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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La leçon des événements d’Espagne
{Bilan} n°36 - Octobre-Novembre 1936
Article mis en ligne le 2 avril 2017

par ArchivesAutonomies
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LA LUTTE DES CLASSES EST LE SEUL MOTEUR DES ÉVÉNEMENTS ACTUELS

Le problème qui préoccupe ceux qui se réclament du marxisme révolutionnaire est le suivant : la tragédie espagnole jette-t-elle de la lumière sur le développement historique actuel ? Peut-on déjà en faire le point central d’une époque où le capitalisme mondial va tenter d’éviter le gouffre d’une guerre inter-Etats pour déclencher, à l’intérieur de chaque pays, une attaque contre le prolétariat, sous les formes d’une lutte entre démocratie et fascisme ?
Pour nous qui défendons la thèse que le moteur des guerres, comme celui des révolutions, se retrouve dans l’évolution même des luttes de classes ; qu’il s’agit de deux issues que les deux classes fondamentales de la société capitaliste opposent au contraste insoluble qui jette les forces de la production contre les rapports étriqués et condamnés du mécanisme économique de la société actuelle ; pour nous qui voulons examiner en marxistes les formes de l’évolution historique, ce ne sont pas les formes de cette dernière qui importent, mais sa substance réelle. Par la guerre impérialiste la bourgeoisie de tous les pays vise à anéantir toute forme de survivance de la seule classe qui peut en finir pour toujours avec tous les régimes basés sur l’exploitation de l’homme par l’homme. En 1914, c’est uniquement au fait que la lutte entre les classes n’avait pas atteint son stade ultime - comme ce fut le cas après la guerre - que le capitalisme dut la possibilité d’un synchronisme dans le massacre des prolétaires. Là aussi se trouve l’explication de l’apparence d’une vaste compétition inter-impérialiste que la guerre de 1914 revêtit pour de nombreux marxistes.
Dans la phase actuelle où la bourgeoisie est parvenue par l’emploi simultané de la violence fasciste et de la corruption démocratique à détruire dans ses fondements la plus gigantesque des attaques révolutionnaires que le prolétariat ait déclenchées - celle contresignée par la révolution russe -, mais que sa victoire est chaque jour remise en cause par l’explosion des contrastes inhérents à la société capitaliste, pourquoi proclamer anti-marxiste l’opinion qui reviendrait à défendre la possibilité pour la bourgeoisie de localiser les conflits inter-impérialistes en passant successivement au massacre des prolétaires là où les contrastes de classe exigent une solution immédiate ? La tragédie espagnole nous offre une image douloureuse qui doit nous faire réfléchir sur ces problèmes avec une force brutale, capable de nous dégager des préjugés et des schémas périmés, afin que le prolétariat même devant une pareille perspective, ait la possibilité de maintenir ses positions de classe et de continuer sa lutte pour la révolution communiste.
En Espagne nous vivons un moment de la guerre capitaliste - la seule que l’histoire ait mise à nu - où sous le drapeau d’Azana d’une part, de Franco de l’autre, les prolétaires sont jetés dans un carnage que la bourgeoisie requiert pour sauver les bases mêmes de son régime. Le seul moyen que le capitalisme ait trouvé pour brûler avec le fer rouge de la guerre les ouvriers et paysans pauvres de la péninsule Ibérique, a été de faire du soulèvement ouvrier de Barcelone, de Madrid, et de tant d’autres localités, le signal d’une guerre entre démocratie et fascisme. Il fallait pour cela donner aux ouvriers l’impression que le front antifasciste était bien leur front de classe, comme en 1914 il fallait donner aux ouvriers français l’impression qu’ils luttaient contre le militarisme prussien et aux ouvriers allemands qu’ils luttaient contre le tsarisme russe.
Apprenons des événements qui se déroulent sous nos yeux sans nous borner à un gargarisme révolutionnaire et ayons surtout le courage, malgré et contre tous, et face à la meute des fanatiques, contre le courant, de maintenir les notions fondamentales du marxisme, vérifiées et confirmées par le sang que versent généreusement les prolétaires ibériques pour une cause qui n’est pas la leur.
S’il est vrai que nous vivons déjà la guerre capitaliste, localisée aux différentes zones où la tension entre les classes et l’explosion des contrastes de la société capitaliste est la plus vive, l’interventionnisme en Espagne équivaut à l’interventionnisme de 1914 et le déroulement des événements dans les autres pays n’en connaîtra pas d’autre. Dans ces conditions, on comprendra immédiatement l’importance programmatique que peut avoir la détermination des positions prolétariennes envers les événements d’Espagne. Mais même si ce développement historique était cassé net par l’éclosion de la guerre impérialiste mondiale, généralisée à tous les pays, il n’en resterait pas moins vrai que les événements d’Espagne, au lieu d’avoir représenté un coup d’arrêt dans cette direction, auront été un élément d’accélération. Et cela aussi il faudra l’expliquer, non par des mots "révolutionnaires", mais par une analyse qui ne pourra pas dissimuler que la stabilisation de la lutte en Espagne derrière deux fronts militaires : celui de l’antifascisme et celui du fascisme, a permis non seulement le massacre des ouvriers espagnols, mais la mobilisation des ouvriers des autres pays en vue d’une monstrueuse hécatombe.
Sans vouloir baser notre travail d’investigation sur des hypothèses, nous revendiquons cependant le droit d’interpréter les événements actuels selon la méthode d’analyse du marxisme. Et si nous constatons que la répercussion mondiale des événements d’Espagne porte fondamentalement sur le mécanisme international de la lutte des classes, avant même de porter à une aggravation des contrastes inter-impérialistes, pourquoi se refuser à y voir une confirmation d’un postulat essentiel de la doctrine marxiste ? Si en France, en Belgique, et dans une moindre mesure en Angleterre, le front de l’antifascisme s’est consolidé dans le sang des ouvriers espagnols, face au front des droites ; et si pour l’Italie et l’Allemagne, malgré le renforcement de la répression, dans les milieux de l’émigration la notion du Front Populaire s’alimente du martyre des travailleurs ibériques, c’est bien la preuve que le capitalisme de tous les pays pose l’éventualité de détruire les forces de la production, la masse improductive de capitaux, également par le choc sanglant entre droite et gauche bourgeoise, fascisme et antifascisme, pour empêcher par là la moindre expression prolétarienne à l’explosion des contrastes mortels de la société bourgeoise.
Contre la tentative des classes dominantes d’emprisonner la lutte des classes dans la camisole de force qu’est le pseudo dilemme : antifascisme ou fascisme ; contre leur tentative de faire de chaque explosion des contrastes entre les classes le signal d’une guerre capitaliste ; contre leur tentative d’éviter le précipice d’une guerre impérialiste mondiale où sombreraient simultanément toutes les forces de domination et d’où surgirait la vague internationale du prolétariat vers la révolution communiste, luttent aujourd’hui des noyaux de marxistes qui en leur propre sein ressentent les difficultés de la phase actuelle et expriment le cours accidenté, sinueux, que suit la lutte des classes. Aux démagogues, aux renégats, aux traîtres, ces noyaux opposent aujourd’hui des armes idéologiques avant de pouvoir passer à l’assaut par les armes comme il en sera certainement le cas dans les situations de demain quand le prolétariat aura retrouvé son chemin de classe. Et rien ne nous fera reculer dans la défense de positions contre lesquelles mobilisent avec une rage hystérique l’antifascisme et ses alliés.
En dehors même de toute perspective internationale, les événements d’Espagne sont pour nous un moment de la guerre capitaliste qui, dans sa substance, est et reste un moment de la destruction des forces vives de la classe ouvrière, l’ultime moyen d’éviter que les contrastes de la société capitaliste ne trouvent leur expression dans un programme de la révolution prolétarienne.
Que nous vivions une tragédie historique dans la péninsule ibérique, personne n’en doute un seul instant. Mais les soubresauts gigantesques des ouvriers de Barcelone, de Madrid lors du 19 juillet ; leurs illusions lorsqu’ils croient avec enthousiasme offrir leur vie pour la révolution prolétarienne, ne peuvent effacer un seul instant la confusion monstrueuse entre les classes, la réalisation de l’Union Sacrée, la transformation immédiate de la révolte ouvrière en une bataille militaire entre antifascisme et fascisme, ce qui en dernière analyse n’est que le moyen d’étouffer les aspirations de classe des masses prolétariennes et de passer à leur destruction physique.
Sans l’anéantissement des prolétariats plus avancés, jamais nous n’aurions vécu pareille tragédie. Jamais on ne serait parvenu à localiser et à étouffer la bataille d’Espagne jusqu’à en faire une petite guerre capitaliste. Car il faut le dire ouvertement : en Espagne n’existaient pas les conditions pouvant faire des soubresauts des prolétaires ibériques le signal d’un réveil mondial du prolétariat, alors qu’il y existait à coup sûr des contrastes économiques, sociaux et politiques plus profonds et plus exacerbés que dans d’autres pays. A défaut même de toute analyse - et nous la ferons plus loin - la possibilité qu’ont eue les forces socialo-centristes de tous les pays de transformer et de dénaturer la signification des événements d’Espagne à un rythme mille fois plus avancé que les organisations ouvrières agissant en Catalogne, par exemple, prouve que le capitalisme mondial ne s’est pas trompé dans son appréciation et qu’il a immédiatement compris qu’il pourrait passer impunément au massacre des ouvriers en Espagne.
De la phase actuelle découlent, cependant, des enseignements d’une richesse inappréciable. Il faut armer le prolétariat de tous les pays pour des batailles qui ne peuvent plus être des soubresauts mais qui doivent, pour triompher, emprunter la grande voie de la révolution communiste. Ni les fusils, ni les mitrailleuses, ni les sacrifices sublimes et sanglants consentis par les ouvriers ne peuvent remplacer une vision historique et programmatique de la situation, et cette vision ne s’acquiert pas spontanément : elle résulte de l’analyse des bases et du mécanisme même de la lutte des classes.
Notre fraction a tenté d’apporter sa contribution aux événements d’Espagne, contribution de nature politique et dirigée vers la défense de positions qui puissent donner conscience aux ouvriers espagnols de la nature de leur lutte et des positions de classe sur lesquelles, à notre avis, - et nous sommes ici les porteurs d’une expérience terrible de guerre civile, - il est possible de retrouver le chemin de la révolution prolétarienne. Le lecteur trouvera ici le produit de notre intervention.

