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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La consigne de l’heure : ne pas trahir
{Bilan} n°36 - Octobre-Novembre 1936
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 29 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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Une phrase suffit pour détruire de fond en comble notre position : quoi ? Alors que les ouvriers espagnols luttent d’arrache-pied contre l’attaque fasciste, se battent comme des lions contre un ennemi qui reçoit armes et munitions de Hitler et Mussolini avec la complaisance de Blum et de Eden ; quand ils dressent des barricades avec leurs corps pour arrêter l’avance des hordes fascistes, alors que, dans tous les pays, des centaines et des milliers d’ouvriers s’apprêtent à rejoindre le front de la bataille, votre position consiste à démoraliser les rangs des combattants, à faciliter l’invasion de l’ennemi fasciste, à démanteler les fronts où les prolétaires disputent, mètre par mètre, le terrain à Franco derrière qui se trouvent, coalisés, les fascistes de tous les pays.
Seulement, cette phrase n’est point un argument et si elle peut facilement, — à cause de son caractère démagogique — avoir raison de nous, elle ne représente guère une manifestation de solidarité aux ouvriers espagnols. Elle n’est, en définitive, qu’un anneau de plus enchaînant les prolétaires, livrant ces derniers aux forces qui conduisent à l’échafaud leurs vies, leurs institutions et leur classe. Encore une fois, il ne s’agit pas — au cours des discussions entre les courants qui prétendent œuvrer pour la libération des ouvriers du joug capitaliste — d’une bataille polémique tendant à écarter et à réduire au silence l’adversaire, ainsi que ses arguments. Il s’agit de présenter des positions politiques, de mobiliser des forces qui puissent déterminer la lutte, la défense et la victoire de la classe ouvrière contre l’ennemi capitaliste. C’est uniquement sur ce terrain que la diversification politique peut correspondre aux intérêts des ouvriers espagnols et de tous les pays ; c’est sur ce front seulement que les énergies de la classe ouvrière peuvent se nouer pour construire le barrage de la défense et de la victoire.
Les flots de la démagogie peuvent nous noyer, mais le cruel développement des événements laissera non seulement debout l’ensemble de nos positions politiques, mais donnera la plus tragique des confirmations à ces dernières et cela parce que nous restons inébranlablement ancrés dans les fondements de classe des masses prolétariennes et uniquement dans ceux-ci. Autant nous serions disposés à détruire jusqu’à la dernière syllabe de nos considérations si cela pouvait apporter une aide aux ouvriers espagnols, autant nous sommes forcés de voir dans l’opposition enragée des militants qui luttent contre nous, non un élément positif pour la résistance du prolétariat espagnol, mais une nouvelle manifestation de la victoire de la manœuvre de l’ennemi capitaliste qui ne pouvait gagner cette nouvelle bataille qu’à la condition de pouvoir enchaîner à son char — avec la colossale mystification de l’antifascisme qui se révèle être, encore une fois, le lit du fascisme — jusqu’aux secteurs les plus avancés où résistaient les militants révolutionnaires.
C’est la plus tragique des confirmations du marxisme que celle qui se déroule aujourd’hui. Plus encore que dans les situations intermédiaires, dans des situations définitives, le sort de la classe ouvrière ne peut être sauvé que sur le front d’une politique de classe et uniquement d’elle, toutes les autres conduisant au pire massacre des ouvriers. La moindre compromission comporte en contrepartie de l’illusion d’un appoint à la lutte, la lugubre certitude de la pénétration dans les rangs des ouvriers de la colonne ennemie qui en prépare méthodiquement la déroute.
Oui ! Avant les événements d’Espagne existait une décision ferme, inébranlable : "nous ne marcherons pas, à aucun prix, d’aucune façon, quel que soit l’embûche que l’on nous présentera. À l’ennemi qui nous appellerait aux armes pour battre le fascisme, nous répondrons par la proclamation de la lutte contre notre propre capitalisme. Les millions d’ouvriers tombés en 1914-18 croyaient combattre pour déraciner, dans le tarisme ou le prussianisme, l’obstacle principal à l’affranchissement de la classe ouvrière. Mais, en réalité, ils sont tombés pour la sauvegarde du capitalisme, de son régime, pour construire — au travers de cette digue macabre des cadavres des ouvriers des deux camps — la barricade de la bourgeoisie contre l’assaut révolutionnaire des masses. Cet enseignement tragique, nous ne l’oublierons jamais, ô grand jamais, et notre devise sera celle de battre chaque secteur du capitalisme pour faire crouler le système dans chaque pays et dans le monde entier".
