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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De l’Union Sacrée à Zimmerwald - Conclusion (Alfred Rosmer)
{Bilan} n°33 - Juillet-Août 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 18 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous publions ci-dessous un dernier chapitre du livre du camarade Rosmer, chapitre ou celui-ci tire les premières conclusions de son important ouvrage. Nous pensons pouvoir commencer maintenant la discussion de ce livre dans les prochains numéros de "Bilan", et notre souhait est quelle soit la plus large et la plus profonde possible, car il s agit d’armer le prolétariat international des enseignements qui découlent de la dernière et sanglante conflagration de 1914.

La Rédaction.


CONCLUSION

De l’information ici rassemblée se dégagent des enseignements si précis qu’il nous sera possible de conclure brièvement. Ils seront plus évidents encore quand on aura sous les yeux l’entier développement de la guerre, les traités secrets conclus par les gouvernements en cours de route et les traités dits de paix qui la couronnèrent. Mais il est deux questions pour lesquelles nous n’avons pas besoin de lumières nouvelles : c’est l’effondrement de l’internationalisme prolétarien et sa renaissance, début et aboutissement de la période que nous venons d’étudier, l’union sacrée et Zimmerwald. Entre ces deux extrêmes, la lutte ouvrière contre la guerre s’élabore et se précise.
Nous avons noté des appréciations sommaires qui règlent la première de ces questions en quelques mots. La IIe Internationale — et aussi la C.G.T. — était réformiste ; en 1914, elle était mûre pour la défense nationale et pour l’union sacrée. Rien d’étonnant dans sa trahison. Mais la pensée de Lénine là-dessus est sensiblement différente. D’abord, il convient de faire remarquer que la IIe Internationale était celle des bolcheviks. Ils y étaient parfois minorité, opposition, formaient le noyau d’une gauche ; dans les congrès, ils s’efforçaient d’améliorer les résolutions proposées par des amendements — comme ils réussirent à le faire à Stuttgart par une addition désormais fameuse. Néanmoins, ils ne songeaient pas à la quitter. Et même quand elle se fut effondrée honteusement, le jugement qu’ils portent sur elle, sur ce qu’elle a accompli, reste sympathique. Le 1er novembre 1914, dans le premier numéro de guerre du Sozialdemokrat, Lénine en parle en ces termes :

La IIe Internationale a rempli sa tâche, utile, préparatoire, d’organisation des masses prolétariennes pendant une longue époque de paix qui a été celle de l’esclavage capitaliste le plus cruel et du progrès capitaliste le plus rapide.

... Et encore le 12 décembre :

La IIe Internationale, ayant réussi à remplir (...) une œuvre extrêmement importante et utile, celle de la diffusion du socialisme et de l’organisation préliminaire la plus simple de ses forces, a terminé sa mission historique.

L’appréciation de Trotsky est exactement la même :

La IIe Internationale n’a pas vécu en vain. Elle a éduqué et assemblé les classes opprimées. Le prolétariat n’a plus besoin maintenant de reprendre les choses au commencement.

