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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’isolement de notre fraction devant les événements d’Espagne
{Bilan} n°36 - Octobre-Novembre 1936
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 29 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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À l’heure actuelle, selon l’enseignement des bolcheviks après 1914, nous tentons vainement de repérer les rares îlots marxistes qui devant le déchaînement de la guerre en Espagne, la vague mondiale de trahisons et de revirements brusques, tiennent bon et, malgré la meute enragée des traîtres d’hier et d’aujourd’hui, continuent à proclamer leur fidélité à l’action indépendante du prolétariat pour la réalisation de son idéal de classe.
Combien sont-ils ? Où sont-ils ? C’est là des problèmes auxquels les faits se chargent de répondre avec un laconisme sinistre. Il semble que tout a sombré et que nous vivions une lamentable époque de faillite de tout ce qui subsistait comme éléments révolutionnaires.
Notre isolement n’est pas fortuit : il est la conséquence d’une profonde victoire du capitalisme mondial qui est parvenu à gangrener jusqu’aux groupes de la gauche communiste dont le porte-parole a été jusqu’à ce jour Trotski. Nous ne poussons pas la prétention jusqu’à affirmer qu’à l’heure actuelle nous restons le seul groupe dont les positions aient été confirmées sur tous les points par la marche des événements, mais ce que nous prétendons catégoriquement c’est que, bien ou mal, nos positions ont été une affirmation permanente de la nécessité d’une action indépendante et de classe du prolétariat. Et c’est sur ce terrain que s’est précisément vérifiée la faillite de tous les groupes trotskistes et semi-trotskistes.
À aucun prix et sous aucun prétexte nous ne voulons nous départir d’un critère de principe pour repérer les groupes avec lesquels il faut rechercher un terrain de travail commun et avec lesquels il faut constituer un centre de liaisons internationales en vue de jeter les fondements programmatiques de cette internationale que la vague réellement révolutionnaire de demain nous permettra de fonder. Ce critère consiste à rejeter impitoyablement ceux que les événements eux-mêmes ont liquidé ou qui agissent ouvertement sur le terrain de l’ennemi en tenant bien compte que tout accord avec ces catégories d’opportunistes sur le terrain où le prolétariat doit être d’une intransigeance brutale : le terrain de la formation des partis, peut compromettre pour toujours l’avenir de la classe ouvrière.
Déjà lors de l’avènement d’Hitler au pouvoir et devant la campagne de Trotski pour créer une 4ème Internationale, nous avons établi dans le numéro 1 de Bilan les bases programmatiques de la rupture avec ce dernier s’orientant vers un compromis vers les gauches de la social-démocratie sur le problème de la fondation des nouveaux partis. Les événements n’ont fait qu’approfondir cette séparation qui, pour Trotski, s’est concrétisée par la rentrée dans les partis traîtres de la IIe Internationale, la sortie de ceux-ci et la création d’une espèce de 4ème Internationale de braillerie et de démagogues qui font du nom de Trotski une monnaie politique pour introduire leur camelote parmi le prolétariat révolutionnaire. S’entendre avec ces cens dans une situation où malgré le silence forcé de Trotski, ils participent à la mascarade sanglante de l’intervention en Espagne n’est pas possible. Plus encore se serait un reniement grave. Il faut combattre les polichinelles de la 4ème Internationale, les Naville et Cie en France les Lesoil-Dauge en Belgique. Lorsqu’ils ont joint leurs cris aux traîtres demandant "des armes pour l’Espagne" ; lorsqu’ils se sont mis dans un premier moment à la remorque des opportunistes du POUM et qu’ils ont envoyé à la mort de jeunes militants français sous prétexte d’apporter leur aide militaire à ces derniers, ils se sont placés derrière la barricade où le capitalisme avait placé les bataillons qui allaient saluer avec des salves de feu et de fer le prolétariat. Nous ignorons encore si Trotski — qui par suite de son internement doit se taire — suivra ses suiveurs dans leur politique de capitulation et de trahison. Espérons qu’il ne consacrera pas sa politique opportuniste par le désaveu de son glorieux passé de 1917..
