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Nature et évolution de la Révolution russe : Réponse au camarade Hennaut
{Bilan} n°35 - Septembre-Octobre 1936
Article mis en ligne le 24 février 2017

par ArchivesAutonomies
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Cet article fait suite à la contribution en deux parties de Hennaut :
— Nature et évolution de la révolution russe (Bilan n°33)
— Démocratie formelle et démocratie socialiste (Bilan n°34)


Nous suivrons les critiques du camarade Hennaut, pas à pas, dans l’ordre même de son raisonnement, bien qu’un tel procédé ne puisse pas aboutir à des résultats définitifs. A cet effet, il nous faudrait pouvoir confronter nos thèses centrales avec celles émises et défendues par le camarade Hennaut, ce qui permettrait à la discussion d’aboutir - à défaut d’une synthèse des deux conceptions qui se serait révélée impossible - à mettre à nu - dans toute son intégralité - la divergence fondamentale entre les deux positions de principe. Or, le camarade Hennaut s’est borné à examiner, de notre étude "Parti, Internationale, État", seulement les chapitres consacrés à l’analyse critique de la révolution russe, ce qui lui a interdit de placer la polémique sur le seul terrain où elle pouvait arriver à des conclusions définitives, au travers de la réfutation et de la destruction d’erreurs de principe se révélant dans notre analyse de la révolution russe. Et pourtant, le camarade Hennaut croit que c’est au fond même de notre pensée qu’il y a une erreur fondamentale puisqu’il nous accusa de nous écarter de la méthode marxiste, d’y substituer l’idéalisme et le "volontarisme" ! Mieux aurait valu, à notre avis, prouver que dans nos conceptions sur la nature de la classe, du parti, de l’État, nous commettons des erreurs qui ne peuvent que vicier définitivement l’analyse que nous avons faite de l’expérience qu’a léguée la révolution russe au prolétariat mondial.
Nous suivrons donc, pas à pas, le camarade Hennaut et nous souhaitons que la discussion ultérieure permette, au camarade Hennaut aussi bien qu’à nous, de dépasser ce stade intermédiaire et d’affronter le débat sur les conceptions principielles.
Il nous semble, en effet, que la grandeur même des expériences vécues (la Commune et la Révolution russe) ne permet pas de conclure que le prolétariat soit incapable de forger l’arme lui permettant d’avancer fermement dans la voie de son émancipation. A supposer que notre thèse centrale soit fausse, il faut lui opposer une autre conception fondamentale autour de laquelle les masses pourraient se concentrer demain, pour atteindre leur victoire. La-dessus le camarade Hennaut, tout en se dirigeant vers une solution principielle particulière, n’en est pas encore arrivé à la présenter sous une forme achevée et force nous est donc d’attendre que, dans le cours de la discussion, l’on puisse arriver à la phase supérieure de la polémique où il sera possible de confronter les solutions fondamentales que l’on entend tirer des grandioses expériences faites par le prolétariat international.
Engels, en face de la Commune de Paris, disait : "Voilà la dictature du prolétariat". Luxemburg, dans un premier essai critique de la révolution russe, indiqua sur quelles bases celle-ci pouvait évoluer vers la victoire définitive. Lénine se prononça dans son "État et Révolution", et successivement dans les autres études qu’il écrivit au cours même des événements. Sur la trace de nos maîtres, nous ne pouvons que faire la même chose ; les événements passés contiennent la solution de nos luttes futures ; ils nous dictent la voie à suivre : notre tâche consiste à analyser ces événements, à les comprendre pour entrevoir, dès aujourd’hui, les bases sur lesquelles pourra se fonder la dictature du prolétariat de demain. La faiblesse de nos forces intellectuelles, par rapport à celles de nos chefs, est un élément qui amoindrit énormément la valeur des conclusions auxquelles nous pouvons arriver, elle ne peut être un empêchement à emprunter le seul chemin où nous devons continuer la lutte dans l’intérêt du prolétariat. Le camarade Hennaut n’a pas encore dit d’une façon définie que la thèse centrale qui puisse assurer l’évolution révolutionnaire de la victoire prolétarienne soit celle représentée par son affirmation de "la remise de la gestion des entreprises aux ouvriers" (Comités d’usine). Cette affirmation est d’ailleurs contredite par cette autre que "La tentative de passer aux Comités d’usine la gestion des entreprises aboutit et devait aboutir dans les circonstances de l’époque, à un échec terrible". Encore "D’autre part, il est certain que les Comités d’usine reflétaient l’incapacité des masses à se hisser au niveau de la construction socialiste positive et en ce sens on ne peut ne pas souscrire à ce qu’écrivait le journal du Conseil Supérieur Économique "La Vie Economique", en 1919 : "La mentalité des larges masses n’est pas encore pénétrée de la conscience de leur devoir civique, ce sentiment de l’esclave qui cherche à arracher à l’État ou au capitaliste des avantages toujours nouveaux avec ou sans prétexte, n’est pas encore extirpé". Le camarade Hennaut en arrive jusqu’à justifier le Parti bolchevik qui dépossède les Comités d’usine : "Il ne fait pas de doute que si les bolcheviques n’avaient pas au cours de ces années mis progressivement fin aux pouvoirs des Comités d’usine, ils n’auraient pu résister aux assaut infernaux de la contre-révolution intérieure et extérieure, le pouvoir serait tombé des mains d’une force anémiée, exsangue et dont aucune vie n’entretient ou ranime l’existence. Le transfert de la gestion des entreprises des Comités d’usine à des organisations étatiques soustraites au contrôle des masses était une nécessité historique que commandaient les événements, mais il n’empêche qu’en se pliant à cette nécessité, le Parti Communiste porta un coup mortel à l’hégémonie politique des masses ouvrières et anéantit les seuls organes capables de permettre au prolétariat d’exercer un contrôle sur l’activité de la bureaucratie à laquelle allait être confiée la gestion de l’économie et d’empêcher que cette bureaucratie de simple intermédiaire, de serviteur au début, ne devienne une force indépendante poursuivant ses propres fins et finisse par s’installer en maître dans le régime" ("Les classes dans la Russie des Soviets", pages 14 à 16). Si le camarade Hennaut était tellement convaincu que la seule forme de gestion prolétarienne de l’État consiste dans les Conseils d’usine, il est évident qu’il ne souscrirait jamais à ce qu’il appelle "une nécessite historique". De même, il ne pourrait écrire ("Bilan", page 1122) que "comme contrepartie à cette conservation du pouvoir par les bolcheviques s’inscrit l’abandon de toutes les revendications sociales qui ont fait saluer par les ouvriers du monde entier la révolution russe comme l’avant-coureur de la révolution prolétarienne : le gouvernement direct, l’abolition du salariat, l’égalité politique et économique. Les bolcheviques ont su trouver les voies qui leur conservèrent les rênes du pouvoir, mais ils n’ont pu le faire qu’en vidant la révolution aussi de son contenu communiste". D’autre part, le camarade Hennaut affirme que "le prolétariat aurait poussé la révolution plus avant encore, mais aurait écarté du pouvoir le parti communiste", ("Bilan", même page), conception qui se retrouve aussi dans le chapitre "Le pouvoir bolcheviste forcé de dépasser les objectifs initiaux". Il est évident que nous ne nous trouvons pas en face d’un achèvement de la pensée du camarade Hennaut pour ce qui concerne les Comités d’usine et qu’il faudra attendre, avant d’examiner cette thèse pour le moment seulement ébauchée, qu’elle soit arrivée à sa conclusion définitive.
