les grandioses mouvements de France et de Belgique, tout en étant en opposition brutale avec le Front Populaire, resteront cependant dans l’enceinte de ce dernier, qui parviendra à les effriter contre les chiffons de papier d’une bourgeoisie qui sait parfaitement qu’elle peut, en toute tranquillité, tronquer l’engagement d’un moment, d’autant plus que les co-signataires du Front Populaire ne se lèveront jamais pour en imposer le respect ; qui sait aussi que ce dernier n’est pas son ennemi, mais son partenaire qui, le moment venu, saura répéter les exploits de l’immédiat après-guerre pour égorger le prolétariat révolutionnaire et sauver le régime bourgeois.
Nous avions aussi pressenti, avec les événements français et belges, l’ouverture d’une situation internationale connaissant l’éclosion de mouvements grévistes dans les autres pays. Mais nous mettions en évidence que notre hypothèse ne relevait pas d’une analyse de la situation (dont nous nous déclarions incapables), mais de notre passion de militants communistes, à l’affût d’une extension des mouvements prolétariens au delà des frontières françaises et belges.
Les événements d’Espagne présentent une caractéristique tout à fait différente, car ils dépendent d’une initiative de la droite bourgeoise et non du prolétariat luttant pour l’amélioration de ses conditions de vie. Nous y voyons — au point de vue du mouvement ouvrier — que les facteurs dirigeants qui avaient agi en France et en Belgique (le Front Populaire, les socialistes et centristes) y prendront une figure bien plus marquée et plus frappante dans la politique qu’ils mènent et qui consiste à éviter que les masses débordent les cadres du régime capitaliste.
Au point de vue international, les événements espagnols, bien plus que ceux de France et de Belgique, se dirigent vers une accentuation des dangers de guerre (suivant Blum les ouvriers se battront d’autant mieux qu’ils auront obtenu de meilleures conditions de vie du capitalisme). Mais nous n’entendons pas parler comme si une menace de conflit immédiat résultait des manœuvres de Mussolini, Hitler, Blum, mais bien de la nature même des répercussions de ces événements au sein des masses, oii les traîtres sont parvenus à mobiliser ces dernières, non point sur des bases de classe — les seules pouvant fournir une réelle solidarité avec les ouvriers espagnols — mais sur le front où refluent les contrastes inter-impérialistes. Cela est tellement vrai qu’aujourd’hui on en arriverait à considérer que M. Blum trahirait le Front Populaire et le socialisme s’il ne répondait pas aux avions de Mussolini ou aux navires de Hitler par l’envoi de forces armées en Espagne, pour défendre la démocratie contre le fascisme. Les ouvriers ont été conduits jusqu’au bord de l’abîme par les traîtres et ils se considéreront force dérisoire s’ils combattent pour le socialisme sur la base de leurs revendications de classe, alors qu’ils se sentiront forts à la seule condition de pouvoir marcher derrière un gouvernement impérialiste levant le drapeau de l’antifascisme. Nous ne voulons pas, enfin, parler de l’intérêt fondamental qu’aurait le capitalisme français à sauvegarder le gouvernement du Frente Popolare, car aucune incompatibilité de principe n’existe à l’entrée dans une constellation impérialiste "démocratique" d’un État régi par un gouvernement de droite ou même fasciste. En 1914, la démocratie française s’accommodait fort bien de son accord avec le tsarisme russe et l’orientation philo-française de la politique espagnole n’a jamais été aussi nette que sous le régime de Primo de Rivera avec lequel le gouvernement français de gauche de 1924 put fort bien collaborer lors de la guerre d’extermination de 1925 au Maroc. Les constellations impérialistes se forment en fonction des intérêts des capitalismes respectifs, ce qui traduit, d’ailleurs, la plus ou moins forte résistance des sociétés capitalistes à l’assaut révolutionnaire du prolétariat (les capitalismes les plus puissants destinés à s’allier contre les autres bourgeoisie sont aussi ceux qui détiennent encore certaines possibilités de manœuvres dans le domaine social). Il est vrai que le capitalisme "démocratique" est celui qui a les meilleures positions dans le domaine international, mais cela ne signifie pas que les constellations impérialistes doivent être obligatoirement homogènes : il n’y a qu’un danger pour le capitalisme et c’est le prolétariat. Pour cela, tous les accommodements sont possibles entre les formes particulières du gouvernement capitaliste. Il s’agit maintenant de voir comment et pourquoi la bourgeoisie espagnole n’a d’autre ressource, pour dompter la terreur du prolétariat, que de charger le Front Populaire de l’habiller en rouge écarlate et de la présenter comme l’ennemi du fascisme que l’on veut "écraser à jamais".

La situation est-elle révolutionnaire ou susceptible d’évoluer vers une issue révolutionnaire ?

Sur les traces de Lénine, nous avons toujours considéré que les conditions d’une situation révolutionnaire sont les suivantes :

a) Une crise grave au sein de la classe ennemie venant à se trouver dans l’impossibilité de faire fonctionner toutes les branches de son appareil répressif contre les masses, cet appareil lui-même étant bouleversé profondément par la situation ;
b) Une hésitation profonde au sein des couches petites bourgeoises étant parvenues à se dissocier du capitalisme et se dirigeant vers le prolétariat ;
c) Une poussée vers la lutte insurrectionnelle du prolétariat à la tête duquel se trouve un parti ayant conquis une forte influence sur les masses qu’il appelle à la lutte sur la base d’un programme révolutionnaire.

