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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De l’Union sacrée à Zimmerwald
{Bilan} n°34 - Août-Septembre 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 22 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Nous voudrions essayer dans cette première étude d’aborder quelques-uns des problèmes que Rosmer a posés dans son livre dont nous avons publié de larges extraits dans "Bilan". Nous souhaitons vivement que notre effort pour déclencher une discussion internationale au sujet des problèmes de la guerre trouvera un terrain favorable. L’expérience de 1914 prouve qu’ils représentent la pierre d’achoppement du mouvement prolétarien et les répercussions internationales des événements d’Espagne sont là pour indiquer avec une cruelle netteté que sans l’armement idéologique des groupes communistes, il sera impossible de résister à une ambiance de mobilisation pour la guerre. Elle s’effectue actuellement en Espagne au travers d’une transposition de sursauts de classe des travailleurs sur le terrain des compétitions inter-impérialistes.
Le livre de Rosmer est consacré à l’étude de la période qui va de l’Union Sacrée à la Conférence internationale de Zimmerwald. Mais dans le dernier chapitre consacré aux conclusions l’auteur effleure des problèmes qui se rattachent à la situation actuelle et qui découlent d’ailleurs de la cruelle expérience qu’il a enregistré au nom et pour le compte du prolétariat français. C’est cela en particulier que nous voudrions examiner car notre but est de dégager les positions autour desquelles les travailleurs de tous les pays, la Russie y comprise, doivent se concentrer pour opposer à l’issue capitaliste de la guerre, l’issue prolétarienne de la révolution. Il est évidemment regrettable que le camarade Rosmer n’ait pas encore eu la possibilité de compléter son ouvrage par une étude des problèmes actuels de la guerre, pour préciser plus particulièrement la position prolétarienne envers la Russie, car ainsi la discussion aurait pu immédiatement prendre les proportions que nous voudrions lui voir.
La première notion qui nous paraît se dégager de l’enchaînement des faits que Rosmer rapporte au sujet de la France est la suivante : lorsque les conditions historiques de la décomposition du mouvement ouvrier se frayent leur voie, aucune résolution, aucune proclamation de Congrès ne peut sauver le prolétariat de la guerre. Les proclamations antérieures perdent foute valeur et les menaces envers la bourgeoisie si la guerre éclatait "quand même", les ordres impératifs de déclencher des grèves révolutionnaires, de refuser à prendre les armes, révèlent leur nature réelle : ils n’ont servi qu’à masquer l’œuvre de corrosion sur le prolétariat, ils ont été le soporifique destiné à en faire la proie du capitalisme. La dernière semaine vécue par le prolétariat français est à ce point de vue significative car elle prouve qu’au terme de leur dissolution, les ouvriers sont bien capables de déterminer d’imposantes manifestations de classe mais qu’ils ne peuvent faire surgir de leur sein des organismes capables de leur faire remonter en quelques jours le courant et de les mettre sur la seule voie qui puisse empêcher la guerre : la révolution.
C’est seulement lorsque à la putréfaction du mouvement ouvrier correspond — et dans toutes ses phases — l’ascension idéologique d’une avant-garde révolutionnaire que des fractions infimes du prolétariat peuvent se préserver de l’emballement chauvin général et maintenir haut et ferme le drapeau de la lutte des classes. À ce point de vue une expérience reste nette et concluante : celle des bolcheviks qui se sont formés au cours de dix-sept années de luttes fractionnelles au sein de la Deuxième Internationale.
Aussi importante qu’ait été l’action individuelle des militants syndicalistes de la "Vie Ouvrière", l’expérience est là pour nous prouver que c’est seulement un groupement sélectionné dans le milieu historique où s’est développé le prolétariat d’avant-guerre : la Deuxième internationale, que la lutte prolétarienne contre la guerre impérialiste a pu être poussée a ses conséquences extrêmes ; car il est le seul ayant pu formuler un programme avancé de la révolution prolétarienne et par là, le seul qui ait pu jeter les bases pour le nouveau mouvement prolétarien.