LA SOCIÉTÉ ESPAGNOLE EST BIEN CAPITALISTE

Dans Bilan a déjà été exposée l’idée que la bourgeoisie espagnole appartenait aux vieilles bourgeoisies d’Europe et qu’il était profondément erroné de parler de révolution bourgeoise, même par rapport à une structure économique où subsistent de profonds antagonismes. Nous avons défendu la thèse qui revient à prouver que la bourgeoisie espagnole, au lieu d’évoluer sur la base d’un développement industriel la dirigeant vers une lutte à mort contre le féodalisme, s’est au contraire développée sur la base de l’investissement de ses capitaux dans d’immenses territoires coloniaux alors qu’elle s’adaptait à la structure du féodalisme qu’elle tentait d’accommoder à ses nécessités. La perte de ses grands territoires, et la révolution industrielle qui ouvrit l’ère de la domination mondiale du capitalisme, devait jeter l’Espagne dans les convulsions sociales où son capitalisme allait se trouver dans l’impossibilité de se donner, en même temps qu’une issue, une solution au développement économique nécessitant un bouleversement total de l’économie.
Nous nous bornerons ici à mettre en évidence les éléments de l’évolution historique qui confirment clairement notre appréciation, nous réservant de revenir plus tard sur le processus de la formation et de l’évolution économique du capitalisme en Espagne.
Avec le bouleversement social déterminé par la révolution française, et grâce à la guerre d’indépendance contre la domination française, la bourgeoisie essaye de se donner une constitution libérale. C’est la Junte Centrale qui devait aboutir à la Constitution de Cadix de 1812, où l’élément prédominant du point de vue idéologique est évidemment la bourgeoisie libérale. Dès ce moment apparaîtra un phénomène que nous retrouverons tout au long de l’évolution de l’Espagne : puisque le développement économique, c’est-à-dire la structure de la société espagnole, ne contient pas les fondements permettant d’asseoir les bases de l’État capitaliste moderne (selon le modèle anglais ou même français), c’est au travers de la violence, de l’armée, que les libéraux essayeront d’instaurer le régime du "peuple", comme c’est par l’armée que les mouvements sociaux qui déferleront par réaction à leurs tentatives seront écrasés en même temps que le libéralisme. De 1812 à la République démocratique actuelle, l’Espagne a connu plus de cent Constitution, sans compter l’instauration de la République éphémère de Pi y Margall. Et, tout au long de ce développement historique accidenté, nous retrouvons le même schéma, mais toujours d’une façon plus accentuée, du fait de l’intervention toujours croissante du prolétariat. Chaque pas que fera la bourgeoisie pour conformer son développement à celui du capitalisme des autres pays se heurtera à l’impossibilité de bouleverser toute la structure économique, et systématiquement au libéralisme succèdera la réaction la plus noire, alors que la formation et la croissance du prolétariat ibérique se dérouleront au milieu de ces contrastes insolubles.
Dès 1840, l’apparition du mouvement ouvrier en Catalogne, les grèves des ouvriers du textile feront comprendre à la bourgeoisie l’impossibilité d’une transformation pacifique des secteurs anachroniques de son économie et la nécessité de passer préalablement au massacre des ouvriers, seule condition pour aboutir à une transformation de son système sans en ébranler les bases mêmes. C’est pourquoi, aux premières grèves de la Catalogne, correspondent les massacres du général Zapareto et, aux diverses phases constitutionnelles, le massacre des ouvriers. L’Espagne aborde la phase mondiale de l’impérialisme dans un état de convulsions internes où les mouvements sociaux jaillissent sans arrêt et se heurtent aux tentatives du capitalisme d’instaurer une structure de démocratie bourgeoise sans disposer, pour cela, des bases économiques indispensables. La guerre lamentable avec l’Amérique pour Cuba vient d’ailleurs d’apporter une démonstration éclatante du caractère sénile du capitalisme espagnol. A partir de cette époque, c’est à l’intervention du capitalisme mondial que l’Espagne doit le développement industriel qui s’y est effectué. Ce sont l’Angleterre, l’Allemagne, la France qui se chargeront de mettre en exploitation les riches mines de mercure, de plomb, de cuivre, de minerai de fer de l’Espagne, et, dès ce moment, se stabilisera une structure économique que l’instauration de la monarchie d’Alphonse XIII, en 1902, consacrera, et qui ne se modifiera pas fondamentalement au cours de la grande guerre et dans l’après-guerre.
Les zones économiques de l’industrie sont le textile de Catalogne, une industrie mécanique qui s’y développe surtout avec la guerre de 1914 ; la Biscaye, avec son minerai de fer ; les Asturies et le nord de Léon, avec ses mines de charbon ; Murcie et Jaen avec son plomb. Fait caractéristique : ces entreprises, qui sont dans leur grande partie sous le contrôle du capital étranger, se bornent à extraire le minerai qui est transformé en Angleterre, en France, en Allemagne, mais non en Espagne, qui reste essentiellement une zone d’extraction.
Par contre, l’Aragon, Valence, l’Estrémadure, les nouvelle et vieille Castille, l’Andalousie la Galicie restent des zones essentiellement agricoles où à côté des terres en friche, se juxtaposent des types d’exploitation de la terre les plus divers et les plus opposés. A Valence existent des entreprises agricoles travaillant avec des méthodes d’exploitation modernes. En Estrémadure et en Andalousie, ce sont les grands latifundia et une exploitation de la terre avec des moyens ultra-primitifs.
La guerre mondiale a bien secoué tout l’édifice social et économique de l’Espagne, mais elle en a respecté les caractères essentiels et l’afflux de capitaux étrangers qui s’est vérifié pendant cette période a déterminé une poussée de l’industrialisation, non dans le sens d’une transformation de l’économie, mais dans le sens d’une transformation de certaines de ses zones. Les grandes grèves de 1917-1918, les mouvements sociaux qui ont suivi la guerre jusqu’en 1923, ont obligé le capitalisme à recourir à la dictature de Primo de Rivera qui, sous une terreur militaire atroce, devait empêcher les mouvements des prolétaires d’ébranler l’ensemble du système économique bourgeois. C’est seulement à ce prix que la bourgeoisie put diriger les bénéfices réalisés pendant la guerre vers le développement d’un réseau bancaire, des moyens de communication, de l’électrification. Et ici, à nouveau, l’armée n’a eu que la fonction de substituer la violence militaire aux déficiences d’un appareil incapable de canaliser simultanément les mouvements des prolétaires et de permettre en même temps à la bourgeoisie de maintenir et de développer ses profits de classe dominante.
Le développement du prolétariat espagnol ne pouvait pas ne pas se ressentir de tous les contrastes qui ont accompagné le développement de la bourgeoisie.
Mais si la bourgeoisie parvenait, au travers de l’armée, à relier les parties antagoniques de son économie, à maintenir une centralisation des régions les plus opposées, le prolétariat, par contre, réagissant sous l’impulsion des contrastes de classe, avait tendance à se localiser dans les secteurs où ces contrastes s’exprimaient violemment. Le prolétariat de Catalogne fut jeté dans l’arène sociale non en fonction d’une modification de l’ensemble du développement espagnol, mais en fonction du développement de la Catalogne. Le même phénomène se vérifie pour les autres régions, y compris pour les régions agraires.
Là se trouve, à notre avis, l’explication du triomphe de l’idéologie anarchiste dans toutes les régions de la périphérie [1], car elle seule correspondait à ce fédéralisme de la lutte des classes, à l’impossibilité pour le prolétariat ibérique d’harmoniser ses efforts, pour arriver à la constitution d’un parti de classe. Ce n’est qu’à Madrid que le marxisme put prendre pied, et forcément d’une façon superficielle car, au lieu d’exprimer un processus économique tendant à la concentration industrielle et à l’apparition d’un prolétariat unifié, il exprimait la centralisation bâtarde que la bourgeoisie tenta d’effectuer autour de Madrid entre les secteurs opposés de son économie. Le manque d’un parti socialiste puissant avant la guerre, en Espagne, l’impossibilité de jeter les bases d’un parti communiste après la révolution russe, malgré les grandioses mouvements sociaux des ouvriers de la péninsule ibérique, tient donc aux bases mêmes de la lutte de classes en Espagne, aux conditions de formation du prolétariat de ce pays, aux conditions historiques particulières dans lesquelles s’est développée la bourgeoisie. Puisque les ouvriers réagissaient sous l’impulsion des contrastes de classe, sans jamais arriver à coordonner leurs efforts pour arriver à une vision unitaire de leur finalité, il n’est pas étonnant que ce soit dans des organisations syndicales reposant sur l’idéologie fédérative des anarchistes que le mouvement ouvrier ait pris de l’ampleur. Mais cela prouve aussi que les mouvements sociaux, en Espagne, n’ont pas eu la force de dépasser le stade de la révolte pour atteindre le stade de la révolution, et, qu’abandonné à lui seul, le prolétariat espagnol ne peut arriver à créer des bases qui ne jaillissent pas du mécanisme de la lutte de classe, aussi violentes que puissent être les éruptions sociales. Ce ne sont pas les fusils des prolétaires qui leur permettront de surmonter les obstacles réels pour la formation d’un parti de classe, de même que la bourgeoisie n’est jamais parvenue à résoudre les contrastes insolubles de son mécanisme économique, l’impossibilité d’aboutir à une centralisation harmonieuse de son économie, au travers de la violence et de la centralisation par les forces militaires. Le prolétariat espagnol doit recevoir l’aide des prolétariats plus avancés qui, sans avoir connu toutes les explosions sociales qu’il a vécues depuis un siècle, ont pu néanmoins acquérir, dans des conditions plus favorables de lutte des classes, une vision programmatique des instruments et des positions qui peuvent conduire le prolétariat mondial vers
son émancipation.

