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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Démocratie formelle et démocratie socialiste
{Bilan} n°34 - Août-Septembre 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 22 février 2017

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( Suite du numéro précédent : Nature et évolution de la Révolution russe)

L’œuvre de Rosa Luxembourg connaît le triste privilège de jouir de l’admiration de bon nombre de dilettantes - pour ne pas dire plus - du socialisme et du communisme. Que cette admiration, pour autant qu’elle soit sincère, doit être basée sur une incompréhension du sens profond de l’enseignement que nous a légué cet incomparable pionnier de la révolution prolétarienne, c’est là un fait qui ne nous semble pas nécessiter plus ample démonstration. Aussi pensons-nous que les révolutionnaires, eux, doivent aborder avec un énorme souci d’impartialité l’étude des écrits de Luxembourg. On connaît le sort étrange réservé à l’ "Examen critique" de la Révolution russe, une petite brochure écrite par Luxembourg pendant sa détention à la prison de Breslau en 1918. Cet écrit a été utilisé par la social-démocratie contre la révolution. Kautsky s’en est servi pour présenter Luxembourg comme un adversaire de la révolution bolchevique. Les bolcheviques - et pas seulement les bourreaux et exploiteurs actuels des ouvriers russes, cela va de soi, mais aussi Lénine et Trotsky - ont considéré que cet écrit replaçait son auteur, en dépit de sa position d’extrême-gauche dans le mouvement ouvrier allemand, dans la catégorie de gens qui ne comprennent rien aux dures nécessités de la réalité révolutionnaire, et pour qui des sentiments et des préjugés comptent plus que la froide supputation des forces sociales en présence. C’était du coup ravaler Luxembourg au rang des révolutionnaires marxistes à celui des révoltés petits-bourgeois partisans de la démocratie formelle. On est désagréablement surpris de voir "Bilan" verser de l’eau au moulin des détracteurs de Luxembourg. Tout en rangeant R. Luxembourg parmi les lutteurs révolutionnaires du prolétariat, "Bilan" ramène les critiques de Luxembourg à propos de la démocratie dans la révolution russe à une défense de la "démocratie formelle, donc bourgeoise" (voir "Bilan", p. 886).
Luxembourg avait cependant bien pris soin d’indiquer qu’il ne s’agissait pas du tout d’une défense de la démocratie formelle et c’est vraiment lui faire injure que de supposer qu’elle ait pu le faire. Luxembourg a reproché aux bolcheviques la dissolution de la Constituante, la suppression de la liberté de réunion, de presse, aux partis ouvriers qui s’étaient placés sur la base de l’acceptation de la constitution soviétique, non du point de vue de la défense de la démocratie formelle, mais du point de vue de la dictature du prolétariat. Il n’est pas inopportun de rappeler les termes dans lesquels Luxembourg posait le problème.
"Le droit de suffrage, écrit-elle page 34 de sa "Révolution russe", élaboré par le gouvernement des soviets est précisément réglé pour la période de transition de la forme de société bourgeoise et capitaliste à la forme socialiste, pour la période de dictature du prolétariat. Conformément à l’interprétation de cette dictature que représente Lénine-Trotsky, ce droit de suffrage n’est attribué qu’à ceux qui vivent de leur travail et refusé à tous les autres.
Or, il est évident qu’un pareil droit de suffrage n’a de sens que dans une société qui est aussi économiquement en état de rendre possible à tous ceux qui veulent travailler une vie convenable digne de la civilisation, par leur propre travail. Cela s’applique-t-il à la Russie actuelle ? Étant données les difficultés énormes avec lesquelles la Russie des soviets, à qui est fermé le marché mondial, à qui sont coupées ses sources les plus importantes de matières premières, a à lutter ; étant donnée l’épouvantable désorganisation générale de la vie économique, dans le bouleversement total des rapports de production par suite des renversements de valeur de la propriété dans l’agriculture comme dans l’industrie et le commerce, il va de soi qu’un nombre infini d’existences sont tout à coup déracinées, complètement jetées hors de leur voie, sans aucune possibilité matérielle de trouver dans le mécanisme économique quelque emploi que ce soit pour leur force de travail. Cela ne s’applique pas seulement à la classe des capitalistes et des propriétaires fonciers, mais encore à la vaste couche sociale comprenant la classe moyenne et la classe ouvrière même. Car enfin, c’est un fait que l’effondrement de l’industrie a provoqué un reflux en masse du prolétariat des villes dans les campagnes. Dans des circonstances pareilles, un droit de suffrage politique qui a pour condition économique l’obligation universelle de travailler, est une mesure absolument incompréhensible. Elle est censée tendre à enlever aux seuls exploiteurs les droits politiques. Et tandis que des forces de travail productives sont déracinées en masse, le gouvernement des soviets se voit au contraire souvent obligé d’affermer, pour ainsi dire, l’industrie nationale aux anciens propriétaires capitalistes. De même, il s’est vu contraint à conclure aussi un compromis avec les coopératives de consommation bourgeoises. En outre, l’utilisation des techniciens bourgeois s’est démontrée indispensable. Une autre conséquence de ce phénomène est que des fractions croissantes du prolétariat, comme des gardes-rouges, etc., sont soutenues par l’État aux frais publics. En réalité, ce système prive de leurs droits des portions nombreuses et croissantes de la petite-bourgeoisie et du prolétariat, pour qui l’organisme économique ne prévoit aucun moyen permettant l’exercice de l’obligation au travail."
