Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Au front impérialiste du massacre des ouvriers espagnols il faut opposer le front de classe du prolétariat international
{Bilan} n°34 - Août-Septembre 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 22 février 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

La simple affirmation générale qu’actuellement, en Espagne, se déroule une bataille sanglante entre la bourgeoisie et le prolétariat, loin de permettre d’établir les positions et les forces politiques pouvant permettre la défense et la victoire du prolétariat, peut conduire au pire désastre et au massacre des travailleurs. Pour arriver à des conclusions positives il faut déterminer tout d’abord si les masses ont occupé leur retranchement spécifique de classe, se trouvent dans la possibilité d’évoluer, de faire sortir de leur sein les forces capables de briser l’attaque ennemie.
Plusieurs alternatives occupent, en ce moment, la scène politique. Commençons par celle soulevée par le Front Populaire et à laquelle les centristes ont donné une consécration "théorique". Il s’agirait d’une lutte à mort des "factieux, des rebelles, des fascistes" contre le "gouvernement légal, défendant le pain et la liberté" ; le devoir du prolétariat serait, par conséquent, de défendre le gouvernement qui serait en définitive celui de la bourgeoisie progressive en lutte contre les forces de la féodalité. Les ouvriers qui auraient permis la victoire contre les représentants du régime féodal pourraient, par la suite, passer à la phase supérieure de la lutte pour le socialisme. Dans notre précédent numéro nous avons mis en évidence que si, en Espagne, le capitalisme se trouvait dans l’impossibilité d’organiser une société du type des autres existantes en Europe, c’est bien une bourgeoisie qui détient le pouvoir et le seul protagoniste de la refonte du mécanisme économique et politique est le prolétariat et lui seul.
Le Front Populaire en Espagne, tout comme d’ailleurs dans les autres pays, se révèle être, même au cours des événements actuels, non pas une force dont les ouvriers pourraient se servir, mais une arme puissante de l’ennemi ayant pour fonction l’écrasement de la classe ouvrière. Qu’il suffise de réfléchir au fait que c’est bien sous son gouvernement qu’a pu s’organiser méthodiquement toute l’action de la droite, dont les supports ne consistent pas seulement dans la conjuration (cet aspect le plus théâtral est quand même le moins important), à laquelle toute latitude a été donnée pour se préparer ; que, dans le domaine social, l’action du gouvernement de Front Populaire avait déterminé la démoralisation des masses paysannes, l’hostilité profonde des ouvriers s’acheminant à nouveau vers l’éclosion de grandes grèves du type de celles de 1931-32 et qui furent écrasées par la terreur dirigée justement par le gouvernement de gauche composé d’une équipe analogue à celle du Front Populaire d’aujourd’hui.
Même au début des événements actuels, l’orientation bien marquée du Front Populaire était celle d’aboutir à un compromis avec la droite, ainsi qu’en témoigne la tentative de constitution du gouvernement Barrios. Aussi Azana peut-il bien s’étonner du fait que Franco, tout en pouvant le faire sans le moindre risque, ne soit pas allé l’arrêter dès le premier jour. C’est qu’une grande inconnue planait sur la situation et le capitalisme tout en ayant décidé une première attaque frontale dans toutes les villes, ne savait point si son aile droite aurait pu obtenir immédiatement une victoire totale. En prévision de cela l’arrestation d’Azana a été réservée, et c’est bien l’action successive du Front Populaire qui a donné les plus grandes chances de succès à l’offensive capitaliste.
À Barcelone en premier lieu et dans les autres centres ouvriers aussi, l’attaque de la droite se heurta à un soulèvement populaire, lequel, parce qu’ils luttaient sans la moindre attache avec la machine étatique capitaliste et affirmaient leur base de classe, purent rapidement désagréger les régiments, où en correspondance avec les événement qui se déroulaient dans les rues, la lutte de classe éclata et les soldats se révoltèrent contre leurs chefs. À ce moment, le prolétariat s’acheminait directement vers un intense armement politique, d’où ne pouvait résulter qu’une offensive dirigée contre la classe capitaliste et vers le triomphe de la révolution communiste.
En conséquence de la riposte véhémente et puissante du prolétariat, le capitalisme sentit qu’il devait abandonner son premier plan d’attaque frontale et uniforme. En face d’ouvriers qui s’étaient insurgés, qui allaient acquérir une puissante conscience de classe, la bourgeoisie sentit qu’il n’y avait d’autre moyen de se sauver et de vaincre, qu’en chargeant le Front Populaire de diriger l’action politique des ouvriers. La tolérance de l’armement des masses s’accompagnait avec son encadrement, que Caballero veut aujourd’hui porter à sa perfection au point de vue technique au travers du "commandement unique", et avec une orientation politique spécifiquement capitaliste. À la première phase du faible armement matériel, mais de l’intense armement politique, succédait l’autre de l’accroissement des instruments techniques à la disposition d’ouvriers qui, progressivement, étaient transportés de leur base primitive de classe vers l’autre opposée et qui est celle de la classe capitaliste.