LA VICTOIRE DU FRONT POPULAIRE ET LES ÉVÉNEMENTS DE JUILLET

L’avènement de la République en 1931 n’a, en rien, modifié la structure de la société en Espagne, si ce n’est qu’il a obligé la bourgeoisie à adapter la structure politique au développement économique qui s’était vérifié depuis 1923. La crise économique mondiale du capitalisme allait jeter la bourgeoisie espagnole dans des convulsions où sa nouvelle structure "démocratique" devait s’avérer incapable de contenir en son sein le double choc des contrastes inhérents à ses bases arriérées et des contrastes propres à un système arrivé, au point de vue mondial, au terme de son rouleau historique.
C’est pourquoi l’avènement de la "République de tous les travailleurs" allait, en fait, ouvrir une époque de massacres gigantesques des ouvriers : seule solution que le capitalisme peut trouver aux contradictions de son régime. Ni la fonction de l’armée, ni la fonction de la garde civile, ne sont atténuées dans cette phase "démocratique", parce que le capitalisme ne pouvait bouleverser une structure économique résultant d’une évolution historique particulière, et ne pouvait non plus transformer les instruments indispensables pour étouffer les contrastes sociaux jaillissant de cette situation. Pour cette raison, dans la même mesure où les projets agraires allaient rester lettre morte, la réforme de l’armée ne pouvait être qu’une comédie. Car pas plus le problème de la terre que celui de l’armée ne se rattachent à l’inachèvement de la révolution démocratique bourgeoise, mais à l’incapacité organique de la bourgeoisie espagnole de suivre les traces des autres bourgeoisies ayant conquis le pouvoir après une profonde transformation du milieu économique et social du féodalisme.
En effet, la bourgeoisie espagnole s’est trouvée dans la possibilité d’investir ses capitaux dans d’énormes territoires coloniaux sans passer au bouleversement industriel de son économie, et lorsqu’elle perdit ses colonies, elle se trouva dans l’impossibilité de modifier ses fondements, car le problème de la terre, par exemple, loin d’être un problème de partage, est ici un problème de défrichement, d’industrialisation agricole, donc d’investissement d’énormes capitaux peu rentables par rapport aux profits découlant de l’exploitation des mines. A peine 50-% des terres sont cultivées, et ici, il faut encore tenir compte de ce que le pourcentage de terres fertiles est très bas, alors que partout ailleurs se pose le problème de l’irrigation et des engrais.
Le problème de l’armée reste celui de l’intervention de la force armée dans le système économique afin d’en maintenir à tout prix la cohésion que le centralisme forcément bureaucratique de Madrid ne peut assurer. Les mouvements séparatistes, loin d’être des éléments de la révolution bourgeoise, sont ici des expressions de contrastes insolubles et inhérents à la structure de la société capitaliste espagnole, où la périphérie voit se vérifier une industrialisation, alors que les plateaux centraux restent dans un état de stagnation économique. Le séparatisme catalan ou autre, au lieu de pouvoir viser à une indépendance totale, reste attaché à la structure de la société espagnole et ses formes extrêmes sont fonction de la nécessité de canaliser les mouvements prolétariens.
Ainsi, il est clair que rien d’essentiel ne pouvait être modifié par la République de 1931, qui avait surtout pour but de permettre au capitalisme de réaliser le maximum de résistance à l’assaut des forces productives et à l’explosion de tous ses contrastes particuliers. Les traits essentiels de cette époque nous paraissent être les suivants : au travers des gauches bourgeoises, avec l’appui de l’U.G.T. s’opposant aux grèves et les brisant, la bourgeoisie écrase les sursauts des ouvriers et des paysans en conjuguant la manœuvre démocratique avec une répression sanglante dont l’instrument essentiel nouveau sera la Garde d’Assaut constituée par la République. La victoire des droites en 1933 couronne cette œuvre, et puisque la perspective mondiale de décadence du système capitaliste ne fournit plus aucune période d’accalmie à la bourgeoisie espagnole, l’œuvre de répression des contrastes sociaux doit aller crescendo et, tout au long de 1934, nous voyons les droites, avec Lerroux et Gil Roblès, pousser de l’avant l’offensive, alors que les gauches paralysent les travailleurs et veillent à ce que l’explosion des contrastes sociaux surgissant d’une région à l’autre avec une force sans cesse renouvelée, ne puissent briser les cadres de la domination bourgeoise. De même qu’il sera possible à la bourgeoisie de rattacher les mouvements sociaux de 1931,à la proclamation de la République, il lui sera possible de rattacher la bataille des Asturies à la modification du cabinet Lerroux et les répercussions de cette bataille avec l’exacerbation des contrastes sociaux aux élections de février 1936.
La violence de ces événements ne doit pas nous induire en erreur sur leur nature. Tous, ils procèdent de la lutte à mort engagée par le prolétariat contre la bourgeoisie, mais tous prouvent l’impossibilité de remplacer par la seule violence - qui est un instrument de la lutte et non un programme de lutte - une vision historique que le mécanisme de la lutte des classes n’a pas la capacité de féconder. Puisque les mouvements sociaux n’ont pas la force de féconder une vision finale des buts prolétariens et qu’ils ne se rencontrent pas avec une intervention communiste orientée dans cette direction, ils retombent finalement dans l’ornière du développement capitaliste, entraînant dans leur faillite les forces sociales et politiques qui, jusqu’ici, représentaient d’une façon classique les sursauts de classe des ouvriers : les anarchistes.
Au moment de février 1936, toutes les forces agissant au sein du prolétariat se trouvaient derrière un seul front : la nécessité d’aboutir à la victoire du Front Populaire pour se débarrasser des droites et obtenir l’amnistie. De la social-démocratie, au centrisme jusqu’à la C.N.T. et au P.O.U.M., sans oublier tous les partis.de la gauche républicaine, partout l’on était d’accord pour déverser l’explosion des contrastes de classe sur l’arène parlementaire. Déjà, ici, se trouvait inscrite, en lettres flamboyantes, la faillite des anarchistes et du P.O.U.M., ainsi que la fonction réelle de toutes les forces démocratiques du capitalisme. Le gouvernement d’Azana d’abord, de Quiroga ensuite, fut acculé à passer immédiatement à l’attaque d’un prolétariat qui, dans les villes et les campagnes, tentait de poser ses revendications de classe. Nous nous trouvons donc devant une période d’une confusion sans pareille. La faiblesse économique du capitalisme ne lui permet pas de manœuvrer largement sur le terrain des concessions aux ouvriers. D’autre part, en dehors de réformes agraires sur le papier, il ne peut bouleverser son économie paysanne, Il faut donc passer à la répression violente des mouvements paysans (Yestes), précipiter l’évolution contre-révolutionnaire des centristes, déterminer l’U.G.T. à briser violemment les grèves, encercler la C.N.T. et l’acculer à des compromissions honteuses. Objectivement, la bourgeoisie se rend vite compte de l’impossibilité d’aboutir à des résultats profonds sans une attaque frontale et sanglante contre les ouvriers, et le Front Populaire veillera à désagréger les mouvements des masses tout en laissant se préparer le mouvement des militaires qui veillera à son tour à se rattacher aux réactions sociales fécondées par la répression du Front Populaire.
De février à juillet 1936, le déroulement des batailles de classe suit cette trajectoire.
A son congrès de Saragosse, en mai 1936, la C.N.T. propose une alliance syndicale à l’U.G.T., qui refuse pour suivre une ligne de désagrégation directe des mouvements grévistes. Lors de la grève des pêcheurs de Malaga des bagarres sanglantes éclatent entre U.G.T. et C.N.T., qui permettent au gouvernement du Front Populaire d’abattre sa répression sur cette dernière. A Barcelone, ce sont les centristes qui interviennent directement pour briser la grève des garçons de café. A Madrid, en juin, se déclenche la grande grève du bâtiment où interviennent l’U.G.T. et la C.N.T., qui pose comme revendication essentielle la semaine de 36 heures et un salaire de 16 pesetas. Le fait curieux est ici le référendum de l’U.G.T. en pleine grève (référendum dont la C.N.T. se désintéresse), pour décider de la reprise, qui aboutit à la reprise du travail pour les membres de l’U.G.T. Cette grève continue jusqu’au 19 juillet avec les seuls membres de la C.N.T., qui, malgré l’acceptation de cet état de fait par leur organisation, vident violemment les chantiers. Ici aussi des incidents violents éclatent entre C.N.T. et U.G.T., qui permettent à la police de fermer les locaux de la C.N.T. et d’arrêter plusieurs de ses militants jusqu’au 19 juillet.
C’est dans cette situation d’effervescence prolétarienne dans les villes, alors que les forces du Front Populaire s’efforcent de désagréger les luttes ouvrières, de les réprimer violemment, et que la C.N.T. s’agite désespérément sans pouvoir donner une direction aux batailles revendicatives, que se déclenche le mouvement de Franco au Maroc.

LES ÉVÉNEMENTS DU 19 JUILLET

Il nous importe tout d’abord de bien mettre en lumière quelques éléments de fait. Lorsque le mouvement du 17 juillet, au Maroc, fut connu à Madrid et à Barcelone, la préoccupation première du capitalisme fut d’attendre les réactions du prolétariat pour s’orienter dans une direction ou dans l’autre. Tout d’abord, comme cela a été noté dans l’avant-dernier numéro de Bilan au gouvernement de Quiroga fut substitué celui de Barrios, afin de tenter d’aboutir à une conversion pacifique de la gauche à la droite. Mais, devant l’ampleur du soulèvement ouvrier en Catalogne et à Madrid, cette tentative échoue lamentablement, et Giral vient au pouvoir alors que Barrios part pour Valence, où il tente, au nom du gouvernement, de légaliser la révolte ouvrière.
Le déroulement des événements à partir du 17 juillet confirme notre appréciation : le 17 juillet, le syndicat des Transports Maritimes de Barcelone s’était emparé des armes se trouvant sur les navires "Manuel Arnus", "Argentina", "Uruguay" et "Marquis de Cornillas" (150 fusils et des munitions). Il les avait transférées à son local. Le 18, veille du soulèvement, la police enleva une partie des armes.