Un examen même sommaire de la situation espagnole prouve, à l’évidence, que ces conditions ne se trouvent nullement réalisées. À première vue, l’on pourrait considérer que la classe ennemie se trouve écartelée en conséquence de la lutte que se mènent les deux fractions qui en représentent les intérêts et que, par conséquent, le prolétariat se serait trouvé dans la possibilité de passer aux formes extrêmes de sa lutte, de s’armer et de conquérir des positions d’où il serait impossible de le déloger ultérieurement. Mais, ainsi que nous le verrons par la suite, la lutte entre la droite de Franco et la gauche de Azana-Caballero n’oppose pas deux formes sociales fondamentalement opposées en face desquelles pourrait s’ébaucher la lutte autonome de la classe ouvrière, comme d’ailleurs cette lutte n’est pas le fruit d’une démantibulation du régime bourgeois ayant mûri son fossoyeur : le prolétariat. Elle est plutôt la convulsion d’une société capitaliste que les circonstances historiques ont mis dans des conditions particulièrement embrouillées, où il ne sera plus possible de procéder à la refonte d’un régime trop arriéré pour pouvoir s’acclimater avec l’atmosphère du régime capitaliste mondial traversant sa phase de dégénérescence et entré au surplus, depuis 1929, dans une crise économique dont la seule issue se trouve être le dilemme guerre-révolution. C’est au prolétariat et à lui seul que revient la tâche de transformer radicalement les bases de l’économie espagnole, mais nous chercherions en vain, dans les batailles héroïques des ouvriers ibériques, un programme qui soit à la hauteur de sa tâche ; à sa place, nous trouverons les déclamations du Front Populaire, à la place des Lénine les bandits politiques à la Caballero.
Une distinction s’impose, évidemment, entre une situation révolutionnaire et insurrectionnelle : la première s’étendant à une période assez longue, la seconde ne pouvant être contenue qu’en un espace de quelques jours. En Russie, par exemple, la situation révolutionnaire s’est certainement ouverte en février 1917 et c’est seulement sept mois après que les conditions se sont présentées pour la victoire insurrectionnelle. D’autre part, octobre lui-même fut précédé immédiatement par l’attaque de Kornilov, ce qui pourrait permettre de comparer la victoire du Front Populaire à la chute du tsarisme, l’entreprise de Franco à celle de Kornilov. Mais ce parallèle n’offre aucune possibilité pour nous expliquer la situation actuelle parce qu’il y manque une pièce essentielle, un élément qui ne fait pas office de toiture devant parachever les armes indispensables aux ouvriers mais représente le fondement même de sa lutte. En Espagne manque un parti de classe et aucune perspective ne s’offre pour qu’il puisse poindre au feu des événements actuels.
Et ici nous n’affirmons pas une thèse qui, pour être didactique et scolastique, serait d’une stupidité incommensurable. Elle consisterait à croire que le prolétariat ne peut intervenir en tant que classe dans la situation parce qu’auparavant un groupe de théoriciens n’aurait pas compilé un programme à architecture complète et impeccable. Nous savons fort bien que, presque toujours, les masses se mettent en lutte derrière des chefs qui ne portent pas le drapeau de leurs revendications immédiates et historiques et que c’est par la suite, au cours même du mouvement, que l’élimination s’opère et que le prolétariat parvient à se regrouper autour de l’avant-garde consciente qui peut brandir le programme de la révolution communiste uniquement parce que les travailleurs ont été portés, par les situations, à acquérir la conscience de leur rôle historique. Aujourd’hui derrière Azana, demain derrière le drapeau communiste, tout comme les ouvriers russes qui avaient marché derrière les socialistes révolutionnaires et les mencheviks avant octobre se rangèrent aux côtés des bolcheviks pour le triomphe de la dictature du prolétariat. Mais nous nous basons sur des éléments concrets, sur les situations qui ont précédé celle qui vient de s’ouvrir et qui montrent que si les ouvriers espagnols sont parvenus à écrire — particulièrement au cours des cinq dernières années — des pages d’épopée qu’aucun autre prolétariat n’a encore à son actif, ils se sont malheureusement trouvés dans l’impossibilité de forger leur parti de classe. Nous essayerons d’établir celles qui nous paraissent être les raisons profondes de cette cruelle situation qui est faite au prolétariat espagnol, afin d’en arriver à la conclusion que sa victoire ne peut dépendre que de l’aide du prolétariat international.
Mais, avant de passer à une analyse des précédents de la situation actuelle de la péninsule ibérique, nous voulons insister sur certaines considérations générales ayant une valeur qui dépasse les événements dont nous nous occupons et qui nous semblent être parfaitement confirmées par les circonstances actuelles. La présence du parti de classe et son influence décisive sur les masses a été toujours considérée, par les marxistes, comme une condition sine qua non pour la victoire, mais cette affirmation n’épuise pas le problème, car nous entendons proclamer de tous côtés qu’il suffirait d’un accord soudain entre militants espagnols ou d’autre pays, accord basé sur un programme dont les formulations progressistes suivraient l’évolution violente des événements, pour qu’enfin, en quelques jours, il soit possible de faire germer le parti de classe du prolétariat espagnol. Le problème, à notre avis, consiste à expliquer pourquoi, au moment même où les masses sont portées à prendre les armes, ce parti fait défaut. Et c’est alors que nous comprendrons que la nature même de ces luttes armées est telle que, malheureusement, toute perspective d’évolution révolutionnaire se trouve exclue, à moins d’une modification profonde de la situation internationale et de l’apparition d’une avant-garde du prolétariat mondial qui pourrait intervenir dans le processus même de la lutte sociale en Espagne afin de cristalliser autour d’un noyau marxiste les forces historiques pouvant exprimer les revendications finales de la classe ouvrière espagnole. Le parti de classe ne s’invente pas, il ne s’improvise pas, il ne s’importe pas non plus. S’il n’existe pas, c’est que la situation n’en a pas permis la formation, si, par surcroît, de formidables événements précédents n’ont pas frayé le chemin c’est que dans le mécanisme même de l’évolution de la société espagnole, des ressorts n’existent pas encore qui peuvent permettre la production de cet outil indispensable à la victoire de la classe prolétarienne. Ce sont des raisons qui dépassent les individus et leurs qualités et nous laissons à d’autres le soin de tout expliquer par le fait que les ouvriers espagnols seraient infériorisés par rapport à leurs frères des autres pays pour ce qui concerne la construction du parti de classe alors que, par contre, ils détiendraient un avantage pour ce qui est de l’héroïsme, l’abnégation, le sacrifice.

