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Fusillade de la via De Amicis - Milan, 1977
Articolo pubblicato online il 21 novembre 2013

di ArchivesAutonomies
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Le 14 mai 1977, au cours d’une manifestation à Milan pour protester contre l’assassinat de Giorgiana Massi, une fusillade éclate entre autonomes et policiers, via De Amicis, au cours de laquelle l’agent Antonio Custra est tué. Une photographie prise ce jour-là, montrant un des autonomes ouvrant le feu sur les force de l’ordre est devenu le symbole des "années de plomb" italienne et de ce qui est considéré par beaucoup comme la dérive d’une jeunesse, de la contestation vers la lutte armée puis vers le terrorisme.
Sans nous inscrire dans ce type de lecture de l’histoire de l’autonomie en Italie, il nous a semblé intéressant de diffuser, à côté de plusieurs extraits de textes revenant sur l’évènement, d’autres photos prises ce jour-là afin de réinscrire un geste considéré comme solitaire au milieu d’une dynamique belle et bien collective.

Ce fut une rude journée que ce samedi 14 mai 1977 pour Marco Barbone. Elle commença tôt, par une rencontre avec Corrado Alunni. Bien entendu, ce dernier ne pouvait prendre aucune part à la manifestation de l’après-midi - trop risque pour ce clandestin "officiel". Mais il avait prévu d’attaquer une fois la nuit tombée, le quartier général des carabiniers de la rue Ripamonti; Barbone, Lapin et quelques autres devaient faire partie du commando. Dès le matin, Corrado Alunni remit donc à Marco Barbone les armes destinées à équiper la bande : un fusil de chasse à canon scié, des pistolets et des revolvers - en tout une dizaine d’armes à feu. (L’attaque allait être décommandée et Barbone rendrait les armes à Alunni le soir même.)
Marco Barbone se trouvait à 16 h 30 place Santo Stefano, perdu au milieu de dizaines de milliers de manifestants (6 000, selon les chiffres de la police). Perdu n’est pas vraiment le terme exact, puisqu’il était accompagné de ses camarades du collectif Romana, tous réunis en queue de cortège, place traditionnelle des autonomes. Marco Barbone dissimulait comme il pouvait le fusil de chasse à canon scié qu’il avait gardé sur lui, tandis que ses comparses avaient promptement fait disparaître sous leurs vêtements les revolvers qu’il leur avait remis. Péquenot était content : cette fois il était armé, il avait hérité du Beretta calibre 22 dont Marco Barbone s’était servi lors de la fusillade contre l’Assolombarda.
Autour de Marco Barbone, les autonome s’agitaient. On pouvait entendre des bruits de culasse, d’armes que l’on chargeait. Marco Barbonne reconnut, parmi les manifestants armés, deux dirigeants de Rosso. Pour rejoindre la manifestation, ils avaient abandonné les travaux de repérage nécessaire à l’attaque d’un convoi de prisonniers.
La foule quitta la place Santo Stefano vers 16 h 45 et s’engouffra dans la rue Larga pour emprunter le Corso Italia. Dans l’idée des organisateurs, le cortège devait alors prendre la rue Carducci pour aller place Cadorna, puis replonger sur le Dôme. Ce qu’elle fit.
Les autonomes n’avaient pas l’intention de se contenter d’une marche pacifique. En fait, ils n’avaient nullement envisagé de suivre la manifestation jusqu’à son terme. Il s’arrêtent rue Carducci, à l’angle de la rue San Vittore. Leur décision était prise : au lieu de rejoindre le centre, comme le prévoyait le parcours officiel, ils se dirigeaient vers la sinistre prison San Vittore où étaient détenus les avocats et les dirigeants de Rosso embarqués la semaine précédente. Et qui sait, peut-être l’attaqueraient-ils ?
