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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La tragédie espagnole
{Bilan} n°35 - Septembre-Octobre 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017
dernière modification le 22 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Dans le numéro 33 de "Bilan" a paru une étude très approfondie sur l’Espagne. Les événements y étant exposés sous une forme spécifiquement théorique, j’ai jugé opportun de contribuer à les éclairer à la lumière du développement du mouvement ouvrier moderne qui prit naissance dans ce pays lors de la première chute des Bourbons, en 1868.
Comme on sait, la chute d’Isabelle II — qui s’enfuit l’étranger comme Alphonse XIII, en 1931 — fut suivie d’une période mouvementée dont les phases successives sont les suivantes : tout d’abord, en octobre 1868, le gouvernement provisoire de Serrano qui, après que les Cortès constituantes de février 1869, se furent prononcées pour une monarchie démocratique, céda la place au roi Amédée de Savoie. Puis, provoquée par cette nomination, éclata la seconde guerre "carliste" (1872-1876), fomentée par la branche proscrite des Bourbons.
Ensuite, c’est l’abdication d’Amédée en 1873 et l’instauration de la première République des Pi Y Margall, des Salmeron et des Castelar, qui dut lutter contre les Carlistes (en Biscaye et en Catalogne) et la révolte "cantonaliste" de Séville, Cadix, Grenade, Malaga, Carthagène et Valence.
Enfin, Serrano revient au pouvoir et prépare le coup d’État Militaire qui remet de nouveau sur le trône les Bourbons en janvier 1875.
Le Conseil Général de Londres (Première Internationale) eut très peu de rapports directs avec l’Espagne, bien qu’il y eut un Secrétaire désigné pour ce pays et qui était Paul Lafargue du fait que par hasard il était né à Cuba. Le manifeste lancé par le Conseil Général en octobre 1868, après la chute d’Isabelle, pour inviter les ouvriers espagnols à faire partie de l’Internationale, resta sans écho. Ce furent, au contraire, les républicains fédéraux de la nuance Pi Y Margall qui obtinrent l’appui des ouvriers, organisés jusqu’alors dans de simples sociétés coopératives.
La première agitation directe en Espagne fut le fait de l’"Alliance" de Bakounine qui, à la fin de 1868, envoya Joseph Fanelli créer les noyaux de la Fédération Espagnole de l’Internationale. C’est ce qui explique, d’ailleurs, que celle-ci resta toujours fidèle à la conception collectiviste anarchiste, en opposition avec le "communisme-autoritaire" de Marx et du Conseil Général de Londres. Même, quand plus tard (en 1876), la Fédération italienne de l’Internationale, sous l’impulsion de Malatesta, Cafiero et Covelli, adopta le "communisme anarchiste", c’est-à-dire que non seulement la terre et l’outillage, mais aussi le fruit du travail devait appartenir aux communautés, les internationalistes espagnols restèrent fidèles à leur vieille conception. On verra, par après, quand en 1910 surgit la C.N.T., qu’on employa la terminologie anarcho-syndicaliste par ce que "collectivisme" désignait désormais les marxistes, les partis socialistes de la IIe Internationale.
C’est ainsi que le premier Congrès de la Fédération régionale espagnole (régionale signifiait pour l’Espagne : nationale) tenu à Barcelone en 1870, adopta une position apolitique. Dans le domaine économique, sa position fut tout aussi peu favorable aux mouvements de grèves. Il n’envisageait que le but final, c’est-à-dire "la liquidation sociale et le devenir libre".
Pour tous les internationalistes autoritaires — pour les Fédérations d’Espagne et d’Italie, comme pour les Jurassiens en Suisse et pour les ouvriers de la Vallée de la Vesdre (Verviers, Belgique), le but unique de l’association était de provoquer l’insurrection qui renverserait les gouvernements, abolirait la propriété privée, mettrait à la libre disposition des travailleurs la terre, l’outillage et substituerait à l’organisation étatiste de la bourgeoisie la libre fédération des communautés et des groupes producteurs autonomes.