Une analyse comparative de l’évolution du prolétariat français et russe au cours de la guerre serait fort instructive car elle nous permettrait de saisir le moteur réel de l’histoire lorsque passe le rouleau compresseur de la guerre impérialiste. En France, le prolétariat voit ses organisations de classe emprisonnées par un capitalisme puissant et développé et se trouve dans l’impossibilité historique de donner naissance à une avant-garde marxiste. Ses réactions de classe se disperseront sur le front revendicatif et revêtiront la forme du syndicalisme révolutionnaire. En Russie, par contre, les convulsions de classe qui accompagneront l’ascension de la bourgeoisie russe permettront la constitution du groupe bolchevik qui trouvera, dans les fondements mêmes de la société russe, la force d’acquérir un programme international de la révolution qui fera du prolétariat russe, pendant la guerre, le secteur le plus avancé de la révolution prolétarienne.
Quand éclate la guerre, et même au cours de son déroulement, il n’est pas vrai que, spontanément, sous l’effet des contrastes sociaux mis à nu par le massacre des ouvriers, se vérifie la constitution de groupes acquérant immédiatement la perception profonde du nouveau cours des situations, ou même que se produise une évolution de ces groupes occupant une position intermédiaire entre l’opportunisme et le marxisme, évolution aboutissant directement à des positions révolutionnaires. Cela peut être vrai pour des personnalités, mais les groupes politiques ne font que poursuivre leur évolution antérieure et malgré leur participation à Zimmerwald, les indépendants de Ledebour, les socialistes à la Grimm ou le parti socialiste italien n’en resteront pas moins profondément opportunistes. L’expérience prouve même que les espoirs de Lénine lorsqu’il signa le manifeste de Zimmerwald rédigé par Trotsky, sur le pas en avant qui venait d’être fait malgré les insuffisances de ce dernier, étaient peut-être fondés quant à la première manifestation internationale qui venait d’être posée, mais qu’ils étaient peu fondés quant au pas en avant qu’auraient accompli la plupart de ses co-signataires. Ce problème nous l’examinerons d’ailleurs plus en détail lorsque nous aborderons l’étude de Zimmerwald.
Un autre point que Rosmer a eu le grand mérite de situer en pleine clarté, bien qu’il n’en ait exposé que les faits et non la doctrine, est celui des conditions sociales de la guerre et, partant, celui des racines des guerres. "Quand la guerre passe, cela signifie que les gouvernements relèvent le défi de la classe ouvrière". Et "quand le gouvernement relève le défi, dédaigne ces menaces, c’est qu’il a acquis la conviction de pouvoir le faire impunément : il sent que la préparation de la guerre a entamé les organisations socialistes et révolutionnaires, et l’Union Sacrée se réalise presque instantanément parce qu’elle est déjà sous-entendue". Et, au début de la guerre, ajoute Rosmer, il y a déjà un vaincu, c’est la classe ouvrière. L’enchaînement des faits, lors de la guerre de 1914, donne parfaitement raison à Rosmer et pour peu que ces constatations soient généralisées à l’ensemble du système capitaliste on peut aboutir au postulat marxiste posé par notre fraction, à savoir que les racines des guerres doivent être recherchées dans le déchaînement même de la lutte des classes.
Les grèves qui accueillent Poincaré à St-Pétersbourg et qui se placent d’ailleurs dans une atmosphère internationale d’effervescence ouvrière font comprendre au capitalisme mondial que l’on est arrivé à un point extrême de la tension sociale et qu’aucune voie intermédiaire n’existe plus : ou la guerre ou la révolution. Dès lors la solidarité des différents capitalismes s’exprimera nettement pour mobiliser les ouvriers sur les différents fronts nationaux. Le capitalisme en France et en Allemagne laissera agir la social-démocratie qui aura carte blanche et bien vite il mettra au rancart les mesures répressives prévues en cas de mobilisation. Il comprendra que les ouvriers ne peuvent exprimer leur réaction dans des manifestations sans lendemains alors qu’il aura à sa solde les organisations ouvrières qui manœuvreront habilement pour jeter les ouvriers dans la mêlée. Avant même de commencer les hostilités il y aura un vaincu : le prolétariat et c’est alors que se déclencheront les appétits impérialistes, de même que ces appétits reflueront au second plan lorsque le prolétariat se réveillera pour rechercher son chemin révolutionnaire. Ce que la guerre de 1914 avait déjà mis en lumière, la première phase d’après-guerre l’a mis cruellement en relief. L’appui de la France pour le réarmement allemand fut le prix de l’écrasement du prolétariat. La solidarité internationale du capitalisme lors du conflit italo-abyssin pour étrangler les ouvriers de tous les pays, c’est ce qui permit à l’Italie de conquérir l’Éthiopie. Et peut-être verrons-nous ce même impérialisme mondial faire de nouvelles concessions à l’Allemagne afin de la maintenir sur le front de la transposition de la guerre civile en Espagne de son terrain de classe sur celui des compétitions inter-impérialistes.