Lorsque les chefs des divers partis ouvriers allèrent demander, après le 17, des armes à Companys, car il était de notoriété publique que les militaires descendraient dans la rue à l’aube du dimanche, le chef de la Généralité les rassura en expliquant que la Garde Civile et la Garde d’Assaut suffiraient, et qu’en tout cas, si elles reculaient, les ouvriers n’avaient qu’à ramasser les fusils des morts et à intervenir. Pour Companys, le mieux que les ouvriers avaient à faire le samedi soir et le dimanche, c’était de rentrer chez eux et d’attendre l’issue de la lutte.
Mais l’effervescence du prolétariat de Barcelone était à son paroxysme.
Le dimanche matin tout le prolétariat, armé avec des moyens de fortune et dans sa majorité sans armes, est dans la rue. A cinq heures la bataille se déclenche. Entourées par les ouvriers la Garde d’Assaut et une partie de la Garde Civile doivent marcher contre les militaires. Bientôt, le courage et l’héroïsme des ouvriers, où se distinguent particulièrement les militants de la C.N.T. et de la F.A.I., ont raison des points essentiels du soulèvement, car ici et là les soldats fraternisent avec les prolétaires, par exemple à la caserne de Tarragona. Le soir même, les soldats sont vaincus et le général Godet capitule. C’est à partir de ce moment que l’armement du prolétariat devient général.
La Généralité, quant à elle, s’efface peureusement devant l’élan des ouvriers, mais ne craint cependant pas que ceux qui lui ont demandé des armes, maintenant que les ouvriers les ont prises par la force, ne les tournent contre elle. Le lundi 20, la C.N.T. et à sa suite l’U.G.T. lancent le mot d’ordre de grève générale dans toute l’Espagne. Mais partout les ouvriers sont dans la rue. Ils prennent les armes mais posent leurs revendications de classe. Le vieux conflit entre C.N.T. et U.G.T. au sujet de la semaine de 36 ou de 40 heures, le problème des salaires, tout cela surgit au cours de la lutte, car déjà les ouvriers commencent à mettre la main sur de nombreuses entreprises. Le 20 apparaissent et se constituent des milices qui nettoient Barcelone. Le 21 est publié un décret de la Généralité affirmant : "Primo : Il est créé des milices (ciutadines) citadines pour la défense de la République et la lutte contre le fascisme et la réaction." Le C.C. des milices comprendra un délégué du conseiller de la Gobernation, un délégué du Commissaire général à l’ordre public, et des représentants de toutes les forces ouvrières ou politiques luttant contre le fascisme.
Ainsi, la Généralité tente dès le 21, non seulement de mettre son cachet sur les initiatives des ouvriers armés, mais d’enfermer leurs efforts dans le cadre de la légalité bourgeoise.
Le 24, la grève générale continue toujours, et le P.O.U.M. (Parti d’Unification Marxiste) parle de la faire durer jusqu’à ce que le fascisme soit écrasé partout.
Mais déjà la C.N.T., qui domine Barcelone, lance le mot d’ordre de reprise pour les industries d’alimentation et de service public. Le P.O.U.M. publie l’avis mais ne le critique pas. Cependant, on continue de parler des revendications de classe. Les ouvriers exproprient la Cie des Trams, le Métropolitain, tous les moyens de transport, y compris les chemins de fer. Ici aussi la Généralité intervient et légalise en prenant l’expropriation à son compte. Plus tard elle prendra les devants dans certaines entreprises et les expropriera avant les ouvriers.
Le même jour, le front d’Esquerres, qui groupe tous les partis bourgeois de gauche, reçoit une lettre du P.O.U.M. où celui-ci, invité par Companys, accepte de collaborer avec tous les partis contre le fascisme, mais refuse, après délibération de sa C.E., de collaborer à un gouvernement de Front Populaire.
Il semble que, dès le 24, sous la pression de Généralité, la plupart des organisations ouvrières tentent de freiner le mouvement revendicatif. Les socialo-centristes de Barcelone sont contre la prolongation des grèves, la C.N.T. a donné le mot d’ordre de reprise, le P.O.U.M. s’efforce de maintenir son programme de revendications, mais il ne dit pas s’il approuve ou non la reprise.
Dès le 24, le départ de colonnes de miliciens pour Saragosse s’organise. Mais il faut que les ouvriers partent avec la sensation qu’ils obtiennent satisfaction au sujet de leurs revendications, La Généralité lance un décret : les jours de grève seront payés. Mais ici aussi, dans la plupart des usines, les ouvriers ont déjà, les armes à la main, obtenu des satisfactions partielles.
Puisque, grâce aux partis et aux organisations syndicales se réclamant du prolétariat, la bourgeoisie est parvenue à faire cesser la grève générale et que, dans les entreprises occupées par les ouvriers, la semaine de 36 heures est instaurée ipso facto, le 26 juillet la Généralité lance un décret instaurant la semaine de 40 heures avec augmentation des salaires de 15 %.
Et, pendant que la Généralité s’efforce d’encadrer l’explosion des contrastes sociaux, nous arrivons au 28 juillet, qui marque déjà un important tournant de la situation. Le P.O.U.M., qui contrôle au travers de la F.O.U.S. le Syndicat Mercantile [2] et quelques minuscules entreprises, lance le mot d’ordre de reprise du travail pour les ouvriers qui ne se trouvent pas dans les milices. Il faut créer la mystique de la marche sur Saragosse. Prenons Saragosse, dira-t-on aux ouvriers, puis nous réglerons leur compte à la Généralité et à Madrid.
Par son mot d’ordre de reprise, le P.O.U.M. exprime clairement le tournant de la situation et la manœuvre de la bourgeoisie parvenant à obtenir la cessation de la grève générale, puis lançant des décrets pour éviter les réactions des ouvriers, et, enfin, poussant les prolétaires en dehors des villes vers le siège de Saragosse.
Mais à Saragosse, la grève générale, avec des phases de recul et d’accélération, continue, et ce ne sera que bien plus tard que les ouvriers cèderont à l’ultimatum de Cabanellas, les mettant devant le choix de reprendre le travail ou d’être massacrés tous.
Dès lors, leur espoir ne sera plus porté vers un rebondissement des batailles grévistes, mais vers la victoire des forces gouvernementales, et Cabanellas pourra organiser sa répression sanglante et sanguinaire.
Selon la Baralla, organe du P.O.U.M., du 29 août, il ressort que les ouvriers de Saragosse auraient mené pendant quinze jours la grève générale. Voici ce que dit ce journal : "Le dimanche matin, 19 juillet (lorsque les militaires descendirent dans la rue. N.D.L.R.) les ouvriers organisèrent immédiatement la résistance et la lutte dura de nombreux jours. La grève fut absolument générale pendant les 15 jours suivants, et les tirs aux barricades ouvrières durèrent beaucoup plus longtemps. Il y avait toujours quelques héros irréductibles, qui préféraient perdre la vie qu’accepter la domination fasciste. »
A partir du 28 juillet, l’aspect du mouvement en Catalogne change. On continue bien à exproprier des entreprises, à nommer des conseils d’ouvriers, mais, déjà, tout cela se fait en accord avec des délégués de la Généralité, qui ne manifestent évidemment pas de résistance aux ouvriers armés, mais qui savent que, pour les besoins de la guerre où s’engage le gros du prolétariat, ils obtiendront ce qu’ils voudront.
Déjà, les contours précis de l’attaque générale du capitalisme espagnol se précisent. Dans les régions agricoles, où la répression du Front Populaire est déjà passée et où il n’existe pas un prolétariat nombreux et dense, le problème agraire sera résolu par l’écrasement féroce et sanguinaire de Franco qui, à ce point de vue ; n’aura rien à envier à Mussolini ou à Hitler. Dans les centres industriels, et surtout en Catalogne, où le problème agraire ne se pose pas, il faut affronter de biais le prolétariat. Le lancer dans un guet-apens militaire, désagréger son front intérieur, mais arriver coûte que coûte à l’anéantir. A Madrid, ce sera le Front Populaire qui s’en chargera. En Catalogne, la Généralité parviendra, au prix de concessions formelles et non substantielles, sur le terrain de la gestion économique et de la direction politique, à s’inféoder la C.N.T. et le P.O.U.M., parti opportuniste du Bureau de Londres, dont l’un des chefs, l’ex-trotskyste Nin, est aujourd’hui ministre de la Justice.
A Madrid, après le 19 juillet, la grève générale ne sera que le prolongement de la grande grève du bâtiment qui durait depuis juin, et elle ne cessera que quelques jours après sa fin en Catalogne, du fait de l’extrême confusion qui se développe dans la capitale.
Ici les ouvriers sont dans la rue seulement le lundi, alors qu’à Barcelone les ouvriers sont déjà écrasés. Le gouvernement de Barrios a duré quelques heures et Giral qui lui succède promet tout ce que l’on veut à l’exception d’armes que les organisations ouvrières lui demandent. Le lundi, sans armes, les prolétaires madrilènes se ruent à l’assaut de la caserne de la Montana qu’ils emportent d’assaut. Dès lors, les casernes de Madrid fraternisent toutes et c’est une lutte assez brève dans les environs de Madrid d’où les militaires voulaient marcher sur la ville. Le mardi, les ouvriers qui font la grève générale cherchent leurs ennemis, et puisque, de la C.N.T. aux socialo-centristes, tout le monde a proclamé que le gouvernement de Front Populaire est un allié et le bras vengeur du prolétariat, les travailleurs se dispersent dans la province de Madrid et rencontrent les militaires sur le Guadarama où après une lutte sanglante mais confuse, de part et d’autre, on se retire sur ses positions, alors que le gros des ouvriers refluent vers Madrid où à ce moment est lancé le mot d’ordre de fin de la grève et de formation de colonnes.
Comme à Barcelone et dans toute l’Espagne, les ouvriers qui, depuis février 1936, ont été appelés à considérer le Front Populaire comme un allié sûr, lorsqu’ils se sont jetés dans la rue, le 19 juillet, n’ont pu diriger leurs armes dans une direction qui leur aurait permis de briser l’Etat capitaliste et de battre Franco. Ils ont laissé les Giral à Madrid, les Companys à Barcelone à la tête de l’appareil d’État en se contentant de brûler les églises, de nettoyer des institutions capitalistes comme la Sûreté Publique, la police, la garde civile, la garde d’assaut. Ils ont bien exproprié, en Catalogne, les branches fondamentales de la production, mais l’appareil bancaire est resté intact et avec son fonctionnement capitaliste antérieur.
D’ailleurs, ces éléments seront examinés minutieusement et sur la base d’une documentation ultérieurement.
Du 19 au 28 juillet, la situation aurait permis aux ouvriers armés, du moins à Barcelone, de prendre intégralement le pouvoir, sous des formes confuses, certes, mais qui aurait néanmoins représenté une expérience historique formidable. Le tournant vers Saragosse sauvé la bourgeoisie. La Batalla, organe du soi-disant parti "marxiste", proclamait qu’autour de Saragosse se concentrait l’attention révolutionnaire mondiale. Mais déjà, à partir du 27 juillet, la bourgeoisie tâte prudemment le terrain. A Figueras, des militants de la C.N.T. sont désarmés par des gardes civils et des miliciens du Front Populaire, après avoir vaincu les fascistes. La C.N.T. publie à ce moment un appel aux masses, où elle recommande de tirer sur ceux qui veulent les désarmer. Là Généralité est avertie. Elle s’y prendra par d’autres moyens.
Le 2 août, nouvelle tentative de la Généralité de légaliser organiquement la situation : elle décide d’appeler sous les armes plusieurs classes. Les soldats refusent de partir ailleurs que dans les milices. La C.N.T. prend immédiatement position : "Des miliciens ? oui ! Des soldats ? non !" Le P.O.U.M., lui, demande la "dissolution", non pas la destruction, mais la dissolution de l’armée.
Bien entendu, la Généralité laissera faire en se contentant de relier le C.C. des Milices Antifascistes au Département de la Défense de la Généralité.
La composition du C.C. des Milices Antifascistes sera d’ailleurs la suivante : 3 délégués de la C.N.T., 3 délégués de l’U.G.T., 2 délégués de la F.A.I., 1 délégué de la gauche républicaine, 2 socialistes unifiés, 1 délégué de la Ligue des Rabasseres (petits fermiers sous l’influence de la gauche catalane), 1 délégué de la coalition des partis républicains, l délégué du P.O.U.M. et 4 délégués de la Généralité (le conseiller de la défense, le colonel Sandino, le commissaire général de l’ordre public, préfet de Barcelone, et deux délégués de la Généralité sans charge fixe).
Au point de vue de l’évolution politique, le prolétariat de Madrid est rapidement poussé sur une plate-forme ouvertement bourgeoise, alors qu’à Barcelone il faudra plusieurs semaines de guerre et de manœuvre pour y arriver.
Dès le 30 juillet, à Madrid, la Pasionaria déclare qu’il s’agit de défendre la révolution bourgeoise qui doit être faite complètement. Le 1er août, la police restera active à Madrid et Mundo Obrero, devant la tentative de Giral d’enlever le droit d’arrestation aux milices, parlera de la "confusion" qu’il faut dissiper en convainquant le Front Populaire de l’action d’ordre des milices.
Le 3 août, Mundo Obrero proclame qu’il défend la propriété privée des amis de la République. Et il dira : "Pas de grèves dans l’Espagne démocratique." Pas d’ouvriers au repos sur le front de l’arrière. Tout son programme se résumera en ces mots : après avoir écrasé le fascisme, la gauche républicaine se souviendra et ne laissera plus instaurer la situation d’avant le 19 juillet.
Le 8 août, Jesus Hernandez célébrera dans un discours d’un grand retentissement la lutte des ouvriers pour la République démocratique bourgeoise, et rien que pour elle, et, le 18 août, les centristes pourront dire que la lutte, en Espagne, a pris l’aspect d’une guerre nationale, une guerre pour l’indépendance de l’Espagne. Pour eux, il faudra créer une nouvelle armée du peuple avec les vieux officiers et les milices, et, dès lors, ils deviendront partisans d’une sévère discipline.
Dès la constitution du cabinet Giral, les Caballero, les Prieto, demandent la constitution d’une Commission du Front Populaire, près du ministère de la Guerre, où ils participeraient. Par ce moyen, ils seraient des ministres "officieux".
Pour ce qui est de Barcelone, une fois entré dans la nouvelle phase de la guerre pour Saragosse, condition primordiale pour "résoudre" (?) le problème social, la Solidaridad Obrera du 1er août salue l’ère nouvelle et l’ouverture de la phase menant au communisme libertaire.
Lors de la constitution du gouvernement de Casanovas (après la sortie du gouvernement des délégués du P.S.U.C.) [3], la C.N.T., bien qu’affirmant que ce gouvernement ne concrétisait pas la réalité de ce que les ouvriers avaient conquis, lui donna cependant son appui total.
Toute la première semaine d’août, la C.N.T. mobilisa les masses autour du départ pour les fronts d’Aragon en insistant qu’il ne s’agissait pas d’une armée régulière, mais de bataillons de volontaires où chaque officier de l’ancienne armée devait être surveillé par un milicien. Enfin, elle mit en évidence une notion jusque-là totalement inconnue par les anarchistes : la discipline militaire.
Mais la C.N.T. sembla alors absorbée par la nécessité de contrôler les initiatives ouvrières sur le terrain économique afin de les maintenir sur la ligne du plus grand rendement pour la guerre.
Le 14 août, la Solidaridad Obrera écrira ouvertement que, dans le domaine économique, existent des rapports de guerre.
Mais cet aspect du problème, nous l’analyserons séparément au cours de l’analyse des réalisations économiques et des organes nouveaux surgis sur le terrain social et politique en Catalogne.
Il nous faut encore relever la position du P.O.U.M. qui, loin d’être un parti pouvant évoluer vers des positions révolutionnaires, représente un amalgame de tendances opportunistes (socialistes de gauche, communistes d’extrême droite, trotskystes) qui est un obstacle de plus à la clarification révolutionnaire.
Le schéma selon lequel le P.O.U.M. est intervenu dans les événements est à peu près celui-ci : les bolcheviks luttèrent d’abord contre le tsarisme, puis contre la bourgeoisie et ses agents mencheviks. Sans Tcheka et armée rouge, la Russie n’aurait pas vaincu ses ennemis intérieurs et extérieurs (Batalla, 4 août). Le P.O.U.M. luttera d’abord contre le fascisme puis contre la bourgeoisie, comme Nenni combattait d’abord Mussolini, puis contre la bourgeoisie ; comme Breitscheid lutta d’abord contre Hitler, puis contre la bourgeoisie ; et comme si Lénine n’avait pas apporté, en avril 1917, contre Staline et Kamenev, un programme de lutte contre toutes les formes de la domination bourgeoise, et comme s’il était possible de lutter contre le fascisme sans entamer une lutte contre l’ensemble du système capitaliste.