Après avoir piétiné quelques minutes, des centaines d’autonomes (400 à 500 selon la police, un millier au dire des témoins) s’engagèrent dans la rue San Vittore en hurlant des slogans où il était question maintenant d’évasions en masse. Ils n’avaient pas encore saisi leurs armes à feu. La prison se trouvait sur leur gauche, au bout de la rue Degli Olivetani.
Au loin hurlèrent les sirènes d’une colonne de police de la 3e Celere, qui venait de quitter la place Fontana en direction de la place San Ambrogio. La composaient soixante-dix hommes et dix véhicules, sous le commandement du dottore Tarantino et du lieutenant-colonel Adamo.
À une dizaine de mètres des hauts murs de l’hexagone de San Vittore, les autonomes cessèrent d’avancer, Marco Barbone avait déjà armé son fusil de chasse et ses camarades étaient également prêts. Face à eux, des hommes portant des mitraillettes patrouillaient sur les chemins de ronde de la prison. Devant les lourdes portes de San Vittore, des policiers avaient disposé leurs véhicules en barricade et les attendaient de pied ferme, l’arme au point.
Un des responsable milanais d’Autonomie ouvrière, Oreste Scalzone, un petit homme au regard doux, atteint d’une insupportable logomanie, voulut calmer les adolescent : "Camarades, dit-il en substance, nous avons remporté une importante victoire politique en manifestant devant la prison, malgré l’interdiction de la police. Ça suffit, maintenant, on rentre."
De toutes parts, des cris fusèrent.
Les policiers regardèrent effrayés, ces centaines de jeunes masqués qui étaient en train de se disputer comme des chiffoniers. Ils saisirent des bribes de phrases au vol.
"Non, on attaque..." "Y en a marre des manifestations pacifiques..." "On s’est déjà assez ennuyés comme ça au cortège du 1er mai..."
Mais aussi :
"Du calme... on y arrivera plus tard... un autre jour... frapper plus fort."
Marco Barbone comprit qu’il n’y avait rien à faire. Oreste Scalzone avait réussi à rassembler un maigre service d’ordre qui contint la manifestation et repoussa les plus nerveux d’entre les autonomes.
À demi soulagés, les policiers et les gardiens de la prison virent les autonomes faire le tour de la prison en criant : "Camarades ! on vous délivrera ! "
Le bruit des sirènes se rapprochait.
Ils prirent la rue de la Porta Vercellina, la rue Papiniano, la place San Agostino et la rue Olona pour se retrouver pratiquement à leur point de départ à l’angle de la rue Carducci et de la rue De Amicis.
Les sirènes des voiture de police étaient toutes proches.
Au moment où la manifestation des autonomes arrivait au début de la rue De Amicis, avec l’intention de rejoindre la rue Carducci, la colonne de police commandée par le dottore Taranto [ou Tarantino comme indiqué plus haut] et le lieutenant-colonel Adamo pénétra à l’autre bout de ladite rue De Amicis et la remonta.
À deux cents mètres à peine des manifestants, elle s’arrêta. Flottements. Les policiers ne sortirent pas immédiatement de leurs véhicules blindés, les autonomes ne savaient que faire.
Une partie voulait se replier, une autre attaquer. Après un minute de discussion, il faut décidé que ceux qui étaient armés couvriraient la retraite des autres. Le gros du cortège s’engagea donc dans la rue Carducci tandis qu’une vingtaine d’autonomes qui avaient sorti leurs armes à feu attendaient face aux véhicules de police.
Un autobus déboucha de la rue Olona et s’immobilisa au carrefour, juste entre les autonomes et les policiers. Marco Barbone, masqué d’une cagoule mais cachant toujours son fusil, grimpa à l’avant et hurla au chauffeur :
"Prends les clefs et tire-toi !"
L’autobus se vida en moins d’une minute. Marco Barbone en descendit à son tour, le contourna, sortit son fusil de chasse et, jambes écartées, se plaça face à la police, prêts à ouvrir le feu.