Puisque la défaite du prolétariat est la condition du déchainement de la guerre impérialiste, c’est aussi son réveil qui est la condition de la fin de cette dernière et ici l’expérience de la révolution russe est décisive.
Nous avons voulu insister sur cet argument car si la thèse de notre fraction est juste, il est évident que, lorsque les conditions de la défaite du prolétariat se présentent et que surgissent celles de la guerre, il appartient aux groupes communistes de préparer les armes du réveil du prolétariat qui, loin d’être celles du pacifisme ou de la "paix" seront celles de la révolution puisqu’elles seules sont susceptibles d’arrêter le massacre mondial et d’en terminer avec le capitalisme.
C’est précisément au sujet de cette préparation idéologique avant la guerre impérialiste que nous voudrions rencontrer le camarade Rosmer. L’argument qui consiste à croire que Lénine résidant en 1914 dans un pays non belligérant aurait échappé à l’atmosphère de débâcle régnant dans les pays en guerre et, qu’au surplus, il se basait sur la situation moins désespérée en Russie, n’explique évidemment pas le programme net et intransigeant qu’il opposa dès 1914 aux manifestations confuses contre la guerre qui s’élevèrent en France et ailleurs. L’argument qui nous montre de nombreux bolcheviks résidant en France et s’engageant dans l’armée française ne nous paraît pas corroborer cette thèse. Il ne s’agit pas, à notre avis, de rechercher les circonstances atténuantes de la faiblesse des opposants des autres pays, car à ce compte l’on pourrait invoquer les mêmes arguments pour tous ces révolutionnaires qui se laissent entraîner par l’ambiance actuelle et courent se faire massacrer sous les drapeaux du Front Populaire en Espagne.
Il s’agit plutôt de rechercher les conditions pour échapper à l’ambiance que le capitalisme parvient à créer autour de la conflagration mondiale. Et l’expérience des événements en Espagne prouve qu’il ne s’agit pas d’un argument quelconque car même des communistes éprouvés se laissent entraîner dans une atmosphère qui est bien celle spécifique où se vérifie la mobilisation du prolétariat pour la guerre, le capitalisme agitant les deux "mystiques" : démocratie et fascisme.
La force inébranlable de Lénine en 1914 réside dans la longue formation révolutionnaire d’un noyau marxiste ayant élaboré des positions communistes et ne laissant pas au hasard le soin de décider de son orientation. Qu’il y ait eu parmi les bolcheviks des faiblesses et des revirements c’est inévitable et nous devons nous attendre à la répétition de semblables épisodes regrettables. Mais l’essentiel pour nous c’est que le groupe bolchevik a pu se maintenir sur des positions intransigeantes de classe parce qu’il a suivi le chemin de la préparation minutieuse et souvent microscopique de ses positions révolutionnaires afin de pouvoir affronter les événements.
Et s’il faut rechercher ici un enseignement, il réside uniquement dans la nécessité de forger des groupes marxistes dans tous les pays, pouvant s’épauler les uns les autres et tentant, avec la dernière des énergies, d’aboutir à une confrontation des expériences passées afin de définir des positions politiques qui sont les seuls points de repère quand éclate la grande tourmente et que les militants risquent d être emportés comme des fétus de paille.
En partant de ces considérations, nous comprendrons l’opposition de Lénine à tous les courants confus qui se sont manifestés pendant la guerre. Non qu’il fallait les ignorer mais il fallait en montrer les dangers et les insuffisances. L’expérience a d’ailleurs donné pleinement raison à Lénine.