Rien donc à espérer de ce côté où la faillite est totale. Désormais c’est aux événements de consacrer la critique du marxisme et de balayer ces organismes : ainsi seulement pourront être libérés de nombreux militants précieux pour la lutte révolutionnaire. À l’heure actuelle la "4ème Internationale" a deux sections importantes (?), celles de la France et de la Belgique. Aux États-Unis les trotskistes sont entrés dans le parti socialiste officiel, après avoir fusionné avec un parti socialiste indépendant, et ils s’y trouvent encore. Dans l’émigration italienne, sur la base du départ pour l’Espagne, les Blanco et Cie ont élargi leur terrain d’action et aujourd’hui l’on parle pompeusement d’un groupe italien pour la 4ème Internationale. Mais il s’agit là d’une farce dont la vie dans l’émigration permet la répétition fréquente.
Ni en France, ni en Belgique les deux partis trotskistes ne représentent des organismes de la vie et de la lutte du prolétariat. Ici la base programmatique pour le nouveau parti est remplacée par la lutte entre le clan Naville et le clan Molinier et au moment où se déchaîne en France la vague des batailles grévistes de Juin, le nouveau parti se crée sur un compromis et avec des positions où l’aventurisme et la démagogie deviennent programme (armement des ouvriers, création de milices armées, etc.). Après ces événements, c’est la liquidation du clan Molinier et ce seront les événements d’Espagne où — malgré l’avertissement de Trotski traitant Nin de traître — l’on marche à toute vapeur derrière le POUM.
En Belgique, où le caractère ouvrier des groupes trotskystes est de loin plus accentué qu’en France, sous l’impulsion de Trotski, c’est la rentrée dans le P.O.B. à laquelle résiste le groupe de Bruxelles, non pour des raisons de principe mais pour des considérations de "tactique" (en France la rentrée était justifiée mais pas en Belgique, etc.). Au sein du P.O.B. c’est l’alliance des trotskistes orthodoxes avec l’ex-gauche du Ministre Spaak, décapitée de son chef et remplacé par Walter Dauge. Les circonstances où l’exclusion de l’"Action Socialiste Révolutionnaire" se situe, ne sont pas très brillantes : il s’agit d’une affaire électorale où le P.O.B. décida d’enlever Dauge de la liste de ses candidats à moins que ce dernier veuille n’accepter des conditions qui l’auraient liquidées comme gauchiste. Après des tentatives de marchandages la scission eut lieu et après les élections ce fut la campagne pour la création d’un parti socialiste révolutionnaire qui vient de se fonder avec le groupe Spartacus de Bruxelles. Au sujet de l’Espagne, c’est la même position qu’en France : l’envoi d’armes en Espagne, la lutte contre la neutralité, renvoi de jeunes ouvriers sur les champs de batailles d’Espagne, etc. Il est donc évident qu’avec les groupes trotskistes le fossé antérieur a été transformé par les événements de l’Espagne en un gouffre qui est en réalité celui qui existe entre ceux qui luttent pour la révolution communiste et ceux qui se sont incorporés des idéologies appartenant au capitalisme.
Mais déjà l’année passée, au Congrès de notre fraction, nous avions exprimé notre inquiétude devant l’isolement de la fraction et avions passé en revue ceux qui auraient pu être sollicités pour un travail commun. Nous avions d’abord rejeté les propositions du groupe américain de la Class Struggle voulant convoquer une Conférence Internationale peur y élaborer... le programme d’une Nouvelle Internationale. Nous y avons opposé la notion plus sérieuse de la constitution d’un centre de liaisons avec ces groupes se revendiquant du IIe Congrès de l’I.C., ayant rompu avec Trotski et proclamant la nécessité de passer au crible de la critique tout le bagage de la révolution russe.
Notre proposition n’eut pas de suite et nos rapports restèrent ceux qu’ils étaient avec tous les autres groupes. En Belgique les rapports avec la Ligue des Communistes Internationalistes restèrent empreints d’un désir mutuel de discussion et de confrontation et c’est bien là le seul endroit où notre fraction ait rencontré un désir d’œuvrer dans une direction progressive. Aujourd’hui encore, c’est au sein de la Ligue que s’élèvent les seules voix internationalistes qui osent se faire entendre dans la débâcle espagnole et c’est pour nous une joie réelle de pouvoir saluer publiquement ces camarades qui restent fidèles aux bases mêmes du marxisme.
La majorité des camarades de la Ligue [1] ont des divergences profondes avec notre fraction, mais l’entente, y compris pour un centre de liaison, reste toujours du fait que la Ligue comme notre fraction évolue sur le terrain de classe du prolétariat et que dans cette direction aucune rupture ne s’est encore vérifiée dans les documents programmatiques de la Ligue.
En France, il est temps de faire un bilan sommaire de nos tentatives d’arriver à réaliser un accord avec des groupes de militants révolutionnaires.