Des autonomes tapis derrière l’autobus hasardèrent un coup d’oeil, puis avancèrent lentement vers les forces de l’ordre. Ils procédaient par à-coups en se dissimulant derrière les arbres ou les voitures garrées sur les trottoirs de l’avenue. Ils brandissaient leurs armes très haut, trop haut : un vrai western.
Deux photographes professionnels et qui se disaient leurs amis les suivaient. Marco Barbone avança à son tour, le fusil de chasse à canon scié toujours pointé droit devant lui.
Les policiers descendirent les uns après les autres de leur fourgons blindés et s’apprêtèrent à adopter une "formation d’ordre public" (sur deux rangs, les lance-lacrymogènes suivant les boucliers).
Un cocktail Molotov vola dans les airs et atterrit à dix mètres d’eux. Les Autonomes ne bougeaient plus. Péquenot vérifia sa cagoule et le fonctionnement de son calibre 22. Puis, calmement, il traversa la rue et se mit juste à côté des rails de tramway à gauche d’une Fiat blanche à l’abri de laquelle un Autonome armé scrutait la police.
De part et d’autre de la chaussée, les deux photographes encadrèrent Péquenot. Péquenot se prépara. Il écarta d’abord les jambes et les fléchit légèrement. Il pencha son buste de quelques degrés, rentra son cou tout en maintenant sa te droit. Puis il tendit ses deux bras, mains jointes sur la crosse du Beretta et chercha une fraction de seconde son équilibre. Il inclina légèrement la place de son pied droit, afin de se trouver dans ce qu’il estimait être "la meilleure position de recherche de tir".
Les photographes mitraillaient.
Péquenot ne les entendait pas, il ne voyait que le police qu’il visait. Péquenot fit feu... et rata sa cible.
Pasini Gatti, qui se trouvait dans son dos, ouvrit le feu à son tour avec un 7,65. Enfin, Barbone, qui n’avait rien compris - après tout, les policiers ne les avaient pas menacés - pressa la détente de son fusil de chasse. Maurizio Azzolini tenait à deux mains son 7,65. Il fit feu, et manqua sa cible, son arme n’était pas droit : "5 degrés de trop vers le haut", diront les experts de la police.
Paolo Morandini était arrivé enr etard pour la manifestation, mais juste à temps pour l’escarmouche. Comme il s’approchait de la rue De Amicis, il reconnut les silhouettes de Marco Barbone et de ses camarades du collectif Romana Vittoria. Le temps de rabattre son passe-montagne, de faire quelques pas vers, et il se trouva pris au milieu des balles. Il lui sembla qu’on tirait de tous les côtés. Il se réfugia derrière une voiture et, au moment où il baissait la tête, une balle s’écrasa à quelques centimètres du haut de son passe-montagne.
La fusillade dura une minute à peine. La police affirma avoir tiré quatorze fois contre les autonomes et accusa ces derniers d’avoir, par quarante fois, fait feu sur les hommes du 3e Celere.
La rue De Amicis s’était brusquement assombrie. La fumée des cocktails Molotov se mélangeait à celle des grenades lacrymogènes, et ce n’étaient plus que quintes de toux et petits bruits métalliques. Il régnait dans l’air une odeur âcre de poudre, de chlore, de sueur et d’essence. Les autonomes décampèrent. Marco Barbone, Maurizio Azzolini, Péquenot, Paolo Morandini et les autres se ruèrent dans le brouillard courant pour rejoindre le reste des manifestants.
Tout celà semblait un mauvais rêve (...). Une chose surtout avait surpris les autonomes : la facilité avec laquelle ils avaient ouvert le feu contre la police. Au moment où ils fonçaient dans les rues de Milan, cherchant à se raccrocher à la queue du cortège, ils ne se doutaient pas encore de la suite des évènements et, surtout, ils ignoraient tout du sort de l’agent de police Custra qui, selon les témoignages de ses collègues, se trouvait en première ligne lorsqu’il fut frappé.
Ils ne l’avaient pas vu tomber à terre, mortellement blessé, la tête traversée de part en part d’une petit balle de calibre 6,35.
L’agent de police Custra allait décéder le lendemain.