Il est vrai que le camarade Hennaut affirme que l’immaturité des capacités techniques du prolétariat russe est à la base de son incapacité à garder le fruit de sa victoire et il en arrive à affirmer que "La révolution bolchevique a été faite par le prolétariat, mais n’a pas été une révolution prolétarienne. La dictature du parti communiste qui nous est présentée comme la forme spécifique de la dictature du prolétariat n’était pas une dictature du prolétariat ; elle n’exprimait nullement l’état de transition entre le capitalisme et le socialisme, mais cette dictature communiste a été et est encore l’expression de la contradiction en URSS entre l’impossibilité de maintenir plus longtemps le régime de production capitaliste et l’incapacité du prolétariat de réaliser le socialisme".
Il y a un fait qui nous est révélé par les événements d’une façon lumineuse : les batailles révolutionnaires ne surgissent point dans les pays de haute industrialisation où le prolétariat a pu acquérir ce qu’Hennaut appelle "les capacités techniques", mais dans les pays à économie retardataire. Nous réservant de revenir par la suite sur cet argument, nous nous bornons pour l’instant à cette simple affirmation anti-idéaliste et "anti-volontariste" : qu’il n’est pas possible d’inventer un cours historique d’événements, qu’il faut analyser et comprendre celui qui se déroule, qu’une révolution prolétarienne peut évoluer vers la victoire définitive, qu’il s’agit pour des marxistes de retirer les enseignements que l’expérience comporte et non d’y substituer un schéma n’ayant aucune relation avec la réalité que nous vivons. Celle-ci nous prouve que, juste au moment où le parti bolchevique vidait de son contenu la révolution russe (en 1920), elle dotait le prolétariat mondial d’un organisme puissant pour la victoire de la révolution mondiale : l’Internationale Communiste. Sans considérer comme sacrées toutes les décisions prises par les bolcheviques, il nous est toutefois possible d’affirmer que le divorce entre les communistes russes et la révolution mondiale ne s’est point vérifié au moment où le prolétariat russe aurait été, paraît-il, dépossédé du contrôle de l’économie et de la production en Russie.
Nous pensons que dans l’état actuel de l’analyse historique, nous ne pouvons pas encore entamer la discussion programmatique, et qu’il est nécessaire de déterminer les conditions qui permettront ce débat de fond. Les articles du camarade Hennaut ont franchi cet état intermédiaire dans lequel nous restons. Avant d’entreprendre la réfutation des critiques qui nous ont été adressées, il nous faudra dire que nous ne pouvons pas suivre le système absolutiste du camarade Hennaut et qui consiste à considérer comme "nul et non avenu" tout ce qui ne concorde pas avec la thèse que l’on défend. Le camarade Hennaut a trouvé que notre étude n’est, en définitive, qu’une dissertation inutile et cela, sans doute, parce que nous n’entrons pas dans l’ordre des considérations qu’il défend. Nous essayerons de prouver que, sans avoir la sotte prétention d’avoir inventé quoi que ce soit, les conceptions que nous avons défendues ne se trouvent pas infirmées par la critique qui en a été faite jusqu’ici.

* * * * *

Le camarade Hennaut propose de changer le titre de notre étude en y substituant celui-ci : "Tentative de justification de la doctrine de la Fraction de Gauche à l’aide de matériaux puisés dans le développement de la révolution russe". A part une rectification, nous sommes d’accord. Il ne s’agit pas de "matériaux puisés dans le développement de la révolution russe", mais de la révolution russe elle-même. Il est vrai que Hennaut relève dans notre analyse de "nombreuses erreurs de faits", mais puisqu’il ne nous indique pas ces erreurs et sans nullement prétendre à l’infaillibilité, nous attendons qu’il nous montre les erreurs fondamentales que nous aurions commises.
