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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La réalité d’un "gouvernement de façade"
{Bilan} n°37 - Novembre-Décembre 1936
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 29 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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Combien de fois ne nous l’a-t-on pas dit ? Caballero et Companys ne sont que des façades. En réalité, les ouvriers ont le pouvoir en mains et ils dissimulent la réalité de crainte d’une intervention étrangère. Quatre mois déjà que cette rengaine est servie aux prolétaires avec l’accompagnement de cette autre rengaine qu’il s’agit de répéter le schéma de l’affaire Kornilov. Décidément, la démagogie ne désarme jamais et les milliers de cadavres de travailleurs ne sont pas faits pour lui permettre de réfléchir ou de se réfréner.
Companys n’est qu’une façade, Caballero un simple paravent et cela suffirait pour donner le change aux États capitalistes. Ces messieurs prennent-ils vraiment les ouvriers pour des imbéciles ? Car on à peine à croire que les anarchistes, le POUM, les socialo-centristes se soient donnés tant de peine pour faire partie des gouvernements si telle avait été la réalité. Depuis le plénum national des régionales de la C.N.T. de septembre, celle-ci se démenait pour faire partie d’un gouvernement Caballero (baptisé "Conseil"), alors que le POUM n’avait de repos avant d’obtenir un portefeuille dans le Conseil de la Généralité de Catalogne.
Mais voyons les choses de plus près encore. La soi-disant façade de Madrid avait-elle oui ou non la direction des forces militaires de la "démocratie" ? N’était-ce pas cet élément qui déterminait les anarchistes à demander à cors et à cris leur participation à cette façade ? Drôles de "révolutionnaires" qui disent que la révolution dépend de la guerre et qui donnent la direction de la guerre à M. Caballero. Mais lorsqu’on veut vraiment prouver que les gouvernements bourgeois du front populaire sont nuls et sans importance, il faut tout au moins prouver qu’en dehors d’eux existent des gouvernements véritables. Comme cela est quelque peu difficile on recourt à d’autres arguments : l’entrée des organisations ouvrières dans les ministères a modifié l’aspect et la nature de l’État. Certes, une apparence subsiste et elle fait ressembler l’État ancien à l’État nouveau, comme une goutte d’eau à une autre. Mais cela n’est que la façade extérieure. Pas autrement raisonnaient les réformistes lorsqu’ils participaient à des gouvernements de la bourgeoisie. Seulement le problème est de savoir qui se modifie : l’État bourgeois qui reçoit en son sein des "ministres ouvriers" ou ces derniers qui accèdent à des charges étatiques. Un demi-siècle de réformisme a résolu le problème et c’est Lénine qui a eu raison lorsqu’en Octobre 1917 il est resté fidèle aux enseignements de Marx prônant la destruction violente et complète de l’État capitaliste.
Si l’on reste sur le terrain concret de l’expérience espagnole, il ne sera pas très difficile de prouver que la façade est la réalité de la situation, alors qu’inversement la soi-disant réalité des anarchistes et poumistes n’est qu’une grossière façade.
Que voulait la bourgeoisie espagnole ? En finir pour de longues années avec les mouvements ouvriers, mettant obstacle à la constitution d’un pouvoir stable assurant "pacifiquement" son exploitation sur les ouvriers et les paysans. Elle ne pouvait arriver à ses fins qu’au travers d’un monstrueux massacre des ouvriers révoltés le 19 juillet, et dans la mesure où ces massacres devenaient une guerre sainte, une croisade antifasciste au cours de laquelle les travailleurs auraient cru lutter pour leur révolution.
Une condition essentielle devait être respectée : laisser intact le mécanisme de l’État bourgeois et le renforcer par l’apport des organisations ouvrières auxquelles étaient dévolus les rôles de propulsion, de Pierre l’Ermite, dans la guerre antifasciste. Bien sûr, l’on a collectivisé les usines expropriées par les ouvriers, l’on a partagé les grandes terres appartenant à des fascistes, mais toujours en conformité avec le maintien et le renforcement de l’État bourgeois qui peut croître et se développer dans une ambiance où les usines collectivisées sont devenues des usines militarisées où le prolétaire doit produire "plus et plus qu’avant le 19 juillet" et où il ne peut plus émettre la moindre revendication de classe. L’État bourgeois vit et se renforce dans la mesure même où l’on jette une digue militaire pour empêcher les ouvriers de vivre et de se renforcer sur le terrain des luttes sociales. "Tous au front ou à l’usine" voilà la situation qui permet aux organisations bourgeoises et ouvrières de remplacer l’activité spécifique du prolétariat par l’activité spécifique de la bourgeoisie.