La structure du capitalisme espagnol

La structure économique de la société espagnole, surtout avant l’avènement de la République en avril 1931, par ses caractères extrêmement retardataires, pourrait donner l’impression que la bourgeoisie n’y a pas encore conquis le pouvoir et que, dès lors, nous pourrions assister à la répétition du schéma des révolutions bourgeoises du siècle passé. Toutefois, avec cette variante d’une importance fondamentale pour les perspectives ultérieures que — à la suite de la nouvelle situation historique où le capitalisme n’a plus un rôle progressif mais est entrée dans la phase de son déclin — le prolétariat pourrait écarter le capitalisme, substituer au triomphe de ce dernier l’avènement de la dictature de la classe ouvrière. Pourtant, il n’en est nullement ainsi, car l’Espagne appartient aux pays bourgeois les plus vieux et si nous n’avons pas assisté à un schéma analogue à celui qui conduisit le capitalisme au pouvoir dans les autres pays, cela dépendit uniquement des conditions exceptionnelles favorables dans lesquelles put s’affirmer et éclore la bourgeoisie espagnole. Possédant un immense empire colonial, ce capitalisme put évoluer sans grandes secousses intérieures, put même les esquiver justement parce que la base de sa domination ne consistait pas — ainsi qu’il en était pour les autres capitalismes — en une modification radicale des fondements de l’économie féodale pour l’installation de la grande industrie dans les villes et la libération des paysans du servage, mais l’adaptation de tout ce système aux exigences d’un capitalisme possédant des positions territoriales immenses pour investir ses capitaux et pouvant, dès lors, freiner la course à l’industrialisation de l’économie. Il est suggestif de remarquer que les anciennes colonies espagnoles ont été perdues par cette bourgeoisie au moment même où elles entraient dans le cyclone des transformations industrielles. La noblesse et le clergé détenaient en même temps que les grandes propriétés terriennes, les actions bancaires et industrielles et la Compagnie des Trams de Madrid, ainsi, d’ailleurs, que la partie des mines des Asturies soustraite au capital étranger étaient contrôlées, avant 1931, par les jésuites.
Cette structure sociale archaïque fut profondément éclaboussée lors de la guerre, qui provoqua également une intensification accentuée de l’industrialisation de l’Espagne, surtout en Catalogne, où se développa fortement une puissante industrie de transformation. Mais ce développement se fit par îlots, au Nord, à Barcelone et à Madrid, le restant de l’Espagne restant à peu près dans les conditions précédentes. Toutefois, la nécessité se fit immédiatement sentir de solutionner dictatorialement le problème social et, en 1923, Primo de Rivera prit le pouvoir, où il fut porté particulièrement par les cercles industriels de Barcelone dirigés par Cambo, alors qu’Alphonse XIII était plutôt enclin à conduire à terme l’entreprise marocaine, malgré la cuisante défaite qu’y avaient essuyée ses troupes. L’expérience Primo de Rivera, bien que nullement comparable au fascisme italien ou allemand, s’explique déjà par la nécessité d’empêcher l’intervention autonome du prolétariat dans les luttes sociales et il est connu que c’est sous son gouvernement que se développèrent les institutions d’arbitrage des conflits du travail : Largo Caballero, celui qui est aujourd’hui qualifié de Lénine espagnol (l’insulte au grand mort est fort facile et il ne suffisait pas de consacrer Staline continuateur de Lénine) fut alors conseiller d’État, les organisations socialistes purent subsister et même la C.N.T. anarchiste vivota.
En 1930, lorsque Primo de Rivera tomba comme un fruit pourri, la bourgeoisie espagnole crut pouvoir continuer avec le même système et c’est encore un général qui en prit la place, mais, cette fois, dans une autre direction politique : il ne s’agissait plus de solutionner les questions sociales à l’aide d’interventions étatiques, mais d’essayer de canaliser les masses ouvrières vers un régime à tendance libérale et démocratique. La crise économique mondiale avait éclaté et il n’était plus possible de contenir l’effervescence sociale dans les cadres d’un autoritarisme à type militaire.
Les considérations qui précèdent nous permettent de définir, en quelques phrases, la nature même de la structure sociale en Espagne. Il s’agit bien d’un régime capitaliste où toute perspective est exclue d’une répétition des événements qui accompagnèrent la victoire bourgeoise dans les autres pays : loin de répéter les jacobins de 1793, ou les bourgeois de février de 1848 qui évoluèrent vers les Cavaignac de juin, les Azana, Caballero s’acheminent plutôt vers le rôle des Noske avec toutefois, une différence profonde résultant de la particularité de la situation espagnole. Ce capitalisme entre dans la crise économique mondiale, non seulement dépourvu de bases de manœuvres sur l’échelle internationale, où les marchés absorbent des quantités toujours inférieures des produits agricoles exportés, mais aussi avec une charpente économique qui est la moins apte à résister aux contre-coups de la crise économique. Il en résulte que de formidables mouvements sociaux ne pouvaient absolument pas être évités et, comme il en avait été le cas pour Primo de Rivera, dont la chute semblait avoir été provoquée par la faillite de l’Exposition de Barcelone, c’est encore un élément d’ordre secondaire dans le domaine historique qui est le présage des grands événements qui mûrissent : en octobre 1930, le pacte de St-Sébastien est scellé pour fonder la République sous le guide du monarchiste Zamora, et le 14 avril 1931, par l’intermédiaire de Romanones, Alphonse XIII abdique à la suite des élections communales qui conduisirent à la proclamation de la République. Ainsi, les événements qui suivirent en 1931, 1932, 1933, permettent de bien expliquer la réalité sociale et la signification de l’avènement de la République. Cette dernière représentait, au point de vue du mouvement social et de sa progression, un élément absolument accessoire, elle ne pouvait nullement être comparée à l’avènement des Républiques bourgeoises du siècle passé ; par contre, elle représentait uniquement une nouvelle forme de la domination bourgeoise, une tentative nouvelle du capitalisme espagnol de faire face à ses nécessités.
Jamais une répression plus féroce ne s’exerça contre le mouvement ouvrier, que celle qui se déchaîna en 1931 et 1932 sous les gouvernements de gauche avec participation socialiste. Il est évident que la cause fondamentale de cette répression réside dans l’éclosion puissante des luttes ouvrières, mais ceux qui accouplent l’ascension du mouvement ouvrier avec la prise du pouvoir par des gouvernements de gauche feraient bien de réfléchir aux événements qui suivirent la proclamation de la République et qui prouvent, à l’évidence, que l’avènement de cette dernière ne représente, en définitive, que la forme la plus appropriée (pour employer la formule dont se servit Salengro au Sénat français quand il disait que le gouvernement s’engageait, avec tous les moyens appropriés, à faire cesser l’occupation des usines), pour la défense des intérêts de la bourgeoisie. Il n’y a donc pas de relation directe entre République et mouvement ouvrier, mais opposition sanglante, ainsi que les événements devaient le prouver.
En présence d’une structure sociale si arriérée, qui peut être comparée à celle de la Russie tsariste, se pose cette interrogation : comment d’une toile sociale si bigarrée, en face d’une bourgeoisie impuissante à trouver des solutions aux problèmes angoissants que la crise économique pose devant elle, comment s’est-il fait qu’à l’instar de la Russie, de ce milieu social particulièrement favorable, des noyaux marxistes ne se soient pas formés de la puissance de l’envergure des bolcheviks russes ? La réponse à cette question nous paraît consister dans le fait que la bourgeoisie russe se trouvait sur une ligne d’ascension alors que la bourgeoisie espagnole, qui s’était affermie depuis des siècles traversait une phase de décadence putréfiée. Cette différence de position entre les deux bourgeoisies reflétait d’ailleurs une différence de position des deux prolétariats et le fait que le prolétariat espagnol se trouve dans l’impossibilité de faire surgir de ses mouvements gigantesques le parti de classe indispensable à sa victoire, nous semble dépendre de la condition d’infériorité absolue où se trouve ce pays que le capitalisme a condamné à rester au rancart de l’évolution politique et sociale actuelle.
L’anachronisme que représente le capitalisme espagnol, sa structure extrêmement retardataire, l’impossibilité où se trouve la bourgeoisie d’apporter une solution aux problèmes complexes et embrouillés de la structure économique du pays, cela nous semble expliquer les puissants mouvements qu’a connus l’Espagne depuis cinq ans, le fait que le prolétariat s’est trouvé dans l’impossibilité de fonder son parti et que ses mouvements paraissent être des convulsions sans issue plutôt que des événements pouvant aboutir à la seule expression digne des preuves d’héroïsme qu’ont données les ouvriers espagnols : la révolution communiste. C’est dans ce sens que nous croyons devoir interpréter la phrase de Marx de 1854 quand il disait qu’une révolution qui demanderait trois jours en un autre pays d’Europe, demanderait neuf ans en Espagne.