Nous ne pouvons que nous répéter : le prolétariat ne peut atteindre sa victoire que sur la base d’un programme fondamental sans lequel il ne lui est pas possible ni de vaincre son ennemi, ni de fonder sa dictature en vue de la construction de la société communiste. Tel est aussi l’avis du camarade Hennaut qui donne, lui aussi, la solution qu’il croit utile, et en dehors de laquelle il ne croit pas qu’il y ait de salut pour la classe ouvrière. Notre devoir consiste à dresser un schéma du passé pour bâtir l’avenir et il ne s’agit point d’investigations spéculatives abstraites, mais de l’inventaire d’événements historiques qui ont leur logique et contiennent déjà des solutions que la classe prolétarienne a données aux problèmes sociaux qui se présentaient devant elle. Le schéma est-il nécessaire, est-il indispensable, représente-t-il la condition même pour la vie et le succès du prolétariat ? Mais, de grâce, qu’ont fait nos maîtres ? Marx, dans le Manifeste, n’a-t-il pas osé synthétiser les événements de plusieurs siècles en quelques pages, ne les a-t-il pas synthétisés en une courte phrase : "L’histoire de la société jusqu’à nos jours est l’histoire des luttes de classes" ? Est-ce que cela signifie que nous puissions expliquer chaque moment de la vie des individus par la formule du Manifeste ? Il ne s’agit pas de cela car, en l’occurrence, nous examinons des événements d’une importance colossale : la révolution russe ; et l’observation de Hennaut tombe donc, quand il dit : "Rien n’est plus facile de faire d’une règle juste, dans certaines limites, une absurdité. Il suffit d’élargir les limites à l’intérieur desquelles cette règle reste valable". Nous affirmons que les fondements de la lutte prolétarienne ne peuvent être que de nature internationale. Avons-nous inventé quelque chose, comme nous le fait dire Hennaut. Mais non, nous n’avons dit - pour employer ses mots - qu’une vérité banale que tout le monde affirme. Cette vérité, l’élargissons-nous jusqu’à la rendre inopérante parce qu’elle sort des "limites" à l’intérieur desquelles elle reste vraie ? Mais non, parce que nous l’appliquons à un événement qui n’est pas fortuit : à la révolution russe dont, dès le début, nous tous, guidés par nos chefs, nous avons considéré que sa source, son évolution, ses insuccès, sa victoire, ne pouvaient se trouver que sur le front international. Et la vérité "banale" que le socialisme ne peut vaincre que sur le terrain international ne signifie-t-elle pas aussi que la base de la victoire insurrectionnelle en un seul pays ne relève pas des conditions sociales particulières à ce pays, mais du niveau international atteint par la lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat. Les rapports sociaux dans un pays donné sont-ils la justification principielle de la victoire dans ce pays ? Que répondent les événements ? Exactement le contraire. La Russie était bien le pays qui, abstraction faite des circonstances internationales, contenait les conditions les meilleures pour une victoire, non du prolétariat mais de la classe bourgeoise. Hennaut confirme indirectement cela quand il dit que le prolétariat s’y est trouvé dans l’impossibilité de porter à terme sa révolution. Cela prouve que nous ne pouvons expliquer les événements qu’en fonction de considérations internationales. Le capitalisme est une classe qui établit son règne internationalement, malgré l’existence d’États nationaux concurrents et opposés les uns aux autres. Et pourquoi cela ? Mais parce que la technique de production est devenue mondiale, que le moteur de l’évolution historique est aussi mondial, et qu’enfin la lutte sociale se déclenche uniquement sur ce terrain. La phrase de Lénine "maillon le plus faible" signifie ceci et rien que ceci "maillon le plus faible du capitalisme mondial", rien d’autre que cela.
Nous sommes arrivés au point de saturation extrême : la bourgeoisie, la classe qui entra dans l’arène historique en levant le drapeau de l’industrialisation et qui, sur la base de ce programme, évinça les autres classes féodales privilégiées, ne peut plus porter cette industrialisation dans les pays qui se trouvent en dehors de son contrôle. En 1917, en Russie, elle se verra évincée par le prolétariat, dans la réalisation d’une tâche qu’elle avait accomplie ailleurs. Et ce que Lénine auparavant avait prouvé dans le domaine doctrinal, les ouvriers l’ont réalisé par les armes : ce n’est pas une révolution bourgeoise qui anéantira le tsarisme, mais le prolétariat. Et les événements successifs dans les autres pays, en Chine surtout, n’ont-ils pas prouvé cette même impuissance historique de la bourgeoisie à réaliser sa révolution ?
Ici se pose le problème du "développement inégal du capitalisme". Cela signifie, si les mots ont un sens, que le capitalisme ne peut se développer qu’inégalement dans les différents secteurs de l’économie mondiale. Mais sommes-nous arrivés ou non à la phase ultime où tout développement ultérieur du capitalisme est à jamais exclu ? La révolution russe est victorieuse parce que le prolétariat intervient en tant que classe maîtresse dirigeant les événements. Ailleurs, où le prolétariat ne parvient pas à porter à terme sa lutte, le capitalisme triomphe, mais lequel ? Un capitalisme indigène délivrant le pays du servage extérieur et anéantissant les classes patriarcale, féodale et esclavagiste ? Non ! La Chine prouve le contraire : c’est le capitalisme international qui gagne la partie et la bourgeoisie indigène est forcée de vivre à la portion congrue, de se rabattre sur une position de sujétion toujours plus abjecte en face des impérialismes des autres pays. Le camarade Hennaut nous pose le dilemme : prononcez-vous entre Staline et Trotsky sur la question du développement inégal, le premier s’en servant pour justifier le "socialisme dans un seul pays", le second pour expliquer en partie la victoire de la révolution. La question est toute autre. A part le fait qu’avec Trotsky nous nous sommes tous trompés en admettant la possibilité d’une évolution socialiste de l’économie soviétique basée sur cette loi de l’inégalité de développement, à part cela nous croyons que cette inégalité qui est une manifestation objective du cours historique signifie ceci : que les possibilités de la victoire révolutionnaire du prolétariat se manifestent justement là où l’état arriéré de l’économie, se heurtant violemment à la technique mondiale, empêche la bourgeoisie de faire dans sa période de décadence la révolution dans l’ordre économique et laisse au prolétariat la tâche de réaliser cette transformation sociale. Est-ce là un bien ou un mal ? C’est un fait, sur lequel il n’y a point à conjecturer ; il s’agit de l’expliquer et de commencer par reconnaître le déroulement objectif des situations historiques.