On le voit bien, ceci n’a rien de commun avec une défense de la démocratie formelle. Luxembourg s’élevait contre le droit de suffrage des bolcheviques parce qu’elle n’y voyait pas "un instrument sérieux de la dictature prolétarienne". En fait, Luxembourg concevait la dictature prolétarienne d’une toute autre façon que les bolcheviques. Luxembourg voyait avant tout dans la dictature du prolétariat l’action constante de la masse dans la vie publique. C’est pour cela qu’elle pensait que "sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse, sans lutte libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie est le seul élément qui reste actif."
Toute autre est la conception des bolcheviques. Pour eux la dictature du prolétariat est en réalité la dictature de son "avant-garde", la dictature du parti communiste. Et les bolcheviques conviennent qu’il y a eut substitution, mais au fond pour eux ce n’est pas une substitution car "les communistes", écrit Trotsky dans Terrorisme et Communisme (p. 145), "expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu’à une époque où l’Histoire met à l’ordre du jour la discussion de ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants avoués de la classe ouvrière en sa totalité". Pour les bolcheviques, tout comme pour "Bilan", cette convergence des intérêts de la masse avec les intérêts du Parti Communiste ne souffre le moindre doute. Le Parti Communiste est l’élément le plus cohérent, le plus éclairé, le plus décidé du prolétariat, c’est pour cela que son action doit souvent se substituer à celle de la masse qui peut être influencée par la partie retardataire de la classe ouvrière, encline à chercher une issue dans la voie d’un compromis avec les forces bourgeoises, ou même parfois disposée à se laisser employer comme instrument de l’ancien régime. Tout cela à une grande importance car on s’aperçoit quel est le rôle qu’une telle révolution impartit aux organisations de la classe ouvrière. A propos des organisations syndicales, Trotsky, dans le livre précité, s’exprime ainsi, p. 147 :
"Les unions professionnelles prennent (alors) sur elles la charge immédiate de la production. Elles expriment non seulement les intérêts des ouvriers industriels, mais les intérêts de l’industrie elle-même. [Cette distinction entre les intérêts des ouvriers industriels et les intérêts de l’industrie, sous un régime de dictature du prolétariat, est toute une révélation - A.H.]. Au début, les tendances trade-unionistes relèvent plus d’une fois la tête dans les syndicats, excitant ceux-ci à marchander, dans leurs rapports avec l’État soviétiste, à mettre des conditions, à exiger des garanties. Mais plus on va, plus les unions comprennent qu’elles sont les organes producteurs de l’État soviétiste ; elles se chargent alors de répondre de son sort, elles ne s’opposent pas à lui, elles se confondent avec lui. Les unions se chargent d’établir la discipline du travail. Elles exigent des ouvriers un travail intensif dans les conditions les plus pénibles, en attendant que l’État ouvrier ait les ressources nécessaires pour modifier ces conditions. Les syndicats se chargent d’exercer la répression révolutionnaire à l’égard des indisciplinés, des éléments turbulents et parasites de la classe ouvrière. Abandonnant la politique des trade-unions qui est, dans une certaine mesure, inséparable du mouvement professionnel dans une société capitaliste, les syndicats se rangent entièrement à la politique du communisme révolutionnaire".