Et Rosa Luxembourg : "La IIe Internationale, si récemment encore notre fierté et notre espérance..."
Tous les morceaux, du reste, n’en étaient pas mauvais. Il y en avait d’excellents, ne seraient-ce que ces socialistes serbes dont l’attitude nous a été décrite dans la lettre émouvante de Douchan Popovitch.
Il est important de constater que l’effondrement consécutif à la guerre n’entraîna pas seulement la IIe Internationale. Le syndicalisme révolutionnaire ne fut pas davantage épargné, l’anarchisme non plus. Il faut se demander pourquoi. Une des raisons de cet effondrement général réside sans doute dans le fait que la lutte contre la guerre était menée avec l’idée dominante que la protestation et la menace ouvrière feraient toujours reculer les gouvernements, qu’ils n’oseraient pas passer outre. De là le désarroi quand la guerre passe quand même.
Nous avons vu la C.G.T. rappeler les décisions de ses congrès, proclamer que ses décisions "devenaient exécutoires" dès la déclaration de guerre. Si le sujet n’était tragique, on serait tenté de sourire de cette formule juridique qu’aucune mesure pratique n’accompagne. Qu’avait-on prévu pour cette application quasi automatique des décisions — et quelles décisions ! La grève générale révolutionnaire. Rien, Et comme on n’avait rien prévu ni préparé, la proclamation resta vaine. La mobilisation fut décrétée et réalisée sans encombre, et les chefs sans clairvoyance ni courage estimèrent alors n’avoir plus que la ressource de se rallier à la guerre sur la base d’une idéologie de rechange.
Même chose avec les anarchistes, quoique ici l’effondrement soit plus étonnant encore. Pour eux, il n’y avait pas de décisions de congrès ; ils étaient hostiles à l’organisation. Mais il y avait l’anarchisme, et il devait suffire avec son intransigeance et son absolu flottant au-dessus des frontières et des lois, avec sa haine particulière de tout ce qui était armée et militarisme. Il y eut, certes, des résistances individuelles — mais pas plus qu’ailleurs — et on n’entendit longtemps que les voix de Kropotkine, de Malato et de Jean Grave. Le faux départ de Sébastien Faure, son recul, le ton du récit de son entrevue avec Malvy laissèrent une impression de gêne, un malaise qui dut paralyser les anarchistes déjà prêts à se détacher de l’anarchisme de guerre, et c’est seulement en 1916 que des anarchistes, entre autres ceux des "Temps nouveaux", affirmèrent publiquement leur "désaccord" avec ceux d’entre eux, les plus éminents, qui jusque là avaient, seuls, parlé.

* * * * *

Quand la guerre passe, cela signifie que les gouvernements relèvent le défi de la classe ouvrière. Celle-ci, par la voix de ses organisations nationales et internationales, s’est écriée : "Nous ne voulons pas la guerre. La guerre serait une chute dans la barbarie. Nous l’empêcherons. La révolution suit la guerre. Rappelez-vous 1871 et 1905. Si vous êtes assez criminels pour faire la guerre quand même, nous ne songerons qu’à utiliser la désorganisation créée pour vous abattre !" Si le gouvernement relève le défi, dédaigne ces menaces, c’est qu’il a acquis la conviction de pouvoir le faire impunément ; il sent que la préparation de la guerre a entamé les organisations socialistes et révolutionnaires, et l’union sacrée se réalise presque instantanément parce qu’elle est déjà sous-entendue. Et au déclenchement de la guère, quand les armées belligérantes sont encore à peine rassemblées, il y a déjà un vaincu, c’est la classe ouvrière. La bourgeoisie renforce ses moyens ordinaires de domination par le régime de l’état de siège, la censure, une dictature sans limites. Les organisations de la classe ouvrière subsistent matériellement ; en fait, elles sont détruites, elles ne sont plus, sauf de rares exceptions, que des organismes gouvernementaux.
Telles sont les conditions dans lesquelles doit s’engager et se livrer la bataille ouvrière contre la guerre. Elles sont identiques dans tous les pays belligérants quant à l’essentiel, bien qu’on puisse relever des différences plus ou moins importantes. Il est évident que le ralliement à la guerre, autour du gouvernement, doit être plus difficile dans les nations autocratiques — comme l’exemple de la Russie, en 1914, le prouve ; il faut dire aussi que le socialisme y était d’une autre qualité que dans la plupart des autres pays.

* * * * *

À distance, les premières protestations ouvrières contre la guerre paraissent timides. Les pédants dont nous avons eu l’occasion de nous occuper ne manquent pas de le noter, dédaigneusement, leur opposant le ferme programme que traça tout de suite Lénine. Il vaut sans doute la peine de chercher à préciser l’étendue des divergences et d’en souligner les raisons.
Lénine réside, en 1914, dans un pays non-belligérant. Il échappe ainsi à l’atmosphère de débâcle qui règne dans tous les pays en état de guerre. Comme il est naturel, son regard se porte d’abord sur la Russie où, précisément, la situation est moins désespérée que partout ailleurs. Les députés socialistes à la Douma se sont prononcés contre les crédits. Les bolcheviks organisent déjà leur travail clandestin. Pas d’union sacrée, ou un minimum d’union sacrée. D’autre part, il ne faut pas oublier que si Lénine et ses collaborateurs immédiats sont fermes, son parti n’a pas échappé aux défections, que des bolcheviks sont allés, comme nous l’avons vu, jusqu’à l’enrôlement dans l’armée française.
En opposition avec le programme établi par Lénine, les protestations contre la guerre qui s’élèvent dans les pays belligérants parlent d’abord de la paix. Les socialistes serbes parlent de paix, Monatte parle de paix, Liebknecht, aussi, parle de paix. Il y a là une rencontre qui n’est sûrement pas sans signification. C’est que, dans les pays belligérants, on est effrayé par les ravages de la guerre. La guerre détruit les richesses matérielles de la société capitaliste. Elle risque aussi d’anéantir les forces du prolétariat. Ce sentiment, cette appréhension, Trotsky les a exprimés dans sa brochure quand il écrivait :

