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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Mario de Leone est mort
{Bilan} n°37 - Novembre-Décembre 1936
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 29 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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Notre conversation est donc finie pour toujours ! Le souvenir est encore vif, très vif dans notre mémoire de cette journée où nous avions parlé de tous les problèmes politiques actuels et de la crise de notre organisation. La veille, les deux conceptions s’étaient heurtées dans toute leur violence et quand, le soir, le communiqué de la minorité avait été lu à la réunion du Comité Fédéral de Paris, Mario était déconcerté : il croyait qu’enfin un terrain d’entente avait pu être établi et cela non sur les questions d’organisation mais sur le problème central et politique de la position à adopter envers la tragique bataille qui se déroule en Espagne. Ah ! combien de fois, Mario nous l’avait dit : "les masses se battent en Espagne avec un héroïsme indomptable, elles sont enflammées par la conviction de lutter pour le socialisme et toute votre activité consiste donc à les invectiver ! Nous sommes d’accord sur l’appréciation de la situation, du rôle que jouent socialistes, centristes, POUM, anarchistes, mais enfin parmi ces ouvriers qui donnent leur vie pour le socialisme, des possibilités ni existent-elles pas pour un travail révolutionnaire ?" Et comme il ne pouvait pas comprendre nos objections et que sa perspective lui semblait évidente, il ajoutait : "si la fraction n’intervient pas dans cette tempête, elle perd toute raison d’être, elle se castre." Le bouleversement de son esprit était tel qu’il n’arrivait pas à comprendre qu’un accord sur l’appréciation de la situation et sur le rôle des dirigeants ayant pu obtenir la confiance unanime des ouvriers espagnols, nous conduisait quand même à nier les possibilités révolutionnaires qu’il escomptait. Il ne comprenait pas que nous maintenions notre position d’œuvrer pour retirer jusqu’au dernier prolétaire des fronts où ils ne pouvaient qu’être massacrés pour le compte du capitalisme. Nous avions discuté une journée toute entière : Mario n’avait pas beaucoup parlé, il avait surtout écouté. Nous en étions restés sans doute au même point car, loin de s’atténuer, nos divergences se sont accentuées par la suite. Et pourtant notre conviction profonde était et reste qu’après la clôture des terribles événements actuels, la solidarité d’idées qui s’était manifestée au cours de longues années de travail commun se serait à nouveau affirmée. Ne nous avait-il pas dit, Mario, qu’après les événements d’Espagne il aurait voulu soigner la rédaction et la présentation du journal par une collaboration intime à la direction de la fraction ? Sa plus grande douleur n’était-elle pas d’envisager la scission de l’organisation et son plus vif soulagement de voir disparaître les motifs d’une rupture immédiate ?
Mais la mort est venue et a brisé pour toujours la possibilité de clarifier nos divergences. Toutefois, ce qui n’est point brisé et qui ne le sera jamais, c’est le lien qui s’est resserré entre Mario et la classe ouvrière et ce lien de fer a été construit par la vie même de notre camarade.
Encore dans la fleur de l’âge Mario paraissait bien plus vieux : ses cheveux blancs, sa figure pleine de rides exprimaient tragiquement son calvaire. À 46 ans, il en paraissait bien davantage. Sa jeunesse fut emportée toute entière dans le cyclone des événements italiens de l’immédiat après-guerre. "Je n’ai rien connu des plaisirs de la jeunesse — nous disait-il — aucun besoin en dehors de celui de me jeter à corps perdu dans les mouvements ouvriers". À Naples, il dirigeait une organisation syndicale, mais cela ne l’empêchait point de se dédier tout entier à la construction du parti communiste dont il fut l’un des fondateurs.
D’autres, l’énorme majorité, allèrent en Russie vivre en parasites de la révolution. Lui, non. Il y alla pour donner son apport à l’œuvre du prolétariat et lorsqu’il vit que pour continuer de remplir sa fonction à l’usine de Moscou, il aurait dû sacrifier ses convictions politiques, il n’hésita pas un instant et partit avec sa femme et ses deux enfants.
Il essaya d’abord, à Annemasse, ensuite à Marseille, d’installer un petit commerce, mais les affaires vont mal et la misère arrive, la misère la plus noire. Sa femme tombe malade, il n’a pas les moyens de la soigner et de la sauver. Le groupe restreint des camarades de la fraction ne peut lui fournir l’aide nécessaire, Mario ne fléchit point. Sa femme meurt, il reste avec deux enfants, dont il ne peut assurer l’éducation. Une heure extrêmement pénible arrive, et il doit se séparer de ses enfants qui partiront pour l’Italie. Il n’aura même pas la possibilité d’expédier le montant de la pension.
Les événements d’Espagne arrivent et Mario partira pour Barcelone avec un mandat de la fraction qu’il croit être de simple documentation. Il rentre pour prendre position et deviendra l’un des représentants les plus attitrés de la minorité.
En face du calvaire de Mario, nous sentons tout le malaise, presque la répugnance de notre situation, à nous qui pouvons analyser événements et positions politiques sans être bouleversés, ni par la misère, ni par des tragédies formidables. Mario n’a pas pu faire ce travail et ses lettres révèlent les ravages qu’avaient fait en lui des malheurs si terribles qu’il faut même s’étonner qu’il n’ai pas succombé. Des contradictions flagrantes peuvent être remarquées dans ses lettres, mais la cause en est dans la violence du mal qui s’était abattu sur lui. Mais là où il n’y a pas de contradiction c’est dans sa foi, dans son attachement à la cause des ouvriers. Il s’était jeté à corps perdu dans les événements d’Espagne, il avait cru que des possibilités existaient pour la lutte, pour le socialisme, alors que l’apparence des socialisations à Barcelone masquait la manœuvre de l’ennemi pour le massacre des ouvriers. Il avait cru cela et jusqu’au dernier instant de sa vie il n’a pas cessé de lutter pour ses convictions politiques.
Sur la bière de Mario la fraction incline son drapeau. Notre émotion est profonde, mais sa vie et son calvaire ne sont pas un élément pour désespérer car nous y trouvons un exemple à admirer et à suivre : pour rester dignes de l’idéalité à laquelle il consacra sa vie et pour laquelle nos mains se seraient à nouveau resserrées pour continuer en commun la lutte en une solidarité que les derniers événements n’avaient pu ébranler que momentanément, qu’occasionnellement.
Adieu, Mario ! Tu es resté parmi nous, en nous. Ton exemple nous aidera, nous guidera et demain, quand les masses auront conquis leur libération, tu auras aussi conquis ta place parmi ceux qui ont œuvré pour leur victoire.




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