A cet extrait on mesure ce qui sépare la dictature du prolétariat telle que la concevait les bolcheviques de la dictature telle que Luxembourg se l’imaginait. Alors que, selon la première conception, les masses sont reléguées au second plan, puisqu’elles n’ont qu’à appuyer l’action du parti, leur rôle est tout à fait déterminant dans la seconde. C’est pour cela que Luxembourg assignait comme tâche à la dictature du prolétariat la réalisation de la démocratie socialiste. Pour les bolcheviques, cette démocratie viendrait plus tard, après que le parti, par l’intermédiaire de l’État ouvrier, aurait créé les bases économiques qui rendraient possible la vie en société sans exploitation et sans autre contrainte que celle qui découle de l’asservissement de l’homme aux lois de la nature. Mais, pour Luxembourg, la démocratie socialiste débutait de suite après le renversement de la bourgeoisie (page 43, Révolution russe) :
"... la démocratie socialiste ne commence pas seulement dans la Terre promise, après qu’a été créée l’infrastructure de l’économie socialiste, à titre de cadeau de Noël pour le brave populo qui aura, dans l’intervalle, fidèlement soutenu la poignée de dictateurs socialistes. La démocratie socialiste commence en même temps que l’œuvre de démolition de classe et de construction du socialisme. Elle commence avec le moment de la conquête du pouvoir par le parti socialiste [communiste, dirions-nous - A.H.]. Elle n’est autre chose que la dictature du prolétariat".

Il s’agit de deux façons différentes de réaliser la dictature du prolétariat. Mais il ne s’agit pas là d’une simple divergence de l’esprit, de deux manières différentes de concevoir. En tant que marxistes, nous devons savoir que toute opposition de concepts abrite, dissimule des antagonismes sociaux, des oppositions de classes. A la base des divergences entre Luxembourg et les bolcheviques se trouvait la différence dans le contenu des révolutions allemande et russe. Si on reprend, à seize années de distance, ces dissertations théoriques qui opposèrent Luxembourg aux bolcheviques, on en arrive à cette constatation que les uns et les autres ont eu raison, mais ils n’ont pu avoir raison que parce qu’ils partaient de points de vue différents. Les prévisions de Luxembourg selon lesquelles la dictature du parti devait dégénérer en une dictature de clan, de clique, se sont réalisées bien au-delà de tout ce qu’elle-même aurait pu imaginer.
Luxembourg savait, puisqu’elle l’a écrit, que si les bolcheviques instaurèrent une dictature de fer, non seulement à l’égard de la petite-bourgeoisie et de la paysannerie - d’ailleurs, envers ces couches-là, les concessions furent d’autant plus grandes par la suite, voir la NEP - mais aussi à l’égard de la classe ouvrière, si cette dictature fut une dictature jacobine, donc à l’exemple d’une dictature bourgeoise, ce n’était pas tant parce que Lénine et Trotsky idolâtraient la dictature, mais que ce fut contraints et forcés par des nécessités extérieures qui obligeaient le pouvoir soviétique de faire face non seulement à la contre-révolution intérieure, mais aussi aux attaques du capitalisme international. Luxembourg savait que les révolutions "ne se font pas à l’eau de rose". Mais il reste encore à savoir si, au cas où la révolution russe se serait déroulée dans des conditions plus favorables, les bolcheviques auraient fait une place plus large à la démocratie prolétarienne. L’évolution ultérieure, qui montre que la stabilisation et l’affermissement du régime soviétique sur l’arène internationale va de pair avec un renforcement de la dictature à l’intérieur, fait penser le contraire.
Les bolcheviques ont eu incontestablement raison sur un autre point. L’histoire a montré que la dictature jacobine, la dictature à la manière bourgeoise, qui ramène le rôle des masses à la seule fonction d’appuyer un gouvernement et non de gouverner elles-mêmes, cette dictature a été le seul régime qui pouvait convenir à la révolution russe. C’était la seule façon, pour les bolcheviques, de conserver le pouvoir, tout atténuation de la rigueur de la dictature non pas à l’égard de la bourgeoisie (une partie de la bourgeoisie s’est accommodée du régime soviétique) mais à l’égard du prolétariat, aurait poussé la révolution plus avant encore, mais aurait écarté du pouvoir le parti communiste. Comme contrepartie à cette conservation du pouvoir par les bolcheviques s’inscrit l’abandon de toutes les revendications sociales qui ont fait saluer par les ouvriers du monde entier la révolution russe comme l’avant-coureur de la révolution prolétarienne : le gouvernement direct, l’abolition du salariat, l’égalité politique et économique. Les bolcheviques ont su trouver les voies qui leur conservèrent les rênes du pouvoir, mais ils n’ont pu le faire qu’en vidant la révolution aussi de son contenu communiste.