Encore, à l’égard du pouvoir bourgeois, la devise était tout autant ferme : "la leçon de 1914 nous a appris que, sous aucun prétexte, il ne faut collaborer avec la bourgeoisie. À l’appât que constitue l’idée de pénétrer dans l’État capitaliste afin de le faire servir au socialisme, ou pour repousser l’attaque de la réaction, les millions d’ouvriers tombés dans la lutte pour leur libération sont là pour nous dire que la collaboration avec la bourgeoisie c’est l’emprisonnement des ouvriers, leur perte, leur livraison à l’ennemi".
Les événements d’Espagne sont arrivés. Que reste-t-il des enseignements tragiques de 1914 ? L’on a commencé à parler de l’ouverture d’une situation révolutionnaire, mais immédiatement après l’on a ajouté que déclencher des luttes de classes, passer à l’attaque contre l’État capitaliste, pour le détruire, pour fonder le pouvoir prolétarien, c’était réaliser, en fait, une condition favorable non pour les ouvriers, mais pour les fascistes qui attaquaient. De deux choses l’une : ou bien la situation révolutionnaire existe et il faut lutter contre le capitalisme, ou bien elle n’existe pas et alors parler de révolution aux ouvriers, alors que, malheureusement, il ne s’agit que de défendre leurs conquêtes partielles, signifie substituer au critère de la nécessité d’une défensive mesurée pour empêcher le succès de l’ennemi, celle qui consiste à lancer les masses dans le gouffre où elles seront écrasées. "Les ouvriers croient lutter pour le socialisme" ! Bien sûr, et il n’en a jamais été autrement ; il en fut de même en 1914. Mais le devoir des militants est-il de se jeter parmi les ouvriers pour leur dire que le chemin du socialisme est celui qui se dirige vers la destruction du régime capitaliste ou celui qui encastre les ouvriers dans ce régime ?
Mais, nous dira-t-on, nous ne sommes pas en 1914. En Espagne, ce ne sont pas deux armées impérialistes au service d’États antagonistes qui se heurtent, ou, dans un sens plus limité, ce n’est pas encore cela ; actuellement, c’est le fascisme qui attaque, le prolétariat qui se défend. En participant à la lutte armée des ouvriers, en œuvrant pour la victoire militaire contre le fascisme, nous ne répétons nullement les gestes de ceux qui conduisirent les ouvriers à la boucherie de 1914.
Ah ! Oui ! La leçon de la dernière guerre était trop cruellement vive dans la mémoire des ouvriers ; le traquenard de la guerre sous le drapeau de l’antifascisme ne suffisait plus et les prolétaires, du moment qu’ils auraient vu l’entrée en lice des États capitalistes, auraient vite compris que c’eût été pour les intérêts de leurs ennemis et contre les leurs qu’ils se seraient battus et fait tuer. Avant la dernière guerre, les mouvements nationalistes de chaque pays se dressaient les uns contre les autres alors que le socialisme levait le drapeau de l’unification des peuples pour sauver la paix. Aujourd’hui, les mouvements de droite de tous les pays établissent une sympathie solidaire pour l’écrasement de la classe ouvrière de chaque pays et c’est là une réédition, sous d’autres formes, d’une substance qui est la même que celle de 1914. Les formes différentes sont à la fois commandées par la tension extrême des situations et des rapports entre les classes, ainsi que par la nécessité où se trouve le capitalisme d’agiter devant les masses, pour les égarer, les tromper et les égorger, une autre enseigne sur le même drapeau, qui reste toujours celui de la sauvegarde et de la défense du régime capitaliste. Mais, nous a-t-on dit si souvent, les événements d’Espagne ne se déroulent pas encore, mais pourraient, demain, se dérouler sur la même ligne que ceux de 1914. Tant qu’ils n’en seront pas là, il faut défendre les territoires que le fascisme menace de sa conquête.
