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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’abattoir des prolétaires en Espagne
{Bilan} n°35 - Septembre-Octobre 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 22 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Mme Isabelle Blume, député socialiste au Parlement Beige, écrit dans Le Peuple du 6 octobre, dans un article consacré à son reportage d’Espagne et où elle parle de Tolède :

Nous retournons au quartier général. C’est l’heure du rapport. Le capitaine-commandant de la colonne est au téléphone ; auprès de nous, le commandant de l’artillerie, un officier de carrière qui a servi trois ans en France, Comme je ne peux m’empêcher de lui parler de son "155", il me dit avec philosophie : "Je peux obtenir la discipline, camarade, enseigner à pointer, instruire mes hommes. Hélas, je ne peux élargir la gueule de mes canons"". D’un geste las, il passe la main sur le front. Lui aussi sait que ses obus ne font pas grand effet.
À l’appareil, le capitaine est bref et précis. La journée a été dure. 50 grands blessés, 15 tués. Les munitions diminuent. Il reste 53 grenades.
On sent que l’ordre arrive de l’autre extrémité. Cette nuit il faut tenter une nouvelle attaque.
La réponse claque : "Il faut donc jouer de la guitare sans corde ?"
— "Oui".
— "Bien, on en jouera !"
Cette nuit, une fois de plus, on va tenter l’impossible et remplacer par des hommes les munitions absentes.

Pour bien renseigner notre lecteur, il faut dire que Mme Blume fait partie de la "gauche" du P.O.B., tendance qui, une fois de plus, a tout récemment sauvé la cause du prolétariat russe et mondial en prenant la tête du mouvement d’étouffement des protestations contre le verdict de Moscou. Pour Mme Blume et Consorts, la révolution a très bien fait de se défendre contre Zinoviev et Kamenev. Enfin, au cours dune récente réunion de la Fédération Bruxelloise, et à l’initiative de M. Marteaux, il fut décidé d’envoyer un télégramme à MM. Blum et Litvinov pour que la question de la neutralité soit vite réexaminée et que le blocus contre l’Espagne républicaine soit levé. Ces deux récentes manifestations de la gauche péobiste sont en définitive l’expression d’un courant assez étendu qui est parvenu à empoisonner de nombreux milieux prolétariens. De la droite de Jouhaux, à la gauche de Ziromsky et à l’extrême-gauche de Thorez et Cachin, avec le récent appoint du major Attlee, tous les violons jouent la même chanson. En Espagne, le gouvernement n’a pas d’armes ; pour la victoire il faut lever le blocus et cela conformément à toutes les prescriptions de la civilisation qui veut qu’un gouvernement légal ne soit pas abandonné à l’attaque des "rebelles" qui, par surcroît sont abondamment subventionnés et armés par les "fascistes".
Les socialistes de gauche et de droite sont parfaitement dans leur rôle, ils restent cohérents avec leurs devanciers d’août 1914 et le fait que les centristes leur soient solidairement unis ne peut étonner aucun prolétaire conscient qui a vu s’écrouler, avec la victoire des fascistes en Allemagne, en 1933, l’Internationale Communiste, et qui a constaté, qu’immédiatement après, la Russie Soviétique faisait son entrée triomphale dans la Société des Nations. À la récente session de la S.D.N., le problème du terrorisme a été soulevé et M. Litvinov se sera frotté les mains en se disant qu’enfin la situation sera éclaircie et qu’il lui sera possible d’appuyer une demande d’extradition contre Trotsky en la basant sur une convention collective qui a recueilli la signature de tous les États car la "paix" ne peut avoir de signification que si elle est générale et comprend tous les pays. Évidemment, il s agit ici, comme toujours, de la paix des exploiteurs contre les exploités. Quant à l’autre, on s’y attelle tous les jours en poussant la course aux armements jusqu’à son extrême limite.