Bolchevisme et néo-bolchevisme

Il ressort des thèses publiées par "Bilan" que les communistes de gauche italiens se rallient complètement au bolchevisme par le caractère de la dictature du prolétariat : dictature du parti donc et non de classe. Il nous sera permis d’insister sur ce point, car il pourrait sembler que les correctifs que les communistes de gauche apportent à la doctrine bolcheviste les classent parmi les adversaires de la dictature bolcheviste telle qu’elle s’est réalisée historiquement en Russie. Il importe de montrer que les correctifs présentés ne sont que des corrections de détail et qui, par surcroît, se révèlent inapplicables. Il reste le fait que nos camarades italiens, tout en continuant à considérer l’État soviétique comme un État prolétarien, se refusent à le défendre et observent, en général, l’indépendance d’esprit et d’action qu’on est en droit d’attendre de combattants de la révolution prolétarienne. C’est là une inconséquence sur laquelle il n’est pas possible de s’expliquer à fond dans cette étude.
A la base de la doctrine de nos camarades italiens sur la doctrine du parti, nous trouvons exactement le même raisonnement employé par les bolcheviques. Écoutons :
"(Le) contraste (« Bilan", page 871) entre maturation des conditions économiques pour la société communiste et la victoire du prolétariat est à la base de la nécessité de la période transitoire et impose aux communistes de supporter l’existence de l’État". Donc, si nous comprenons bien, la période de transition pendant laquelle la forme de gouvernement prend la forme d’une dictature du parti d’avant-garde du prolétariat se justifie par le fait que l’appareil de production hérité du capitalisme ne permet pas la satisfaction pleine et entière de tous les besoins des producteurs comme un régime de production communiste devrait pouvoir le faire. La fonction du régime transitoire est précisément d’amener l’appareil de production à un niveau tel qu’il permette l’application de la règle : à chacun selon ses besoins pour un travail selon ses capacités. Provisoirement, après la défaite de la bourgeoisie, il ne s’agira pas encore de voguer sur une mer d’abondance. Il est bien possible, même probable, que, dans les premiers temps, le régime socialiste n’ait à offrir aux producteurs que des conditions de vie moins favorables que sous le régime capitaliste. Il faudrait être démagogue pour oser affirmer le contraire. Mais cette circonstance n’explique pas encore le fait de pourquoi le régime qui préside à la période caractérisée par un effort intensif de la communauté socialiste en vue du relèvement des forces de production doit être une dictature du parti et non une dictature de la classe ouvrière toute entière. Pour le comprendre, nous devons poursuivre la lecture de "Bilan" :
"Parallèlement ("Bilan" page 871) à cette nécessité d’ordre économique, il en surgit une autre et qui fait que les ouvriers arrivent à devoir conquérir le pouvoir politique alors qu’ils ne disposent pas encore d’une conscience communiste s’étendant à l’ensemble de toute leur classe".
Cette phrase nous mène droit au milieu de la controverse. Le régime de dictature du parti est nécessaire parce qu’on juge la classe ouvrière, dans son ensemble, incapable de s’imposer les sacrifices inhérents à la période de transition, prémisse indispensable à l’instauration du régime communiste. C’est la thèse défendue, en d’autres termes, par Trotsky dans son Terrorisme et Communisme. Si elle était vraie, il faudrait admettre que le communisme est impossible. Car le communisme ne peut pas être conquis par une avant-garde aussi éclairée et dévouée qu’elle soit pour être présenté tout fait sur un plat d’argent au prolétariat qui aura bien voulu soutenir ses "éclaireurs".
L’histoire ne nous montre aucun exemple où l’émancipation d’une classe aurait été conquise par une autre classe ou même par une avant-garde. Au contraire, l’exemple de la Révolution russe, autour duquel nous nous efforçons de projeter la lumière, confirme que le communisme ne peut être réalisé que par la classe ouvrière toute entière.
Et pourquoi ne le serait-il pas ? Ne savons-nous pas que la classe ouvrière ne se résoudra à la révolution que quand elle aura expérimenté la vanité de toutes les autres voies, celles en apparence plus faciles. Et, d’autre part, ne savons-nous pas, également, que pour qu’elle recherche de pareilles voies il faut que le capitalisme ne lui laisse plus aucun espoir. Nous postulons quand même que le capitalisme conduit à la barbarie. Cela veut dire que la classe ouvrière se trouvera forcée de faire la révolution si elle ne se résout pas à périr. Dans de telles conditions, on ne peut imaginer que la classe ouvrière ne soit capable de supporter les frais d’une révolution, que dans le cas où cette révolution se présenterait comme une entreprise douteuse. Alors ce seraient des actes de désespoir, tel le bris de machines comme cela s’était produit lors de l’introduction du machinisme et au moment où la classe ouvrière ne se trouvait qu’aux premiers débuts du cycle d’évolution que lui fit traverser le capitalisme.