Les mots d’ordre de paix, par exemple, lancés en temps de guerre, prennent une signification nettement réactionnaire. En effet, le prolétariat étant le seul facteur pouvant arrêter la guerre au travers de ses mouvements de classe, ces mots d’ordre n’ont d’autre résultat que celui de canaliser l’inévitable reprise de la lutte des classes vers une compromission avec le capitalisme qui donne enfin la paix.
Qu’en France, à ses débuts, le mouvement d’opposition à la guerre se soit concentré autour de la revendication de la paix accompagnée d’une série de revendications de classe ainsi que le relate Rosmer ; qu’en Allemagne, Liebknecht ait lancé cette revendication dans un sens révolutionnaire, tout cela ne change rien au fond des choses et explique seulement la profonde faiblesse du mouvement en France et, très partiellement, les faiblesses de la gauche allemande qui s’est tout de même concentrée sur des bases plus avancées. À notre avis, la revendication de la paix ne peut jamais être une revendication de classe et cela n’est nullement contredit par l’attitude des bolcheviks en 1917. Ces derniers, en effet, en levant le drapeau de la cessation immédiate de la guerre, n’ont pas composé avec le capitalisme pour obtenir la paix, mais lui ont livré une attaque formidable, car à la politique de Kerensky préconisant la continuation de la guerre à outrance, ils ont opposé le déclenchement de puissants mouvements sociaux.
Nous devons lutter pour la cessation de la guerre impérialiste et pour la guerre civile et non pour une paix assaisonnée de phrases de lutte de classe, car paix et guerre ce sont deux phases de la vie du régime capitaliste.
Il est fort possible que la revendication de paix soit à nouveau propagée par l’ennemi au sein des masses au cours de la prochaine boucherie, mais il s’agira alors de faire comprendre aux ouvriers la signification réactionnaire d’un pareil mot d’ordre et de leur expliquer qu’ils ont le devoir suprême de diriger les mouvements de classe — les seuls capables d’arrêter la boucherie — vers la lutte révolutionnaire. Loin d’ériger en théorie le processus lent et difficultueux de la reprise de la lutte des classes en France, il s’agit de se baser sur la zone la plus avancée de la bataille de classe en 1914 : la Russie, pour y rechercher les enseignements définitifs à ce sujet. Et nous ne pensons pas que l’argument de Rosmer, disant que le programme de Lénine en novembre 1914 était excellent mais qu’il fallait tenir compte des conditions d’application dans les autres pays, soit très convaincant. Si les formes du réveil prolétarien sont nécessairement confuses il appartient aux communistes de formuler les positions de classe qui permettront, au travers des situations, l’évolution des masses. En reprenant à notre compte la revendication de la paix en temps de guerre, nous nous mettons contre le chemin de la révolution alors qu’il s’agit de jeter les points de repère de la reprise des luttes et ces points doivent nécessairement être de classe. Par là, à notre avis, se justifie pleinement la lutte de Lénine contre les militants français et aussi contre Trotsky et il n’y a là aucune contradiction avec son attitude en 1917, ainsi que nous l’avons vu. Durant la guerre les bolcheviks se sont concentrés autour de positions internationales visant à déterminer le prolétariat dans tous les pays à faire de son réveil le signal d’une guerre civile orientée vers la révolution communiste. La révolution de février 1917, en ouvrant les vannes de la guerre civile en Russie, en provoquant une désertion en masse des fronts militaires, voyait s’affronter deux positions : d’une part la bourgeoisie voulant maintenir le massacre des ouvriers sur le front, d’autre part les bolcheviks voulant accélérer le retour des ouvriers armés pour les jeter dans la guerre civile. Le mot d’ordre de paix n’était ici qu’un simple paravent d’une réalité de classe car le traité de Brest-Litovsk ne fut signé qu’après le triomphe de la révolution d’octobre et l’avènement des bolcheviks au pouvoir.

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Les remarques du camarades Rosmer au sujet du défaitisme révolutionnaire nous paraissent aussi très actuelles et nous semblent mériter une étude plus sérieuse que les quelques observations que nous voudrions émettre.