A l’inégalité du développement économique correspond aussi une inégalité de développement politique, mais dans un sens inverse. Là où le capitalisme a le pouvoir depuis des décades ou des siècles et où les conditions les meilleures sont réalisées pour la "gestion socialiste" par le prolétariat (Hennaut dit les "capacités techniques"), là aussi le prolétariat se trouve au point de vue politique dans les conditions les moins favorables et justement parce que son ennemi de classe y est le plus puissant. Il est évident qu’il aurait mieux valu que la révolution gagne en Angleterre et non en Russie ! Mais que pouvons-nous changer au fait qui nous montre encore aujourd’hui le prolétariat anglais emprisonné par la corruption des Trade-Unions, alors que, par exemple, pour bâillonner l’esprit révolutionnaire du prolétariat italien le capitalisme a dû recourir au fascisme.
Le camarade Hennaut pour expliquer ces événements doit user d’un calembour : "une révolution qui est faite par le prolétariat mais qui n’est pas prolétarienne". Et, en bon marxiste, il s’appuie pour cela sur "les facteurs sociaux" que nous, les "volontaristes", nous aurions mis de côté pour inventer une nouvelle interprétation de la théorie de la lutte des classes. Tout d’abord nous ne comprenons pas comment, sur la base de ces facteurs sociaux qui rendent possible la conjecture (facile à faire) sur l’inévitabilité de la dégénérescence d’une révolution qui n’était pas prolétarienne dès ses débuts, il est possible d’expliquer les événements de 1917-20 en Russie où, de l’avis de Hennaut, le prolétariat réalisait des formes socialistes de gestion économique (ce qui est impossible à faire, car il ne s’agit pas de conjecturer, mais d’expliquer un fait). Mais les "rapports sociaux" peuvent-ils être expliqués dans l’enceinte d’un pays donné, et isolés de leur contexture internationale ? A notre avis, cela est impossible, car l’essence même de la théorie marxiste est d’ordre international. D’ailleurs la réalité ne fait que concrétiser la théorie marxiste qui considère les différentes époques de l’histoire, non au point de vue des secteurs nationaux, mais de l’enchevêtrement de ces derniers dans le milieu international qui les influence. Les facteurs économiques sont les éléments primaires pouvant expliquer le déroulement des événements mais c’est déformer le marxisme que de vouloir les cantonner à un seul pays, au lieu de les placer dans l’ambiance mondiale dont, d’ailleurs, ils relèvent. Et encore une fois, nous n’avons pas ici en vue une manifestation accessoire de la lutte sociale, mais son aboutissement extrême - la révolution. Nous sommes donc dans l’enceinte spécifique où la notion centrale doit être appliquée. L’enchevêtrement des facteurs nationaux et internationaux dont parle le camarade Hennaut est évidemment une notion parfaitement juste mais à la condition de se baser sur la réalité qui voit la situation d’un pays dépendre de l’ensemble international dont il est d’ailleurs partie intégrante. Mais le camarade Hennaut substitue à la réalité de l’évolution sociale internationale un tracé d’un tout autre ordre. Il commence par nier la nature prolétarienne des luttes qui ne se déclenchent pas dans les secteurs économiquement évolués et il conclut en considérant que la seule sauvegarde possible du caractère révolutionnaire de la conquête ouvrière dépend de la possibilité qu’aurait la masse de gérer l’économie du pays. C’est dans cette possibilité que résiderait aussi la condition pouvant permettre au prolétariat vainqueur de rester dans le chemin du développement de la révolution mondiale. Pour ce qui concerne la Russie, cette possibilité était exclue dès l’abord, parce que les rapports sociaux du pays ne le permettaient pas. Mais en principe peut-on poser pareil problème ? Pour le poser, il faudrait commencer par admettre qu’une fois la bourgeoisie renversée les conditions seraient réalisées pour une gestion socialiste de la production. Or, la révolution russe oppose un démenti cruel à cette assertion. Après la défaite du capitalisme, la lutte de classe continue, sous des formes extrêmement différentes il est vrai, mais elle continue et la classe ouvrière se trouve dans la nécessité de créer des organismes qui défendent ses intérêts dans la phase transitoire entre le capitalisme et le socialisme. Ces conditions absolues pour la gestion socialiste de la production n’existent dans aucun pays, même dans le plus développé économiquement. Et cela parce que le socialisme est d’ordre international, ou n’est pas...
Dans l’ordre économique, nous pouvons affirmer cette vérité centrale que les conditions pour une gestion économique des collectivités ou des individualités ouvrières (conseils d’usine) existeront seulement lorsque l’expansion de la technique de production sera tellement élevée - au point mondial - que le problème ne se posera plus, la disparition des classes ayant fait disparaître le prolétariat et ayant mûri les prémisses de la révolution communiste. Même après la victoire insurrectionnelle dans un pays donné, il ne faut pas fausser la nature des organismes ouvriers qui doivent rester des organes de la lutte de classe et non devenir des organismes appelés à gérer la production. Il est vain d’affirmer que l’État cesse d’être prolétarien parce qu’il faut maintenir des organismes de classe (syndicats et conseils d’usine). Comme le disait Engels, l’État est un "fléau" dont le prolétariat hérite ; il est un organisme qui s’oppose fondamentalement à la mission historique du prolétariat, dès sa fondation il représente une condition négative pour le développement des luttes ouvrières : qu’il soit fondé sur la base des Conseils Supérieurs de l’Économie ou sur les Conseils d’usine, qu’il soit dirigé par le parti communiste ou soumis à l’autorité des assemblées libres d’ouvriers, il reste une institution de contrainte économique et politique. Le camarade Hennaut croit pouvoir trouver une solution à ce problème au travers d’expédients d’ordre juridique (la possession par la classe ouvrière du mécanisme économique), alors que pour nous la question est politique et qu’elle ne peut être résolue que par la classe ouvrière qui, tant que dure la lutte de classe, a besoin de ses organes de classe pour se défendre contre l’État qu’il ne vaincra qu’à la condition de se relier à la lutte de la classe ouvrière mondiale : celle-ci restant isolée, elle serait même écrasée.