L’avènement de la République espagnole

Marx, après les événements de 1808-1814, Engels à propos de ceux de 1873, préconisaient, pour l’Espagne, le même système de règles de tactique qu’ils appliquèrent d’ailleurs en Allemagne. Ils conseillèrent aux socialistes des autres pays, la position consistant à inoculer, au cours des révolutions bourgeoises, le virus de la lutte prolétarienne pour faire évoluer les situations à leur point terminal : la victoire de la classe ouvrière. Mais octobre 1917 est là pour nous indiquer que la continuation de l’œuvre de Marx ne consiste point à répéter, en une situation profondément différente, les positions que nos maîtres défendirent à leur époque. En Espagne, comme d’ailleurs dans tous les autres pays, les forces démocratiques de la gauche bourgeoise se sont démontrées être non un échelon pouvant conduire à l’étape de la victoire prolétarienne, mais le dernier rempart de la contre-révolution. Marx, en 1854, écrivait que la Junte Centrale aurait dû apporter des modifications sociales à la société espagnole.
Si elles ne se vérifieront pas à l’époque, cela est peut-être imputable à des erreurs de tactique, mais la République de 1931 avait une toute autre fonction que la Junte de 1808 : cette dernière avait un caractère progressif, alors que la République a représenté l’arme de la plus féroce réaction contre le mouvement ouvrier. Il en est de même pour les positions de Engels à l’égard de la République de 1873, où il entrevoyait la possibilité, pour un groupe parlementaire ouvrier, d’agir habilement pour déterminer à la fois la victoire de Pi y Margall contre la droite et de déterminer aussi l’évolution de la gauche vers l’adoption des revendications ouvrières. Au sein des Cortès Constituante de 1931 et des autres qui suivirent, le groupe "ouvrier" n’a nullement fait défaut, mais puisque sa base prenait ses racines sur un tout autre terrain social, sur celui où se scella la signification réelle de la République en tant qu’expression sanglante de la répression ouvrière, le groupe "ouvrier" ne pouvait être qu’un outil entre les mains de l’ennemi.
Dans les situations nouvelles, le regroupement des prolétaires ne pouvait se faire que sur la base du double appel pour les revendications partielles quant à l’agitation et finales quant à la propagande de la classe ouvrière. Aucune possibilité n’existant pour cramponner les conquêtes partielles de la classe ouvrière à l’expression de la République qui aurait évolué vers une transformations progressive de la société espagnole, et serait devenue favorable aux masses. Les années 1931-1932-1933 ont connu, en même temps qu’une réaction sanglante contre les mouvements grévistes des ouvriers et des paysans, une évolution toujours plus à gauche du gouvernement passant du bloc Azana-Caballero-Lerroux, à l’exclusion des radicaux. L’accentuation à gauche du gouvernement était le signal d’une plus forte répression anti-ouvrière.
Engels critique avec raison Bakounine et les Alleanzistes de l’époque, lesquels préconisaient la lutte immédiate pour l’affranchissement des travailleurs sur la base de l’extension des mouvements revendicatifs. La position marxiste interdit à la fois de lancer le mot d’ordre de l’insurrection lorsque les conditions n’en existent pas, tout autant qu’elle interdit de soulever le mot d’ordre de la lutte pour la République ou pour sa réforme au moment où l’analyse historique prouve que la République est devenue la forme essentielle de domination d’un prolétariat qui se trouve, de par l’évolution des situations historiques, dans la condition de pouvoir soulever, comme revendication étatique, uniquement la dictature du prolétariat, au travers de l’insurrection et de la destruction de l’État ennemi.
Ces considérations se trouveront confirmées par une analyse rapide des événements de 1931-32-33-34, qui nous paraît indispensable pour pouvoir passer à l’examen des situations actuelles et à une indication des positions autour desquelles le prolétariat international et espagnol peuvent faire germer des gestes de gloire des ouvriers ibériques une poussée vers la victoire de la révolution communiste.
Nous avons déjà indiqué que la proclamation de la République n’était, en définitive, qu’une signalisation d’événements bien plus importants et qui devaient jeter dans l’arène de la lutte de classes l’ensemble des ouvriers et des paysans espagnols. Commençons par remarquer que le capitalisme se hâta de fournir à Alphonse XIII le coupon du voyage pour prévenir la grève des cheminots, mouvement qui, parce qu’il aurait paralysé la vie économique, était de nature à avoir des répercussions profondes sur la situation du pays. Il est bien évident que la bourgeoisie espagnole n’avait nullement conscience des situations qui se seraient ouvertes au cours des années 1931-32 et 1933 alors qu’en prévision de cela elle aurait eu recours au changement de forme de son régime : de monarchique en républicain. Le capitalisme est condamné à ne jamais pouvoir prévoir les situations qui se produiront : expression même des bases contradictoires de son régime, il ne peut faire qu’une chose : battre son ennemi de classe et donner aux différentes situations la solution qui puisse le mieux convenir à la défense de son privilège. Lorsqu’en avril 1931, la proclamation de la République apparut une nécessité, la bourgeoisie espagnole n’hésita point à y recourir et ce fut d’ailleurs là une manifestation claire de prévoyance, car, en face de tous les mouvements qui suivirent, il aurait été bien risqué de s’y opposer par les méthodes brutales de la réaction : un appoint était nécessaire et celui-ci a été fourni par les gouvernements de la gauche avec l’appui des socialistes, le groupe le plus nombreux parmi les républicains "fidèles et sincères".
Immédiatement après la fondation du nouveau régime, la vague des grèves déferle dans tout le pays, notamment celles des Téléphones, de l’Andalousie, auxquelles firent suite les autres de Bilbao, de Barcelone (Bâtiment), de Valence, de Manresa, etc. Au cours de tous ces événements, les positions suivantes s’affirment : le gouvernement, présidé par Zamora, s’oriente de plus en plus vers la répression féroce ; le ministre de l’Intérieur Maura, qui étendra au sol trente paysans à Séville, répondra aux interpellations que "rien n’arrive" et le 20 octobre de la même année, la "loi de défense de la République" sera votée pour interdire les grèves, pour imposer l’arbitrage obligatoire des conflits du travail au travers des Commissions Paritaires et mettre hors la loi les organisations syndicales qui ne donneraient pas un préavis de dix jours avant la déclaration d’une grève. En même temps, l’Union Générale des Travailleurs Socialistes organisera ouvertement le sarrazinage des mouvements décidés par la Confédération Nationale du Travail (anarcho-syndicaliste), si ce n’est qu’elle arrivera à préconiser la lutte armée contre les ouvriers organisés dans la C.N.T. Et il faut dire que cette politique des socialistes eut un certain succès puisqu’à part de rares occasions où les ouvriers des deux Centrales firent cause commune, l’U.G.T. parvient à maintenir au travail ses affiliés. Lorsque cela n’aboutissait pas à l’échec des mouvements ouvriers, ils en étaient rendus extrêmement plus difficiles si ce n’est plus sanglants à cause de l’intervention de la Garde Civile.