Mais le devenir n’est-il pas le réel ? Peut-on, demain, être autre chose que le développement de ce que l’on est actuellement ? Du moment que les ouvriers ont emprunté un certain chemin qui peut conduire à la guerre, ils se sont mis dans le chemin opposé à celui qui leur est propre et sont les victimes de forces qu’ils ne pourront plus déjouer parce qu’ils ont été désarmés politiquement par elles du moment que celles-ci les ont happés. Bien sûr, le militant, un groupe déterminé pourraient se laver les mains au moment où plus aucun doute ne serait possible et que les États impérialistes antagonistes interviendraient ouvertement, mais la masse des ouvriers, comment pourrait-elle se désintégrer d’un tourbillon qui l’emporte ? Au surplus, dès le premier jour des événements espagnols, n’était-il pas clair que les différents États capitalistes tiraient les ficelles des situations pour permettre l’écrasement des ouvriers espagnols ; tous les États, les fascistes comme les démocratiques et l’État soviétique. Et, pour déloger ces États, y avait-il d’autre directive que celle de la lutte des classes dans chaque pays ? Lancer le mot d’ordre de la "levée du blocus" n’était-ce pas précipiter le cours se dirigeant vers la guerre impérialiste ? N’était-ce pas suivre les traces de Jouhaux, de la Deuxième, de la Troisième Internationale, qui parviennent — avec succès d’ailleurs — à suffoquer les mouvements de classe (les seuls qui puissent apporter une aide solidaire aux ouvriers espagnols) pour accoupler les ouvriers à l’État capitaliste et pousser ce dernier vers ce même débouché de la guerre impérialiste ?
Notre position centrale consiste à faire découler de la thèse — que tout le monde semble admettre comme indiscutable — que le fascisme étant l’expression la plus cruelle du capitalisme, c’est uniquement par une attaque contre ce dernier que le prolétariat peut défendre ses intérêts et briser l’offensive ennemie. Et il est vraiment déconcertant de nous entendre dire que le déclenchement des luttes de classe dirigées contre le capitalisme puisse favoriser ce dernier. À Barcelone, par rapport à Séville, il est évident que de bien plus amples possibilités existent aujourd’hui pour mener la lutte contre le capitalisme et il est incompréhensible que l’on emploie ces énergies, non pour la lutte contre la bourgeoisie, mais dans la direction opposée d’une intégration du prolétariat dans l’État capitaliste. Il nous revient que les anarchistes, pour justifier leur entrée dans le gouvernement Caballero, affirment que c’était là le seul moyen pouvant permettre le réel armement des ouvriers saboté par les gouvernements précédents. Tout en devant faire la part à l’affolement dont sont victimes ceux qui se trouvent dans le tourbillon des événements, nous ne pouvons voir, dans cette thèse de la C.N.T., que la répétition de ce qu’ont toujours dit les réformistes et d’après quoi il fallait entrer dans l’appareil de l’État pour éviter qu’il serve aux intérêts du capitalisme : la tragédie espagnole ajoute une nouvelle note lugubre à celle de 1914.
"Le déclenchement des luttes de classe dans les régions non soumises au fascisme, aurait pour résultat de faciliter la chute et l’occupation des territoires par les hordes de Franco". L’on nous riposte cela pour prouver l’impossibilité d’appliquer les positions que nous défendions dès le début des événements. À part le fait que cela n’est nullement prouvé, reste cette autre considération que même si une position de classe peut avoir pour résultat de hâter le dénouement tragique d’événements qui se seraient, par cela même, démontrés extrêmement préjugés pour les ouvriers, au moins alors l’entrée des fascistes se ferait quand les énergies prolétariennes — ou au moins une partie d’entre elles — seraient encore sauves et l’ennemi n’aurait pu étrangler — au cours d’une lutte qui ne pouvait qu’aboutir à la défaite — les meilleures forces ouvrières en démoralisant les masses dans leur ensemble.
