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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le capitalisme français n’a pas renvoyé Blum
{Bilan} n°38 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 30 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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Une dislocation du ministère Blum apparaissait probable il la fin de la session parlementaire de décembre. La discussion sur la politique étrangère et la position agressive que prirent les représentants du Parti Communiste ne s’expliquaient pas uniquement à cause des divergences existant il propos de la question espagnole : le fait que le groupe parlementaire communiste fit suivre ses interventions fortement hostiles par sa simple abstention et non par un vote d’opposition, le confirme. "Liberté de commerce avec le gouvernement légal. Tout pour le Front Populaire", telle a été la devise du parti communiste français. Les deux termes sont en contradiction, mais dans leur expression formelle seulement. En réalité, ils peuvent fort bien se concilier comme l’expérience vient de le prouver.
Le Front Populaire ne peut avoir que la politique étrangère correspondant aux intérêts actuels du secteur français du capitalisme international. Blum l’avait dit ouvertement : le rétablissement de la liberté commerciale avec le gouvernement de Valence ne suffit pas à assurer la victoire sur Franco ; il faudrait bien plus : s’engager il fond dans la guerre ; en un mot, étendre le brasier espagnol en le transformant en une conflagration internationale. À quoi Thorez répondait que la question n’était pas de savoir si un résultat décisif allait correspondre au changement de politique envers l’Espagne républicaine, mais de prendre la position qui pouvait permettre une défense simultanée des intérêts français menacés par l’Italie et l’Allemagne, et des intérêts, de la "paix indivisible", que Mussolini venait de déclarer être l’envers de la médaille portant à l’endroit la "guerre indivisible".
Aussi, au fond, Thorez et Blum étaient bien d’accord pour maintenir dans les rails de la guerre impérialiste, les événements d’Espagne. Seulement, le premier préconisait une politique plus active pour renforcer les positions militaires du "gouvernement légal d’Espagne", Blum, par contre, soutenait la nécessité de développer l’action tendant à éviter au travers du Comité de non-intervention, le renforcement des positions militaires de Franco.
Quand on élargit la question jusqu’à embrasser les problèmes d’Espagne, l’on comprend pourquoi la voie de la conciliation ait pu trouver une place après les débats orageux sur la politique étrangère au Palais Bourbon. Où se trouvent les intérêts réels du prolétariat espagnol : dans la lutte simultanée des ouvriers et des paysans contre la machine étatique du capitalisme actuellement et provisoirement dédoublée dans les deux gouvernements de Caballero et de Franco ou bien dans l’accouplement des travailleurs espagnols avec le sort du gouvernement légal ? Inutile de dire que pas une voix ne s’est élevée au Parlement français pour proclamer la nécessité de la liaison des luttes sociales dans le pays - et surtout celles du Nord - avec les luttes du prolétariat espagnol reprenant son chemin spécifique et divorçant avec le capitalisme par la rupture avec toutes les forces qui l’ont emprisonné dans la machine étatique : avec le Front Populaire, les anarchistes et le Poum. La divergence parlementaire existait sur ce seul point : voir s’il était plus prudent de se borner à affaiblir ou essayer d’affaiblir - par la voie diplomatique et l’Entente cordiale avec l’Angleterre - le ravitaillement de Franco, ou bien si était préférable de répondre à l’interventionnisme de Hitler et Mussolini, par interventionnisme à l’égard du gouvernement Caballero. En présence d’une haute commotion sociale en Espagne et en France, Thorez soutenait la nécessité de faire correspondre au degré très intense de la tension sociale une politique à rythme élevé, alors que Blum - restant toujours sur le même terrain - n’excluait nullement le recours à des moyens moins hasardeux. Il s’ensuivit que le groupe parlementaire communiste se borna à l’abstention et que Blum décida de rester au gouvernement bien qu’il avait toujours déclaré jusqu’alors qu’il aurait présenté la démission de son cabinet aussitôt qu’une rupture se serait faite dans le bloc de la majorité. Entièrement uni le Front Populaire devait marcher derrière le gouvernement car le parti socialiste ne veut pas permettre au parti communiste de bénéficier d’une position de démagogie : au fond Blum est aidé dans la défense de son parti par le fait que le rôle du centrisme n’est point celui d’occuper - même au travers de positions fausses - une position de classe, mais bien de déterminer et d’élargir la manœuvre du capitalisme tendant à souder les masses à son char.