À Madrid, rapidement, moins facilement aux Asturies, par un procédé bien plus compliqué à Barcelone, le Front Populaire a pu obtenir son succès et les masses se trouvent actuellement englobées sous cette devise centrale : qu’elle soit Sacrée, la machine étatique du capitalisme, qu’elle fonctionne au plus haut rendement pour permettre la victoire contre la droite ; l’écrasement des "factieux" étant le suprême devoir du moment.
Le prolétariat a déposé ses armes spécifiques de classe et a consenti au compromis avec son ennemi, au travers du Front Populaire. Aux frontières de classe, les seules qui auraient pu démantibuler les régiments de Franco, redonner confiance aux paysans terrorisés par la droite, d’autres frontières ont surgi, celles spécifiquement capitalistes, et l’Union Sacrée a été réalisée pour le carnage impérialiste, région contre région, ville contre ville en Espagne et, par extension, États contre États dans les deux blocs démocratique et fascistes. Qu’il n’y ait pas la guerre mondiale, cela ne signifie pas que la mobilisation du prolétariat espagnol et international ne soit pas actuellement achevée, pour son entr’égorgement sous le drapeau impérialiste de l’opposition fascisme-antifascisme.
Après les expériences italienne eî allemande, il est extrêmement désolant de voir des prolétaires d’une haute préparation politique qui, en se basant sur le fait que les ouvriers sont armés, en concluent que, bien que le Front Populaire dirige ces armées, les conditions se seraient présentées, sans un bouleversement total de la situation, pour permettre la défense et la victoire de la classe ouvrière. Non, Azana et Caballero sont les dignes frères des socialistes italiens et allemands, ils en sont les émules parce que dans une situation extrêmement tendue, ils sont parvenus à trahir les ouvriers, à qui ils ont laissés les armes uniquement parce qu’elles devaient servir à une bataille de classe, non contre le capitalisme espagnol et international, mais à une bataille de classe contre la classe ouvrière d’Espagne et du monde entier sur le front de la guerre impérialiste.
À Barcelone la façade offusque la réalité. Parce que la bourgeoisie se retire provisoirement de la scène politique, parce que les bourgeois ne sont plus à la tête de certaines entreprises, l’on en arrive à considérer que le pouvoir bourgeois n’existe plus. Mais si ce dernier est vraiment inexistant alors c’est l’autre qui aurait dû surgir : celui du prolétariat. Et ici la réponse tragique des événements est cruelle : toutes les formations politiques, même les plus extrêmes, la C.N.T., proclament ouvertement qu’il ne faut nullement attenter à la machine étatique capitaliste à la tête de laquelle Companys serait même d’utilité pour la classe ouvrière. Notre avis à ce sujet est absolument net : deux principes s’opposent, deux classes, deux réalités : celle de la collaboration et de la trahison, l’autre de la lutte. À la tension extrême de la situation correspondent aussi des forces extrêmes de la collaboration. Si en face d’une conflagration sociale du type de celle de Barcelone les ouvriers sont poussés non vers l’attaque contre la machine étatique capitaliste, mais vers sa sauvegarde, alors c’est la collaboration et non la lutte de classe qui triomphe. La voie pour l’éclosion de la lutte de classe ne se trouve point dans l’élargissement successif des conquêtes matérielles, tout en laissant debout l’instrument de domination de l’ennemi, mais dans la voie opposée qui connaît le déclenchement des mouvements prolétariens. La socialisation d’une entreprise tout en laissant intact l’appareil étatique est un maillon de la chaîne qui bloque le prolétariat derrière son ennemi aussi bien sur le front intérieur que sur le front impérialiste de l’antagonisme fascisme-antifascisme, alors que le déclenchement d’une grève pour la moindre revendication de classe et cela même dans une industrie "socialisée" est un anneau qui peut conduire à la défense et à la victoire du prolétariat espagnol et international.