Les fascistes attaquent en Espagne. Les traîtres à la classe ouvrière de tous les pays sont à leur place quand ils réclament de leurs gouvernements respectifs des envois d’armes et munitions au gouvernement "légal de la République". Mais autre chose serait de lancer un appel à la classe ouvrière de chaque pays afin qu’elle se mobilise dans une lutte acharnée contre ses capitalismes respectifs. Ce serait là de la lutte de classe, ce serait là la seule solidarité à manifester aux ouvriers espagnols. Une telle action, les traîtres ne pouvaient même pas la concevoir, elle conduirait, en effet, à l’affaiblissement du capitalisme dans tous les pays et, par ricochet, arrêterait les chances de succès de l’attaque fasciste en Espagne. Cette directive n’appartient qu’à des groupes restreints de prolétaires qui s’amenuisent d’ailleurs de jour en jour si l’on considère que le parti d’unification marxiste, POUM, la C.N.T. et la F.A.I. s’insurgent contre la mystification du discours de M. Blum à Luna-Parc et demandent aux ouvriers français, non de déclencher une lutte de classe contre leur impérialisme, mais d’imposer au gouvernement de Front Populaire de lever le blocus, pour neutraliser l’aide apportée par Hitler et Mussolini aux fascistes espagnols.
M. Cachin, reprenant les critiques de Blum à Laval, disait que l’opposition à la politique des capitulations, envers les fascistes, dans la question espagnole ne signifiait nullement la guerre, tout comme l’opposition à la politique de complaisance de Laval envers Mussolini dans la question éthiopienne n’avait pas conduit au conflit armé. Admettons l’hypothèse, qui fut celle de Blum quand il n’était pas au pouvoir et qui est reprise aujourd’hui par Cachin, que la politique "forte" envers Mussolini et Hitler mette les armées républicaines dans la possibilité de mieux se battre contre les armées de Franco, sans que pour cela une conflagration générale ne s’en suive. Qu’y aurait-il donc de changé ?
Mme Blume nous a appris dans quelles conditions étaient laissés les ouvriers à Tolède. La tragique farce de l’Alcazar de Tolède arrivait à sa conclusion. Les cadets voyaient arriver les armées blanches. Les chefs de l’armée loyale ne voyaient-ils pas la même chose ? Évidemment, oui. Que dit le gouvernement "antifasciste" du Front Populaire ? Déloger, sauver des vies prolétariennes, quand il était devenu impossible de défendre la localité ? Pas le moins du monde : "faire des munitions avec les hommes". Les généraux, immédiatement après leur arrivée ont pu assouvir leur cruauté sur ces munitions humaines et c’est par centaines que les ouvriers ont été massacrés.
L’agence Havas du 5 octobre communique : "Au moment où éclata le mouvement, le gouverneur de Jaen, qui n’était pas sûr des gardes civils, relégua 150 d’entre eux dans le séminaire de Jaen en leur laissant toutefois leurs fusils". Le communiqué continue en annonçant que, par la suite, ces gardes se soulevèrent et repoussés par les "gouvernementaux", se retirèrent en un "fortin naturel inexpugnable" où ils sont ravitaillés par avion et où ils attendent l’arrivée des armées blanches qui seraient à une cinquantaine de kilomètres actuellement.
Si l’on réfléchit à l’opposition criante qui existe entre la première et la deuxième phase des événements, l’on comprend enfin la cruelle logique des situations actuelles. Le 19 juillet, le prolétariat s’insurge contre l’attaque fasciste et déclenche la grève générale. Le prolétariat est debout, le prolétariat est lui-même, il est la classe qui est capable d’arrêter l’offensive des fascistes, il lutte avec son arme spécifique : la grève. Lutte armée, oui, mais au service d’une revendication de classe. Et à ce moment il n’existe pas de gouvernement à côté des ouvriers, pas de républicains, pas de séparatistes. Le prolétariat est terriblement fort parce qu’il est terriblement seul. Par après la situation est bouleversée. Autour des ouvriers espagnols il y a le gouvernement de Front Populaire et la sympathie de gouvernements puissants : français, anglais, russe, mais le prolétariat n’existe plus car, sorti de sa base primitive de classe, il a été cloué dans une base qui n’est plus la sienne, qui est le contraire de la sienne, celle de son ennemi de classe.