LES INSTITUTIONS NOUVELLES ET LEUR SIGNIFICATION

 

Avant tout, nous voudrions bien mettre en évidence un élément central sur lequel les événements projettent leur lumière. Au moment où l’attaque capitaliste se déchaîne avec le soulèvement de Franco, ni le P.O.U.M. ni la C.N.T. ne songent à appeler les ouvriers à descendre dans la rue. Ils organisent des délégations auprès de Companys pour obtenir des armes. Le 19 juillet, c’est spontanément que les ouvriers sont dans la rue, et la C.N.T. avec l’U.G.T., lorsqu’ils lancent le mot d’ordre de grève générale, ne font que consacrer une situation de fait.
Puisque les Companys, les Giral sont immédiatement considérés comme les alliés du prolétariat, comme les personnes devant fournir les clés pour ouvrir les dépôts d’armes, il est naturel que personne, lorsque les ouvriers prirent les armes après avoir écrasé les militaires, ne songea un seul instant à poser le problème de la destruction de l’Etat qui, avec Companys à sa tête, resta intact. On essaya, dès lors, d’accréditer l’utopie qui revient à affirmer qu’il est possible de faire la révolution en expropriant les entreprises, en prenant les terres sans toucher à l’Etat capitaliste ni même à son système bancaire.
La constitution du Comité Central des milices devait donner l’impression de l’ouverture d’une phase de pouvoir prolétarien et la constitution du Conseil Général de l’Économie l’illusion que l’on entrait dans la phase de la gestion d’une économie prolétarienne.
Pourtant, loin d’être des organismes de dualité des pouvoirs, il s’agissait bien d’organismes ayant une nature et une fonction capitalistes, car au lieu de se constituer sur la base d’une poussée du prolétariat cherchant des formes d’unité de lutte afin de poser le problème du pouvoir, ils furent, dès l’abord, des organes de collaboration avec l’État capitaliste.
Le C.C. des milices de Barcelone sera d’ailleurs un conglomérat de partis ouvriers et bourgeois et non un organisme du type des soviets surgissant sur une base de classe, spontanément, et où puisse se vérifier une évolution de la conscience des ouvriers. Il se reliera à la Généralité, pour disparaître, par simple décret, lorsque sera constitué, en octobre, le nouveau gouvernement de la Catalogne.
Le C.C. des milices représente l’arme inspirée par le capitalisme pour entraîner, par l’organisation des milices, les prolétaires en dehors des villes et de leurs localités, vers les fronts territoriaux où ils se feront massacrer impitoyablement. Il représente l’organe qui rétablit l’ordre en Catalogne, non avec les ouvriers, mais contre ceux-ci, qui seront dispersés sur les fronts. Certes l’armée régulière est pratiquement dissoute, mais elle est reconstituée graduellement avec les colonnes de miliciens dont l’Etat-Major reste nettement bourgeois, avec les Sandino, les Villalba et consorts. Les colonnes sont volontaires et elles peuvent le rester jusqu’au moment où finiront la griserie et l’illusion de la révolution et réapparaîtra la réalité capitaliste. Alors on marchera à grands pas vers le rétablissement officiel de l’année régulière et vers le service obligatoire.
Loin de pouvoir être un embryon d’Armée Rouge, les colonnes se constituent sur un terrain et dans une direction qui n’appartiennent pas au prolétariat. Pour que cela ne se vérifiât pas, il aurait fallu prendre le pouvoir, en détruisant l’Etat capitaliste, ou tout au moins, que les ouvriers armés tournent leurs armes contre cet Etat. Et les colonnes de miliciens ne se constituèrent pas dans cette direction. Il s’agissait plutôt de partir vers Saragosse et Huesca pour ce qui est de la Catalogne, vers Tolède et le Guadarama pour ce qui est de Madrid. Les ouvriers armés furent jetés dans l’anti-fascisme et non dans une lutte contre l’ensemble des formes du capitalisme. Et, dans ces conditions, toutes les formes démocratiques qui, dans un premier moment, se manifestèrent au sein des colonnes, n’avaient qu’une importance insignifiante. Ce qui importait, c’était la direction suivie par les milices, et celle-là était franchement celle du Front Populaire : la lutte antifasciste respectant les organes de la domination capitaliste, les renforçant même, par l’appui que leur donnent les anarchistes et le P.O.U.M. entrant dans les ministères.
A Madrid, les milices sont même pratiquement sous le contrôle du Département de la Guerre, de Caballero, qui fournit les gradés aux différentes organisations passant à la formation des colonnes.
En définitive, si le gros de l’armée républicaine passa à Franco, le Front Populaire et ses alliés, par l’organisation des milices, tenta de pousser les ouvriers du terrain de la lutte sociale sur le terrain de la formation d’une nouvelle armée régulière, et cela explique pourquoi les ouvriers, malgré leur courage, seront écrasés. Sur le terrain militaire, Franco agira avec certitude, alors que les Companys, les Caballero et Cie déploieront une stratégie non militaire mais sociale consistant à favoriser le massacre des ouvriers qui, par leur incorporation dans une armée, n’auront plus la force de retrouver le chemin au travers duquel ils vainquirent les militaires à Madrid, à Barcelone, le 19 juillet.
Passons maintenant à l’examen des autres instruments de la domination capitaliste. La Garde Civile, célèbre pour ses massacres d’ouvriers à l’époque de la monarchie, a été transformée en Garde Nationale Républicaine. Certes, à Barcelone, la C.N.T. a procédé à son épuration, mais l’institution est restée debout, embellie par l’entrée des· militants anarchistes en son sein.
A Madrid la Garde Civile est restée intacte et garde jalousement les coffres forts du capitalisme : les banques.
II n’y a vraiment qu’à Valence, où des ouvriers de la Colonne de Fer (C.N.T.), passant outre à l’accord conclu par leur organisation et demandant à la Garde Civile de remettre seulement ses fusils, sont descendus du front pour obliger, sous la menace de leurs mitrailleuses, les gardes civils à désarmer complètement, et sont allés brûler les archives de la police. Madrid a d’ailleurs compris qu’ici il valait mieux retirer Garde Civile et Garde d’Assaut, et laisser se constituer, sous la direction du Comité Exécutif Populaire (sorte de Front Populaire), une G.P.A. (garde populaire antifasciste) qui maintiendra tout aussi bien l’ordre à l’arrière. La Garde d’Assaut, que les ouvriers ont affrontée sous la République, est restée intacte, et actuellement, à Barcelone, a été puissamment armée.
Pour ce qui est de la Sûreté Publique, on a procédé à une simple épuration de cette institution qui est restée intacte. En France, Blum remplace des fonctionnaires par décrets et démocratise l’État ; en Espagne, c’est avec des fusils qu’on a remplacé des fonctionnaires pour "prolétariser" les institutions capitalistes. Les anarchistes ont pris la direction de la Sûreté à Barcelone, d’abord sous la forme de la Section d’investigation du C.C. des milices, aujourd’hui sous la forme du Département de la Sécurité dont le militant de la C.N.T. Fernandez est le secrétaire général.
A Madrid, au début d’octobre, après la promulgation du décret sur la militarisation, toutes les sections de vigilance des organisations politiques ou syndicales ont été soumises au Département de la Sûreté Publique. Ni à Barcelone, ni à Madrid, on n’a publié les listes des mouchards entretenus par la police politique dans les organisations ouvrières : et cela est significatif.
Les tribunaux ont été rétablis rapidement dans leur fonctionnement avec l’aide de l’ancienne magistrature, plus la participation des organisations "antifascistes". Les Tribunaux populaires de Catalogne sous leur première version, puis sous leur version "extrémiste" (décret du ministre du P.O.U.M., Nin), partent toujours de la collaboration entre des magistrats professionnels et des représentants de tous les partis, mais Nin a innové en supprimant le jury populaire.
A Madrid, le pourcentage de magistrats professionnels est plus élevé qu’à Barcelone, mais, dès octobre, Caballero lance des décrets pour simplifier la procédure au cours du jugement des fascistes et il s’élève donc à la hauteur d’un Nin.
Une seule institution sera balayée sérieusement en Catalogne : l’Église, et puisqu’il ne s’agit pas d’un instrument essentiel de la domination capitaliste, on donne aux masses l’impression d’un bouleversement général, alors qu’il est très facile de reconstruire des églises, de les peupler de nouveaux prêtres, lorsque le régime capitaliste subsiste dans ses fondements.
D’ailleurs, si l’on prend un autre fait, on saisira immédiatement que là n’est pas le nœud du problème. Les banques et la Banque d’Espagne sont restées intactes et partout des mesures de précaution furent prises pour empêcher (même par la force des armes) la mainmise des masses. Dans l’extrémisme, pour ce qui est de la démolition des églises, et la passivité devant les banques, l’on retrouve le fil du déroulement des événements, où les masses ont été poussées à démolir en marge du système capitaliste, mais non le système lui-même.
Examinons maintenant deux genres d’organisme qui se sont constitués en opposition les uns aux autres : les conseils d’usine et le Conseil de l’économie de la Catalogne.
Lorsque les ouvriers reprennent le travail, là où les patrons avaient fui ou furent fusillés par les masses, se constituèrent des conseils d’usine qui furent l’expression de l’expropriation de ces entreprises par les travailleurs. Ici les syndicats intervinrent rapidement pour établir des normes tendant à admettre une représentation proportionnelle là où se trouvaient des membres de la C.N.T. et de l’U.G.T. Enfin, bien que la reprise du travail s’effectua avec la demande des ouvriers de voir appliquer la semaine de 36 heures, l’augmentation des salaires, les syndicats intervinrent pour défendre la nécessité de travailler à plein rendement pour l’organisation de la guerre sans trop respecter une réglementation du travail et des salaires.
Immédiatement étouffés, les comités d’usine, les comités de contrôle des entreprises où l’expropriation ne fut pas réalisée (en considération du capital étranger ou pour d’autres considérations) se transformèrent en organes devant activer la production et, par là, furent déformés dans leur signification de classe. Il ne s’agissait pas d’organismes créés pendant une grève insurrectionnelle pour renverser l’État, mais d’organismes orientés vers l’organisation de la guerre, condition essentielle pour permettre la survivance et le renforcement dé cet État.
Aussitôt contrôlés par les syndicats mobilisant pour la guerre antifasciste, dès le 11 août, les comités d’usine furent reliés au conseil de l’Économie qui, d’après le décret officiel, fut "l’organisme délibératif pour établir des accords en matière économique entre les diverses organisations représentées (Etat républicain catalan, 3, ; Parti Socialiste Unifié, l ; C.N.T., 3 ; F.A.I, 2 ; P.O.U.M., 1 ;U.G.T., 3 ; Action Catalane, 1 ; Union Républicaine, 1). Le gouvernement de la République exécutera les accords résultant de ses délibérations".
Désormais les ouvriers, au sein des usines qu’ils avaient cru conquérir sans détruire l’État capitaliste, redeviendront les prisonniers de ce dernier et bientôt, en octobre, sous prétexte d’œuvrer à la réalisation d’une ère nouvelle, de gagner la guerre, on militarisera les travailleurs des usines. Le Conseil de l’Économie se proposera, dès sa constitution, d’œuvrer pour le socialisme en accord avec les partis républicains et la Généralité. Ni plus, ni moins. Celui qui réalisera - sur le papier - ce "premier pas du capitalisme au socialisme" sera Monsieur Nin, qui élaborera les 11 points du Conseil. Fin septembre, c’est le nouveau ministère "ouvrier" de la Généralité qui sera chargé de faire ce "premier pas", mais alors, la mystification, la duperie, sera plus évidente.
Le fait le plus intéressant dans ce domaine est le suivant : à l’expropriation des entreprises, en Catalogne, à leur coordination effectuée par le Conseil de l’Économie en août, au décret d’octobre du gouvernement donnant les normes pour passer à la "collectivisation", succèderont, chaque fois, de nouvelles mesures pour soumettre les prolétaires à une discipline que jamais ils n’auraient tolérée de la part des anciens patrons. En octobre, la C.N.T. lancera ses consignes syndicales où elle interdira les luttes revendicatives de toute espèce et fera de l’augmentation de la production le devoir le plus sacré du prolétaire. A part le fait que nous avons déjà rejeté la duperie soviétique qui consiste à assassiner physiquement les prolétaires au nom de la "construction d’un socialisme" que personne ne distingue encore, nous déclarons ouvertement qu’à notre avis, la lutte dans les entreprises ne cesse pas un seul instant tant que subsiste la domination de l’État capitaliste. Même après la révolution, nous n’enlèverons pas aux ouvriers l’arme de la grève, et il va de soi que lorsque le prolétariat n’a pas le pouvoir - et c’est le cas en Espagne - la militarisation des usines équivaut à la militarisation des usines de n’importe quel Etat capitaliste en guerre.
Pour devenir des armes révolutionnaires, les conseils d’usine auraient dû permettre aux ouvriers d’orienter leur lutte contre l’État, mais puisque leurs organisations s’allièrent immédiatement avec la Généralité, cela était impossible, sous peine de se dresser contre la C.N.T., l’U.G.T., etc. Il est donc vain de bavarder à leur sujet en parlant de dualité de pouvoir avec l’État de la Catalogne. Il est évident que ni à Valence, ni à plus forte raison à Madrid, nous ne retrouverons ces formes d’intervention ouvrière. Mais la place nous manque pour examiner de plus près les initiatives ouvrières dans ces deux centres.
Avant de reprendre l’analyse des événements, nous voudrions encore dire quelques mots au sujet du problème agraire. Certes, dans ce domaine, se sont produites de nombreuses innovations. En Catalogne a été décrétée la "syndicalisation" obligatoire des diverses activités agricoles (vente des produits, achat du matériel agricole, assurances, etc.). D’autre part, il est évident qu’après le 19 juillet les rabassaires (petits propriétaires) se sont déchargés d’une série de rentes et de redevances, alors que là où les terres appartenaient à des propriétaires suspects de sympathie envers le fascisme, on est passé à un partage sous l’égide des comités antifascistes. Mais par la suite, le Conseil de l’Economie d’abord, puis le Conseil de la Généralité d’octobre, se sont mis au travail pour encadrer ces initiatives et les diriger vers les besoins de l’économie de guerre que l’on mettait en place.
Le 11e point du programme du Conseil Économique disait déjà au mois d’août : "collectivisation de la grande propriété agraire qui sera exploitée par les syndicats de paysans avec l’aide de la Généralité ..." (souligné par nous). Par la suite, et plus particulièrement en septembre et en octobre, le mot d’ordre de la C.N.T. et les autres organisations fut : "Nous respectons la petite propriété paysanne." Paysans, remettez-vous au travail ! Enfin, on s’élève contre la collectivisation forcée, et le Conseil de l’Agriculture veille à rassurer les paysans qui seront simplement encadrés par des mesures générales concernant la vente des produits et l’achat de matériel, alors qu’on met clairement en évidence que "la collectivisation doit se limiter aux grandes propriétés agricoles confisquées". Pour ce qui est de la province de Valence, ici aussi on tend, après le reflux des événements, à constituer plutôt des comités d’exportation des oranges, du riz, des oignons, etc., alors que les terres appartenant à des propriétaires fascistes sont confisquées par les paysans qui maintiennent un caractère collectif aux exploitations par suite des nécessités mêmes de la culture (problème de l’irrigation).
A Madrid, Uribe, Ministre communiste de l’Agriculture, lance un décret en octobre où il spécifie qu’ "est autorisée l’expropriation sans indemnité et en faveur de l’Etat, des propriétés agricoles, quelle que soit leur étendue et leur type, appartenant, au 18 juillet 1936, aux personnes physiques ou morales qui sont intervenues directement ou indirectement dans le mouvement insurrectionnel contre la République".
Rien d’autre, en substance, que des mesures de guerre, que l’on prend dans tout Etat bourgeois contre les "ennemis". La seule différence, c’est que les Uribe et consorts devront tenir compte de l’intervention des masses paysannes qui ont été bien plus loin après le 19 juillet que leurs décrets. Mais, même en admettant qu’une "révolution agraire" se soit effectuée en Espagne, il faudrait prouver que c’est là l’axe de la situation, et non le renforcement de l’Etat capitaliste dans les villes qui rend précisément illusoire tout bouleversement profond et durable des rapports économiques et des bases de l’agriculture dans un sens révolutionnaire. Nous ne pouvons pas en finir avec tous ces problèmes par la brève énonciation que nous devons nous borner à effectuer ici. Dans d’autres études, nous les approfondirons, documentation à l’appui.