Pour conclure sur ce point, nous croyons devoir insister sur les notions qui paraissent être les enseignements capitaux à retirer de la révolution russe :

a) La structure même du mécanisme productif doit être bouleversée : au système capitaliste de l’accumulation par la progressive soustraction de la plus-value, il faut opposer celui se basant sur le taux d’accumulation consenti par la capacité productive de l’appareil économique, compte tenu de la nécessité d’un avancement progressif des conditions de vie de la classe ouvrière ;
b) La classe ouvrière, pour pouvoir résoudre tous les problèmes qui se poseront après la prise du pouvoir, doit garder tous ses organismes de classe et l’entière liberté d’employer ses moyens spécifiques de lutte, y compris évidemment la grève, pour ce qui concerne les entreprises socialisées ou non. Cette considération fondamentale s’applique à toutes les autres manifestations de la vie ouvrière (assistance, mutualité, éducation, sport, etc.) dont elle ne peut céder le contrôle et la direction à l’État ;
c) La dictature du prolétariat ou, pour être plus précis, la dictature du parti communiste ne peut vouloir signifier autre chose que ceci : c’est uniquement au travers du parti de classe que le prolétariat peut réaliser la conscience politique qui le rendra apte à la lutte et à la victoire pour la révolution communiste mondiale. Ce parti de classe, à l’opposé de ce que firent les bolcheviks, pouvait être sauvegardé pour le prolétariat et la révolution mondiale à la seule condition que la classe ouvrière puisse y agir par le canal des luttes de fractions lesquelles se dirigent vers une opposition de programmes quant à l’évolution de la lutte du prolétariat du pays et international, pour la victoire du communisme ;
d) La pluralité des partis se heurte à l’idée même de la dictature du prolétariat, car admettre des partis adverses signifie poser la condition pour le rétablissement du pouvoir ennemi anéanti. Comme il est nécessaire d’écraser les pouvoirs économiques et politiques de l’ennemi (car la lutte révolutionnaire ne peut être conçue sur le plan de la supériorité de la gestion économique du prolétariat par rapport à celle du capitalisme), il est nécessaire aussi de ne pas laisser subsister des partis dont l’existence même pose celle de la classe ennemie ; pour ce qui est des différentes idéologies bourgeoises qui se répandent directement ou indirectement au sein de la classe ouvrière, aucune mesure despotique n’est possible et la lutte policière contre socialistes, anarchistes, etc., non seulement ne résout pas les problèmes de la lutte communiste contre ces idéologies, mais conduit à l’altération progressive de la nature même du parti prolétarien qui devient de plus en plus le prisonnier de l’État. Ces idéologies anti-communistes seront acheminées vers les organismes de classe où elles seront forcées de se manifester autour d’objectifs propres au prolétariat. La liberté de "fraction", de la presse, de réunion au sein des syndicats, peut parfaitement marcher de pair avec la dictature du parti communiste que le prolétariat pourra garder à sa classe parce qu’il y garde la faculté de construction des fractions ;
e) Au point de vue international, la révolution russe montre la nécessité de confier la direction de l’organisme international aux partis qui, agissant en des milieux où la lutte de classe garde toute son ampleur directe par l’existence de l’ennemi capitaliste, se trouvent en de meilleures conditions pour poursuivre la lutte pour la victoire communiste internationale que le parti de l’État prolétarien. Cette observation fut déjà faite par le camarade Bordiga après le 5ème Congrès de l’Internationale Communiste.

Le camarade Hennaut prétend que nous n’agissons que sur les symptômes de la dégénérescence soviétique. A notre avis nous opérons sur le point central de cette formidable expérience, alors que lui, qui cherche la solution sur le terrain juridique de la possession de l’appareil économique, s’écarte non seulement du nœud du problème, mais aussi de la méthode marxiste du matérialisme historique.

* * * * *

Les foudres du camarade Hennaut ne nous ont pas été épargnées au sujet d’un article publié par "Bilan" à l’occasion des trois anniversaires (l’assassinat de Luxemburg, Liebknecht et la mort de Lénine). Dans cet article, la thèse centrale qui y était soutenue est l’impossibilité d’opposer Lénine à Luxemburg, mais de considérer l’un et l’autre comme deux gigantesques expressions de deux courants du mouvement prolétarien mondial. Nous nous opposions à ce que l’on en arrive à les opposer l’un à l’autre dans les deux différents "courants" créés par des épigones : le léninisme et le luxembourgisme, et, à ce sujet, nous nous insurgions contre la spéculation que font de Luxemburg ceux qui osent se réclamer d’elle et qui "fricotent" (tel le SAP et ses satellites) dans les mêmes milieux politiques qui portent l’écrasante responsabilité de l’assassinat de ce grand chef de la révolution prolétarienne.
Mais, paraît-il, suivant les camarades hollandais (PIC), il faut considérer qu’il y a opposition flagrante entre l’un et l’autre, que ou bien on est pour Lénine ou bien pour Rosa, l’un excluant l’autre. Hennaut écrit ("Bilan", page 1121) après avoir reporté des passages de Rosa : "Il s’agit de deux façons différentes de réaliser la dictature du prolétariat. Mais il ne s’agit pas là d’une simple divergence de l’esprit, de deux manières différentes de concevoir. En tant que marxistes, nous devons savoir que toute opposition de concepts abrite, dissimule des antagonismes sociaux, des oppositions de classes. A la base des divergences entre Luxemburg et les bolcheviques se trouvait la différence dans le contenu des révolutions allemande et russe". Poser ainsi le problème nous oblige à devoir repousser celui-ci de fond en comble (et que le camarade Hennaut nous permette pour une fois de le rejoindre dans sa hautaine attitude) et à affirmer que la pire injure que l’on puisse faire à Rosa est de considérer qu’une opposition de classe, aussi dissimulée soit-elle, la séparait de Lénine. Disons en passant qu’il est au moins curieux de constater que l’ultimatisme des camarades hollandais, pour l’un ou l’autre, s’arrête d’emblée dès que l’analyse fondamentale des divergences est entamée. Sur les questions de l’accumulation par exemple (et si nous ne faisons pas erreur), les camarades hollandais acceptent comme parfaitement conforme à la pensée de Marx la position de Lénine pour ce qui concerne les phénomènes de la formation de la plus-value, alors qu’ils acceptent la position de Luxemburg pour ce qui est de la nécessité du marché extra-capitaliste pour le fonctionnement du système dans son ensemble. L’absence ou l’épuisement du marché extra-capitaliste créerait les conditions pour la maturation de la conscience de classe dans l’ensemble de la classe ouvrière. Nous ne sommes pas encore à même d’aborder l’étude des divergences qui opposèrent Lénine et Luxemburg dans les questions de l’accumulation. Nous nous bornons pour le moment [phrase tronquée dans l’original, probablement : à rappeler l’existence de ces divergences].