Et la tragédie commence. Les fascistes se renforcent dans la mesure même où les ouvriers se collent — au travers du gouvernement de Front Populaire — à leur bourgeoisie. À Barcelone la machine étatique capitaliste non seulement est laissée intacte, mais elle est sanctifiée lorsqu’on pousse les ouvriers à la faire fonctionner avec le maximum de rendement pour permettre la guerre militaire. Le renforcement de la machine étatique à Barcelone, à Madrid, à Valence avec son corollaire : le renforcement de la même machine à Séville et Burgos, détermine des chances toujours plus favorables pour l’attaque fasciste.
Les traîtres dans les différents pays poussent les ouvriers à invoquer l’intervention des gouvernements respectifs. Quel serait le résultat ? Mais la leçon de 1914-18 est là : tragiquement éloquente. À supposer même qu’il ne s’ensuivrait pas de conflit mondial, et que de meilleures conditions militaires pour les armées "loyales" permettent la victoire sur les généraux, les ouvriers espagnols qui auraient lutté sous la direction, les objectifs, le contrôle du gouvernement du Front Populaire, se trouveraient demain tout comme les ouvriers français et anglais en 1918 à devoir payer avec le renforcement de leur esclavage le prix de n’avoir pas su déjouer la tromperie ennemie. La manœuvre du capitalisme, consistant à jeter les travailleurs les uns contre les autres, se serait bornée à l’Espagne, elle n’aurait pas embrasée le monde entier mais cela n’en aurait pas moins pour conséquence que le prolétariat espagnol aurait été le seul à en faire les frais.
Mais cette hypothèse n’est pas celle qui semble correspondre à l’évolution des terribles événements d’Espagne. Nos prévisions primitives semblent se confirmer. Le capitalisme était forcé de procéder à une sanglante conversion de son extrême-gauche vers l’extrême-droite. Le plan initial n’avait pas abouti : écraser d’un coup les masses dans toute l’Espagne. Pour y arriver la bourgeoisie avait besoin d’une force complémentaire à celle de l’attaque frontale des généraux. Cette force a été représentée par le Front Populaire.
De son front de classe primitif, les batailles de rues contre la bourgeoisie, les ouvriers ont été arrachés par le succès de la manœuvre du Front Populaire qui les a jetés vers le Front opposé des frontières territoriales. Et progressivement, à chaque défaite sur le front territorial, la manœuvre capitaliste a gagné de nouvelles forces agissant au sein des masses. La défaite d’Irun correspond à la formation du gouvernement d extrême-gauche de Caballero, la chute de Tolède à l’entrée du POUM et des anarchistes dans la Generalidad de Barcelone. C’est ainsi que le capitalisme espagnol suffoquait tout réaction de classe.
Mme Blume nous a dit comment le gouvernement du Front Populaire conduit les masses à l’abattoir. Les ouvriers espagnols et du monde entier se souviendront de la douloureuse tragédie actuelle, ils l’ajouteront à celle d’Allemagne, d’Italie, de Russie, des autres pays. L’ennemi capitaliste allonge la file de ses victoires contre le prolétariat, mais sur le terrain historique il est définitivement condamné : pour se venger de son incapacité de mater l’éclosion des forces de production, il amoncelle des montagne de cadavres d’ouvriers. De ces innombrables victimes jaillit la force invincible qui construira la société communiste. Les ouvriers d’Espagne se battent comme des lions, mais ils sont battus parce qu’ils sont dirigés par les traîtres dans l’enceinte de la forteresse ennemie sur les Fronts territoriaux. De leur défaite, jaillira la digue de fer de la lutte des classes contre laquelle aucune arme n’aura de puissance car les travailleurs, qui devraient la diriger contre leurs frères, sauront s’en servir contre leur ennemi de classe, pour la victoire de la révolution.




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