D’autre part, la guerre avec ses armées de millions d’hommes et ses armes infernales de destruction peut épuiser non seulement les ressources de la société, mais aussi les forces morales du prolétariat. Si elle ne se heurte pas à une résistance intérieure, cette guerre peut durer encore pendant plusieurs années, avec des fortunes changeantes pour les belligérants jusqu’à l’épuisement des principaux d’entre eux. Mais alors toute l’énergie combattante du prolétariat international, déchaînée par le sanglant complot de l’impérialisme, sera complètement détruite par l’œuvre horrible d’une annihilation mutuelle. Le résultat serait que toute notre civilisation se trouverait rejetée bien loin en arrière. Une paix surgissant non de la volonté des peuples réveillés mais de l’épuisement mutuel des belligérants ressemblerait à la paix qui mit fin à la guerre des Balkans ; ce serait une paix de Bucarest étendue à l’Europe entière.

Mais allons plus loin. Si le mot d’ordre de paix s’accompagne de la dénonciation de la guerre comme une guerre impérialiste, s’il constate l’effondrement de l’Internationale, s’il stigmatise l’union sacrée, s’il proclame que "cette guerre n’est pas notre guerre", s’il affirme la fidélité au socialisme, s’il dit : La lutte de classes continue ! — il est clair que le mot d’ordre de paix ne se réduit pas alors à une pieuse aspiration. Or, ce que craint Lénine, c’est une opposition passive, ce qu’il ne veut pas c’est "un internationalisme platonique", c’est que l’opposition socialiste à la guerre puisse se confondre avec celle du pape qui, tenu par son état, est obligé de temps à autre de lancer d’hypocrites homélies à la paix, ou avec les gens de Scheideman qui parlent de paix quand le territoire de "leur" patrie est sauf et que "leurs" armées campent sur le territoire ennemi. Aucune crainte de ce genre n’est possible pour la France où toute allusion à la paix est considérée comme "manœuvre ennemie", où le seul mot de paix irrite les social-chauvins et est considéré par le gouvernement comme séditieux.
Le mot d’ordre de paix, entouré de développements qui lui donnent figure de revendication socialiste, permet le rassemblement autour des premiers opposants, condition indispensable pour rompre l’isolement paralysant. Nos pédants mobilisent les "masses" comme s’il s’agissait de troupes impatientes d’entrer dans l’action. Mais dans le premier temps de la guerre, les masses ce sont elles qui crient : "Vive la guerre ! À Berlin !" Intoxiquées par la presse et par la préparation gouvernementale, abandonnées par leurs chefs, ce sont elles qui constituent ce courant auquel il est très difficile de résister. Ne nous faisons pas d’illusion. La conscience de classe n’est pas tellement répandue. Elle reste une vertu rare. L’internationalisme, c’est trop souvent des mots qu’on répète ; la déclaration de guerre abat cette façade trop fragile et réveille des préjugés, nationaux, raciaux, soigneusement entretenus par la bourgeoisie. Quand, travaillées par la lassitude, le mécontentement, la colère, le sentiment qu’on les a trompées, les masses commencent d’échapper à l’hypnose nationaliste, la propagande auprès d’elles se heurte encore à d’extrêmes difficultés, comme on pourra en juger par ce fait : même après Zimmerwald, après dix-huit mois de guerre, quand Hasfeld s’efforçait de répandre les brochures du Comité, il lui arriva plus d’une fois de se les voir refuser par des sympathisants qui lui disaient : "Si elles ne sont pas passées par la censure, nous n’en voulons pas." Et des coopératives ouvrières refusaient de les imprimer.
La conclusion sur ce point est que si le programme formulé par Lénine en novembre 1914 était excellent, il fallait aussi tenir compte des conditions d’application, et ces conditions n’étaient pas les mêmes dans tous les pays ; les possibilités d’action qui en résultaient furent d’ailleurs indiquées par Lénine à diverses reprises, notamment quand il écrivait :

