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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nature et évolution de la Révolution russe
{Bilan} n°33 - Juillet-Août 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
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L’article du camarade Hennaut ouvre donc la discussion internationale des problèmes russes. Nous nous réjouissons de son initiative et souhaitons la plus large et plus fructueuse confrontation.

LA RÉDACTION


Critique des thèses de "Bilan"

"Bilan" (voir Numéros 18, 19, 21, 25, 26) a publié une longue étude sur "l’État prolétarien" et qui résume, si nous ne nous trompons, les idées et les conclusions que la Fraction de Gauche entend tirer de l’observation du développement de la révolution russe. Entreprendre une réfutation des thèses qui semblent se dégager de l’amas de jugements, déductions, constructions (sans oublier d’assez nombreuses erreurs de faits) accumulés au long de cette étude n’est pas chose aisée. La plus grande difficulté qui s’oppose à cette réfutation nous paraît résider dans la méthode d’analyse utilisée par "Bilan", et pour laquelle nous n’avons pas encore trouvé de nom approprié mais qui nous paraît complètement s’écarter du matérialisme historique et de la dialectique, forme de pensée et méthode d’investigation à laquelle nous croyons rester fidèles. Nous risquons donc au cours de notre critique, partant de tous autres critères que ceux employés par "Bilan", d’exposer "tendancieusement" ses arguments. Ce risque est d’autant plus grand que le vocable métaphysique qu’il emploie couramment, et qui n’est d’ailleurs que la conséquence de la manière de penser qui lui est propre, n’est pas précisément fait pour faciliter la compréhension des thèses exposées.
Mais, d’abord, en quoi "Bilan" s’écarte-t-il de la dialectique et de la pensée scientifique ? En ce qu’il préjuge dans son analyse de la justesse de certains facteurs fondamentaux dont la vérification devrait précisément constituer le point central de l’effort de recherche. Expliquons-nous plus amplement pour ne pas encourir le reproche de retomber dans le travers que nous prétendons combattre. Il est évident que dans tout effort de synthèse, on ne peut presque pas agir autrement que de partir d’éléments admis a priori comme devant être exacts, de choses admises comme vraies sans qu’on ait pu auparavant en vérifier par un raisonnement logique la réalité effective. C’est là une méthode imposée au travail cérébral de l’homme par sa nature physiologique. Il n’y a aucun inconvénient à l’adopter à condition cependant qu’au cours du travail de synthèse l’exactitude de ces vérités premières admises sans vérification se trouve confirmée par le raisonnement.
Or tel n’est pas le cas pour "Bilan". On commence par mettre hors de doute certains postulats regardés comme inattaquables et ensuite le travail de synthèse est ébauché. Inutile de dire que pareil travail n’a pas la moindre valeur. Aussi l’étude de "Bilan" sur "l’État prolétarien" ne peut-elle nous permettre de comprendre la réalité soviétique. Au fait "Bilan" n’étudie pas le développement de la révolution russe. Pour correspondre à son contenu réel, l’étude aurait dû être intitulée : "Tentative de justification de la doctrine de la Fraction de Gauche à l’aide de matériaux puisés dans le développement de la révolution russe". Les camarades de "Bilan" ont voulu donner une justification de leurs théories sur le prolétariat, le parti, l’État, l’Internationale, à l’aide de faits puisés dans la révolution russe. C’est pour cela qu’ils ont construit de toute pièce un schéma de la révolution et, il faut le dire, dans le cadre de ce schéma les théories qu’ils défendent restent solides. Malheureusement, leur système a ce "petit" défaut : leur schéma de la révolution ne correspond pas avec la révolution telle qu’elle s’est déroulée. Aussi considérons-nous leur effort comme nul ou quasi nul. Ils ont donné la preuve de comment par leurs théories il est possible de faire aboutir le travail de recherche historique, et par là le travail d’élaboration du programme de la révolution de demain, à une impasse. Certes, il y a tout au cours de leurs études pas mal de remarques, d’observations dont il est possible de tirer profit, encore que le schématisme affiché empêche de donner à ces remarques tout le relief désirable et surtout interdit de formuler des conclusions valables. Mais de ce que "Bilan" a écrit de juste sur la révolution russe, nous n’en sommes nullement redevables à ses théories. Au contraire, c’est malgré ses théories qu’il est cependant arrivé à énoncer quelques remarques qui gardent leur valeur.