Quand, en 1873, à la suite de la proclamation de la République fédéraliste (Pi y Margall) se développa ce puissant mouvement "cantonaliste", si l’Internationale dans son ensemble, resta en dehors des événements qu’elle jugeait "politiques", en même temps, elle autorisa ses membres à participer aux gouvernements locaux issus de ce mouvement parce qu’elle considérerait la décentralisation (ou "cantonalisation") de l’État comme propice au bouleversement social. Mais Serrano dissout l’Internationale qui, bien qu’elle déclarait compter déjà alors des dizaines de milliers de membres s’adapta sans résistance à la situation en répondant uniquement à l’ordre de dissolution par... un Manifeste de protestation adressé aux ouvriers espagnols. Et ils rentrèrent dans l’ombre jusqu’en 1881, quand les conservateurs firent place à un gouvernement plus libéral. Les Internationalistes sortirent alors de l’illégalité en créant une Fédération des travailleurs de la région espagnole, basée, elle aussi, sur le collectivisme anarchiste et qui atteignit, dès ses débuts, un certain développement. Une aile terroriste, mieux connue sous le nom de "Main Noire" se développa surtout en Andalousie et provoqua les persécutions de 1884.
En 1888, un Congrès, qui eut lieu à Valence, dissout définitivement la Fédération Régionale et lui substitua des groupes anarchistes libres.
Ce n’est qu’en Octobre 1910, au cours d’un Congrès qui se tint à Barcelone, réunissant des organisations ouvrières de Catalogne et d’Andalousie, que fut décidée la constitution de la Confédération Nationale du Travail, à caractère syndicaliste antiparlementaire et partisan de l’action directe.
Comme nous l’avons déjà dit, la Fédération de l’Internationale, en Espagne, à part l’épisode de Lafargue, fut toujours antiautoritaire, contre Marx et le Conseil Général de Londres.
Lafargue avait réussi à gagner la majorité du Conseil Fédéral mais, exclu, il ne put que regrouper neuf membres dans la nouvelle Fédération de Madrid qu’il représenta au Congrès de La Haye (1872). Parmi ces neuf membres figurait le typographe Pablo Iglesias, le futur fondateur du Parti Ouvrier socialiste en Espagne. Ce parti, créé clandestinement, en 1879, fut définitivement fondé au Congrès de Barcelone, en août 1888, année dans laquelle les socialistes créèrent aussi leur centrale syndicale, l’U.G.T. Celle-ci était étroitement rattachée au Parti et Iglesias en était le Président, du parti et de l’organisation syndicale en même temps.
Le parti politique participa, dès ses début, à l’action politique, mais il ne remporta jamais un succès électoral. Iglesias n’entra au Parlement qu’en 1910, suite à la première coalition entre républicains et socialistes contre le gouvernement réactionnaire de Maura et l’expédition marocaine.
Le P. S. O. B. eut un caractère "ouvriériste" et anti-intellectuel ; il considérait les intellectuels comme des trublions, bons uniquement à introduire en son sein les discussions théoriques, inutiles, selon lui. À part quelques brèves et sporadiques apparitions d’intellectuels, comme Unamuno — aujourd’hui partisan de Franco — le Docteur Vera fut pendant longtemps l’unique fidèle au mouvement. Ce ne fut que peu de temps avant la guerre qu’on vit arriver en plus grand nombre les intellectuels au parti socialiste. Parmi eux, Besteiro, Ovejeroi, Luis Araquistain sont aujourd’hui des dirigeants du "Front Populaire".
Le parti socialiste ouvrier espagnol, somme toute, eut depuis ses débuts, une couleur locale qu’en se plut à appeler "pablisme" du nom de Pablo Iglesias qui mourut en 1925, à 75 ans, après avoir été depuis cinquante ans l’éducateur politique des cadres du Parti et de l’U.G.T. Cette particularité du Parti ouvrier espagnol, d’après Andrade dans son intéressante étude du réformisme, a revêtu le caractère d’une organisation du type philanthropique donnant l’accent sur le caractère moral et produisant ce type d’ouvrier que Primo de Rivera se plaisait à décorer pour "de bons et loyaux services" à ses maîtres.
Cet "ouvriérisme" rudimentaire du pablisme, était le reflet, dans le domaine économique, de la situation arriérée de l’Espagne où dominait surtout l’artisanat. (Non seulement Pablo Iglesias était comme nous l’avons déjà vu un ouvrier typographe, mais pendant longtemps tout le Comité Central du Parti fut, dans son entièreté, composé de typographes). Et , dans le domaine politique, il reflétait une notion élémentaire de la lutte des classes qu’aucune discussion théorique n’était venue enrichir.
Ce réformisme accentué fut une des principales causes du développement de l’anarchisme, sous des différents noms, et le fait que les ouvriers les plus avancés et les masses les plus-combattives se sont ralliées à la C.N.T. a pu faire croire que l’anarcho-syndicalisme représentait une forme plus révolutionnaire alors qu’en réalité son existence même était la preuve de l’état arriéré, du point de vue classiste, du prolétariat espagnol.