De l’autre côté de la barricade se trouvent les syndicats de la C.N.T. autour desquels se polarise la lutte de la classe ouvrière. Mais les positions politiques des anarchistes ne pouvaient nullement correspondre aux nécessités de la situation et bien que ses militants aient souvent fait preuve de grand courage, les dirigeants, au point de vue politique, n’arrivèrent jamais à coordonner un plan d’ensemble susceptible de reconstituer l’unité du bloc ouvrier pour le mener à la victoire contre le patronat. La suite ininterrompue des grèves auxquelles aucune issue n’était préétablie finissait par fatiguer les masses se trouvant toujours dans l’impossibilité d’obtenir une sérieuse amélioration de leur sort, alors que des épisodes désespérés se produisaient en Catalogne et en Andalousie, où des Communes Libres étaient fondées pour l’organisation de la société libertaire. Il est à noter que ces mouvements extrêmes ne rencontraient même pas l’appui solidaire de la direction de la C.N.T., ainsi qu’il en fut le cas pour le délégué de la Commune libre de Figols qui "se rend à Barcelone afin de s’assurer l’appui du prolétariat de cette ville ; il en revient sombre et attristé ; il n’avait pu obtenir aucune promesse de soutien pour le mouvement de Figols" (Révolution Prolétarienne de février 1932, reportage de Lazarevitch). Loin de nous l’idée de critiquer la C.N.T. parce qu’elle ne proclame pas encore une fois la grève générale. Si nous avons voulu revenir sur cet épisode, c’est uniquement pour montrer que la politique des dirigeants anarcho-syndicalistes ne pouvait aboutir qu’à embouteiller le mouvement général des ouvriers espagnols dont certains détachements étaient emportés vers des gestes désespérés réprimés avec cruauté avec l’appui inconditionné des socialistes.
La gamme des événements de 1931-32-33 nous présente donc un gouvernement de gauche s’appuyant solidement sur l’U.G.T. alors que la classe ouvrière n’a d’autre position de défense que celle de confier son sort à la C.N.T. Ce point essentiel concernant le rôle de la C.N.T. et qui n’est nullement particulier aux seules années dont nous parlons, doit porter les communistes à examiner si, à l’envers des autres pays où le mouvement communiste a trouvé sa source dans les organisations syndicales et politiques socialistes, issues de la lutte et de la scission avec les anarchistes, en Espagne, par contre, il ne se vérifiera pas que le mouvement syndical évoluant vers le communisme trouvera sa source dans les syndicats de la C.N.T. aussi bien que dans ceux de la U.G.T.
Les anarchistes qui n’avaient pas un plan d’ensemble pour les grandes batailles de classe qui se déroulaient, étaient dans le domaine politique, en un état de confusion totale : bien qu’hostiles à la République, à "tous" les partis, ils ne luttaient pas contre les mouvements séparatistes de l’extrême-gauche bourgeoise ce qui déterminait évidemment les masses à reporter leur confiance sur ces mouvements d’où ont surgi des épisodes de courage indiscutables, mais qui ne peuvent avoir aucun rapport avec les intérêts de la classe ouvrière.
Sur le plan gouvernemental, ainsi que nous l’avons dit, le glissement à gauche se faisait au rythme correspondant à l’extension des mouvements grévistes, mais la répression sévissait férocement et l’on en arriva jusqu’à déporter des militants anarchistes. Déjà en août 1932, une manœuvre en sens inverse se dessine de la part de la bourgeoisie ; Sanjurjo tente un coup de main à Madrid et à Séville et précédemment les élections supplétives de juin à Madrid marquent un succès pour le fils de Primo de Rivera. La conjuration de Sanjurjo échoue, la République est sauvée et les ouvriers en janvier 1933 à Barcelone, Valence, Cadix et en mai à Malaga, Bilbao, Saragosse, sentiront par les balles de la Garde civile ce que leur en coûte de ne pas parvenir à diriger leurs coups contre la gauche bourgeoise au même titre que contre la droite.
Le 8 septembre 1933 Azana donne sa démission et après un interrègne de 23 jours du gouvernement Lerroux, Martinez Barrios procède à la dissolution des Cortès et cela, semble-t-il, en violation de l’article 75 de la Constitution. Ce même Barrios, qui fut chargé de réaliser le passage de la gauche vers la droite en 1933 eut la même charge au début des événements actuels, mais cette fois-ci sans pouvoir y parvenir. Et c’est ainsi que se clôtura la première phase de la République Espagnole. Il s’agit de préciser un point qui aura une valeur pour ce qui concerne les derniers événements également. L’on est porté à considérer la République, aussi bien que les gouvernements de gauche, comme un fruit de la classe ouvrière, un fruit imparfait il est vrai, mais toujours une expression de la classe ouvrière en éveil. En même temps la bourgeoisie, en face des masses qui reprennent leurs luttes, n’aurait rien d’autre à faire que de confier son sort à un gouvernement de gauche. Enfin le personnel de cette gauche se tromperait deux fois : d’abord quand il se confie à la bourgeoisie qui se débarrassera de lui au moment opportun, ensuite de croire que les ouvriers se contenteront de ses phrases et renonceront à la lutte pour les revendications qui leur sont propres. À notre avis il ne peut nullement s’agir — pour expliquer les événements politiques — de la volonté de telle ou telle autre formation bourgeoise, mais il faut expliquer le rôle que jouent dans la lutte des classes des institutions données, en l’occurrence la République.
Or la République apparaît comme la forme spécifique de la répression anti-ouvrière, la forme qui correspond le mieux aux intérêts du capitalisme puisqu’elle peut ajouter à la répression sanglante l’appoint qui est représenté par l’U.G.T. et le parti socialiste. On pourrait objecter que le capitalisme aurait pu recourir à une autre forme de gouvernement et que s’il ne l’a pas fait, c’est uniquement parce que la pression des ouvriers l’obligeait à une conversion vers la gauche. Ce genre de discussions hypothétiques n’a pas grand intérêt pour nous et nous semble même inconcluant, mais ce qui nous paraît être l’essentiel c’est que le capitalisme doit être combattu dans la forme gouvernementale qu’il se donne, la droite comme la gauche. Et les bases de classes, la lutte autonome et indépendante du prolétariat permettent de sortir du dilemme droite-gauche bourgeoise et de ne pas favoriser la droite quand on lutte contre la gauche, comme inversement de ne pas appuyer la gauche quand la lutte est menée contre la droite. La République Espagnole est ce qu’elle est et pas ce que l’on aurait voulu qu’elle soit. Sa fonction de brutale opposition aux intérêts ouvriers prouve à l’évidence que sa source se trouve uniquement dans le camp bourgeois et que les ouvriers qui sont tombés sous les balles de la République ne doivent point souffrir l’affront d’en avoir été les porteurs, d’en avoir conçu la victoire.
Avant d’entamer l’examen de la situation actuelle au sujet de laquelle nous traiterons d’abord de la question agraire, il nous faudra dire quelques mots sur les événements de 1934, sur l’insurrection des Asturies. La place nous manque pour traiter de cet événement d’une importance colossale et force nous est de nous borner à en indiquer seulement la signification. Après les élections de droite et la répression violente de la grève de novembre 1933, les situations évoluent graduellement et progressivement avec la prédominance de la C.E.D.A., et le retour des forces qui avaient été écartées lors de l’avènement de la République. Les socialistes font une brusque conversion à gauche et reprennent contact avec les ouvriers dont ils dirigent même des grèves. En octobre 1934, en réponse à la constitution du gouvernement Lerroux avec quatre représentants de la C.E.D.A., la grève générale est proclamée. Ses dirigeants évidemment ne se doutaient point de l’extension qu’elle aurait prise dans les milieux les plus éprouvés de la classe ouvrière espagnole, des mineurs d’Asturie condamnés à des salaires de famine et qui voyant leurs dirigeants donner l’ordre du mouvement croient que l’heure enfin a sonné où, au contraire de ce qui était arrivé en 1932, lorsque l’U.G.T. sabotait les agitations, il sera enfin possible de conquérir de moins misérables conditions de vie. L’insurrection reste malheureusement isolée et après l’écrasement violent, c’est tout au cours de l’année 1935 une action continuelle de répression contre la classe ouvrière, répression qui s’exerce par la voie légale, et par le recours aux formes extrêmes de la persécution.
Fin 1935, comme fin 1933, les problèmes insolubles de la situation espagnole arrivent à un nouveau nœud : la manifestation de Madrid de glorification de Azana marque qu’un nouveau tournant va s’ouvrir et en février 1936, c’est la victoire électorale du Front Populaire.