L’idée qu’il était impossible aux travailleurs de maîtriser un jour ces machines qui, pour le moment, les vouaient à la pire des déchéances pouvait sembler toute naturelle. Mais, depuis lors, la classe ouvrière a évolué, toutes les fonctions dans la production qui, jadis, étaient encore accomplies par des membres de la bourgeoisie, sont maintenant remplies par des salariés. Cette circonstance doit renforcer, non diminuer la confiance de la classe ouvrière en elle-même et elle doit lui faire apparaître les sacrifices réclamés par la révolution comme des sacrifices raisonnables, susceptibles de trouver plus tard la plus large compensation.
La thèse selon laquelle la Révolution russe aurait pu représenter le prototype d’une révolution prolétarienne et qu’elle puisse encore servir de modèle à condition d’y apporter certains correctifs doit être rejetée comme une construction de l’esprit qui n’a rien à voir avec l’anlyse marxiste des faits. Les correctifs proposés n’ont de valeur, d’ailleurs, que pour autant qu’on admette que le schéma de la révolution russe puisse aussi être conservé pour la révolution prolétarienne dans les pays où le capitalisme est plus évolué. "Bilan" nous apprend que si la révolution en Russie a dégénéré, c’est à cause de l’isolement de la révolution russe, la révolution ne pouvant triompher qu’à l’échelle internationale. Pour empêcher qu’une prochaine révolution ne dégénère de la même façon, il faut faire le contraire de ce qui a été fait en URSS. Au lieu de mettre l’Internationale au service de la révolution russe, ce qui a amené le triomphe de la doctrine de la révolution dans un seul pays, il faudra, lors de la prochaine révolution, mettre celle-ci au service de la révolution mondiale en donnant la direction de la révolution non au parti du pays dans lequel elle aura éclaté, mais en la confiant à l’Internationale du prolétariat. D’autre part, le parti communiste russe a eu tort de s’incorporer à l’État, de même que ce fut une faute de la part des communistes russes d’avoir supprimé l’activité propre des syndicats et d’y avoir étouffé la voix des autres courants ouvriers en faveur desquels il aurait fallu maintenir le droit de fraction sans toutefois aller jusqu’à l’autorisation de former des partis à part.
Mais vouloir expliquer la dégénérescence de la révolution russe par les symptômes qui ont accompagné cette dégénérescence, n’est-ce pas faire le contre-pied de ce que devrait être un travail d’analyse marxiste ? Il est tout à fait vrai de faire remonter le début de la dégénérescence à l’isolement de la révolution russe, au fait qu’elle n’a pu être épaulée par une révolution en Allemagne, comme tout le monde l’avait espéré au début. Mais trouver dans cet isolement des excuses à la forme essentielle qu’a prise la révolution russe : la dictature du parti communiste, dans cette circonstance, c’est vraiment prendre l’effet pour la cause. Si, vraiment, la révolution s’était étendue à l’Allemagne, peut-on admettre que les bolcheviques auraient pu maintenir une série de mesures qui avaient pour but de restreindre l’initiative des travailleurs ? Aurait-on pu incorporer les syndicats à l’État, brimer dans le parti l’opposition ouvrière qui exprimait précisément, au sein du parti, le mécontentement des ouvriers contre les mesures auxquelles le parti était acculé pour maintenir le pouvoir ? Évidemment non. Par la jonction entre les deux révolutions, les ouvriers russes se seraient sentis plus forts et auraient trouvé la force de rejeter la tutelle du parti communiste, tutelle qui exprimait les conditions indispensables du maintien au pouvoir des bolcheviques, mais qui révélait en même temps l’immaturité des conditions russes pour la révolution prolétarienne.