Pour bien comprendre la situation actuelle, il importe d’analyser la période qui suivit la chute de Primo de Rivera — en janvier 1930, c’est-à-dire la période d’une année de son successeur, le général Bérenguer, et le court gouvernement de concentration monarchique de l’amiral Aznar, de février 1931 jusqu’aux élections municipales d’avril de la même année et qui amenèrent une seconde chute des Bourbons.
C’est, en effet, au cours de cette période que, dans le parti socialiste, se cristallisa une crise intérieure qui aboutit à la création de deux fractions. Comme on sait, après l’instauration, en 1923, de la dictature de Primo de Rivera, le parti socialiste et l’U.G.T. pratiquèrent une politique d’adaptation au nouveau régime. En échange de cette "neutralité bienveillante", Primo de Rivera laissa aux socialistes une certaine liberté de propagande et les fit entrer dans les organes consultatifs du régime et dans les comités paritaires, tous postes largement rétribués et d’autant mieux acceptés que la faiblesse du mouvement ouvrier, en Espagne, avait jusqu’alors été un obstacle à la formation d’une bureaucratie appointée comme c’était le cas dans des pays où le mouvement ouvrier était plus développé.
Le collaborationnisme arriva jusqu’à tolérer que LLargo Caballero, toujours secrétaire de l’U.G.T. fut nommé conseiller d’État. Et même, en ce qui concerne l’offre des sièges au sein de l’Assemblée nationale corporative, dont le gouvernement envisageait la création, il se révéla une unanimité pour l’acceptation, au cours des débats, du Conseil national. Seule, la crainte dune réaction des masses ouvrières empêcha le Conseil de se prononcer par un vote pour l’acceptation.
On assista à une véritable idylle social-dictatoriale. À Madrid, où à l’U.G.T. existait une opposition de communistes non encore dégénérés, les dirigeants de cette opposition se voyaient appelés à la Sûreté où quand ils n’étaient pas invités à entrer au Parti socialiste, on les défiait de continuer cette opposition sous menace d’arrestation.
Dans certaines localités de la région minière de la Biscaye, les Maisons du Peuple qui étaient aux mains des communistes, avaient été saisies par la Dictature, qui les avait attribuées aux socialistes.
Un courant "gauchiste", conduit par Prieto, se manifesta contre la politique de collaboration intime avec la Dictature, pratiquée par les Caballero, Saborit et la direction du Parti. Mais la crise ne vint à la surface que pendant la période suivante : celle de la dictature que continua Bérenguer.
D’un côté, Besteiro et Saborit, qui s’appuyaient sur la bureaucratie syndicale, restaient fidèles à la politique traditionnelle du "quiétisme", sous prétexte de ne pas faire courir d’aventures au mouvement ouvrier. En réalité, ils entendaient sauvegarder les sinécures que la dictature leur avaient données. C’est ainsi qu’ils allèrent jusqu’à saboter la préparation de grève générale qui devait éclater en décembre 1930.
D’autre part, les "gauchistes" — Prieto et de los Rios, auxquels vint se joindre Caballero qui quitta de ce fait la clique "pabliste" —, accentuèrent leur tactique de rapprochement avec les républicains. Ils participèrent à la préparation de la révolte militaire qui devait éclater en décembre 1930, avec l’appui de la grève générale. On sait que le soulèvement prématuré de la garnison de Jaca fit échouer ces projets.
Déjà alors, Prieto, Caballero et de los Rios firent partie du gouvernement provisoire qui avait été projeté en cas de succès. Ce furent les mêmes qui entrèrent dans le gouvernement d’Alcala Zamora en avril 1931.
Malgré cet opportunisme ou plutôt cette trahison des intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière, le mouvement ouvrier restait toujours très faible : le parti socialiste avait, en 1930, 12 815 membres et l’U.G.T., 277 011.
Quant à la C.N.T., on sait que lors de l’instauration de la dictature, elle dissout "volontairement" les syndicats. Cette formule sauvait le principe, mais n’en signifiait pas moins l’adaptation sans résistance au nouveau régime. Ses effectifs atteignaient alors, d’après elle, un million de membres, mais n’oublions pas que pour les anarchistes espagnols ce chiffre était pour eux comme l’hécaton (cent) pour les anciens grecs : une quantité indéfinie, mais qui, en tout cas, doit donner une impression de nombre.