Et venons au problème soulevé dans la brochure de Rosa dont le sort n’a pas été plus clément que celui d’Engels et de Lénine : la mort nous a enlevé ces chefs immédiatement après qu’ils avaient écrit des articles qui ont servi à toutes les mystifications : Engels avec la préface de 1894, Lénine, avec ses articles sur la Coopération, Luxemburg avec la brochure sur la "Révolution russe". Et bien nous l’avouons sans la moindre crainte de lèse-majesté : nous sommes contre la partie de la brochure ayant trait aux questions de la démocratie et approuvons complètement l’autre partie qui se rapporte aux questions nationales. Sommes-nous inconséquents pour cela ? Autant que les bolcheviks à l’égard desquels Rosa écrivait : "Tandis que vis-à-vis de l’Assemblée Constituante, du suffrage universel, de la liberté de presse et du droit de réunion, bref de tout ce qui constitue les libertés démocratiques, fondamentales pour les masses populaires et dont l’ensemble formait le "droit de libre disposition" pour la Russie elle-même, ils faisaient preuve du mépris le plus glacial, ils montaient le droit de libre disposition des nations en joyau de la politique démocratique... pour l’amour duquel devraient se taire tous les points de vue pratiques de la critique réaliste". Et nous nous permettons de dire que Rosa elle-même était inconséquente au même titre que les bolcheviks lorsqu’elle n’appliquait pas les mêmes critères qui la guidaient dans les questions nationales à celles ayant trait à l’organisation de la dictature du prolétariat. L’expérience survenue après la mort de Rosa, la dégénérescence de la Russie soviétique, prouve que les possibilités existent pour le capitalisme d’attirer dans son orbite un pays où la bourgeoisie a été écrasée, le même danger donc que celui qu’elle voyait à très juste raison pour ce qui concerne les questions nationales.
Rosa a écrit cette brochure en 1918, à une époque où les situations n’avaient pas encore montré la puissance contre-révolutionnaire des forces de la démocratie qui devaient par après se charger de la faire assassiner. Les idées qu’elle développe dans cette brochure avaient cours dans les milieux de la gauche marxiste de la Deuxième Internationale et il suffirait de rappeler les thèses de Lénine sur les questions coloniales (de 1914) pour y rencontrer des formulations à peu près identiques. Lénine, parce qu’il opérait dans un milieu où la révolution prolétarienne avait déjà éclaté, pu dès le début de 1918 traduire en des notions politiques fondamentales sur la démocratie l’enseignement des nouvelles situations. Rosa ne le pu pas parce que la démocratie allemande en favorisa l’assassinat, si ce n’est qu’elle en donna l’ordre formel.
Après la mort de Rosa, aucune équivoque n’est plus possible, la démocratie est le fourrier du fascisme en Italie et en Allemagne. Elle est le drapeau autour duquel les masses sont mobilisées pour le carnage mondial, comme le prouve le Front Populaire. Jusqu’au temps de Rosa, les marxistes pouvaient même accepter le titre de démocrates-socialistes, employer indifféremment le mot de démocratie et de socialisme : maintenant ils ne le peuvent plus, et lorsqu’on veut s’en rapporter à Rosa pour ressusciter ces formulations, on commet le pire des outrages à l’égard d’un chef qui ne pouvait nullement prévoir ce qui arriverait. En effet, Rosa se base sur l’évolution des révolutions précédentes pour anticiper sur la révolution russe, et elle ne pouvait faire autrement car il lui manquait ce que nous avons aujourd’hui : la défaite des prolétariats italien et allemand justement parce qu’ils ne sont pas parvenus à opposer les armes de l’insurrection à la manœuvre contre-révolutionnaire du capitalisme.
Rosa écrit dans sa brochure :
"Et cette vive action constante de l’état d’esprit et de la maturité politique des masses sur les corps élus devrait s’arrêter précisément en temps de révolution devant le schéma immuable des enseignes de partis et des listes de candidats ? Mais c’est tout le contraire. C’est justement la révolution qui crée, par l’ardeur de sa flamme, cette atmosphère politique, le pouls de la vie nationale, agissant instantanément de la façon la plus admirable sur les corps représentatifs. C’est justement là-dessus que reposent toujours les scènes émouvantes que l’ont sait au stade de début de toutes les Révolutions, où de vieux parlements réactionnaires ou très modérés, élus sous l’ancien régime par un suffrage restreint, deviennent soudain des porte-paroles héroïques de la Révolution, des foudres de guerre. L’exemple classique, c’est le fameux Long-Parlement d’Angleterre qui, élu et réuni en 1642, resta sept ans à son poste, et qui reflète dans son sein toutes les vicissitudes mouvantes de l’opinion publique, de la maturité politique, des dissensions de classes, du progrès de la Révolution jusqu’à son point culminant, de l’escarmouche respectueuse avec la couronne sous un speaker à genoux, jusqu’à la suppression de la Chambre des Lords, l’exécution de Charles 1er et la proclamation de la République.
"Et cette même transformation merveilleuse ne s’est-elle pas reproduite dans les États Généraux de France, dans le Parlement censitaire de Louis-Philippe, et même - dernier exemple, le plus frappant, que Trotsky avait à sa portée - dans la Quatrième Douma de Russie qui, élue en l’an de grâce 1909, sous la domination la plus obstinée de la contre-révolution, sentit tout-à-coup, en février 1917, comme Saint Jean, le souffle subversif passer dans ses cheveux et devint le point de départ de la Révolution ?".