De même, on peut regretter que le parti communiste ait fait des syndicats des simples rouages de l’État, que le parti se soit identifié avec l’État. Mais à quoi servent ces regrets ? La question qui nous occupe, à nous, c’est de savoir si une autre révolution était possible. On s’étonne ici de voir "Bilan" défendre la non-identification des organisations ouvrières avec l’État dans le régime de transition du capitalisme au communisme. Cette identification est cependant la caractéristique de la période de transition. Dans une telle période, il ne peut y avoir deux organes du pouvoir : l’État, d’une part, les organisations ouvrières d’autre part. Lorsqu’ils subsistent, néanmoins, en tant que pôles d’attraction du pouvoir, comme "Bilan" le souhaite, c’est qu’il y a contradiction entre les deux. L’État ne peut jamais être que l’instrument de domination d’une classe. Donc, si une classe en arrive à souhaiter que ses organisations ne s’identifient pas avec l’État, pour mieux lutter contre lui - car il ne peut y avoir d’autre motif - c’est que l’État a cessé d’être l’instrument de domination de la classe ouvrière, c’est qu’il est un corps qui lui est étranger. C’est précisément le cas en URSS. L’État est étranger à la classe ouvrière. Les syndicats ne sont pas libres mais sont des créations de l’État, donc de la classe dominante, mais, fussent-ils libres, cela ne ferait que confirmer la séparation qui existe entre la classe ouvrière et l’État tout comme dans les pays capitalistes l’existence de syndicats n’infirme nullement la domination de la bourgeoisie mais, au contraire, ne fait que la confirmer. Là où la classe ouvrière a besoin d’organisations quelles qu’elles soient - syndicats, partis, soviets, conseils, etc. - pour contrôler ou pour commander l’État, on peut dire que, là, l’État ne se trouve plus entre les mains des travailleurs. Là non plus, donc, on ne peut parler d’un régime de transition entre le capitalisme et le socialisme.
Les conseils que veut bien nous prodiguer "Bilan" quant à la nécessité de confier la direction de la révolution d’un pays au prolétariat mondial et de faire jouer une certaine démocratie (tiens, voilà quand même "Bilan" accorder quelqu’importance au principe démocratique !) dans les organisations, ils valent autant que leurs autres regrets. S’il s’était agi d’une révolution prolétarienne, la révolution russe ne se serait pas tournée contre la révolution mondiale. Aucun décret ne peut nous prémunir, dans l’avenir, contre le retour d’une pareille éventualité.
Quant à la liberté de former des fractions dans les syndicats, elle restera une libéralité dont aucun prolétaire ne voudra se servir si elle ne se complète pas par la liberté de presse, de réunion et, tranchons le mot, par la liberté de créer un autre parti. Dans ce domaine encore, nous ne pouvons que donner raison à Luxembourg : "La liberté, c’est toujours la liberté de ceux qui pensent autrement".
Non, au lieu de s’épuiser les méninges à donner des conseils pour l’avenir et des remèdes infaillibles et de "refaire" l’histoire, nous devons nous en remettre à l’école des événements, reconnaître ce qui est. La révolution bolchevique a été faite par le prolétariat, mais n’a pas été une révolution prolétarienne. La dictature du parti communiste qui nous est présentée comme la forme spécifique de la dictature du prolétariat, n’était pas une dictature du prolétariat ; elle n’exprimait nullement l’état de transition entre le capitalisme et le socialisme, mais cette dictature communiste a été et est encore l’expression de la contradiction, en URSS, entre l’impossibilité de maintenir plus longtemps le régime de production capitaliste et l’incapacité du prolétariat de réaliser le socialisme. La question n’est pas ici de savoir si on sous-estime, oui ou non, la nécessité d’un parti révolutionnaire. Nous continuons à croire que cette organisation est nécessaire, à condition qu’elle se borne à jouer le rôle que lui assignait Luxembourg et qui est aussi celui que lui assignait le Manifeste Communiste : "Les communiste représentent, en face des groupes d’intérêts divers de prolétaires, les intérêts communs à tout le prolétariat et à tous les degrés de développement de la lutte de classe, l’intérêt du mouvement dans son ensemble, c’est-à-dire le but final, l’émancipation du prolétariat". Que les communistes s’organisent à part en vue de faire pénétrer leurs idées dans le prolétariat s’entend, mais qu’ils se substituent à la classe ouvrière, c’est là une anomalie. Lorsqu’elle se produit, lorsque cette substitution prend la forme, comme en Russie, d’un monopole de la vie publique réservée aux seuls communistes, c’est qu’alors se cachent d’autres rapports que ceux qui existent entre l’avant-garde et le gros des troupes. C’est que, sous les apparences d’un vocable unique, il y a des contradictions de classe.