Le schéma théorique et le schéma historique

Dans la littérature révolutionnaire, on a rappelé à satiété l’idée si féconde mise en évidence par Marx et Engels à savoir que l’histoire de l’humanité est en réalité l’histoire de la lutte des classes. Quoiqu’elle s’en défende, la Fraction de Gauche nous offre une version nouvelle de cette constatation fondamentale. La lutte des classes n’est plus le moteur de l’histoire, mais c’est la lutte des partis des classes qui prend sa place. Cette constatation est le résultat de la découverte d’un phénomène juste en lui-même mais dont la Fraction entend tirer des conclusions erronées. Ce phénomène, le voici : une classe ne prend corps dans l’histoire que si elle parvient à définir les buts finaux qui président à son évolution et qui lui permettront de lutter pour ériger un système social, un régime de production lui étant propre et grâce auquel cette classe pourra atteindre son épanouissement maximum.
Il faudrait évidemment être sot pour nier le phénomène en lui-même. Mais faut-il pour cela conclure comme le fait "Bilan" : a) que la classe ouvrière ne peut prendre conscience de ses intérêts et triompher du capitalisme qu’au travers de son parti de classe, b) que quand ce parti cesse d’exister la classe ouvrière disparaît également comme facteur conscient de la lutte sociale et plus même se "dissout" dans le capitalisme, c) que le parti est le type d’organisation spécifique sous la forme de laquelle la révolution socialiste doit triompher ? Aussi fondée nous paraît l’affirmation selon laquelle une classe n’apparaît réellement sur l’arène de l’histoire comme un facteur actif que lorsqu’elle se crée un système d’organisation qui lui est propre, autant la conclusion qu’on essaie d’en tirer et selon laquelle cette forme doit être nécessairement le parti nous semble grossière et contraire à tout examen sérieux.
Il ne nous est pas possible de faire dans cet article une étude approfondie de la formation des organisations ouvrières - quoique pareille étude serait très nécessaire ne fut-ce que pour réduire à néant les théories schématiques de "Bilan". Qu’il nous suffise de noter ici que si "Bilan" s’arrête à cette conception dans son étude sur "l’État prolétarien", ce n’est pas parce qu’il a trouvé confirmation de sa justesse au cours de son analyse du développement de la révolution russe, mais que c’est uniquement parce que cette manière de présenter les choses lui est nécessaire pour la construction de son schéma sur le développement russe.
Mais poursuivons plus loin notre démonstration. Le parti est une organisation basée non sur l’appartenance à l’une ou l’autre classe, ou encore sur la place occupée par ses adhérents dans la production. Ce qui détermine l’adhésion à un parti, c’est le fait de se trouver en accord avec le programme qu’il affiche et l’action qu’il développe. Nous savons que dans l’histoire du mouvement ouvrier des cas particuliers se sont présentés où l’action de recrutement au parti sur la base du programme se superposait à un système d’organisation du prolétariat en tant que prolétariat. C’est le cas notamment en Angleterre et en Belgique aussi, quoique d’une façon moins nette. Le Labour Party et le Parti Ouvrier belge sont, ou plus exactement ont été, à la fois parti socialiste (donc donnant corps aux buts ultimes socialistes de la classe ouvrière) et organisation de cette même classe ouvrière. Mais il se fait que ce sont là précisément une forme de parti que la Fraction de Gauche rejette comme devant compromettre l’action émancipatrice de la classe ouvrière. Force nous est donc de considérer que la Fraction voit les qualités salvatrices d’un parti dans le fait qu’il organise ses membres sur le terrain de la conception que ces derniers se font de la lutte sociale plutôt que dans le fait même de l’organisation de la classe ouvrière. Ce choix n’est pas le fait du hasard.
Il faut encore que nous marquions que pour la Fraction de Gauche les organisations spécifiques de la classe ouvrière, les syndicats, les coopératives, etc., livrées à elles-mêmes, ne peuvent jamais se hisser jusqu’à comprendre l’ensemble des conditions de la lutte émancipatrice de la classe ouvrière. D’accord en cela avec Lénine, elle estime que les ouvriers organisés sur le terrain économique peuvent tout au plus acquérir une vision trade-unioniste, syndicaliste de la lutte des classes [1]. Les organisations ouvrières typiques, syndicats, coopératives, conseils d’usines sont indispensables certes, mais elles ne peuvent rien si en leur sein n’agit pas le parti, suprême détenteur de la science de la révolution et de la conscience sociale.
Il n’est pas étonnant qu’armée d’une telle conception, la Fraction de Gauche complète, parachève la doctrine bolcheviste sur le rôle dirigeant du parti communiste dans la révolution et conclut que la dictature du prolétariat se traduit dans le langage des réalités historiques par une dictature du parti communiste. Il est vrai que Lénine lui-même avait déjà avancé cette formule lorsqu’il déclara que dans le régime soviétique il y avait place, certes, pour plusieurs partis, à condition cependant que l’un se trouve au pouvoir l’autre en prison. Mais précisément nous en sommes à nous demander, en 1936, si l’État soviétique est encore un État prolétarien et dans quelle mesure il l’a jamais été. Ces circonstances, à notre avis, devraient inciter "Bilan" à plus de prudence. Pour le reste nous devons dire à la décharge de Lénine que peu avant sa mort (si on doit en croire son testament politique) il aurait envisagé l’éventualité de la création d’un parti de la paysannerie (petite-bourgeoise) distinct du parti du prolétariat. On voit que la réalité historique nous éloigne assez bien du schéma de "Bilan". Il est vrai que ce dernier envisage quelques "correctifs" au parti unique des bolcheviques, "correctifs" dont nous aurons plus tard à examiner la valeur.
Après cela il n’est pas difficile de comprendre la place que "Bilan" réserve à la conscience révolutionnaire du prolétariat dans le processus de la révolution. Ici aussi il est indispensable de s’expliquer sur ce que nous entendons par la conscience du prolétariat. Nous admettons que la classe ouvrière ne devient un facteur historique actif que pour autant qu’elle acquiert une notion exacte du rôle qu’elle est appelée à jouer dans le devenir social. Cette notion ne s’acquiert cependant que pour autant que la classe ouvrière ait acquis un certain poids spécifique dans la société et cela indépendamment de toute pensée spéculatrice. Expliquons-nous. Ainsi, la vision que la classe ouvrière peut acquérir du rôle qu’elle est appelée à jouer dans la transformation sociale et qu’on peut appeler les capacités politiques est une chose. La capacité technique de cette classe, sa densité, son aptitude à occuper des fonctions dans la production et dans l’organisation sociale, ses qualités intellectuelles intrinsèques et morales sont une autre chose. Il est clair que les unes peuvent exister sans les autres. Cependant au cours d’un bouleversement social, et si on entend par bouleversement social ou révolution non pas seulement le moment assez court pendant lequel il s’agit d’abattre les classes possédantes en brisant leurs instruments de domination, mais la période plus longue où il s’agit de commencer à faire fonctionner la société selon des normes nouvelles, il est certain qu’au cours de ce bouleversement ce seront aussi bien les capacités techniques de la classe révolutionnaire que les capacités politiques qui vont être mises à l’épreuve. S’il fallait donc émettre une opinion sur les capacités révolutionnaires du prolétariat, nous aurions donc à considérer aussi bien les unes que les autres tout en n’oubliant pas que les unes et les autres peuvent acquérir une importance déterminante selon qu’on envisage l’acte quasi-unique de la prise du pouvoir ou le développement plus long de la construction révolutionnaire après.
"Bilan" dans son étude du développement de la révolution russe n’envisage qu’un seul de ces facteurs : la capacité politique de la classe ouvrière. Les raisons de cette exclusive ne sont pas fortuites. Comme dans le processus révolutionnaire c’est le parti qui est déterminant, il est clair que c’est uniquement au travers de la lunette du parti que seront jugées les capacités révolutionnaires du prolétariat alors que ce jugement devrait porter sur un ensemble d’éléments qui ne peuvent pas toujours être identifiés au travers des rapports existant entre la classe ouvrière et le parti révolutionnaire. Ainsi "Bilan" n’attribue aucune espèce d’importance à l’état arriéré de la structure économique de la Russie quand il s’agit d’expliquer ce qu’il appelle la dégénérescence de l’État prolétarien, alors que cet état arriéré est considéré, et cette fois à juste raison, comme étant un des facteurs qui a contribué à faire éclater la révolution en Russie.
Enfin, pour terminer ce bref tableau des erreurs de méthode de "Bilan", faisons quelques citations. Nous lisons page 607 :