Si aujourd’hui, se vérifie la faillite de l’Union Communiste ce n’est pas un hasard mais le fait que ce groupement a refusé, malgré nos multiples invitations et nos avertissements, à s’engager dans la voie réelle et historique où se forgent les cadres que le prolétariat aura besoin pour fonder, dans les situations de demain son parti de classe. Conglomérat de tendances opposées, l’Union n’a jamais voulu emprunter la voie de la délimitation idéologique et ses positions politiques n’ont été qu’un éternel compromis entre le trotskisme orthodoxe et des tentatives confuses de se dégager des formules de ce dernier. Au moment des événements de Juin, l’Union s’est effondrée et une partie de ses membres a rejoint le parti des trotskistes. À cette époque nous sommes intervenus en France afin de déterminer les camarades de l’Union à faire de cette nouvelle scission le signal d’une délimitation programmatique. À ce moment nous avons proposé l’organisation de réunions de confrontation entre différents tronçons communistes (y compris l’Union) en insistant pour que chacun d’eux envisage d’y apporter sa contribution politique spécifique, justifiant son existence comme groupe indépendant afin de permettre aux ouvriers de s’orienter dans le maquis qu’est aujourd’hui le mouvement ouvrier en France. Ici aussi, nos tentatives se sont heurtées à l’impossibilité pour tous ces groupes de faire le moindre pas et à leur volonté d’exprimer fidèlement le cours de dégénérescence du prolétariat français mais non la réaction à ce dernier. Les événements espagnols ont nettoyé ici également. Ils ont montré les débris de l’Union Communiste emboîter le pas au POUM et défendre plus ou moins les positions des groupes trotskistes. Nous ne doutons pas un seul instant qu’au sein de ce qui subsiste de l’Union pourraient se trouver des militants qui veulent rester fidèle au marxisme internationaliste. Mais si à la faveur des massacres de la péninsule ibérique, ils n’arrivent point à se dégager de l’ornière et à préparer leur rupture avec le passé et les bases de leur Union, ils seront perdus pour la cause prolétarienne.
Nous déclarons ouvertement que nous nous sommes trompés sur l’éventualité d’un travail de clarification qui aurait pu être effectué avec l’Union Communiste. Ses positions plus ou moins déclarées sur l’Espagne nous obligeront à maintenir à son sujet la même attitude qu’envers d’autres groupements que nous rencontrons.

* * * * *

Il ne serait pas inutile de passer en revue ce qui existe en Espagne comme force de classe du prolétariat. À ce sujet nous refusons d’admettre le POUM autrement que comme un obstacle contre-révolutionnaire de l’évolution de la conscience des travailleurs.
On sait tout d’abord que les trotskystes espagnols refusèrent d’entrer dans le parti socialiste, comme le demandait Trotski, mais ce fut pour sauter dans le parti opportuniste de Maurin, le Bloc Ouvrier et Paysan. Il convient aussi de reprocher au POUM (résultat de ce mariage politique) son régionalisme catalan qu’il baptise de marxiste au nom du droit d’auto-détermination des peuples. Cela lui a permis d’entrer dans un gouvernement d’Union Sacrée en Catalogne sans même se préoccuper de Madrid (tout comme la C.N.T. d’ailleurs.) Enfin, il ne faut pas oublier que le POUM est membre du Bureau de Londres où se trouve l’lndependent Labour Party ; qu’il travaille avec la gauche du parti socialiste français (Pivert, Collinet et Cie) ; qu’il est en étroite liaison avec les maximalistes italiens de Balabanova et le groupe de Brandler qui, tout en restant pour le redressement de la IIIe Internationale et la défense de l’U.R.S.S., a décidé de donner toute son aide au POUM.
Le POUM ne s’est jamais bien dégagé des partis de l’Esquerra Catalane avec lesquels, au nom du front unique avec la petite bourgeoise, il a fait toutes les compromissions. Dès le 19 juillet le POUM s’est lié à la Généralité comme les autres organisations de la Catalogne et c’est sans heurts qu’il est passé de sa revendication confuse : Assemblée Constituante appuyée sur des Comités d’Ouvriers et de Soldats et pour un gouvernement ouvrier, à la participation du gouvernement de la Généralité qui n’est pas précisément "ouvrier".