Il est tout d’abord évident que toute formule politique juste peut être sujette à des déformations qui sont nécessaires aux traîtres pour mobiliser les masses autour d’objectifs capitalistes. Une série de formulations de Lénine sont aujourd’hui exploitées par le centrisme pour sa besogne contre-révolutionnaire, ce qui ne signifie pas que toutes doivent être révisées. S’il s’agit de juger la polémique entre Lénine et Trotsky, en 1915, au sujet du défaitisme révolutionnaire, nous pensons que c’est plutôt Lénine qui était dans le chemin du marxisme car il nous paraît que Trotsky se rapprochait de la fameuse formule de Luxembourg : ni victoire, ni défaite mais lutte contre sa propre bourgeoisie. Cette formule nous semble imparfaite car elle ne donne pas une réponse directe au fait dominant dans la situation de guerre, à savoir la tendance à la désagrégation des fronts militaires au profit de la guerre civile. Toutefois, cette divergence ne nous semble pas d’une importance fondamentale. Son exagération, la lutte centre le "luxembourgisme," au nom de Lénine, conduit aux pires trahisons. Rosmer signale le cas de la Sarre où le parti communiste allemand, au nom du défaitisme révolutionnaire défendit le statu-quo qui n’était en réalité qu’une alliance avec l’impérialisme français et non une lutte contre sa propre bourgeoisie. D’autre part, le conflit italo-abyssin nous a montré les socialo-centristes italiens devenir les agents de l’impérialisme anglais au nom de la lutte contre leur propre impérialisme. Enfin, Rosmer cite les batailles révolutionnaires de 1920 en Italie pour prouver que des menaces de révolution ne surgissent pas nécessairement de la défaite d’un impérialisme puisque l’Italie faisait partie du bloc des pays vainqueurs. L’argument essentiel de Rosmer est le suivant : "le défaitisme, même suivi de l’épithète "révolutionnaire", met l’accent sur la défaite alors que nous devons le mettre sur la révolution". Et il fait aussi remarquer que cette formule en temps de guerre est très employée par la presse pour égarer et effrayer. Nous estimons également que la position du prolétariat en temps de guerre gagnerait à être précisée sur son terrain de classe et la formule : lutte contre sa propre bourgeoisie pour la révolution communiste est de beaucoup plus précise que l’expression de défaitisme révolutionnaire car elle vise à maintenir l’objectif de classe du prolétariat dans toutes les éventualités. Mais il en est de cette formule comme de l’autre — transformation de la guerre impérialiste en guerre civile — elles pourront toujours être exploitées par des forces capitalistes, de même qu’aujourd’hui en Espagne des Giral, des Companys n’hésitent pas à endosser la chemise rouge pour égarer le prolétariat et l’évincer de son terrain de classe.
Ce à quoi nous devons rester fidèles c’est à la signification internationaliste donnée par Lénine à l’expression "défaitisme révolutionnaire". Pour lui, il s’agissait de désagréger les fronts militaires par le déchaînement de la lutte des classes dans tous les pays et il est évident qu’il ne voyait pas dans ce bouleversement l’effet de manœuvres d’agents bolcheviks mais le résultat des situations. Aujourd’hui, les centristes mobilisent les ouvriers afin qu’ils pratiquent le défaitisme révolutionnaire lorsque "leur" impérialisme aura vaincu car alors les ouvriers posséderont les armes et pourront régler leur compte aux capitalistes. Exactement le même raisonnement que celui tenu aux ouvriers d’Espagne pour qu’ils se fassent tuer sous un drapeau bourgeois.
Ne fut-ce que pour réagir contre cette déformation, il serait bon d’employer actuellement l’expression de "lutte contre sa propre bourgeoisie pour la révolution communiste" comme seule interprétation de classe du défaitisme révolutionnaire qui permette aux prolétaires de tous les pays de se retrouver dans une éventuelle conflagration impérialiste autour de la lutte pour abattre leur propre bourgeoisie.

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Rosmer consacre de nombreuses pages à la Conférence de Zimmerwald. Il s’agirait, à notre avis, de retirer des enseignements de cette expérience,alors qu’il a été si souvent question d’organiser des nouveaux Zimmerwald, soit pour lutter contre la guerre, soit pour faire un pas en avant dans la voie de la construction d’une nouvelle Internationale.