"Si le prolétariat avait interprété les différentes situations de l’après-guerre au travers de sa fonction politique et de l’inconciliabilité de ses contrastes avec le capitalisme, les conditions objectives auraient été réalisées pour établir les fondements théoriques de l’État ouvrier au cours de l’évolution des luttes de classe du prolétariat mondial accompagnant l’expérience du prolétariat russe."

Et encore, page 606 :

"Le prolétariat devrait désormais... savoir qu’en réalité il n’y a pas d’opposition entre finalité et intérêt immédiat et qu’en définitive ceux qui voilent l’objectif final ne font que compromettre les moindres intérêts des ouvriers."

"Si le prolétariat avait interprété... Le prolétariat devrait savoir...". Ce raisonnement est typique. Pour "Bilan" le triomphe de la révolution se ramène à une question d’interprétation et de savoir.
Si le prolétariat n’a pas bien "interprété" et n’a pas "su", c’est parce qu’il n’a pas suivi le parti révolutionnaire. Nous avons déjà soutenu ailleurs que "Bilan" substituait à la lutte des hommes, des classes et des forces sociales la lutte des idées et des idéologies. Son étude de "l’État prolétarien" nous en fournit une preuve de plus, comme nous aurons encore l’occasion de le voir plus loin. La question qui nous occupe n’est pas seulement de savoir si la classe ouvrière a ou n’a pas "interprété" ou "su" telle ou telle chose, mais bien pourquoi elle ne l’a pas fait. Or, dans ce domaine, "Bilan" ne nous apporte rien, à moins qu’on ne considère comme un élément sérieux la réponse qui consiste à dire que si la classe ouvrière s’est montrée si incapable, c’est parce qu’elle n’avait pas de parti. Nous reconnaissons bien volontiers que cette réponse passe-partout a été pendant des années la plus haute preuve du savoir dans l’Internationale communiste et que nous-mêmes nous avons contribué à la faire prendre au sérieux. Mais si cette réponse pouvait paraître satisfaisante il y a quinze ans, il n’en est pas moins vrai qu’elle ne peut plus suffire depuis que la révolution qui avait à sa tête le parti du prolétariat s’est transformée en un garde-corps de l’impérialisme mondial.