LE MASSACRE DES OUVRIERS

Pendant le mois d’août, la ruée vers les fronts territoriaux se poursuit, au milieu de l’enthousiasme des prolétaires. "Nous menaçons Huesca, nous marchons triomphalement sur Saragosse, notre encerclement de Terruel se poursuit." Tels sont les leit-motifs que les prolétaires entendront, répétés par toutes les organisations pendant deux mois. Mais, parallèlement, chaque organisation interviendra pour substituer aux initiatives des ouvriers à l’arrière du front, les initiatives et décisions prises en commun.
Le 19 août, le P.O.U.M. intervient par un éditorial dont le thème central est : "Les organes réguliers, créés par la Révolution même, sont les uniques organes chargés d’administrer la justice révolutionnaire."
A peu près à la même époque, L’Espagne Antifasciste (édition de Barcelone) publie une interview de Companys où celui-ci met en évidence que la C.N.T. et la F.A.I. sont aujourd’hui les représentants de l’ordre et que la bourgeoisie catalane n’est pas une bourgeoisie ... capitaliste, mais humanitaire etprogressiste [4].
Le 22, sous le signe de "Hasta el fin", s’organise l’expédition vers Majorque où sont jetés dans l’aventure des milliers d’ouvriers catalans dont une grosse partie devra, par la suite, être évacuée vers Barcelone dans le silence le plus complet de tout le camp antifasciste. Cette expérience, qui prouve clairement la volonté de la bourgeoisie "humanitaire" de la Catalogne de jeter les prolétaires dans des massacres militaires trouve sa répercussion dans une plus grande liaison entre le comité de guerre du C.C. des milices et le département de la guerre de la Généralité.
Le 25, l’aggravation de la situation militaire se répercute dans les rapports entre les diverses organisations. Le P.O.U.M. s’en fait l’écho en demandant que la cordialité des miliciens au front s’exprime aussi à l’arrière. A la C.N.T., le P.O.U.M. dit que la convergence est complète entre l’élan révolutionnaire de cette dernière et le sien, et que l’unité d’action des masses doit être maintenue à tout prix.
Mais, dès le 25, la Solidaridad Obrera écrit qu’à son dernier plénum la C.N.T. a adopté des accords concluant au désarmement de 60 % des miliciens appartenant aux différents partis. Ceux-ci appliquent eux-mêmes ces mesures sinon la C.N.T. se chargerait bien de les faire appliquer par ses-propres moyens. Le mot d’ordre central du plénum était : toutes les armes au front.
La C.N.T. faisait ainsi comprendre que, pour elle, la lutte violente à l’arrière - dans les villes - était bien terminée et qu’il ne restait plus qu’un front où les ouvriers devaient se battre : le front militaire.
Tous les partis partagèrent cette façon de voir car, le 29, était publié un décret du C.C. des milices : ceux qui possèdent des armes doivent les remettre immédiatement ou se rendre au front. Companys put, dès lors, se frotter les mains avec satisfaction.
En même temps se précise la comédie de la non-intervention. Tous les États capitalistes et la Russie soviétique se mettent d’accord pour faciliter l’envoi d’armes puissantes à Franco et l’expédition de colonnes d’ouvriers étrangers à Companys et Caballero. Tous les États veillent à intervenir en Espagne pour activer le massacre des prolétaires selon l’accord de "non-intervention". L’Italie et l’Allemagne fournissent des armes à Franco, Blum facilite la formation de "légions étrangères prolétariennes" (Solidaridad Obrera) mais surveille l’envoi d’armes.
Dès cette époque, le P.O.U.M., la C.N.T. conçoivent l’aide du prolétariat international comme une pression sur leurs gouvernements pour obtenir "des avions pour l’Espagne". Ces avions, ces tanks, viennent de Russie quand la militarisation est appliquée et que les ouvriers sont mis dans l’impossibilité d’échapper au massacre de Franco. Nous examinerons d’ailleurs cela plus loin.
Le 1er septembre. Monsieurt Nin, lors d’un meeting du P.O.U.M., défend la thèse que "notre révolution est plus profonde que celle faite en Russie en 1917". Peut-être la raison en est-elle qu’en Espagne on appelle les masses à faire la révolution sans jeter par terre l’Etat capitaliste ? Pour lui, l’originalité de la révolution espagnole consiste en ce que la dictature du prolétariat est exercée par tous les partis et organisations syndicales (y compris les partis de la gauche bourgeoise de Monsieur Companys). Mais le 1er septembre, alors que l’on entrait dans la phase de la chute d’Irun, les journaux de Barcelone et la Batalla en premier lieu lançaient le cri d’allégresse : "La chute de Huesca est imminente." Demain l’on criera : "nous sommes dans les faubourgs de Huesca", mais les jours et les semaines se passeront sans résultats et, finalement, on chuchotera que le commandant en chef des forces gouvernementales, Villalba, est un traître et que c’est de sa faute... , etc. Le 2, le ·P.O.U.M. "approfondit" la révolution en liquidant son organisation syndicale dans l’Union Générale des Travailleurs [5] sous prétexte d’injecter un vaccin révolutionnaire à cette dernière.
Mais la défaite d’Irun est bientôt connue avec la trahison d’éléments du Front Populaire. Dans la Batalla, la Soli, se déclenche une campagne contre ceux qui, comme Prieto, voudraient réaliser un compromis avec les fascistes.
Que s’est-il passé à Badajoz, que se passe-t-il à Saint-Sébastien, demande le P.O.U.M. ? Et il répond lui-même en disant : il faut un gouvernement ouvrier,
La C.N.T. et les socialo-centristes de Barcelone réagissent à l’aventure de Majorque, à la trahison de Badajoz et Irun en déclenchant une forte campagne pour le commandement unique des milices et leur centralisation. Mais, à ce moment, l’attention des masses est reportée vers Huesca, car on dit partout : "l’encerclement de Huesca est complet", et sa chute est "imminente".
C’est ici que débute le gouvernement de Caballero qui se présente avec "un programme constitutionnel" et qui se donne pour tâche de réaliser le commandement unique pour mener la guerre "Hasta el fin". Badajoz, Irun, sont vite oubliés et lorsque les nationalistes basques remettent Saint-Sébastien aux armées de Franco, on constitue un département basque du gouvernement Caballero qui élabore un statut juridique pour l’État libre des pays basques.
Caballero, qui avait tenté d’entraîner la C.N.T. dans son ministère, se contente du soutien technique de cette dernière et passe à l’organisation de la défaite de Tolède et de la chute de Madrid.
Avant cela, le P.O.U.M. avait salué (Batalla du 11 septembre) le cabinet de Caballero comme un gouvernement progressiste par rapport à Giral, mais avait déclaré que, pour être vraiment un gouvernement ouvrier, il aurait dû incorporer tous les partis prolétariens et, en premier lieu, la C.N.T. et la F.A.I. (vraisemblablement aussi le P.O.U.M.). Pour ces raisons, il maintenait son mot d’ordre d’un gouvernement ouvrier appuyé sur une Assemblée Constituante d’ouvriers et de soldats. Mundo Obrero, organe des centristes madrilènes, qui a plusieurs ministres dans le gouvernement, lance l’appel : "Tout pour le gouvernement, et tout par le gouvernement."
Le 12, on est "devant les premières maisons de Huesca".
Mais, le 13, on n’a pas pris Huesca et il faut essayer de normaliser la vie de la Catalogne en prévision d’une longue guerre. La C.N.T. s’adresse aux paysans pour leur affirmer qu’elle ne voulait collectiviser que les grands domaines, alors qu’elle respectait la petite propriété : "au travail, paysans", voilà le mot d’ordre. Le P.O.U.M. exprime publiquement son accord et continue à se traîner lamentablement derrière la C.N.T., à laquelle il jette régulièrement des fleurs d’ailleurs méprisées publiquement par cette dernière.
Le 20, de Madrid, part une campagne en faveur du rétablissement d’une armée régulière. Ce sont les socialocentristes qui l’entament. Le P.O.U.M. accepte le principe ... d’une armée rouge. La C.N.T. se tait dédaigneusement et passe à l’organisation du plénum national de ses régionales à Madrid.
Les décisions de ce dernier sont les suivantes : entamer une campagne pour obtenir la création d’un Conseil National de Défense, appuyé sur des Conseils régionaux, qui auront à mener la lutte contre le fascisme et la lutte pour la construction des nouvelles bases de l’économie. La composition du Conseil régional de Madrid devrait être : 5 représentants de la C.N.T., 5 de l’U.G.T., 4 des partis républicains. La présidence du Conseil reviendrait à Largo Caballero, tandis qu’Azana resterait à la tête de la République. Son programme comporterait la suppression du volontariat, le commandement unique, etc.
Immédiatement, autour de ces propositions se déclenchèrent de vives polémiques. Mais deux faits essentiels étaient acquis : les anarchistes entreraient dans les ministères à condition d’en changer les noms, ce qui n’est pas très difficile, dira Claridad, organe de Caballero. Enfin, ils acceptent le principe de la militarisation, eux qui recommandaient le 2 août aux ouvriers de Barcelone de se faire non les soldats, mais les miliciens du peuple.
Entretemps, la situation militaire s’aggrave. Tolède va tomber et l’on est toujours "dans les premières rues de Huesca". La menace sur Madrid se précise.
Le 26 septembre s’ouvre la crise du gouvernement de la Généralité. Le lendemain se constitue le nouveau gouvernement où participent la C.N.T., le P.O.U.M. et les socialo-centristes. Le programme de ce "gouvernement ouvrier", où les partis de la gauche bourgeoise participent comme expression de la "petite bourgeoisie", comporte le commandement unique, la discipline, la suppression du volontariat, etc.