Nous avons voulu faire cette longue citation pour bien mettre en évidence l’état d’esprit dans lequel se trouvait Rosa qui reprochait aux bolcheviks d’avoir supprimé l’Assemblée Constituante et rétorquait à Trotsky que, si celle-ci était devenue hostile à l’effervescence révolutionnaire du pays, il fallait procéder à une nouvelle consultation électorale sur la base du suffrage universel. Les événements survenus par après en Occident ont démontré que malgré le suffrage universel, la bourgeoisie a pu briser l’effort révolutionnaire du prolétariat et que les Gouvernements les plus démocratiques, loin de refléter la poussée révolutionnaire des masses, ont représenté la forteresse extrême permettant la victoire de l’ennemi. Rosa écrivait que "la quatrième Douma, le produit le plus réactionnaire du très réactionnaire système électoral des quatre classes sorties du coup d’État, se transforma soudain en instrument de la Révolution".
Les événements de l’après-guerre ont définitivement clos une époque historique. La révolution russe ouvre un nouveau chapitre : la démocratie est l’extrême réserve contre-révolutionnaire de la bourgeoisie. L’expérience russe elle-même prouve que ce n’est pas dans la voie qui a conduit à la défaite des prolétariats des autres pays que le prolétariat russe aurait pu se frayer le chemin de sa victoire. Même après avoir banni la bourgeoisie, "la dictature de la classe ouvrière" ne peut être établie que sur des fondements et des institutions de classe, jamais au travers du suffrage universel.
Tout comme Marx, Rosa aussi avait cru que, une fois la bourgeoisie écrasée, les conditions auraient été réalisées pour l’épanouissement de la démocratie. L’expérience russe prouve que les prévisions de nos chefs ne se sont pas réalisées et que les principes de la lutte des classes exigent que la solution soit trouvée dans une autre direction, la lutte des classes persistant même après la victoire insurrectionnelle.

* * * * *

Nous en venons maintenant à la question du parti. Ici, le camarade Hennaut réalise un véritable "ersatz" lorsqu’il croit que notre thèse se base sur "l’indépendance du parti et de la classe". A ce propos, nous nous en tenons aux formulations du 2ème Congrès de l’Internationale où il est dit que "les notions de parti et de classe doivent être distinguées avec le plus grand soin", ce qui ne veut pas dire que le parti soit indépendant de la classe. Pour préciser, nous pensons que le parti est non seulement l’expression de la classe, mais qu’il en représente à chaque instant les capacités, la force, les possibilités et ce à tous les points de vue. Le camarade Hennaut, qui croit que polémiquer c’est ridiculiser, a certainement lu de bien nombreuses fois que même les ouvrages fondamentaux de nos maîtres n’ont été créés que parce qu’à l’époque où ils ont été écrits la classe ouvrière se trouvait à un point avancé de sa conscience, de ses capacités de lutte politique.
Mais il y a un problème sur lequel la clarté devrait enfin se faire. Est-il vrai ou non que la classe ouvrière a été battue mille fois, parce que mille fois, au lieu de trouver l’organisme qui pouvait la guider à la victoire, elle a été prisonnière de chefs et de cadres qui l’ont trahie. Chaque fois que les situations ont permis à la classe ouvrière de se jeter dans la lutte révolutionnaire, ce n’est jamais la supériorité armée de l’ennemi, de ses appareils d’oppression qui nous ont conduit à la défaite, mais toujours l’intervention d’une force hostile au prolétariat qui a capté la confiance de celui-ci et l’a conduit dans la voie où il devait être exterminé par le capitalisme. Est-ce cela ou bien n’avons-nous rien compris aux événements d’Allemagne, d’Italie, de Chine et des autres pays ? Or, le problème se pose : comment le prolétariat peut-il arriver à atteindre cette conscience qui lui permettra d’utiliser une situation révolutionnaire pour arriver à la victoire définitive ?
C’est un leurre de croire que les ouvriers puissent par eux-mêmes arriver à élaborer le programme de la révolution. Le capitalisme est là pour les en empêcher, non seulement pour les situations actuelles, mais pour l’avenir immédiat où pèsera sur les ouvriers l’héritage de siècles d’exploitation et de servage. C’est une minorité de la classe ouvrière qui est chargée de cette fonction. Une minorité qui rencontre des difficultés terribles pour comprendre et agir dans les situations. Cette minorité se concentre dans le parti de classe qui est chargé d’une mission que la classe dans son ensemble ne peut pas réaliser. Et comment s’affirme cette délégation ? Mais par le fait que ce parti agit, s’instruit, s’éduque non sur la base de spéculations abstraites, mais sur la base de la lutte de classe, de ses institutions spécifiques, de ses objectifs uniques, et cela est bien loin, le camarade Hennaut en conviendra, de la substitution que nous aurions faite de la lutte des partis à la lutte des classes. Le parti peut-il se tromper ? Mille fois, oui. Il doit être même sous la hantise du doute perpétuel, mais encore une fois, c’est sur le front de la lutte des classes qu’il pourra retrouver non seulement les causes de ses erreurs, mais aussi la possibilité d’atteindre la phase plus avancée de la lutte.
Il est suggestif de remarquer que nous qui sommes les plus acharnés défenseurs de la nécessité du parti, nous sommes aussi ceux qui nous opposons à jeter ou accréditer parmi les masses des positions politiques qui lui sont absolument étrangères et hostiles.
Oui, nous affirmons que la base de fondation et de développement du parti consiste dans l’adhésion à un programme donné. Mais qu’est-ce donc que ce programme ? Le produit d’une spéculation d’illuminés ? Mille fois, non. C’est la concrétisation, la cristallisation en des idées, de grandioses batailles historiques où le prolétariat a inscrit les pages fondamentales de sa théorie révolutionnaire.