Il est tout aussi impossible d’opérer un mélange entre le prolétariat et la bourgeoisie qu’il l’est entre les Fronts territoriaux actuels, les armées d’Union Sacrée et les frontières de classe, les armées de classe. La différenciation s’opère sur les questions fondamentales et non sur celles de détail. Il existe actuellement une opposition apparente entre le détail et l’essentiel, entre la composition, l’ardeur, le sacrifice, l’héroïsme des prolétaires enchaînés par le Front Populaire et la force politique, historique que représente ce dernier. Tout comme Lénine en avril 1917, nous devons opérer sur le nœud central du problème et c’est là que la seule différenciation politique "réelle" peut s’opérer. À l’attaque capitaliste on ne peut répondre que sur une base prolétarienne. Ceux qui négligent ce problème central se mettent délibérément de l’autre côté de la barricade et les prétendues réalisations sociales ne sont, en définitive, qu’une maille reliant les ouvriers à la bourgeoisie.
Notre conception sur la guerre, comme étant une manifestation de la lutte de classe, semble trouver une confirmation dans les événements actuels en Espagne, qui prouvent que si les compétitions inter-impérialistes n’éclatent pas dans une forme extrême au travers de la guerre impérialiste mondiale, par contre l’antagonisme de classe se manifeste dans toute son ampleur et le capitalisme international, Russie y comprise, peut passer au massacre du prolétariat espagnol en exterminant en lui le prolétariat international, puisque les ouvriers des autres pays sont mobilisés autour des mêmes positions qui permettent l’écrasement des travailleurs d’Espagne.
De la situation actuelle où le prolétariat est tenaillé entre deux forces capitalistes, la classe ouvrière ne peut passer à l’autre opposée qu’en empruntant le chemin conduisant à l’insurrection. Il n’y a pas évolution possible des armées actuelles de Catalogne, de Madrid, d’Asturies, mais il faut la rupture brutale, sans la moindre équivoque. La condition essentielle pour le sauvetage de la classe ouvrière espagnole réside dans le rétablissement des frontières de classe qui sont opposées à celles territoriales actuelles. En Catalogne surtout, où les énergies prolétariennes sont encore puissantes, ces énergies doivent être mobilisées sur un plan de classe. Il faut faire échec au plan capitaliste qui consiste à écraser par la terreur les masses paysannes et à convoyer, par la corruption politique, les masses industrielles pour les diriger vers le même front de la victoire du capitalisme espagnol et international. Pas d’Union Sacrée, à aucun échelon de la lutte, à aucun instant de la bataille. Cet acte de la guerre impérialiste peut ne pas se relier avec l’éclosion immédiate de la conflagration mondiale. Dans ce cas, les batailles actuelles en Espagne, faute d’un bouleversement total de la situation, se dirigeront vers la victoire de la droite, car c’est à cette dernière que revient la fonction politique d’écraser par milliers les prolétaires, d’instaurer la terreur générale, totale, du type de celle qui a exterminé le prolétariat italien et allemand. La gauche, le Front Populaire a une fonction capitaliste différente et consistant à faire le lit à la réaction, un lit sanglant où sont déjà couchés des milliers de travailleurs espagnols et d’autres pays.
La classe ouvrière n’a que des forteresses de classes et ne peut vaincre du moment qu’elle est emprisonnée dans les forteresses ennemies que sont actuellement les fronts militaires. Les héroïques défenseurs d’Irun étaient condamnés d’avance, ils avaient été livrés au capitalisme par le Front Populaire qui était parvenu à les extirper de leur terrain de classe et en a fait la proie des armées de Franco.
La lutte armée sur le front impérialiste est la tombe du prolétariat. Il faut y opposer la lutte armée sur le terrain social. À la compétition pour la conquête des régions et des villes, il faut opposer l’attaque contre la machine étatique, et c’est uniquement de cette attaque que peut résulter la désagrégation des régiments de la droite, c’est ainsi seulement que le plan du capitalisme espagnol et international pourra être brisé. Autrement, avec ou sans l’acceptation du plan français de neutralité, avec ou sans le Comité de Coordination composé de fascistes, démocrates et centristes, (tous les pays importants y étant représentés), c’est l’orgie capitaliste qui triomphe et les marchands de canons de France, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie, l’État Soviétique lui-même livreront les munitions eux deux États-Majors, celui de Franco, l’autre de Caballero pour massacrer les ouvriers et les paysans en Espagne.
Dans tous les pays au mot d’ordre capitaliste, pour ou contre la neutralité, pour ou contre l’envoi de munitions à Franco ou au gouvernement, opposez des manifestations de classe, des grèves contre les transports légaux d’armes, des batailles dirigées contre chaque impérialisme. C’est à cette condition uniquement que la solidarité peut s’affirmer réellement pour la cause du prolétariat espagnol.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53