Allons plus loin dans notre examen et prenons la bataille qui se livre autour de Madrid. Qui est responsable de l’avance de Franco ? Il est bien beau de tonner contre l’Italie et l’Allemagne fournissant armes et troupes aux fascistes. La vérité, c’est que le gouvernement de Caballero a permis la chute de Tolède et laissé Franco concentrer ses troupes alors qu’il maintenait les siennes sur de vastes fronts, dispersées et sans perspectives. Pourtant, il clamait avec tout le front antifasciste que l’enjeu de la bataille était Madrid. Mais, après la fuite du gouvernement à Valence — conditionnée par l’entrée des anarchistes dans celui-ci — a-t-on songé à voir la réalité de la façade Que non ! La Junte de défense de Madrid s’est mise sous l’autorité de Madrid et a revêtu la physionomie de... l’ancienne "façade". Et tous nos beaux discoureurs, les démagogues aux belles phrases révolutionnaires, les commis-voyageurs en armes, n’ont pas songé qu’il était monstrueux, criminel, d’appeler les ouvriers madrilènes et les légions internationales à se faire tuer pour des directives émanant de leurs pires ennemis.
Ah ! si la révolution prolétarienne avait grondé en Espagne, les ouvriers auraient vite exigé que la clarté des situations se traduisît dans les faits. Comment peut-on agir, appeler les ouvriers des autres pays à la rescousse lorsqu’on farde et dissimule ses gestes ? Enfin, le passage du pouvoir des mains d’une classe entre celles d’une autre est la chose la moins conformiste et la moins traditionnelle qu’on puisse s’imaginer. Le problème des "façades" ne se pose pas un seul instant car il s’agit de bouleverser de fond en comble l’ancien état de choses et d’y substituer un nouveau.
La réalité est pourtant bien simple. Ceux qui demandent aux ouvriers d’applaudir la "façade" que seraient Companys et Caballero, sont les mêmes qui pensent que l’on peut faire la révolution prolétarienne avec la permission de la bourgeoisie démocratique et que l’on peut construire un pouvoir prolétarien en réformant l’État bourgeois. Ce sont ces intentions que le prolétariat doit considérer et non la réalité : cette vulgaire façade.
Si pourtant les faits ne dégageaient pas souvent de cruelles vérités, tout serait excellent : les ouvriers se feraient tuer sur les fronts, la législation économique et sociale de la "nouvelle société" se développerait petit à petit et Franco progresserait militairement. Mais il y a les faits qui font naître bien des inquiétudes parmi les ouvriers. Ainsi, la bourgeoisie catalane a jeté dernièrement un coup de sonde. Peut-être en proclamant la République indépendante de la Catalogne permettrait-on à Franco d’en finir plus vite avec Madrid. Le "complot" a été découvert : les coupables ont été punis ( ?) et tout est rentré dans l’ordre car les anarchistes ne veulent pas d’une "république médiévale". D’autre part, l’Avangardia — organe sous l’influence de la Généralité — s’est élevée dans son numéro du 2 décembre contre l’indiscipline à l’arrière-garde. Puisque tous les partis et organisations ouvrières sont représentées dans les gouvernements, ceux qui agissent sans représentation au gouvernement doivent être considérés comme des fascistes. L’État "façade", comme on voit ne se porte pas trop mal. La bourgeoisie peut lancer des coups de sonde parmi le prolétariat et personne ne peut agir en dehors de l’État.
Jusqu’au POUM qui se lamente devant son pseudo "gouvernement ouvrier et petit bourgeois". Les ministres socialistes de Valence prétendent qu’un quart d’heure après avoir pris des décisions, leurs services les transmettent à Franco. Tout l’appareil ancien de la bourgeoisie est resté sur pied.
Et quand les Cortès se réuniront à Valence, la stupéfaction sera générale. La C.N.T. décidera que ses ministres ne participeront pas aux discussions — peut-être par décence. Mais elle laissera se jouer la comédie parlementaire sans souffler mot. Les anarchistes sont de grands hommes d’État qui comprennent la politique extérieure de Caballero et qui, pour rien au monde, ne voudraient l’aggraver.
Le POUM permettra au représentant de son aile gauche de bavarder sur l’État bourgeois qui subsiste et sur la nécessité de baser la révolution non sur les Cortès mais sur des comités d’ouvriers, de paysans s’assemblant en Congrès. Quatre mois après juillet, il devra écrire que la bourgeoisie émet un geste symbolique qui signifie la préservation de la forme et du fond de l’État démocratique bourgeois.
La révolution est bien profonde en Espagne. N’étaient-ce les milliers d’ouvriers et paysans qui se font massacrer, l’on serait tenté de repousser seulement du pied le verbiage des démagogues. Mais il s’agit de lutter et d’appeler les prolétaires de tous les pays à lutter pour aider à sortir le prolétariat ibérique du massacre. Déjà plus personne n’ose nier que l’intervention de plus en plus active de l’Allemagne, de l’Italie et de la Russie, fait des événements espagnols une phase de la guerre impérialiste. La résistance des républicains autour de Madrid accélère la tension de la situation internationale et clarifie l’aspect réel de la lutte.
Seulement, l’intervention des ouvriers de tous les pays engageant la lutte contre leur propre bourgeoisie et l’intervention des ouvriers espagnols retournant leurs armes contre le gouvernement de "façade" de Valence, de Barcelone, comme contre Franco ; déchaînant leurs batailles revendicatrices, jalons d’une attaque générale contre l’État capitaliste, peuvent permettre au prolétariat mondial de retrouver le chemin de la révolution prolétarienne.




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