Nous n’avons pas la moindre difficulté à reprendre intégralement à notre compte les idées de Lénine sur le parti. Alors que Lénine ne pouvait se baser que sur la faillite des Trade-Unions, aujourd’hui nous pouvons y ajouter la faillite de bien d’autres formes d’organisations ouvrières que l’on avait cru pouvoir substituer au parti de classe : les Conseils d’usine ont pu, eux aussi, être mis à l’épreuve en Italie, en Allemagne, en Autriche. Et la dégénérescence soviétique ne s’inscrit nullement au désavantage du parti de classe. Staline a été forcé d’assassiner même les vestiges de ce parti pour pouvoir encastrer définitivement la Russie Soviétique dans l’engrenage du capitalisme mondial.
Les rapports du parti et de la classe sont-ils despotiques ? Nous ne sommes nullement accusés de cela, mais c’est uniquement pour mieux préciser notre idée que nous nous sommes posés cette question. Les rapports entre le parti et la classe ne se posent que sur la base de l’élévation simultanée du parti et de la classe à une capacité toujours supérieure vers la victoire finale. Le parti ne devra jamais avoir recours à des formes de contrainte, mais considérer que s’il est chargé d’une mission que la classe ne peut accomplir dans son ensemble, il ne lui reste qu’à agir pour aider la classe ouvrière à atteindre un degré toujours plus avancé de sa conscience, ce qui lui permettra aussi de faire progresser le parti lui-même. "L’organisation du prolétariat en classe et donc en parti", dit le Manifeste. Des piles immenses de livres ont été écrites par l’avant-garde du prolétariat sur l’expérience cuisante d’un siècle de luttes ouvrières. Il nous appartient à nous, issus de la dégénérescence de la révolution russe, d’essayer de tirer les enseignements de cette défaite. Aujourd’hui nous ne pouvons que balbutier. Demain, quand les situations permettront à nouveau au prolétariat d’intervenir avec ses luttes révolutionnaires, le nouveau parti, la nouvelle Internationale construiront, avec le nouveau programme, l’arme indispensable pour la victoire de la classe ouvrière.
Le prolétariat n’a pas besoin d’éclaireurs, mais il a besoin d’un parti. En octobre 1917, le parti de classe existait en Russie seulement et c’est là que nous avons eu la victoire. En d’autres pays la situation révolutionnaire s’est aussi présentée mais nous n’avons pas eu la victoire, parce que nous n’avions pas le parti. Le matérialisme historique nous permet évidemment de nous expliquer pourquoi le parti existait en Russie et non ailleurs. Mais la discussion ne tend pas à l’impossible : à créer aujourd’hui le parti de classe quand les conditions n’en existent pas encore. La discussion tend uniquement à diriger les faibles énergies survécues du prolétariat des différents pays vers une voie qui a fait son épreuve historique et qui est d’ailleurs la manifestation directe des notions doctrinales du marxisme.
Le camarade Hennaut nous harcèle de "pourquoi la révolution russe a dégénéré ?" et puisque nos réponses ne sont pas conformes au schéma qu’il s’est fait de la révolution (la possession par les ouvriers des moyens de production), il en arrive à la conclusion que nous n’expliquons rien du tout et que nous avons un passe-partout qui nous permet d’escamoter le problème.
Pour rendre plus aisée la polémique, nous estimons utile de condenser en quelques idées centrales les divergences qui nous opposent au camarade Hennaut :

1) Les révolutions, leur éclosion, aussi bien que leur évolution ultérieure, ne peuvent être considérées qu’en fonction de considérations internationales. Il est non seulement impossible de construire le socialisme dans un seul pays, mais aussi d’en établir les bases. Dans le pays où le prolétariat a vaincu, il ne s’agit point de réaliser une condition du socialisme (au travers de la libre gestion économique de la part du prolétariat) mais seulement de sauvegarder la révolution, ce qui exige le maintien de toutes les institutions de classe du prolétariat.
2) La théorie des Conseils d’usine rompt avec le marxisme parce qu’elle substitue à la théorie prolétarienne de la lutte de classe mondiale, celle consistant à trouver des solutions dans le domaine juridique, solution qui détruit le principe marxiste de l’opposition foncière entre l’État et le prolétariat et admet l’hypothèse qu’une structure de l’État prolétarien sur la base des Conseils (donc, un changement purement formel) puisse sauvegarder la révolution du prolétariat vainqueur.
3) Les classes se fondent uniquement sur le terrain du mécanisme de la production et de l’appropriation de la plus-value en construisant ainsi une économie basée sur le profit. En Russie, où la différenciation n’est pas encore arrivée au point de déterminer l’appropriation privée des moyens de production, nous n’avons pas encore de classe capitaliste. Le phénomène russe et sa dégénérescence sont une confirmation éclatante du marxisme que la lutte des classes est d’ordre international, qu’une économie capitaliste mondiale peut très bien s’accommoder avec des formes de gestion économique qui lui sont opposées, soit qu’elles soient basées sur le servage féodal, ou qu’elles soient basées sur la socialisation des moyens de production. Le capitalisme belge s’accommode fort bien de colossales coopératives de production et de consommation. Sur une échelle bien plus large, le capitalisme mondial a prouvé qu’il peut s’accommoder de la persistance de l’économie soviétique. Pas plus que la bureaucratie belge, la bureaucratie soviétique ne peut se hausser à la hauteur d’une classe fondamentale de la société.
4) La solution prolétarienne aux problèmes issus de la dégénérescence soviétique consiste dans la poursuite du chemin parcouru jusqu’aujourd’hui par le prolétariat de tous les pays, c’est-à-dire à enrichir le patrimoine de la lutte du prolétariat mondial. Ce n’est nullement par hasard que les appréciations les plus apparemment à gauche sur la situation russe s’accompagnent de positions de droite et d’extrême-droite dans les problèmes de la lutte du prolétariat dans tous les pays. On escamote la base même du marxisme quand on parle de classe exploiteuse alors que l’appropriation privée des moyens de production n’existe pas encore. On escamote encore une fois le marxisme quand au lieu de porter à un point plus avancé le programme politique que nous a légué la révolution russe, on reste même en deçà des réalisations politiques de la révolution russe.

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