Beaucoup de photos avaient été prises. Aussi, quelques jours plus tard, les journaux commencèrent-ils à reproduire les premiers clichés montrant des tireurs en action à Milan. D’abord, il y eut celle où un adolescent, vu de dos, brandissant un pistolet au-dessus de sa tête en direction des policiers tandis que deux autres, grossièrement masqués de foulards, remontaient la rue en courant.

C’étaient trois lycéens du Cattaneo, Maurizio Azzolini, Massimo Sandrini - les deux untorelli de Barbone - et un troisième Walter Grecchi, qui n’avait jusque-là jamais participé une manifestation. On pouvait reconnaître les traits des deux derniers, qui faisaient face à l’objectif. De là, il ne serait pas difficile de découvrir l’identité du troisième tireur. Dès que la photo parut, en couverture d’un hebdomadaire, L’Espresso, Marco Barbone dit à Maurizio Azzolini de s’enfuir, lui proposant même de lui trouver des faux papiers.
Maurizio Azzolini n’en fit rien. Il continuait de se rendre tous les jours au lycée Cattaneo pour suivre ses cours. Ses camarades de classe savaient qu’il étaient le tireur de L’Espresso, et, plus grave encore, des militants du mouvement catholique intégriste "Communione e Liberazione" du Cattaneo l’avaient eux aussi appris. Maurizio Azzolini prit tout de même peur et brûla les vêtements qu’il portait le 14 mai. Le 23 mai, il assista sagement à un cours de littérature italienne, son professeur l’interrogea sur Dante, et satisfait de ses réponses, lui octroya un 7/10. Le 24 mai à l’aube, la police l’arrêta chez lui, et fit de même pour les deux autres lycéens repérés d’après les clichés.
Et puis, il y eut un autre photo, plus forte, plus violente.
Celle-là fit le tour du monde : on la vit en première page de Newsweek, elle fit la une des grands quotidiens français et toutes les grandes agences de presse mondiales la diffusèrent en l’espace de quelques jours. C’était la photo de Péquenot en train d’ouvrir le feu contre la 3e Celere

Elle montrait l’image d’un tireur solitaire, le visage masqué d’un passe-montagne, en position parfaite de tir, mais dont la silhouette trahissait l’âge. Il y avait dans le document quelque chose d’inquiétant et de déroutant. Le sémiologue Umberto Eco affirma : "Cette photo fait partie de celles qui passeront à l’histoire. Peu de photos exemplaires résument ainsi les évènements de ce siècle." Péquenot était fier de ce commentaire. Umberto Éco le propulsait dans l’Histoire avec un grand H, à égalité avec le milicien mourant saisi par Robert Cappa durant la guerre d’Espagne, avec les marines en train de planter le drapeau américain dans l’attol du Pacifique, avec le prisonnier vietnamien assassiné d’une balle dans la tête, avec le cadavre de Che Guevara gisant sur la table d’une caserne.
Pendant des années, cette photo hanta Péquenot qui l’afficha au-dessus de son lit. Il ne fut pourtant aucunement ébranlé par l’avertissement que lança Umberto Eco dès la fin du mois de mai 1977 : " Que dit la photo du tireur de Milan ? Elle ne ressemble à aucune des images que l’on pouvait se faire de l’idée de la révolution. Il y manque l’élément collectif, elle marque le retour traumatisant de la figure du héros solitaire [...], de ce héros dont la pause et le terrible isolement sont ceux des héros des films policiers américains.

Extrait de CALVI Fabrizio, Camarade P.38, Paris, Éditions Grasset & Fasquelle, 1982, p. 114-120.