Malgré les protestations des socialistes chauvins qui déclarent que le mouvement révolutionnaire international en temps de guerre est impossible, nous voyons en Russie des démonstrations et des grèves politiques, en Allemagne des démonstrations contre la cherté de la vie, en Angleterre et en Italie des grèves, qui ne sont qu’un commencement, mais qui peuvent, avec le soutien d’éléments révolutionnaires, se transformer en luttes de masses contre la guerre et le capitalisme.

Voilà le grand point. Les socialistes chauvins déclarent que le mouvement révolutionnaire en temps de guerre est impossible parce qu’ils n’en veulent point, parce qu’il est incompatible avec leur politique de ralliement à la guerre et d’union sacrée, tandis que partout l’opposition témoigne de la volonté de le maintenir et agit à cette fin selon ses forces et les possibilités du moment. À la Conférence de Kienthal, réunie six mois après Zimmerwald, on constata une nette poussée à gauche, précisément parce que l’élan donné par Zimmerwald avait créé partout de nouvelles possibilités d’action.

* * * * *

Prenons le projet de résolution préparé par Lénine pour la Conférence de Zimmerwald (il est reproduit aux Annexes). On peut le résumer ainsi : la guerre est une guerre impérialiste. Il faut appeler les masses à la lutte révolutionnaire. Cette lutte débutera par "la lutte contre la guerre mondiale et pour la cessation de la boucherie humaine" (notons que la cessation de la boucherie humaine c’est la paix). Les députés socialistes doivent refuser tous crédits militaires. Les ministres socialistes doivent démissionner. Il faut préparer la nouvelle Internationale.
Qu’on se reporte maintenant aux écrits des opposants syndicalistes français : on relèvera des points communs et pas de divergences essentielles. S’ils ne parlaient pas des crédits ni des ministres socialistes, c’est parce qu’ils n’étaient point membres du Parti socialiste, mais ils étaient là-dessus pleinement d’accord et disposés à appuyer vigoureusement tout socialiste décidé à voter contre les crédits de guerre. Merrheim, de tous le plus modéré, déclare dans tous ses textes que la "lutte de classes continue". Or, ainsi que Zinoviev — coauteur de Contre le Courant — l’écrivait (le 29 février 1916) : "La lutte de classes pendant la guerre — surtout pendant une guerre comme celle d’à présent — devient nécessairement une guerre civile, elle ne veut pas dire autre chose que guerre civile". Qu’on compare enfin le projet de manifeste, également rédigé par Lénine, et le discours que Dumoulin avait écrit, au début de juillet, pour la Conférence confédérale du 15 août, je suppose qu’on ne manquera pas d’être frappé par le nombre de points communs à ces deux textes.
Pas de divergences non plus sur la nécessité de travailler, sans plus attendre, a la création d’une nouvelle Internationale. Sur cette question importante, Trotsky, de son côté, n’était pas moins catégorique que Lénine, et écrivait, également dès octobre 1914 :

Tous les efforts pour sauver l’Internationale sur les anciennes bases, par des méthodes diplomatiques personnelles et des concessions mutuelles, sont tout à fait sans espoir... Toute cette brochure, de la première à la dernière page, a été écrite avec la pensée de la nouvelle Internationale, constamment présente à l’esprit, la nouvelle Internationale qui doit surgir du présent cataclysme mondial, l’Internationale des dernières batailles et de la victoire finale.

Il ne s’agit pas ici de rapprocher arbitrairement des attitudes qui, par certains côtés, demeuraient divergentes. Il s’agit de chercher à comprendre, pour pouvoir utiliser au maximum les leçons de la dure expérience de la guerre d’hier, pour être en état de mieux lutter demain.