Le problème agraire

Nous nous sommes appliqués à démontrer que la proclamation de la République, en 1931, ne pouvait être placée sur un des deux plans classiques sur lesquels nous sommes habitués à expliquer ces événements dans les autres pays : il ne s’agissait point d’une phase de la lutte de la bourgeoisie passant à l’attaque de la vertèbre féodale de l’économie agraire, puisque le capitalisme s’étant formé depuis des siècles en Espagne, justement sur l’adaptation de cette structure économique à une vie parasitaire rendue possible par l’extension des territoires contrôlés. Il ne s’agissait pas non plus d’une forme de résistance de la bourgeoisie à une attaque révolutionnaire du prolétariat, celui-ci se trouvant — à cause de la position de décadence putréfiée de ce capitalisme — dans l’impossibilité de faire jaillir d’un milieu social extrêmement bigarré son parti de classe, le seul personnage historique pouvant agir pour la victoire communiste. La République de 1931 représente donc une expression anticipée des formidables convulsions sociales qui éclateront immédiatement après et qui, du fait de l’isolement du prolétariat espagnol au point de vue international, seront condamnées à choir en une tragique impasse. Il en sera de même pour la victoire du Front Populaire de février 1936. Mais, avant de considérer les événements actuels, il nous faudra parler rapidement de la question agraire et des questions économiques, ce qui nous permettra de constater que la gauche, l’extrême-gauche, tout aussi bien que la droite et l’extrême-droite bourgeoises, se sont trouvées dans l’impossibilité d’apporter une solution à ces problèmes dont le vacarme des réformes politiques projetées ne fait que cacher l’impossibilité où se trouve le capitalisme de modifier les bases économiques de la société espagnol. Le prolétariat, et lui seul, représente la classe capable de modifier la base même de l’économie espagnole et en dehors de cette modification aucune solution ne reste possible.
Tant au point de vue agraire qu’industriel, l’Espagne peut se partager en gros en deux parties, dont l’une, la moins étendue, est composée de formes de cultures et d’industries du type de celles formant l’assiette de la domination du capitalisme dans les autres pays. L’autre partie, par contre, est constituée par les immenses étendues de terres non cultivables en partie et où les paysans et ouvriers agricoles sont condamnés à une vie extrêmement misérable. Les paysans du littoral de l’Est sont soumis aux exactions fiscales d’un pouvoir central qui ne peut subsister qu’à la condition de mettre ces propriétaires dans l’impossibilité de réaliser des prix rémunérateurs pour leurs produits qui doivent être exportés à des conditions avantageuses pour battre la concurrence internationale. Les petits propriétaires seront obligés de vendre leurs produits n’importe comment, car il leur faut immédiatement des capitaux pour continuer à cultiver les terres. Les grands propriétaires prendront, eux aussi, une position d’hostilité envers l’État centralisateur qui ne leur rapportera, en échange des fortes contributions fiscales à payer, aucun avantage sérieux. C’est là le terrain où germent les mouvements séparatistes qui s’étendent d’ailleurs aux autres parties de l’Espagne, au plateau central, où les grands propriétaires terriens soutirent aux paysans condamnés à l’esclavage, des rentes qui sont immédiatement dirigées vers les grandes banques et ne seront jamais utilisées pour défricher les terres ou acheter des machines agricoles, sans quoi aucune possibilité n’existerait de mettre en valeur ces terres. Dépecer ces immenses propriétés c’est compliquer davantage le problème, car la culture mécanique ne peut se faire sur la base parcellaire, mais exige une grande étendue de terrains soumise à une direction unique. Nous avons déjà dit que les grands propriétaires n’ont d’autre rapport avec leurs terres que ceux tenant à l’encaissement de leurs rentes et ce en s’appuyant sur une hiérarchie de fermiers et sous-fermiers qui rendent encore plus angoissante l’exploitation des paysans et des ouvriers agricoles. Ces grands propriétaires ne songent même pas à investir leurs capitaux dans les terres et ils ne voient évidemment pas d’un mauvais œil une intervention étatique qui accroisse leur puissance en les "expropriant" de terres dont le rendement est minime. La transformations de l’économie agraire est uniquement possible par son industrialisation et celle-ci ne peut être réalisée que par le prolétariat victorieux.
Pour l’industrie, nous assistons à des phénomènes analogues. Les mines de charbon des Asturies sont d’un rendement pauvre et les ouvriers sont forcés d’y travailler à des conditions de famine analogues à celles des ouvriers d’Andalousie et de l’Estrémadure, tandis que les riches mines de minerais qui sont partiellement sous le contrôle de capitalistes étrangers, ne produisent que pour l’exportation. L’industrie de transformation de Catalogne, pour ce qui la concerne, ne sera pas acheminée vers le marché intérieur qui, par la capacité d’achat extrêmement réduite des masses, est incapable d’absorber ses produits, mais travaillera presqu’exclusivement pour l’étranger. Bien sûr, les données existent pour trouver, au sein même de l’Espagne, les éléments pour résoudre le problème économique. À cet effet, l’on peut même dire que les engrais nécessaires à la culture et à la mise en valeur des terres existent dans le pays. Mais cette transformation n’est possible qu’à la condition de bouleverser de fond en comble toute la structure sociale, d’extirper ce capitalisme parasitaire et d’y substituer la direction consciente du prolétariat agissant pour la construction de la société communiste.
Lors de l’avènement de la République, aussi bien, d’ailleurs, qu’après la victoire du Front Populaire, beaucoup de bruit a été fait autour de la Réforme Agraire, mais il s’agissait toujours de mesures destinées à agir sur le plan politique (expropriation et redistribution des terres). Cependant, puisque la solution ne peut être trouvée qu’au travers de l’industrialisation des terres, les projets étaient destinés à s’évanouir alors que les masses déchaînaient des mouvements au terme desquels aucune amélioration réelle ne pouvaient être conquise. Certes, il y a une différence entre les programmes économiques de la droite et de la gauche. La première agissant pour le maintien rigoureux de la structure sociale spécifique de l’Espagne, la seconde voulant agir sur les manifestations extérieures juridiques et politiques de cette structure. Mais puisque ni l’une ni l’autre ne peuvent aborder le fond du problème, il est inévitable que les masses voyant qu’aucune solution n’est donnée à leurs problèmes traversent, après des périodes de luttes désespérées, d’autres périodes de découragement qui seront habilement exploitées par la droite qui, au moins, assure sans discontinuité l’exploitation capitaliste que la gauche compliquera en faisant croire que, sous sa direction, des possibilités de lutte existent, qu’une réforme va être appliquée à la condition, toutefois, de combattre les grands propriétaires qui resteront toujours debout parce que la base même de l’économie espagnole ne sera nullement transformée. La République de 1931, aussi bien que le Front Populaire de 1936, ont agi dans la même direction et il n’est pas étonnant qu’en 1934 les conditions sociales se soient présentées pour permettre une victoire de la droite agraire, qu’en juillet 1936 Franco ait pu trouver dans les campagnes un écho favorable.

La genèse des événements actuels

En avril 1936, une première escarmouche se vérifiera. À l’occasion des manifestations pour l’anniversaire de la République, une "révolte" (pour nous servir de la terminologie du Front Populaire) éclate, à la suite de quoi des mesures de rigueur seront édictées par le gouvernement : Azana déclara à l’époque que "le gouvernement a pris toute une série de mesures, on a éloigné ou déplacé les fascistes qui se trouvaient au sein du commandement. Les droites sont prises de paniques, mais elles n’oseront pas relever la tête". (Voir L’Humanité du 26 avril 1936). Au débat qui eut lieu au Cortès, le porte-parole des centristes, en accord parfait avec ses compères socialistes, votera la confiance au gouvernement qui s’est engagé à dissoudre les "factieux". Et l’Humanité félicitera ce dernier pour sa lutte courageuse. Les promesses d’une réforme agraire se font alors plus précises, l’on parle de l’article 44 de la Constitution qui prévoit la nationalisation sans indemnités, Azana déclare que l’on ne devra pas s’arrêter à la distribution des domaines communaux, qu’il faudra envisager le partage des "baldios", les terrains en friche que les grands propriétaires destinent uniquement à la chasse. Enfin il ne faut pas exclure la distribution des grands domaines en état de culture aux paysans. Entretemps le mouvement de gauche au sein du parti socialiste s’accuse : l’assemblée madrilène du 23 avril se prononce pour la dictature du prolétariat et à la veille des derniers événements, une scission paraissait inévitable. Deux mois et demi sont passés après les événements d’avril, les masses qui avaient attendu une modification de leur sort sont démoralisées à nouveau, c’est le moment que les droites croient propice, ces droites qui "n’oseraient pas relever la tête", déchaînent leur attaque prenant prétexte du meurtre du chef monarchiste Sotelo, qui avait été tué en représailles à l’assassinat du lieutenant Castillo. Il s’agit maintenant non point d’analyser des événements sur lesquels les informations sont les plus contradictoires, mais de les expliquer, d’en indiquer la signification afin de préciser les positions de classe autour desquelles le prolétariat espagnol et international peuvent se regrouper pour empêcher qu’encore une fois l’impasse cruelle où se trouvent les masses ne les jette à nouveau dans la démoralisation et que le capitalisme n’en profite pour une saignée qui représenterait un nouveau pas vers la mobilisation des travailleurs de tous les pays pour la préparation du conflit mondial. Nous nous bornerons surtout à préciser des positions politiques, nous réservant de passer à une analyse détaillée des événements lorsque les conditions le permettront.