Dans la masse de toutes les photos parues, une, toutefois, a fait la une de tous les journaux après avoir été publiée par le Corriere d’informazione. Il s’agit de la photo d’un individu en cagoule, seul, de profil, au milieu de la rue, les jambes écartées et les bras tendus, qui tient horizontalement et avec les deux mains un pistolet. Sur le fond on voit d’autres silhouettes, mais la structure de la photo est d’une simplicité classique : c’est la figure centrale qui domine, isolée.
S’il est permis (d’ailleurs, c’est une obligation) de faire des observations esthétiques dans des cas de ce genre, cette photos est l’une de celles qui passeront à l’histoire et apparaîtront sur des milliers de livres. Les vicissitudes de notre siècle sont résumées par peu de photos exemplaires qui ont fait date : la foule désordonnée qui se déverse sur la place pendant les "dix jours qui bouleversèrent le monde" ; le milicien tué de Robert Capa ; les marines qui plantent un drapeau dans un îlot du Pacifique ; le prisonnier vietnamien exécuté d’un coup de pistolet à la tempe ; Che Guevara martyrisé, étendu sur le lit de camp d’une caserne. Chacune de ces images est devenue un mythe et a condensé une série de discours. Elle a dépassé les circonstances individuelles qui l’ont produite, elle ne parle plus de ce ou de ces personnages individuels, mais exprime des concepts. Elle est unique, mais en même temps elle renvoie à d’autres images qui l’ont précédée ou qui l’ont suivie par imitation. Chacune de ces photos semble être un film que nous avons vu et renvoie à d’autres films. Parfois il ne s’agissait pas d’une photo, mais d’un tableau ou d’une affiche.

Qu’a "dit" la photo du tireur de Milan ? Je crois qu’elle a révélé tout d’un coup, sans besoin de beaucoup de déviations discursives, quelque chose qui circulait dans beaucoup de discours, mais que la parole n’arrivait pas à faire accepter. Cette photo ne ressemblait à aucune des images qui avaient été l’emblème de l’idée de révolution pendant au moins quatre générations. Il manquait l’élément collectif, et la figure du héros individuel y revenait de façon traumatisante. Ce héros individuel n’était pas celui de l’iconographie révolutionnaire, qui a toujours mis en scène des hommes seuls dans des rôles de victimes, d’agneaux sacrifiés : le milicien mourant ou le Che tué, justement. Ce héros individuel, au contraire, avait l’attitude, l’isolement terrifiant des héros de films policiers américains (le Magnum de l’inspecteur Callaghan) ou des tireurs solitaires de l’Ouest, qui ne sont plus aimés par une génération qui se veut une génération d’Indiens.

Cette image évoquait d’autres mondes, d’autres traditions narratives et figuratives qui n’avaient rien à voir avec la tradition prolétaire, avec l’idée de révolte populaire, de lutte de masse. D’un seul coup elle a produit un syndrome de rejet. Elle exprimait l’idée suivante : la révolution est ailleurs et, même si elle est possible, elle ne passe pas à travers le geste individuel.

La photo, pour une civilisation habituée à penser par images, n’était pas la description d’un cas singulier (et en effet, peu importe qui était le personnage, que la photo d’ailleurs ne sert pas à identifier) : elle était un raisonnement, et, dans ce sens, elle a fonctionné.

Il importe peu de savoir s’il s’agissait d’une pose (et donc d’un faux) : si elle était au contraire le témoignage d’une bravade consciente ; si elle a été l’œuvre d’une photographe professionnel qui a calculé le moment, la lumière, le cadrage ; ou si elle s’est faite presque toute seule, tirée par hasard par des mains inexpérimentées et chanceuses. Au moment où elle est apparue, sa démarche communicative a commencé : encore une fois le politique et le privé ont été traversés par les trames du symbolique, qui, comme c’est toujours le cas, a prouvé qu’il était producteur de réel.