La révolution russe et la révolution mondiale

Le caractère idéaliste du raisonnement de "Bilan" apparaît encore clairement lorsque la Fraction de Gauche entreprend de mettre en relief les rapports entre la révolution russe de 1917 et la révolution mondiale du prolétariat. Dans ce domaine, les camarades se révèlent des novateurs. Toutes les opinions qui avaient cours sur ce problème sont par eux mises impitoyablement au rancart. Ils ne font grâce à personne, pas même à Lénine, à Trotsky. Mais quoique nous percevions clairement combien cette démolition d’opinions établies est nécessaire à la construction du système théorique de "Bilan", encore pensons-nous que le résultat en reste bien médiocre. Nous n’éprouvons pas la moindre envie de quitter le terrain ferme des vérités matérielles pour nous baigner dans la molle atmosphère de la spéculation métaphysique, même lorsque les réalités sont tellement dures qu’elles font naître le désir de s’en évader d’une façon ou de l’autre.
Qu’est-ce qui a fait éclater la révolution russe ? Les conditions russes ou les conditions de développement des contradictions entre le prolétariat et le capitalisme à l’échelle mondiale ? Il y a des esprits qui prennent un certain plaisir à opposer les unes aux autres. Nous pensions que le marxisme enseignait au contraire que les facteurs nationaux et internationaux de la révolution sociale s’enchevêtrent, s’influencent et se conditionnent. En prenant la révolution russe comme exemple, Lénine a marqué, d’une part, comment il se faisait que les ouvriers russes avaient été obligés à "commencer les premiers" à faire leur révolution et, d’autre part, il expliquait pourquoi la révolution déclenchée en Russie ne devait nullement s’arrêter aux frontières des pays dominés par le tsarisme, mais devait s’étendre au monde entier. Si nous ne nous trompons pas, l’image du "maillon le plus faible" (la Russie) et où devait rompre la première la domination du capitalisme est de Lénine. Trotsky dans son "Histoire de la Révolution russe" a dressé un compte très détaillé des facteurs inhérents à la Russie pré-révolutionnaire et qui rendaient la révolution même au point de vue purement national, inévitable (inexistence d’une bourgeoisie forte capable de s’opposer aux propriétaires fonciers, le non accomplissement de la révolution paysanne, l’absolutisme et l’incapacité de l’État policier). Cela n’empêchait pas Trotsky, en vrai marxiste, de voir les emprunts que les ouvriers russes faisaient aux travailleurs des pays plus avancés. Nous ne trouvons rien à redire à cette manière d’expliquer la révolution russe, elle n’a nullement été controuvée par les faits ultérieurs.
Ce n’est pas tout à fait l’avis de "Bilan". Celui-ci a commencé par démontrer que, si au point de vue de la forme, la lutte d’émancipation du prolétariat prend nécessairement la forme nationale, du fait qu’elle prend comme terrain la société capitaliste elle-même subdivisée en États nationaux, du point de vue du contenu cette lutte ne peut être qu’internationale, le but de cette lutte ne pouvant qu’être le renversement des frontières nationales, la liquidation des États dito et l’instauration d’une société communiste universelle. La lutte du prolétariat est donc dans le fond une lutte internationale. Encore une fois, nous sommes d’accord.
Mais ce avec quoi on ne peut plus être d’accord, c’est avec le véritable abus que "Bilan" fait de cette vérité fondamentale. Rien n’est plus facile de faire d’une règle, juste dans certaines limites, une absurdité. Il suffit d’élargir les limites à l’intérieur desquelles cette règle reste valable. C’est ce que "Bilan" fait. Ainsi lorsque "Bilan" affirme que le sort ultime de la révolution russe dépendait de la capacité révolutionnaire du prolétariat mondial, il énonce là une vérité banale que Lénine et ses camarades ont cependant dû défendre contre ceux que nous pourrions appeler des gens à courte vue, si nous ne savions que cette courte vue n’avait des origines sociales bien déterminées. Mais quand, en dépit de toute attente, quand malgré les efforts désespérés pour la produire, cette capacité ne se manifeste pas, est-ce qu’un marxiste n’a pas pour devoir de rechercher le pourquoi de cette carence ?
C’est ici que nous entrons en contradiction avec "Bilan". Page 608, nous lisons : "... les prémisses historiques d’octobre étaient uniquement internationales". Plus loin encore (page 716) : "La Russie, par exemple, que l’on dénomma à ce moment le "chaînon de l’Europe le plus faible de 1907" ne l’était guère au point de vue économique puisque ce territoire était en Europe celui qui présentait les conditions économiques pour la meilleure défense du régime bourgeois, mais l’était justement à cause des conditions historiques dans lesquelles s’effectuait la profonde transformation économique et sociale qui, dans les autres pays, faisait le contenu des révolutions bourgeoises".