* * * * *

Une des divergences se manifeste à propos du "défaitisme révolutionnaire". La polémique se déroule entre Lénine et Naché Slovo, plus particulièrement Trotsky. Il ne saurait être question de l’évoquer ici tout entière. Je me bornerai à quelques remarques. On trouve dans Contre le Courant plusieurs articles de Lénine et de Zinoviev sur cette question. Tous les arguments donnés en faveur du "défaitisme révolutionnaire" ne sont pas également probants, surtout ils n’imposent pas tous la même conclusion. Pour autant qu’ils permettent de dégager la pensée précise de Lénine, il semble qu’elle pose en principe que si l’on ne part pas du défaitisme révolutionnaire on sera fatalement paralysé dans l’action contre la guerre. On craindra de déclencher des grèves, des démonstrations de masses, la fraternisation des soldats au front parce que de telles actions pourraient compromettre la situation militaire du pays auquel on appartient, entamer ses chances de victoire. Mais on peut très bien pousser cette action au maximum sans adopter ce point de départ. On la mène sur la base de l’antagonisme des classes qui subsiste dans la guerre comme dans la paix, en disant avec Liebknecht : "L’ennemi principal est dans nôtre propre pays", et en précisant par la formule de Lénine : "Il faut transformer la guerre impérialiste en guerre civile". Les conséquences de notre action ne nous intéressent que par rapport à notre but — la révolution, non par rapport à la "victoire" qui est l’affaire de la bourgeoisie impérialiste. Le "défaitisme révolutionnaire" apporte-t-il quelque chose de plus ? Je ne crois pas. Par contre, je vois clairement les dangers qu’il renferme. Le mot "défaitisme" est très employé pendant la guerre. La presse l’utilise sans cesse pour égarer et effrayer. Inutile de lui apporter du renfort si ce n’est pas absolument nécessaire. Je rappellerai ici une riposte de Noah Ablett que je mentionnai en 1915. Comme les mineurs du Pays de Galles faisaient grève, toute l’Angleterre chauvine se dressait contre eux, leur criant : "Vous favorisez l’ennemi ! Vous êtes des germanophiles !" Et Noah Ablett, au nom des mineurs, ripostait tranquillement : "Nous ne sommes pas germanophiles ; nous sommes classe ouvrière." Je crois que c’est là la meilleure base, une base sûre et suffisante pour mener la lutte ouvrière contre la guerre et pour la justifier aux yeux de tous les ouvriers. Le "défaitisme", même suivi de l’épithète "révolutionnaire", met l’accent sur la défaite alors que nous devons le mettre sur la révolution.
Si on considère que la formule du "défaitisme révolutionnaire", par la rigueur qu’elle implique ("c’est, écrit Lénine, le seul mot d’ordre qui fasse appel d’une manière conséquente à l’action révolutionnaire contre le gouvernement dont on est sujet, pendant la guerre"), est seule capable de prévenir absolument le ralliement de socialistes à la guerre, qu’elle ne comporte pas de fausse interprétation, je puis montrer par un récent exemple qu’il n’en est rien. Dans un article paru dans l’Internationale Communiste, W. Pieck, nouveau leader du Parti communiste allemand, invoque précisément le "défaitisme" pour justifier l’absurde tactique adoptée par son Parti dans la question du plébiscite de la Sarre [1].
Il y a encore autre chose dans le "défaitisme révolutionnaire" : l’idée que la révolution socialiste ne peut surgir que sur le terrain de la défaite militaire, et l’histoire semble la justifier. Mais ce n’est pas non plus rigoureusement vrai, et ce n’est pas non plus sans inconvénient. Pourquoi dire d’avance que sans la défaite la révolution n’est pas possible ? Il y a eu en Italie ; après la guerre, une situation aussi nettement révolutionnaire qu’on peut le souhaiter ; or, l’Italie appartenait au groupe des nations victorieuses.

* * * * *

L’appréciation de Lénine sur la Conférence de Zimmerwald, la formation, autour de lui, d’une "gauche", ne diminuent en rien l’importance de la Conférence elle-même. C’est un premier pas vers la reconstruction de l’Internationale, déclare Lénine, ajoutant : "Ce premier pas a été fait timidement et ne saurait prouver en aucune façon que la majorité des participants de la Conférence aient été pleinement conscients de toutes les suites que ce premier pas impose." Cela, en effet, ne faisait aucun doute ; d’après les débats qui avaient eu lieu, il apparaissait que certains participants resteraient en chemin. Mais leur défection n’empêcha nullement le travail amorcé de suivre son développement normal, et c’est cela qui importait. Il fallait avant tout faire le premier pas, même s’il devait être fait timidement ; et pour aboutir à ce résultat, on a vu que de longs et patients efforts avaient été nécessaires.