Extrait d’un article d’Umberto Eco paru dans L’Espresso du 29 mai 1977.

(...) une image plus radicale s’est imposée dans la mémoire collective au point d’être largement reprise sur des affiches, des sites Internet et des journaux, voire au point de devenir un emblème révolutionnaire : un jeune homme profit, le visage couvert d’un passe-montagne, débout, les jambes écartées amorçant un mouvement latéral, tient un pistolet, les bras tendus.

Bras armé et tir tendu

L’action se situe le 14 mai 1977, à Milan, dans la rue De Amicis, en plein centre-ville. Une manifestation a été organisée dans un contexte très tendu entre la gauche extraparlementaire et les forces de l’ordre. Deux jours plus tôt, lors d’une manifestation à Rome, une jeune étudiante a été abattue d’une balle [Il s’agit de Giorgiana Masi]. On soupçonne la police. Des cortèges sont décidés en hommage à la défunte. Des arrestations préventives ne font qu’attiser la rancoeur du mouvement autonome. DAns cette mouvance politique, le culte des armes s’est imposé au point que certains se saluent en levant la main en faisant le geste du pistolet, à l’aide de l’index, du majeur et du pouce : une manière de mimer le P 38, tant révéré. Selon les membres du groupe, il faut lancer une nouvelle phase de violence. Des armes sont distribuées aux membres les plus engagés. En fin de matinée, alors que la manifestation se dégrade, les autonomes commencent à tirer sur les brigades mobiles placées pour bloquer les accès. La fusillade se prolonge, blessant trois fonctionnaires et en tuant un autre, le sous-brigadier Antonio Custrà, touché à la tête.
C’est un projectile de 7,65 qui le tue. À l’époque, les protagonistes ne sont pas connus. Il faudra attendre plusieurs années et des repentis pour que finalement, en 1992, un procès se tienne. Il permet de reconstituer qui étaient les jeunes gens impliqués dans la scène. C’est alors que le public apprend que l’homme saisi sur l’image de 1977 rendue publique s’appelle Giuseppe Memeo. Il serait le premier à avoir ouvert le feu et déchaîné une minute de folle brutalité. Il est condamnée à trois ans et demi de prison. Mais c’est un de ses compagnons d’alors, Mario Ferrandi, qui est responsable du coup fatal, selon la reconstitution de la justice.
La charge symbolique de la photographie de Memeo n’en réside pas moins dans sa façon de montrer le désir de liquider l’adversaire policier. La posture des bras tendus, si elle a son utilité pour viser une cible, en dit long sur l’arme comme prolongement d’une volonté. Le passe-montagne du tireur, s’il a aussi son utilité pour échapper aux poursuites pénales, masque l’individu derrière la cause. Un romantisme de l’action a nourri plusieurs générations à l’extrême gauche, qui ont repris l’icône dans leurs journaux et désormais sur des sites Internet.
Pourtant, d’autres images surviennent qui modifient rétrospectivement la place de ce cliché dans la mémoire collective. Le portrait de la victime, Antonio Custrà, en uniforme, et surtout de nouveaux clichés diffusés à trente années de distance. La justice disposait de ces images, mais ne les a pas rendues publiques, les réservant pour l’enquête. Pourtant, la RAI milanaise réussit à en obtenir copie, en 2007, et les passe à l’antenne. L’ANSA récupère la série et la met à la disposition de toute la presse. (...)

D’Almeida Fabrice, "Photographier l’illusion terroriste", in LAZAR Marc et MATARD-BONUCCI Marie-Anne (dir.), L’Italie des années de plomb : le terrorisme entre histoire et mémoire, Paris, Éditions Autrement, Coll. Mémoires/Histoire, 2010, p. 228-229.

Photos prises au cours de la fusillade entre policiers du 3e Celere et autonomes :


Les photos suivantes sont tirés du reportage de la RAI milanaise diffusé en 2007 :




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