La première affirmation est manifestement fausse. Encore faut-il s’expliquer. Qu’on ne vienne pas nous démentir en affirmant que l’octobre russe a été une manifestation de la force internationale des travailleurs parce que les ouvriers russes ont triomphé en octobre en s’appropriant les expériences des luttes ouvrières des autres pays. En disant cela, on n’aurait encore rien expliqué du tout, car il s’agit de démontrer pourquoi l’octobre russe s’est produit à Petrograd et à Moscou et non dans d’autres pays où existe aussi un prolétariat qui a eu au moins, si pas plus, l’occasion de s’assimiler les expériences des luttes ouvrières du monde entier. La tentative de "Bilan" de prouver par les bouleversements révolutionnaires qui ont suivi la révolution russe, que celle-ci n’était qu’un "avant-coureur" de ces bouleversements n’apporte rien de probant. Bien sûr, on ne conçoit pas qu’une révolution de l’ampleur de celle qui s’est produite en Russie ne produise ses répercussions dans le restant du monde. Mais il reste très hasardeux de prétendre que la révolution russe n’était que la preuve de ce que le "prolétariat mondial" était prêt à la révolution alors que nulle part ailleurs la révolution n’a eut l’ampleur qu’elle a revêtue en Russie.
Non, la thèse avancée par "Bilan" n’a d’autre but que d’essayer de nier ou de diminuer le rôle des facteurs sociaux jouant principalement dans le cadre national et qui ont contribué à faire éclater la révolution en Russie [2]. Nous disons essayer de diminuer parce qu’en d’autres endroits "Bilan" est obligé de reconnaître la part qui revient à l’état arriéré de la Russie dans le déclenchement de la révolution.
Ce que vise la thèse de "Bilan" nous est révélé dans la ligne qui suit notre citation précédente. Nous lisons (p. 716) : "Au point de vue mondial, ce secteur de l’économie capitaliste (la Russie donc) craquait en des circonstances historiques qui en faisaient la maille la plus faible parce que le prolétariat était en mesure d’intervenir dans ces événements avec l’expérience d’un siècle environ de lutte de classe".
Le prolétariat russe intervenait donc avec un capital de connaissances et d’expériences plus considérable que les autres prolétariat, voilà la vraie cause du triomphe de la révolution russe d’après "Bilan". Et n’oublions jamais que, pour "Bilan", cette preuve d’une plus grande capacité révolutionnaire réside dans le fait que les ouvriers russes suivaient le parti bolchevique, parti qui s’était formé selon des normes que "Bilan" considère encore comme les seules valables et auxquelles il reste d’ailleurs rigoureusement fidèle. Nous voyons qu’en cela les camarades de "Bilan" qui se proclament des disciples de Lénine, sans s’appeler cependant léninistes, sont en réalité plus léninistes que Lénine. Car c’est Lénine lui-même qui en 1917, peu avant la révolution, a rejeté avec la plus grande décision - et en cela il restait dans la meilleure tradition du marxisme - l’idée que c’étaient des qualités particulières du prolétariat russe, le fait d’être "élu" pour une "mission spéciale", qui mettaient ce prolétariat à l’avant-garde de tous les prolétariats. Pour Lénine ce n’était qu’un "concours tout particulier de circonstances" qui faisait du prolétariat russe, pour un très court moment peut-être, l’avant-garde du prolétariat mondial. Lénine n’a jamais cru que du fait des circonstances particulières qui ont fait que le prolétariat russe a été le premier à devoir pénétrer dans l’arène de la révolution on pouvait affirmer que le prolétariat russe faisait preuve d’un savoir particulier. La preuve en est que c’est Lénine lui-même qui a montré l’envers de la médaille. Il a mis en relief que si les ouvriers russes bénéficiant de ce "concours particulier" avaient eu assez de facilité, plus de facilité en tout cas que les prolétariats de pays plus avancés pour renverser la bourgeoisie, par contre ils auraient plus de difficulté que les autres prolétariats pour édifier le socialisme. Et c’est d’ailleurs ce qui ressort de l’observation tant soit peu sérieuse du cours de la révolution russe : les ouvriers russes irrésistibles tant qu’il s’est agi de culbuter l’ancien régime ont été vaincu dans l’œuvre d’édification du régime socialiste après la révolution.