* * * * *

Les enseignements pratiques qu’il faut tirer de toute cette expérience peuvent se résumer ainsi :
Le point de départ c’est de déterminer le caractère de la guerre. Les traits d’une guerre impérialiste sont désormais bien connus. Ils l’étaient déjà avant 1914. Tous les socialistes, en leurs congrès, les avaient très précisément formulés ; le fait que beaucoup d’entre eux se rallièrent à la guerre n’y change rien. Les faits ont montré que c’est une illusion absolue de croire qu’on peut, en entrant dans la guerre avec d’autres buts que les rapaces impérialistes — avec l’idée de lutter contre le militarisme, pour la défense de la démocratie — la purifier, éliminer sa tare originelle, lui imprimer un autre caractère : c’est l’erreur des socialistes russes qui se sont engagés dans l’armée française.
Toute guère qui répéterait celle d’hier, c’est-à-dire toute guerre menée pour la défense du "statu quo", pour la défense de l’Europe fabriquée à Versailles, serait une guerre impérialiste ; que les blocs de puissances dressés l’un contre l’autre soient les mêmes ou différents, qu’on baptise pacte ce qui était hier alliance, peu importe. C’est l’évidence même.
Toute guerre qualifiée d’antifasciste, toute guerre menée soi-disant pour abattre le fascisme, répéterait l’illusion de 1914, l’illusion de ceux qui croyaient sincèrement que la victoire de la Triple Entente signifierait la destruction du militarisme. Ni le militarisme ni le fascisme ne seront jamais détruits par la guerre ; la guerre peut seulement les renforcer, les étendre à travers le monde. Fascisme et militarisme ne seront et ne peuvent être abattus que par la classe ouvrière.
La classification des nations impérialistes en pacifistes et guerrières est fausse et dangereuse. Les nations impérialistes sont "pacifistes" ou "guerrières" selon leur intérêt. Un impérialisme nanti est pacifiste. Un impérialiste insatisfait est belliqueux. Les arguments qu’on reprend parfois aujourd’hui en faveur d’une telle classification sont ceux invoqués dans la déclaration des socialistes russes enrôlés volontaires dans l’armée française. Versailles, ses conséquences, la nouvelle menace de guerre leur apportent une réponse décisive.
La distinction entre guerre offensive et guerre défensive, la détermination de l’agresseur — sauf bien entendu lorsqu’il s’agit d’une guerre coloniale où l’agresseur est toujours la puissance colonisatrice, Mussolini aujourd’hui hier la France démocratique au Maroc — le respect des traités, etc., ne sont que prétextes à tromper les peuples pour les entrainer dans la guerre. Je ne puis que renvoyer à l’ouvrage de G. Demartial où tous les mensonges de guerre sont minutieusement étudiés et dévoilés. Ce qui se passe en ce moment sous nos yeux montre qu’ils n’ont pas encore perdu leur efficacité.
Mais le but de cet ouvrage n’est pas l’étude des problèmes d’aujourd’hui. Il est de rappeler ce qui s’est passé hier, de rapporter les faits, d’en montrer l’enchaînement, d’en dégager le sens ; leur enseignement doit alors être si clair qu’il apporte la réponse aux angoissantes questions présentes. Les gouvernements ne peuvent faire la guerre qu’en trompant le prolétariat, qu’en le persuadant que la guerre dans laquelle ils le précipitent est aussi sa guerre. S’il ne se dresse pas d’avance, résolument, contre ce mensonge, il risque d’être emporté par le courant. Une guerre impérialiste suivra une guerre impérialiste, avec toujours plus de ruines, de plus hauts monceaux de cadavres. C’est la leçon d’hier — et d’aujourd’hui — la dure leçon chèrement payée. Elle ne doit pas être perdue.

Notes :

[1"Notre mot d’ordre (statu quo) était conforme aussi au principe léniniste du défaitisme (défaite de notre propre gouvernement bourgeois) tel qu’il fut lancé par les bolcheviks pendant la guerre mondiale." W. Pieck, Internationale Communiste, 20 mars 1935.




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