Déjà pendant la dictature, au sein de la C.N.T., le courant révisionniste des syndicalistes — de la nuance Pestana — s’était renforcé et était entré en lutte ouverte avec les anarchistes purs de la F.A.I. Les "F.A.Istes" étaient, au cours de cette période, rentrés dans l’ombre — comme leurs aînés internationalistes-anti-auto-ritaires après la répression de 1874 — et, on doit le reconnaître, seuls les révisionnistes avaient manifesté, pendant la dictature, quelque activité. Ces "révisionnistes" ou "politiciens", comme les appelaient leurs adversaires, les "anarchistes-spécifiques", se trouvaient à la tête de la C.N.T. au moment où la République fut proclamée. Leur syndicalisme "révolutionnaire" était de la même veine que celui de Jouhaux de la C.G.T. française. On leur a accolé toute la responsabilité de la politique du "bloc sans principes" avec les républicains, la collaboration étroite avec la bourgeoisie, signe caractéristique des premiers moments de la république espagnole. Ils se solidarisèrent avec le Manifeste publié à Barcelone par les partisans de la République, sur la base d’un programme d’action qui comportait : 1° la séparation des pouvoirs ; 2° reconnaissance à tous les citoyens, de droits individuels et sociaux ; 3° reconnaissance aux groupes fédérés en vertu de leur propre culture ; 4° liberté de pensée, Séparation de l’Église et de l’État ; 5° réforme agraire ; 6° réformes sociales au niveau des États capitalistes les plus avancés.
Voilà pour 1931.
En 1936, on verra les "F.A.Istes" à la tête de la C.N.T., entrer non au "Gouvernement", mais au... "Conseil" de la Généralité de Catalogne, avec un programme qui comporte : la création de milices, pour maintenir l’ordre public (lire : police !) ; des milices de guerre obligatoires (lire : armée !) ; défense de la petite propriété et des libertés "traditionnelles" de la Catalogne.
Il nous reste à parler du parti communiste. Il a surgi en Espagne, comme ailleurs, dans l’immédiat après-guerre, au travers de la transformation de la Jeunesse socialiste en Parti Communiste, à laquelle est venue se joindre une gauche socialiste. Le fait que les parrains du mouvement communiste furent Borodine — dont on connaît l’activité en Chine où il fut l’artisan de la défaite du prolétariat chinois — et le député opportuniste italien Graziadei suffisent à expliquer que ce parti devait rester un avorton que l’Internationale même considérait comme la plus insignifiante de ses sections.
En se basant sur les chiffres les plus optimistes, on ne trouve que quelques centaines de membres, si toutefois on peut employer ce mot, car en 1931, le Parti Communiste espagnol ne tenait pas encore la liste de ses affiliés. Il groupait plutôt une clique d’aventuriers incompétents et sans scrupules que l’I.C., régulièrement, venait remplacer par des éléments qui ne valaient pas mieux. Pendant toute la période de la dictature, le P.C.E. ne donna pas signe de vie et resta ignoré de presque tout le monde. Une certaine influence communiste qui se fit sentir dans les syndicats en Biscaye et aux Asturies, n’était qu’une activité de quelques éléments de la base, en dehors de toute directive des chefs.
À Barcelone, principal centre industriel de l’Espagne, le Parti Communiste, jusqu’à ces derniers temps, fut absolument inexistant (il comptait une cinquantaine de membres, tout au plus, au début des événements de cette année).
La question nationaliste, qui a tant d’importance, même dans la C.N.T. — (voir ses dernières déclarations sur les libertés traditionnelles de la Catalogne) — avait provoqué, à la veille des événements de 1931, la création d’un parti communiste catalan qui soutenait l’idée de l’indépendance de la Catalogne et pour lequel il existait, non une bourgeoisie espagnole exploitant le prolétariat espagnol, mais une bourgeoisie catalane et un prolétariat catalan tous deux exploités par l’État Central. Dans ce parti, on retrouve les premiers noyaux du bloc ouvrier et paysan de Maurin, qui joua un certain rôle au début de la République et qui, par après, devait donner naissance à l’actuel P.O.U.M.
Avec Bérenguer, qui n’a fait que prolonger Primo de Rivera, se termine la période de la "manière forte" de la bourgeoisie. Main de fer dans un gant de velours, car il faut bien dire que la férocité de la dictature n’est qu’une légende. En réalité, il n’y eut que des arrestations et même pas en très grand nombre.
Par exemple, le terrorisme à Barcelone, — exercé par ce même Anido, que la Révolution de 1936 se contenta d’emprisonner pour le laisser échapper par après — s’était manifesté auparavant, au moment de la poussée ouvrière.