Toutes les tendances du POUM, celle de Gorkin (qui n’est que le continuateur de la politique de Maurin), de Nin, d’Andrade gravitent autour du même axe politique sans s’opposer fondamentalement dans leurs divergences. Tous ont participé à l’étranglement de la bataille de classe des prolétaires espagnols par l’organisation des colonnes militaires et si Andrade s’est différencié dans l’organe du POUM de Madrid par sa phraséologie pseudo-marxiste, en réalité il a soutenu dans ses grandes lignes tonte la politique de collaboration de classe de la direction centrale du POUM. Les trotskistes espagnols ont voulu concrétiser la notion "léniniste" (?) consistant à entrer dans un parti opportuniste afin de le conquérir, à des positions révolutionnaires. Le résultat a été la transformation des dirigeants de l’ancienne gauche communiste en des traîtres avérés à la cause du prolétariat. Ce n’est pas un hasard si Monsieur Nin est aujourd’hui Ministre de la Justice en Catalogne où il appliquera la justice "de classe" sous l’égide de Monsieur Companys. Nin a oublié sa parenthèse "trotskiste" de la Russie et il est redevenu le bonze de l’I.S.R. qu’il était auparavant. Quant à la gauche d’Andrade, ce n’est pas non plus un hasard si elle s’est associée à la campagne militaire du POUM et si elle nous désigne autant que les Nin et Gorkin, comme des contre-révolutionnaires qui osent dénoncer la duperie monstrueuse et criminelle dont les ouvriers espagnols sont les victimes. Le POUM est un terrain où agissent les forces de l’ennemi et aucune tendance révolutionnaire ne peut se développer en son sein. De même que les prolétaires qui veulent retrouver leur chemin de classe doivent s’orienter vers un bouleversement radical de la situation en Espagne et opposer aux fronts territoriaux leurs fronts de classe, de même, les ouvriers espagnols qui veulent œuvrer pour jeter les bases d’un parti révolutionnaire, doivent tout d’abord briser avec le POUM et opposer au terrain capitaliste où il agit, le terrain de la lutte spécifique du prolétariat. Les Andrade et Cie représentent ceux qui lient les ouvriers plus avancés à la politique contre-révolutionnaire du POUM et par là même il s’agit non de les accréditer par des appuis politiques, mais il faut les dénoncer avec vigueur.
Il n’entre donc nullement dans les intentions de notre fraction de réaliser le moindre accord politique avec qui que ce soit du POUM (à ce sujet nous rappelons que la minorité de notre organisation se réclame de positions différentes) ou de considérer la nécessité d’appuyer la soi-disant gauche du POUM. Le fait est que le prolétariat de la péninsule ibérique a encore à jeter les fondements pour créer les bases d’un noyau marxiste et ce dernier ne se constituera pas par des manœuvres "révolutionnaires" avec des opportunistes, mais en appelant les ouvriers à agir sur des bases de classe, indépendamment de toute influence capitaliste, en dehors et contre les partis agissant pour le compte de la bourgeoisie, tels le POUM ou la F.A.I. qui ont réalisé l’Union Sacrée la plus étroite avec la gauche républicaine et le Front Populaire.
Ainsi, l’on constatera rapidement que tant en Espagne, que dans les autres pays ne s’effectue pas un effort politique dans une direction historique analogue à celle que les prolétaires italiens ont tracé au cours de plusieurs années de guerre civile contre le fascisme et que notre fraction, avec ses forces restreintes, voudrait exprimer. Nous sommes profondément conscients de l’impossibilité de bouleverser cette situation internationale, qui n’est que le reflet d’un rapport de force entre les classes défavorable au prolétariat, par des propositions de créations d’Internationales ou par des alliances avec des opportunistes du type trotskistes ou Poumistes. Si la défense du marxisme révolutionnaire signifie aujourd’hui l’isolement complet, nous devons l’accepter en considérant que nous ne ferons, dans ce cas, qu’exprimer l’isolement terrible du prolétariat, trahi par tous et jeté dans l’anéantissement par tous les partis se réclamant de son émancipation. Nous ne nous dissimulons pas les dangers qui peuvent découler de cette situation pour notre organisation qui sait parfaitement qu’elle ne possède pas le summum de la connaissance marxiste et que les mouvements sociaux de demain en remettant les prolétaires sur leur terrain de classe, redonneront seulement sa véritable puissance au marxisme révolutionnaire et aux organismes qui s’en réclament, notre fraction y comprise.

Notes :

[1Le courant représenté par le camarade Hennaut combat énergiquement nos positions mais sans verser dans un interventionnisme du type trotskiste.




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