La signification de la bataille en Espagne

La conception, partant de cette considération qui estime que puisque le capitalisme est à la tête de la société actuelle, il serait possible d’établir une discipline sociale lui permettant de diriger les événements à sa guise, cette conception n’a aucune correspondance avec la réalité politique et historique qui fait de la société capitaliste un milieu contradictoire par excellence où fermentent non seulement les contrastes fondamentaux de classe, mais aussi les oppositions entre les différentes couches intermédiaires, entre ces dernières et la bourgeoisie et enfin les rivalités entre groupes et individualités capitalistes. Bien sûr la bourgeoisie voudrait régner dans la paix sociale, mais cette tranquillité lui est interdite par les bases mêmes de son régime. Aussi force lui est de s’accommoder de toutes les situations et de se borner à y intervenir non pour éviter la manifestation des contrastes sociaux, mais pour faire refluer ces derniers vers le maintien de sa domination, vers la rupture de l’attaque prolétarienne, tendant à la destruction de son régime. Toutefois il ne faudrait pas en conclure que ces oppositions peuvent ébranler et menacer la vie et les bases du système. En dépit des apparences nous ne retrouvons pas la lutte que se font les militaires et le Front Populaire dans l’opposition de leurs programmes politiques ou des couches sociales capitalistes qu’elle représentent. Il serait d’ailleurs bien difficile de reconnaître d’un côté le bloc des industriels derrière Azana, dont le front comprend même les anarcho-syndicalistes et de l’autre côté, derrière Franco, les grands propriétaires terriens qui peuvent exploiter la désaffection des masses paysannes à l’égard du Front Populaire et affermir leur domination en Andalousie, en Estrémadour, des régions qui furent le théâtre de soulèvements puissants également sous la République.
Les événements sociaux sont déterminés par des antagonismes se reliant au contraste surgi entre l’évolution des forces de production et la forme de l’organisation sociale existante. Ce qui plane aujourd’hui sur l’Espagne c’est l’antithèse historique entre un régime bourgeois condamné à ne pas pouvoir donner de solution aux problèmes économiques et politiques qui se posent devant lui et un régime prolétarien qui ne peut pas poindre faute d’un parti de classe. Droite et gauche bourgeoises expriment les convulsions d’une société capitaliste clouée dans une impasse, mais la lutte de ces deux courants de la bourgeoisie n’est pas limitée à leur zone respective, elle englobe le prolétariat lui-même parce qu’en définitive c’est uniquement ce dernier qui détient la clef de l’évolution historique. L’alternative ne réside point entre Azana et Franco, mais entre bourgeoisie et prolétariat ; que l’un et l’autre des deux partenaires soit battu, cela n’empêche que celui qui sera réellement vaincu sera le prolétariat qui fera les frais de la victoire d’Azana ou de celle de Franco. Loin de pouvoir rester indifférents aux événements actuels, parce que la lutte se déroulerait entre deux fractions de la bourgeoisie, le prolétariat a pour devoir d’intervenir directement dans les situations parce que lui seul est l’enjeu des batailles, et lui seul sera la victime des luttes actuelles.
Trotsky, dans son étude sur la "Révolution Espagnole", mit en évidence le caractère particulier de l’armée espagnole où la spécialisation des corps correspondait à une diversification de positions politiques, l’artillerie par exemple prenant toujours une position d’avant-garde sur l’échiquier social. Cette remarque profondément juste de Trotsky, nous permet de comprendre que si l’armée en Espagne détient une position particulière — et n’est pas au-dessus de la mêlée ou à l’écart de la lutte que se livrent les partis politiques de la bourgeoisie — cela dépend de la structure sociale espagnole où le capitalisme a pu ne pas briser par la violence, mais s’identifier avec la persistance de la toile sociale du féodalisme. Rien d’étonnant si les vedettes des batailles sociales d’envergure que nous vivons soient des généraux et que ces derniers trouvent la possibilité de jouer un rôle politique considérable. Cette remarque nous la faisons pour mettre en évidence que la sédition militaire ne relève point de phénomènes intérieurs à l’armée et pouvant se conclure par un rapide pronunciamento qui, s’il ne réussit pas les tous premiers jours, est voué à un échec certain, mais qu’il s’agit d’une lutte sociale dont d’ailleurs nous avons indiqué les éléments quand nous avons parlé de l’activité sociale du gouvernement de Front Populaire et de la déception qu’il avait apporté parmi les masses des travailleurs et paysannes surtout.
Tout comme lors de la proclamation de la République, qui fut le signal annonciateur des formidables événements de classe qui suivirent, il est à prévoir que l’éclosion de la lutte actuelle entre le Front Populaire et les généraux, n’est en définitive que le camouflage d’une lutte sociale bien plus importante et qui mûrissait dans le sous-sol de la société espagnole démantibulée par le double anachronisme d’un capitalisme impuissant à apporter la moindre solution aux problèmes que la situation pose, d’un prolétariat qui ne parvient pas à fonder son parti de classe et qui est tout aussi impuissant à jeter l’épée de sa révolution dans un milieu social hérissé de contrastes sans issues.
La classe prolétarienne, qui fut jetée, par les situations, dans des luttes épiques au cours des années 1931-33, se trouvait sans doute à l’aube de nouveaux soulèvements dont l’ampleur aurait été d’autant plus puissante que la crise économique avait aggravé les problèmes fondamentaux qui n’ont reçu de solution ni de la part des gouvernements de gauche, ni de ceux de droite qui se suivirent en 1934-1935, ni, enfin, de la part du gouvernement de Front Populaire. Il y eut bien la réaction légale qui dura toute l’année 1935 après la défaite de l’insurrection des Asturies, mais cette répression ne pouvait pas suffire à écarter le prolétariat de la scène sociale : la classe ouvrière était à nouveau jetée dans l’arène par la vigueur accentuée que prenaient les questions économiques auxquelles aucune solution n’avait pas pu être apportée. C’est ici, qu’à notre avis, se trouve l’explication des événements actuels. Il faudra tout d’abord remarquer que la première réaction du gouvernement de Front Populaire à la sédition du Maroc consista en une manœuvre tendant à établir un compromis avec Franco. Lorsque Quiroga démissionna, ce fut pour donner un premier gage à la droite, car on attribuait à ce Président du Conseil une phrase que l’on interprétait comme un encouragement de l’expédition punitive contre le monarchiste Sotelo.
Immédiatement après, ce fut Barrios (le même qui, fin 1933, réalisa la conversion du régime de la gauche vers la droite et présida aux élections d’où surgit la victoire de la droite), qui essaya de constituer un Ministère, ce même Barrios qui, après l’assassinat de Sotelo, déclarait que la situation était devenue impossible parce que les corps réguliers de la Garde Civile pouvaient organiser des attentats. La tentative du compromis échoua, mais cela ne signifie point que le gouvernement emprunta directement le chemin de l’armement des ouvriers. Giral essaya, dès la constitution de son cabinet, de canaliser les masses derrière de vagues proclamations antifascistes et les bureaux d’enrôlement furent constitués quand il était déjà évident que les ouvriers des villes industrielles auraient opposé une réaction vigoureuse et seraient passés à la lutte armée. Une fois que cette dernière était devenue inévitable, la bourgeoisie sentit que la seule voie de son salut consistait dans la légalisation de cet armement. Cette légalisation juridique de l’armement ouvrier représentait la seule condition pour le désarmement politique des masses. Celles-ci, incorporées dans l’État, le danger était écarté que les ouvriers profitent de l’emploi de l’instrument illégal par excellence que représentent les armes, pour tenter la lutte illégale par excellence, l’assaut de la forteresse sociale du capitalisme.
L’on pourrait supposer que l’armement des ouvriers contient des vertus congénitales au point de vue politique et qu’une fois matériellement armés, les ouvriers pourront se débarrasser des chefs traîtres pour passer aux formes supérieures de leur lutte. Il n’en est rien. Les ouvriers que le Front Populaire est parvenu à incorporer à la bourgeoisie, puisqu’ils combattent sous la direction et pour la victoire d’une fraction bourgeoise, s’interdisent, par cela même, la possibilité d’évoluer autour de positions de classe. Et ici il ne s’agit point de batailles débutant sous la direction de formations bourgeoises et qui peuvent évoluer sur des bases prolétariennes parce qu’à leur origine se trouvaient des revendications de classe. Ici il s’agit bien de ceci : les ouvriers prennent parti pour une cause qui n’est pas seulement la leur, mais qui s’oppose foncièrement à leurs intérêts. Et point n’est besoin de réfuter l’argument vulgaire des responsabilités éventuelles des ouvriers ou des capacités démoniaques des traîtres. Pour nous, les ouvriers se trouvent dans l’impossibilité de déterminer, autrement que par une minorité de leur classe forgeant le parti, les bases sur lesquelles la victoire sera possible et cela à cause de l’oppression que fait régner le capitalisme qui les exploite, les abrutit, leur enlève toute possibilité de se former une conscience de la réalité sociale et des voies à emprunter pour arriver à la victoire. Les masses, dans leur ensemble, peuvent arriver à une conscience parfaite de leur rôle, mais cela dans des circonstances particulières nées d’événements historiques, lors des révolutions et c’est à ce moment que la maturation de leur conscience permettra la victoire sous la direction du parti de classe. Les ouvriers ne luttent jamais, de leur propre volonté, pour les traîtres, en l’espèce pour le Front Populaire ; ils croient toujours se battre pour la défense de leurs intérêts et c’est uniquement le degré intermédiaire de la tension des situations qui permettra aux traîtres de coller aux luttes des masses un drapeau qui ne leur appartient pas, le drapeau de l’ennemi.