Immédiatement après que les ouvriers se soient insurgés le 19 juillet, le capitalisme espagnol a emprunté un double chemin pour étrangler la lutte de classe du prolétariat : dans les secteurs paysans, au travers de la terreur blanche, dans les centres ouvriers en englobant les masses dans l’appareil de l’État et en mettant à leur tête un état-major qui devait inévitablement les conduire au massacre. Dès le début des événements, une double directive planait sur la situation : d’un côté, celle du capitaliste gagnant chaque jour davantage les forces agissant au sein du prolétariat pour retenir les masses sur les fronts où elles sont massacrées ; de l’autre, celle des ouvriers qui, ayant emprunté leur chemin au cours de la première semaine, en ont été évinces par l’intervention de ceux-là mêmes à qui ils avaient confié leurs intérêts. Chaque fois que les ouvriers auraient pu se redresser et reprendre leur chemin de classe, lors des défaites militaires, le capitalisme élargissait sa manœuvre et passait du ministère Giral à celui de Caballero, et, enfin, à celui où se trouvent les anarchistes. Ainsi, il agissait afin que le prolétariat ne puisse retirer les enseignements des défaites qu’il subissait et maintienne sa confiance à ce qui ne pouvait le conduire qu’au massacre car, une fois intégré dans l’appareil de l’ennemi, on œuvre non pour le prolétariat, mais pour le capitalisme.
Dans la situation extrêmement préjugée d’aujourd’hui, quand les chances de résistance et de victoire deviennent de plus en plus restreintes, les militants qui soulèvent la nécessité de reprendre le chemin de classe et de déclencher des luttes sur ce terrain sont exposés aux coups d’un appareil capitaliste qui, à Valence et en Catalogne, peut s’appuyer sur toutes les organisations agissant au sein du prolétariat. Les conditions semblent donc être remplies, comme en 1914, plus qu’en 1914, pour éviter que la moindre voix de classe ne s’élève parmi les ouvriers. Notre fraction qui, en Espagne, comme dans les autres pays, n’a négligé aucune des possibilités concrètes — si modestes qu’elles pouvaient être — pour défendre ses positions, notre fraction, qui s’est toujours laissée guider par la considération que, pour mériter la confiance des masses, il faut rester sur le plan de la lutte de classe, que toute autorité conquise sur les ouvriers en entrant dans les fronts où ceux-ci ont été jetés par le capitalisme est une autorité qui ne peut servir que la manœuvre ennemie, notre fraction, dans un poignant isolement que les cadavres des ouvriers espagnols illuminent tragiquement, reste persuadée que ce qui se creuse actuellement, ce n’est pas le tombeau du prolétariat, mais des idéologies et des forces qui, n’étant pas armées — au travers du marxisme — de la théorie de la classe prolétarienne, ne pouvaient que conduire au massacre des masses ouvrières.
La hyène fasciste peut cyniquement dire qu’en face de 50 000 de leurs assassins, les millions d’ouvriers n’ont pu résister et vaincre, mais cette hyène sait bien que cela a été uniquement possible parce que les ouvriers ont été extirpés de leur base de classe, parce que, pour diriger leurs combats, se trouvaient les complices directs des Franco, les antifascistes de toutes les gradations.
La condition pour rester sur le chemin des ouvriers, à supposer qu’aucune possibilité n’existe plus pour bouleverser la situation à cause de la supériorité écrasante de l’ennemi, est de ne pas trahir, tout comme le fit Lénine en 1914.
La désertion des fronts militaires en Espagne, comme indication de classe pour l’ensemble des prolétaires, c’est se dissocier au capitalisme, c’est lutter contre lui, c’est se battre pour les ouvriers.
Dans tous les pays, lutter contre chaque capitalisme c’est se battre en solidarité avec les prolétaires espagnols.
Toute autre directive, avec n’importe quelle étiquette : socialiste, centriste ou anarchiste, conduit à l’écrasement du prolétariat en Espagne et dans tous les autres pays.




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