Il est tout d’abord évident que ce n’est pas la participation d’une série de groupes et de personnalités opportunistes qui lui donna une telle importance. Mais cela dépendait des circonstances mêmes de l’époque, à savoir la réunion de militants de différents pays en pleine boucherie impérialiste en vue d’opposer la première digue de classe du prolétariat mondial à la guerre. Enfin, il ne faut pas perdre de vue qu’à la Conférence, c’est la gauche groupée auteur de Lénine qui représenta cette digue et que, par la suite, les opportunistes italiens et allemands se servirent de leur participation à cette conférence pour empêcher l’évolution des travailleurs vers les positions communistes. Il ne s’agit donc pas d’idéaliser Zimmerwald, avec ses faiblesses et lacunes profondes, mais de comprendre que l’évolution subie dans l’après-guerre par le prolétariat nous commande non de recopier Zimmerwald mais d’aller plus loin et d’entrevoir plutôt comme étape décisive dans la lutte contre la guerre impérialiste et la reconstruction d’une Internationale, une Conférence susceptible de mettre en contact les quelques groupes de communistes internationalistes qui subsistent encore de par le monde. Zimmerwald marque une étape importante du développement prolétarien pendant la guerre car elle établit sur le front de la lutte contre la guerre la ligne de démarcation fondamentale qui existe entre le communisme et les avants-postes de l’idéologie social-démocrate. Il ne nous appartient pas de briser cette démarcation pour répéter l’histoire, mais de tenir en vue qu’elle a été sanctionnée définitivement par la révolution russe et qu’aujourd’hui une alliance avec des groupes opportunistes comme on en trouva à Zimmerwald représenterait une erreur profonde qui reviendrait à faciliter le travail nocif de ces derniers au sein du prolétariat.
Mais il est un enseignement qui se dégage lumineusement des éléments que Rosmer apporte au sujet des répercussions de cette Conférence. En plein carnage impérialiste, une liaison internationale de groupes communistes peut avoir une importance colossale pour le réveil du prolétariat et cela est prouvé par le fait que même avec la prédominance de droite, Zimmerwald secoua de nombreux ouvriers en France et en Allemagne.
Puisque dès maintenant nous vivons la mobilisation pour la guerre et que les événements d’Espagne nous montrent que déjà il devient impossible de lancer des proclamations de classe sans risquer de se faire frapper par les ouvriers eux-mêmes, le problème des liaisons internationales entre les différents groupes de communistes qui restent sur le terrain du marxisme devient une nécessité vitale et pour le présent et pour l’avenir immédiat. Nous vivons une période où le prolétariat est vaincu comme si la guerre impérialiste existait déjà. Des positions de classe se heurtent de front à la mobilisation des ouvriers autour de drapeaux capitalistes et lorsque en réponse à la remise de l’échéance de la guerre par le capitalisme, éclatent des sursauts prolétariens, ils sont immédiatement jetés sur des rails capitalistes par les forces du Front Populaire.
Le fait qu’à Zimmerwald le parti bolchevik fut presque seul, explique un peu les difficultés que rencontrèrent les bolcheviks pour la fondation de la IIIe Internationale. Il s’agit de comprendre cette expérience et d’œuvrer pour que dans tous les pays puissent se former des noyaux marxistes reliés internationalement.
Nous voudrions espérer que l’important travail du camarade Rosmer, fruit mûri de l’expérience vécue par le prolétariat français, puisse représenter un pas en avant pour relier les différents groupes communistes qui doit se faire et se fera non seulement sur la base des enseignements de "la dernière", mais aussi sur la base d’une prise de positions envers les aspects actuels de la guerre impérialiste. Il ne s’agira pas seulement de rejeter le mythe de la défense des démocraties contre le fascisme (et à ce propos les communistes auront à s’armer fortement pour ne pas tomber dans des pièges capitalistes du type de l’Espagne), mais il faudra répondre au problème de la défense de l’U.R.S.S. qui a permis antérieurement au centrisme de coller le prolétariat français à la défense de la patrie.




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