Quelques jours après, Monsieur Caballero estime le moment venu pour lancer son fameux décret sur la militarisation des milices et l’application du code militaire dans cette nouvelle armée régulière. A Madrid, le décret est appliqué à partir du 10 octobre ; dans les régions de la périphérie, où il faut manœuvrer plus longtemps parmi le prolétariat, c’est seulement le 20 qu’on l’applique. La constitution du nouveau Conseil de la Généralité, le décret de Caballero, arrivent à point pour empêcher le prolétariat de se poser le problème : que s’est-il passé à Tolède ? Pourquoi sommes-nous toujours "dans les premiers jours de Huesca" ? Pourquoi Oviedo, qui allait être prise par les mineurs, peut-elle être dégagée si facilement par les secours fascistes ? Pourquoi et pour qui nous faisons-nous massacrer ? Les Caballero, les Companys, les Sandino, les Villalba, le grand Etat-Major républicain, auquel se sont joints les Grossi, les Durruti, les Ascaso, ne sont-ils pas les mêmes qu’en 1931, 1932, 1934, lorsqu’ils ont fait avec nos cadavres un tapis pour l’enterrement des droites ? Pouvons-nous avec des traîtres à la direction des opérations militaires, connaître autre chose que des défaites et des massacres ?
Les ouvriers n’ont pas le temps de se poser ces problèmes qui signifieraient l’abandon des fronts territoriaux et le déchaînement de la lutte armée autant contre Caballero que contre Franco. Les prolétaires n’ont pas le temps d’entrevoir ce chemin qui, pourtant, était le seul où ils auraient rencontré une possibilité d’en finir avec le fascisme, car ils en auraient fini avec le capitalisme. Le nouveau Conseil de la Généralité les happe en Catalogne ; le décret sur la militarisation de Madrid intervient pour les autres régions avec la menace de sanctions graves.
Les événements vont se poursuivre maintenant avec rapidité. En Catalogne, un simple décret dissout le Comité Central antifasciste (qui conservait un aspect "révolutionnaire" aux manœuvres du capitalisme), car, dira Garcia Oliver, délégué de la C.N.T., nous sommes tous représentés au Conseil de la. Généralité. Tous les Comités antifascistes sont dissouts et remplacés par les "ayuntamientos" (les municipalités traditionnelles). Plus aucune institution du 19 juillet ne survit et un second décret précise que toute tentative de reconstituer des organismes en marge des municipalités sera considérée comme acte factieux.
Le 14 octobre paraissent les"Consignes syndicales » de la C.N.T., et le décret de militarisation et de mobilisation pour la Catalogne. Le même jour, le navire soviétique "Zanianine" fait escale dans le port de Barcelone pour marquer avec pompe que l’U.R.S.S. avait rompu avec la politique de "non-intervention" et volait enfin au secours des ouvriers espagnols.
Les consignes de la C.N.T. visèrent à interdire absolument "pendant que nous sommes en guerre" la présentation de revendications de nouvelles bases de travail, surtout si elle devait aggraver la situation économique. Elles affirmaient que dans les productions qui ont une relation directe ou indirecte avec la lutte antifasciste, on ne pourra exiger que soient respectés les accords de travail, ni pour le salaire, ni pour les horaires. Enfin, les ouvriers ne pourront demander d’être payés pour les heures supplémentaires dans les productions utiles à la guerre antifasciste et ils devront activer la production plus qu’avant le 19 juillet.
Ce seront les syndicats, les comités et délégués de fabrique, d’atelier et de chantier, avec le "concours des hommes révolutionnaires", qui devront appliquer ces consignes.
La militarisation des milices substitue aux levées de prolétaires et de paysans jetés sur les fronts au nom de la guerre pour le "socialisme", l’appel aux classes, puis à toute la population, afin d’opposer au fascisme "La Nation armée" "luttant pour la liberté".
Certes, le P.O.U.M. et la C.N.T. devront manœuvrer pour jeter de la poudre aux yeux des masses et déguiser la militarisation en une nécessité vitale que leur vigilance de classe (?) empêchera de se transformer en un instrument de l’étranglement des ouvriers. Mais le fait essentiel c’est qu’elle sera appliquée strictement. Dans sa substance, elle nous montrera le capitalisme parvenant à crucifier le prolétariat sur des fronts où les Caballero et ses alliés "révolutionnaires" prépareront minutieusement les catastrophes militaires. Désormais, le massacre des ouvriers en Espagne prendra la forme d’une guerre essentiellement bourgeoise où, par deux armées régulières : celle de la démocratie et celle du fascisme, les ouvriers se feront massacrer.
Et c’est le jour même où le décret sur la militarisation est appliqué à Barcelone, qu’y débarque le "Zanianine", navire soviétique, marquant symboliquement le tournant de la Russie envers l’Espagne. L’U.R.S.S. intervient avec ses apports d’armes et de techniciens après seulement que la constitution de l’armée régulière de Caballero ait marqué ouvertement qu’il s’agit bien d’une guerre bourgeoise. N’oublions pas qu’au début des événements, la Russie passait à l’assassinat de Zinoviev-Kamenev et de tant d’autres. Maintenant, elle peut passer directement à l’assassinat des ouvriers espagnols pour qui ses avions et ses tanks sont un argument de poids dans l’acceptation de leur incorporation dans une armée bourgeoise, dirigée par des gens habiles dans le massacre des prolétaires.
A Madrid, jusqu’au moment de la constitution du nouveau ministère (ou Conseil comme l’appellent les anarchistes), la C.N.T. s’opposait plutôt à la militarisation. Nous trouvons encore cette position dans le Frente Libertario (organe des milices confédérales de la C.N.T. à Madrid) : "Milices ou Armée Nationale ? Pour nous autres, Milices populaires !" Mais, ici, aussi, la position de la C.N.T. découle d’un opportunisme honteux. Tant qu’elle n’a pas sa part d’activité au sein du gouvernement et qu’elle ne peut pas contrôler les opérations militaires, elle manifeste une opposition farouche.
Comme on sait, Caballero est parvenu à faire d’une pierre deux coups, en remaniant son cabinet huit jours avant sa lutte pour Valence. Les anarchistes sont entrés dans le "Conseil" et ainsi ont non seulement cautionné la militarisation et la création d’une Armée Nationale, mais aussi toute l’œuvre de Caballero qui, après la chute de Tolède, a permis, sinon facilité, la ruée des fascistes vers Madrid. Pour chaque bain de sang prolétarien, la bourgeoisie fait un pas vers l’extrême gauche. De Giral à Caballero à Madrid ; de Casanovas à Fabregas-Nin en Catalogne ; aujourd’hui Garcia Oliver est ministre et les représentants des jeunesses socialistes et libertaires de Madrid sont entrés dans la Junte de Défense.
Et c’est à ce rythme que se poursuivent les événements. En Catalogne, sous le drapeau du Conseil "révolutionnaire" de la Généralité, c’est l’alliance des anarchistes avec les socialo-centristes en vue d’empêcher les ouvriers de lutter pour leurs revendications de classe et de les maintenir sous la pluie meurtrière des balles et des obus "hasta el fin". A Madrid, Caballero part à Valence, mais les prolétaires doivent se faire massacrer jusqu’au dernier, afin de payer le prix de l’aberration tragique qui les pousse à confier leur sort à des agents du capitalisme et à des traîtres. Ah ! le général Mola avait bien raison lorsqu’il leur disait : j’ai cinq colonnes qui marchent sur Madrid : quatre autour de la ville et une à l’intérieur. La cinquième colonne, celle de Caballero et consorts, a fait son œuvre, et maintenant elle va la poursuivre, fraternellement unie à la C.N.T. et au P.O.U.M., dans les autres régions. Après Madrid, c’est au prolétariat de Barcelone, de Valence, que le capitalisme s’attaquera avec rage.
Nous devons conclure ici notre examen des événements d’Espagne, bien que nous sentons nettement l’insuffisance de notre analyse de la période que nous qualifions de "massacre des prolétaires". Nous reviendrons sur ce moment dans le prochain numéro de Bilan, car il nous importe surtout de finir avec l’exposé rapide des positions que notre fraction oppose à la mystification de l’antifascisme.
Nous nous adresserons avec véhémence aux prolétaires de tous les pays afin qu’ils n’accréditent pas, par le sacrifice de leur vie, le massacre des ouvriers en Espagne. Qu’ils refusent de partir dans les colonnes internationales pour l’Espagne, mais qu’ils engagent leur lutte de classe contre leur propre bourgeoisie. Le prolétaire espagnol ne doit pas être maintenu au front par la présence d’ouvriers étrangers qui lui donnent l’impression qu’il lutte vraiment pour sa cause internationale.
Quant aux prolétaires de la péninsule ibérique, ils n’ont qu’une seule voie aujourd’hui, celle du 19 juillet : la grève dans toutes les entreprises, de guerre ou non ; du côté de Companys comme du côté de Franco ; contre les ukases de leurs organisations syndicales et du Front Populaire et pour la destruction du régime capitaliste.
Et que les ouvriers ne s’effrayent pas si on leur dit qu’ainsi ils font le jeu du fascisme. Seuls les charlatans, les traîtres pourront prétendre qu’en luttant contre le capitalisme, qui se trouve à Barcelone comme à Séville, on fait le jeu du fascisme. Le prolétariat révolutionnaire doit rester fidèle à son idéal de classe, à ses armes de classe et tout sacrifice qu’il fera dans cette direction, sera fructifié par les batailles révolutionnaires de demain.