C’est ce qui est arrivé en Russie. Le prolétariat russe a été vaincu, non pas par la grande-bourgeoisie. Celle-ci a disparu. Pas davantage par le capitalisme international. Mais par la masse petite-bourgeoise paysanne et citadine de Russie. On objectera qu’il y a contradiction quand on parle de bourgeoisie en URSS comme classe dominante alors que n’existe pas, là-bas, l’élément caractéristique qui distingue la bourgeoisie comme force historique : la propriété privée des moyens de production. C’est exact et l’appellation n’est peut-être pas tout à fait juste, mais nous considérons que, à défaut de mieux, il faut continuer à l’employer parce qu’elle exprime le mieux la finalité sociale qui l’unit à la bourgeoisie mondiale.
De très nombreux auteurs, parmi lesquels Trotsky est le plus éminent, se sont appliqués à dénier à la bureaucratie soviétique le caractère d’une classe et au régime soviétique le caractère d’un régime d’exploitation d’une classe par une autre. Mais on ne compte plus les contradictions accumulées par Trotsky pour justifier son point de vue. La dernière en date est celle que nous trouvons dans sa brochure : "La Nouvelle Constitution de l’URSS". Polémiquant avec Staline, qui a parlé de "certaine" différence "nullement fondamentale" existant entre les couches sociales de la société soviétique, Trotsky écrit : "A l’heure actuelle, la différence entre les "couches sociales", différence déterminée par leur attitude, non point à l’égard des moyens de production, mais à l’égard des objets de consommation, a une portée considérablement plus aiguë". Notons, à la faveur de Trotsky, que, dans le reste de sa brochure, il met en relief les différences criantes au point de vue des conditions de vie existant entre les diverses couches de la société soviétique. Mais la question n’est pas là. Nous avons reproduit ce passage pour démontrer comment Trotsky entend prouver que l’État soviétique est encore un État prolétarien et la propriété soviétique des moyens de production un mode de propriété communiste. Nous voudrions bien que Trotsky nous explique comment il se fait que la bureaucratie, dont la position sociale ne serait pas déterminée par son attitude à l’égard des moyens de production, peut se trouver dans une situation si privilégiée à l’égard des objets de consommation. Jusque maintenant, le marxisme avait enseigné que la position des hommes dans la société découlait de leur attitude par rapport aux moyens de production (capitalistes et prolétaires). En URSS cela ne serait-il plus vrai ? Si cela est, c’est qu’en URSS le socialisme est réalisé. Mais Trotsky nous dit tous les jours, et avec raison, que le socialisme n’y est plus réalisé, plus, qu’on lui tourne de plus en plus le dos. Alors, d’où provient cette différence dans l’attitude des diverses couches sociales à l’égard des objets de consommation. Grand clerc est celui qui le comprendra.
"Bilan" base également son affirmation que l’État soviétique est un État prolétarien sur le fait que la propriété collective des moyens de production y subsiste. Mais comment se fait-il, alors, que les dirigeants russes sont contre-révolutionnaires ? "Bilan" a trouvé une explication assez ingénieuse : parce que l’URSS se serait intégrée au capitalisme mondial. La bureaucratie de l’URSS est exploiteuse non par elle-même, mais du fait de sa liaison avec le capitalisme international. Les travailleurs russes se trouvent exploités - car "Bilan" admet qu’exploitation il y a - non par la bureaucratie russe, mais par le capitalisme international. D’ailleurs, l’exploitation, selon "Bilan", se ramènerait à assez peu de chose, les conditions de vie des ouvriers russes, qui se trouvent parmi les plus avilissantes du monde entier, seraient le résultat d’une accumulation trop restreinte des forces productives pour la production des biens de consommation.
Cette version des faits doit être rejetée. Si la jonction, l’intégration de l’économie russe dans le capitalisme mondial a pu se faire, où faut-il en rechercher les causes ? A une transformation au sein de la société russe elle-même. C’est la naissance d’une classe exploiteuse en URSS qui a permis à celle-ci de se lier avec le capitalisme mondial. La bureaucratie russe travaille pour son propre compte lorsqu’elle exploite le prolétariat russe. Naturellement est-elle obligée de payer un tribut assez élevé aux parties plus évoluées du capitalisme mondial, comme toute économie retardataire. Mais c’est elle qui reste maître de la plus grande partie de la plus-value extorquée à l’ouvrier russe. L’erreur de "Bilan" provient de ce qu’il considère la révolution comme la conséquence de l’action volontariste d’une avant-garde. Du moment que le parti révolutionnaire est solidement constitué, possède des doctrines justes, il peut mener à bien la révolution, quelles que soient les formes que celle-ci emprunte. Bien sûr, on tient aussi compte de la maturité du prolétariat, mais on postule que cette maturité doit trouver son expression dans le parti révolutionnaire. C’est en partant de ces prémisses que "Bilan" en arrive à considérer, par exemple, que la NEP, qui constitue cependant un mouvement de retraite considérable vers le capitalisme, ne devait pas nécessairement mener à la liquidation du socialisme en URSS.