La dictature fut une forme de politique instable oscillant entre les exigences des agrariens et des industries agricoles et celles des industries moyennes qui avaient pris naissance à la périphérie (l’ascension de Primo de Rivera fut poussée par l’industrie de transformation de la Catalogne).
Devant la dévaluation de la peseta, la fuite des capitaux à l’étranger, l’anarchie croissante, économique et politique (reliées à la crise mondiale), devant le danger d’une recrudescence des conflits sociaux, la bourgeoisie eut recours à une seconde manière de domination, la forme démocratique, en faisant appel à sa "réserve" : les républicains, les socialistes, les centristes.
Les événements ultérieurs démontrent à satiété, en Espagne comme ailleurs, le caractère bourgeois de l’idéologie républicaine.
On sait maintenant que les principaux leaders républicains ne considéraient pas que leur heure fût venue. Ils craignaient, disaient-ils, de paraître trop radicaux. Tout en reconnaissant que c’était le moment de recueillir les fruits d’une situation antimonarchique et antiréactionnaire, ils estimaient que cette tâche revenait surtout aux monarchistes qui venaient de se rallier à la conception républicaine : aux Zamora et aux Maura. C’est-à-dire à ceux qui envisageaient la création d’une république parlementaire, conservatrice et catholique. Le programme minimum des républicains à cette époque comportait l’acceptation de la nomination par arrêté royal aux postes de député provincial et de conseiller (système déjà en vigueur sous Bérenguer).
Tous acceptèrent une action commune avec les politiciens des diverses tendances qui n’osaient pas encore se déclarer républicains et qui, tout en continuant à se proclamer monarchistes, réclamaient la convocation des Cortès plus ou moins constituantes. Les organisations ouvrières, y compris la C.N.T. s’engageaient à soutenir cette agitation "dans la rue".
Devant un mouvement ouvrier paralysé par la conception réformiste du "pablis-me" et la passivité des anarcho-syndicalistes, à la remorque de conceptions petites-bourgeoises — grattez l’anarchiste et vous trouverez le petit-bourgeois —, on s’explique les ravages que purent faire les illusions démocratiques.
Les événements se précipitent. Après l’échec du soulèvement de décembre 1930, le gouvernement de Bérenguer fit des démarches en vue de hâter les élections générales, espérant ainsi renforcer sa position en rentrant dans "l’ordre constitutionnel".
La date des élections fut fixée au mois de mars 1931, mais les partis de l’opposition refusèrent d’y participer en alléguant que la loi martiale et la censure militaire leur empêchaient toute campagne électorale.
Cette menace des républicains et des socialistes de boycotter les élections s’ajoutant au fait que des milieux monarchistes toujours plus nombreux réclamaient une assemblée constituante accompagnée d’une enquête ayant pour but d’établir la responsabilité du Roi dans la dictature, provoquèrent en février 1931 la chute de Bérenguer. La tâche de constituer le nouveau gouvernement fut confiée à Sanchez Guerra, du parti libéral-historique des Romanonès, parti qui représentait les intérêts des agrariens et qui, tout en étant opposé à la dictature à cause de sa politique marocaine et extérieure, constituait le plus solide appui de la monarchie. Mais déjà, dans ce parti, quelques éléments, comme Alcala Zamora, s’étaient ralliés à la République et d’autres, comme Sanchez Guerra, étaient partisans de la convocation d’une Constituante.
Mais Sanchez Guerra échoua dans sa tentative de constituer le gouvernement, par suite du refus des républicains d’y participer.
Ce fut un gouvernement de transition qui fut constitué sous la Présidence de l’Amiral Aznar.
Tout en maintenant leur boycottage des élections parlementaires, socialistes et républicains présentèrent des listes communes aux élections municipales qui eurent lieu le 12 avril 1931. On en connaît les résultats : la défaite écrasante des monarchistes dans presque toutes les grandes villes. Les campagnes étaient restées fidèles aux partis monarchiques, mais cela n’empêcha pas le dénouement de la situation : le départ du roi Alphonse XIII et la formation d’un Gouvernement provisoire, dont Alcala Zamora fut le Président et auquel participaient trois socialistes.
Le fait que le général Sanjurjo, alors directeur général de la garde civile (gendarmerie) fut celui qui régla la conversion pacifique de la monarchie en république, était en soi déjà tout un programme.
Nous ne tarderons pas à le vérifier au cours d’un prochain article.

GATTO MAMMONE




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