Notes :

[1Les Asturies et la Biscaye exceptés où le développement de l’industrie lourde et minière a miné les bases de l’idéologie anarchiste.

[2Syndicat d’employés.

[3Parti socialiste unifié de Catalogne adhérant à la III° Internationale.

[4"... Question : Est-ce que le rôle quotidien prépondérant de la C.N.T. en Catalogne ne serait pas nocif au gouvernement démocratique ?
Réponse de Companys  : Non. La C.N.T. prit sur elle les devoirs abandonnés par les bourgeois et les fascistes en fuite : elle établit l’ordre et défend la Société. Elle est maintenant la Force, la Légalité, l’Ordre.
Question : Ne craignez-vous pas que le prolétariat révolutionnaire ayant écrasé le fascisme extermine à son tour la bourgeoisie ?
Réponse : N’oubliez pas que la bourgeoisie catalane diffère de la bourgeoisie de certains pays démocratiques d’Europe. Le capitalisme est mort, entièrement mort. Le soulèvement fasciste a été son suicide. Notre gouvernement, bien que bourgeois, ne défend pas des intérêts financiers d’aucune sorte : il défend les classes moyennes. Aujourd’hui nous marchons vers un ordre prolétarien. Nos intérêts en auront peut-être à pâtir quelque peu, mais nous nous sommes donnés comme devoir d’être utiles encore dans le processus de la transformation sociale. Nous ne voulons pas donner des privilèges exclusifs aux classes moyennes. Nous voulons créer le droit démocratique-individuel, sans contrainte sociale ou économique."
(Interview donnée le 21 août par Companys au New Chronicle et reproduit par La Vanguardia de Barcelone, organe du gouvernement Catalan, ainsi que par L’Espagne Antifasciste, organe de la C.N.T.-F.A.I., le 1er septembre.)

[5Union Générale des Travailleurs (réformistes).




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