Tels qu’ils se sont embranchés, les événements semblent devoir exclure l’éventualité que les prolétaires espagnols arrivent à définir une frontière de classe dans les situations qu’ils vivent. Fort probablement nous assisterons à des exploits héroïques du type de ceux de 1932 ou d’un type encore plus avancé, mais, malheureusement, il ne s’agira là que d’un, tumulte social, sanglant, incapable d’atteindre la hauteur d’un mouvement insurrectionnel. La documentation sur les événements est — au moment où nous écrivons cet article — absolument inexistante, mais ce qui nous permet de préciser les positions politiques que nous indiquons, c’est la disproportion énorme qui existe entre l’armement de larges masses ouvrières et les bien rares épisodes d’une lutte de classe. Tout dernièrement, nous avons pu lire des appels, qui semblent d’ailleurs avoir été écoutés, des socialistes et des anarcho-syndicalistes engageant les ouvriers à reprendre le travail pour assurer la victoire gouvernementale.
Les considérations qui précèdent nous permettent d’affirmer que, même dans la seconde phase des événements, lorsqu’il s’agira de procéder au désarmement matériel des ouvriers, des perspectives révolutionnaires ne s’ouvriront malheureusement pas. Au cas d’une victoire gouvernementale, il sera facile de réduire les îlots de résistance des ouvriers qui ne voudraient pas rendre les armes et de les massacrer, comme le firent les gouvernements Zamora et Azana-Caballero en 1931-32, alors que les masses, dans leur ensemble, seront plongées dans l’ivresse de la victoire antifasciste. Dans l’hypothèse opposée d’une victoire de la droite, les nouvelles qui nous parviennent des zones occupées par les généraux prouvent bien comment on s’y prendra pour massacrer les ouvriers révolutionnaires.
Les considérations que nous avons exposées pourraient nous faire taxer de pessimistes. Les questions de l’optimisme ou du pessimisme n’ont d’intérêt pour les marxistes que si elles sont basées sur des positions de classe. Ainsi le plus grand pessimiste prolétarien est certainement celui qui ergote le plus sur les perspectives révolutionnaires qui s’ouvrent sous la direction du Front Populaire, parce qu’il manifeste le pessimisme le plus noir quand au programme prolétarien et le rôle historique des ouvriers. Par contre le plus grand optimiste est celui qui se base uniquement sur la politique du prolétariat et exprime non seulement de la méfiance, mais une opposition sans quartier contre les traîtres même lorsqu’ils se dissimulent sous le masque écarlate de l’armement des ouvriers. Il est connu que Marx qui, après une analyse historique de l’époque, était hostile aux insurrections en 1870 (voir lettre à Kugelmann), leva l’étendard de la défense de la Commune contre tous ses détracteurs démocrates ou ses assassins républicains et réactionnaires. C’est que la lutte du prolétariat ne peut pas suivre le schéma préétabli par l’académicien, mais résulte du cours contradictoire de l’évolution historique. Les événements actuels en Espagne tout anti-économiques qu’ils puissent apparaître au révolutionnaire de chaire, n’en sont pas moins une marche dans le chemin de l’émancipation du prolétariat mondial. Non en vain les héros ouvriers seront tombés, non en vain les femmes et les jeunes filles espagnoles auront écrit des pages de gloire où, bien au-delà de toutes les proclamations du féminisme, se trouvent consacrées les revendications des exploitées qui donnent l’accolade aux ouvriers pour "monter à l’assaut du ciel" (Marx).
Mais à part cette considération ayant trait aux répercussions ultérieures des événements actuels, il s’agit d’indiquer sur quelle base ils pourraient évoluer pour déboucher vers la victoire prolétarienne, et sur quelle terrain le groupement prolétarien pouvant prétendre au rôle de forgeron du parti de classe, doit se battre dès maintenant. Le dilemme pour ou contre le Front Populaire, tout séduisant qu’il puisse apparaître dans les circonstances actuelles, la hantise d’une victoire de la droite qui passerait à l’extermination des ouvriers, toute justifiée qu’elle puisse être pour des militants qui ont connu la répression féroce du fascisme, ne peuvent nous faire oublier que le prolétariat ne peut se poser le problème dans ces termes, car c’est le capitalisme qui reste le seul arbitre de choix de son personnel gouvernemental. La seule voie de salut pour les ouvriers consiste dans leur regroupement sur des bases de classe : pour des revendications partielles, pour défendre leurs conquêtes en même temps qu’ils se baseront sur la force de persuasion des événements eux-mêmes pour soulever comme seule solution gouvernementale possible, celle de la dictature du prolétariat, pour lancer le mot d’ordre de l’insurrection lorsque les conditions favorables auront mûri. Une telle définition du problème peut, certes, affaiblir la cohésion et les possibilités de succès du gouvernement du Front Populaire, mais l’éventuelle victoire de la droite, qui pourrait en résulter, serait sans lendemain, car la force du prolétariat se serait enfin constituée et la barrière serait dressée pour briser une fois pour toutes les forces de la réaction capitaliste, en évitant que comme en Italie et plus particulièrement en Allemagne, les socialo-centristes fassent le lit de la répression sanglante de la droite. Cette position n’a évidemment rien à voir avec celle que défendirent en 1924 les centristes en Bulgarie et qui consistait à rester indifférents devant une lutte où s’affrontaient deux forces bourgeoises. Nous avons expliqué que le fond du conflit ne réside pas entre Franco et Azana, mais entre la bourgeoisie et le prolétariat, et nous en concluons par la nécessité pour le prolétariat d’intervenir avec impétuosité dans les situations actuelles, mais sur des bases de classe et uniquement sur elles.
Au point de vue international, les manifestations de solidarité des ouvriers des autres pays ne peuvent se relier avec le développement de la lutte du prolétariat espagnol qu’à la condition de rompre avec le Front Populaire qui prêche l’intervention des armées en vue de faire échec aux manœuvres des fascistes, ce qui représente un excellent terrain de mobilisation des masses pour la guerre.
Ces manifestations de solidarité ne peuvent aboutir que si elles sont des mouvements se dirigeant simultanément contre les bourgeoisies respectives. C’est dans ce sens que notre fraction essaye de travailler parmi l’émigration italienne.
Enfin l’alerte sanglante d’Espagne où les ouvriers tombent pour les intérêts du communisme, même s’ils se trouvent sous la chape du Front Populaire est un nouvel avertissement aux communistes de gauche des différents pays en vue de passer à la constitution d’un centre international où par une discussion approfondie des expériences des dernières années, les conditions seraient réalisées pour construire les prémisses de la nouvelle Internationale de la Révolution. Cette tragique signalisation que représentent les cadavres des ouvriers espagnols, sera-t-elle la dernière et aurons-nous ensuite la guerre ? Mais même si le capitalisme pouvait encore retarder la cruelle échéance, rien n’expliquerait l’inertie qu’offrent différents groupement de la gauche communiste aux initiatives de notre fraction pour aborder l’œuvre d’éclaircissement politique et pour asseoir sur des bases de fer l’organisme qui pourra diriger les luttes de la classe ouvrière pour la victoire de la révolution mondiale.


EXTRAIT DU "BULLETIN" DE LA LIGUE DES COMMUNISTES INTERNATIONALISTES DE BELGIQUE

Les communistes font une révolution bourgeoise ! Ils veulent une Espagne grande, prospère, heureuse. La bourgeoisie en veut autant et les fascistes ne démentiraient pas un tel programme. Quant à une Espagne démocratique, ça c’est une autre paire de manches. L’Espagne démocratique — pour autant qu’un pays capitaliste peut encore être démocratique — a précisément développé les antagonismes entre le capital et le travail qui ont mené à la guerre civile actuelle. En parlant de la démocratie, les communistes espèrent pouvoir se taire sur les conflits de classes qui déchirent la société espagnole. Il n’est guère probable que les syndicalistes et les anarchistes espagnols aient une vision plus nette de la bataille qui se déroule. Longtemps la C.N.T. et la F.A.I. soutinrent le gouvernement à tendance petit bourgeois de la Généralité de Catalogne. Ils ne présentent aucun programme de transformation sociale.




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