Cette conception volontariste s’affirme encore lorsque "Bilan" affirme que l’économie russe pourrait parfaitement mener au socialisme si on subordonnait l’accumulation au relèvement constant du niveau de vie des ouvriers. Ce sont là, évidemment, des suppositions qui ne nous mènent à rien, car la question qui nous préoccupe c’est de savoir pourquoi l’économie russe accumule, sans se préoccuper du relèvement des conditions de vie de l’ouvrier russe. "Bilan" ne comprendra pas non plus pourquoi la révolution prolétarienne présuppose la remise de la gestion des entreprises aux ouvriers. Elle voit dans cette "revendication" on ne sait quelle déformation juridique. Précisément parce que le mécanisme de la révolution au travers du parti, non de la classe, rend la révolution indépendante des formes de production déterminées. En effet, si la révolution est l’œuvre du parti, non de la classe, peu importe que la classe occupe les leviers de commande dans la production. Le parti arrange tout. Il a le pouvoir de commander aux lois de l’accumulation.
Nous croyons qu’aborder le problème de cette manière c’est abandonner le terrain ferme du matérialisme de l’histoire. Les raisons pour lesquelles nous nous efforçons de voir clair dans l’expérience russe c’est la nécessité de comprendre ce qu’a été et ce qu’est cette révolution. Ce n’est pas du tout, comme certains camarades essayent de le faire croire, une dissertation rétrospective pour voir si la classe ouvrière a eu raison ou non de voir en 1917-18, dans la révolution russe, l’avant-coureur de la révolution mondiale et, à ce titre, l’appuyer. Le prolétariat mondial a eu raison de se ranger aux côtés de la révolution russe. Il n’est pas nécessaire de savoir d’avance que la révolution aboutira pour se jeter à corps perdu dans la lutte. La classe ouvrière n’a d’ailleurs pas d’autre moyen pour vérifier la maturation d’une situation donnée. Mais tout autre chose est de nous faire reconnaître, comme les défenseurs du bolchevisme nous y invitent, dans la révolution russe l’image de la révolution prolétarienne de demain. La révolution prolétarienne ne peut être une révolution de parti. Elle sera une révolution de classe ou elle ne sera pas. La dictature du parti, telle qu’elle s’est réalisée en Russie, exprime le fait que la révolution prolétarienne y était une impossibilité. Et chaque fois qu’on voudra ériger à nouveau une dictature de parti, il est certain qu’on reproduira, à peu de chose près, les abus de la révolution bolchevique et du stalinisme. Une révolution faite, non par la classe ouvrière, mais soi-disant par son avant-garde pour la classe ouvrière, doit se retourner contre la classe ouvrière. Il y a des gens qui tiennent pour impossible une révolution accomplie par la classe ouvrière. Ainsi, par exemple, le socialiste hollandais J. de Kadt, qui prône une période transitoire où le pouvoir serait pratiquement aux mains de la classe des intellectuels [1]. On ne comprend pas comment cet auteur a éprouvé le besoin d’écrire un gros volume de 600 pages pour mettre à nu tous les forfaits de Staline, car l’URSS d’aujourd’hui montre ce que peut être une révolution des intellectuels "en faveur du prolétariat" : la pire des dominations sur le prolétariat. Le socialisme ne peut être conquis que par la classe ouvrière, il s’agit de la classe toute entière, non de son "élite" ou de son "avant-garde". C’est la grande leçon que comporte la Révolution russe et qui doit se trouver à la base de tout effort de renouveau révolutionnaire.

Juillet 1936

A. HENNAUT

Notes :

[1Voici ce qu’il écrit dans "De Nieuwekern", n° 10, juillet 1935 : "Tous ceux qui savent comprendre l’histoire auront observé qu’une hégémonie de classe ouvrière est une impossibilité. Là où dans l’avenir les intellectuels et les travailleurs conquerront le pouvoir, le vrai contenu de la période de transition ne pourra être autre - aussi démocratique que puissent en être les formes - qu’une domination des intellectuels qui à la longue se transformera en une société intellectuelle pour tous."




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