"Bilan" ne cherche d’ailleurs pas à contester cette vérité, mais il essaye de l’attribuer à d’autres causes. Si les ouvriers russes marchant de victoire en victoire dans la lutte révolutionnaire avant la prise du pouvoir se laissent frustrer du fruit de leur victoire après la révolution, où faut-il en rechercher les causes ? Ce ne peut être que parce que les conditions russes si favorables au renversement de la bourgeoisie étaient défavorables à la construction du socialisme. Nous retrouvons là les conséquences de ce fameux développement inégal. Une fois la bourgeoisie renversée, il s’agit pour le prolétariat de démontrer qu’il sait se passer d’elle. Il s’agit alors pour lui de déployer une série de qualités que le prolétariat ne peut acquérir que sous un régime capitaliste très avancé, c’est-à-dire là où le fonctionnement de la production remet au prolétariat, manuel et intellectuel, toutes les fonctions de production et ne laisse à la classe capitaliste que des fonctions purement parasitaires. Donc, après la prise du pouvoir, ce sont les qualités socialistes intrinsèques du prolétariat qui a accompli la révolution qui sont mises à l’épreuve. Ce n’est pas tout à fait l’opinion de "Bilan" :
"Les bolcheviques, écrit "Bilan" (p. 717), par la victoire d’octobre 1917, nous ont montré que c’est uniquement sur la base de considérations internationales que nous pouvons diriger la lutte du prolétariat de chaque pays et que la victoire pouvait se réaliser même en un secteur économique fortement arriéré".
Donc l’état économique arriéré n’était pas un obstacle à la construction du socialisme. Si le prolétariat russe a subi un échec dans ce domaine c’est uniquement le fait de l’étroitesse nationale de la politique du prolétariat russe après la prise du pouvoir. Naturellement, personne ne songe à douter de ce que la lutte pour la construction du socialisme n’eut pris en Russie une toute autre tournure, beaucoup plus favorable, si la révolution s’était étendue à d’autres pays et notamment à des pays plus avancés, telle l’Allemagne, comme les bolcheviques l’espéraient en 1917-1918. On sait que cet espoir ne s’est pas réalisé. Par là les côtés négatifs du "développement inégal" ont pu pleinement se manifester en Russie. La faiblesse du prolétariat russe a été la cause de la première défaite de la révolution sur le terrain économique. Cette défaite à son tour est devenue la cause de l’orientation nationale qui a prévalu par la suite et qui a contribué après à embrouiller la lutte révolutionnaire des ouvriers, en dehors de la Russie.
Il y a donc un enchaînement de causes à la base duquel nous retrouvons l’immaturité du prolétariat russe à édifier le socialisme. Il nous semble dangereux de chicaner sur ce chapitre. "Bilan" ne s’en tire d’ailleurs que par des faux-fuyants qui ne peuvent pas être pris au sérieux. Jugeons-en :
"A part ses objectifs économiques, écrit "Bilan", d’une énorme importance comme d’ailleurs nous le verrons par la suite, le prolétariat vainqueur trouve l’essentiel de sa tâche dans la proclamation ouverte qu’il est impossible d’instituer les bases mêmes du communisme mais que pour arriver à ce résultat, qui ne lui est nullement particulier, il doit mettre l’État au service de la révolution mondiale d’où seulement peuvent germer les conditions réelles pour l’émancipation des travailleurs au point de vue national aussi bien qu’international."
Nous trouvons là un bel exemple de la manière dont "Bilan" se tire des passes difficiles par un véritable escamotage des problèmes. La question qui mérite d’être élucidée ce n’est pas de savoir si la politique d’un pays qui fait sa révolution doit être branchée vers la révolution mondiale, mais c’est bien celle de savoir comment ils pourront le faire. En Russie, le repli national de la révolution russe a été le résultat de la défaite du prolétariat russe subie sur le front des classes de l’intérieur de la Russie. La répétition d’une pareille défaite ne peut être évitée ailleurs que si le prolétariat reste maître de la révolution, après la prise du pouvoir, lorsque se poseront les problèmes de la construction du socialisme. C’est seulement à cette condition que le prolétariat peut suivre le conseil de "Bilan" et mettre l’État (révolutionnaire) au service de la révolution mondiale. La mise au service de la révolution mondiale présuppose une victoire au moins provisoire à l’intérieur de l’État où la révolution a éclaté. C’est faute d’avoir remporté cette victoire que la révolution russe s’est tournée contre la révolution mondiale.

A. HENNAUT

(Suite au prochain numéro).

Notes :

[1Cette manière de poser le problème serait susceptible de nous venger de bien des choses, si vraiment nous croyions qu’on peut escamoter les problèmes par des tours de passe-passe. Car lorsque Lénine posait ainsi le problème il avait l’excuse de pouvoir croire à la supériorité du bolchevisme du fait que, à ce moment, le trade-unionisme et le syndicalisme seulement avaient montré leur incapacité de mener au socialisme. Après la "faillite" du bolchevisme, la Fraction ne peut même plus faire état d’une supériorité que Lénine pouvait croire réelle. Mais nous réprouvons comme anti-marxiste cette façon de trancher abstraitement de la "supériorité" du trade-unionisme, du syndicalisme ou du bolchevisme. Nous considérons ces doctrines comme des phénomènes historiques qu’il faut savoir interpréter et non comme des solutions qui en tout temps et en tout lieu peuvent conduire au but.

[2Les camarades de "Bilan" sont parfois tellement aveuglés par ce qu’ils considèrent comme des trouvailles originales qu’ils en commettent des erreurs très graves. Ainsi ils admettent que le développement inégal du capitalisme a une grande importance pour l’explication de la révolution russe. Mais d’autre part, ils semblent admettre (p. 639) que c’est avec raison que Staline se soit appuyé sur cette constatation du développement inégal pour justifier la théorie du socialisme dans un seul pays. Nous devons demander à "Bilan" quelle est son opinion sur la question suivante : qui se comporte en marxiste : Trotsky qui explique la victoire en la révolution en partie par le développement inégal, ou Staline qui s’en empare pour accréditer un mensonge (car il est certain que dans "son" pays, Staline n’édifie pas le socialisme) ?




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