À la suite du débat au Palais Bourbon, il y eut d’un côté, la nouvelle proposition du Comité de Londres, d’un autre côté le vote hâtif de la loi sur l’arbitrage obligatoire. Les patrons du Nord avaient pris la tête du combat : ils avaient estimé le moment venu pour passer à une offensive frontale. Blum avait fait recours à un nouvel expédient, celui de la neutralisation des usines et Max Dormoy s’était rendu à Lille où il avait obtenu l’accord des dirigeants syndicaux et patronaux pour l’évacuation des ateliers. Mais le lendemain les piquets de grève étaient toujours là. La faillite de cette manœuvre renforça la thèse du patronat, lequel affirma nettement sa "bonne" disposition à appliquer les lois, mais exigeait que la condition préjudicielle soit d’abord réalisée, à savoir le rétablissement du pouvoir patronal dans "leurs usines et propriétés". À quoi Blum ripostait que c’est justement pour arriver à ce but de détente sociale qu’il proposait les accords entre les deux Confédérations et la loi sur l’arbitrage obligatoire.
La tension très forte des situations laissait prévoir que la voie des atermoiements ne pouvait plus rien donner, que Blum serait donc renvoyé et que le capitalisme français aurait confié ses intérêts à un ministère axé sur le centre-droit qui, sous la présidence d’un radical, aurait appliqué la politique des compromissions ainsi que le firent les ministres radicaux de 1932-33, avec le soutien à éclipses du parti socialiste.
La Chambre vota, tambours battant, la loi sur l’arbitrage, mais le Sénat à qui revenait cette initiative - puisque c’est bien lui qui fit introduire dans la loi monétaire, le principe de l’arbitrage - prit une position hostile alors que Blum estima que le moment n’était pas à la lutte mais qu’il fallait faire recours rapidement aux expédients. Loin de poser la question de confiance, il leva les bras au ciel pour se plaindre de la vie qu’on lui faisait.
Les navettes commencèrent entre le Parlement et le Sénat, alors que dans la Seine, des dangers se présentaient pour un mouvement des métallurgistes, ce qui aurait réouvert la situation da juin avec ces éléments d’aggravation : au point de vue économique, plus de chance de jouer la carte de la dévaluation ; du point de vue politique, les ouvriers, qui avaient fait l’expérience des accords Matignon, donnant ou essayant de donner une issue de classe il leurs mouvements.
En conséquence de cette nouvelle situation, le Sénat comprit qu’il fallait mettre une sourdine à son opposition : Blum était encore nécessaire et les pleins pouvoirs lui furent accordés pour une période très limitée ; la loi sur l’arbitrage fut votée et Bracke put dire dans le "Populaire" que si le mouvement ouvrier français avait débuté justement par une lutte contre l’arbitrage, aujourd’hui il avait tout intérêt à "arracher" cette conquête puisqu’il était devenu assez fort que pour pouvoir s’en servir. Dimitrov n’avait pas dit autre chose au sujet de la Société des Nations, à l’égard de laquelle la position de Lénine se justifiait à cause de la faiblesse d’alors de l’État Soviétique, tandis que maintenant sa grande puissance lui permettait d’agir au sein des États capitalistes et non plus, cela s’explique facilement, au sein du mouvement ouvrier. Par ailleurs, Cachin parle ouvertement des sacrifices ouvriers et du sabotage du grand patronat envers les intérêts de la paix sociale : unir, unir, unir ; trois fois unir comme s’il fallait ainsi indiquer les trois formations de classe de la société bourgeoise : le capitalisme, la petite bourgeoisie, le prolétariat.
Les essais de concentration prônées par La Rocque et Doriot (par le premier surtout) en vue d’un regroupement massif de la droite ne semblent pas avoir obtenus un succès immédiat et l’élection de Lapalisse démontre que même sans briser d’un coup le Front Populaire, une orientation de centre-droit peut s’ébaucher même avec le Parlement actuel, pour en arriver à ce que l’on appelle la politique de déflation, déjà appliquée par Lamoureux, le vainqueur de Lapalisse.
La C.G.T. qui a pu réussir à maintenir dans les cadres de la "loyauté républicaine", le formidable mouvement de classe qui ne s’est point encore apaisé, tente de ne pas lier son sort à celui du gouvernement Blum et si Jouhaux reparle à nouveau des "États Généraux", c’est pour indiquer qu’il est prêt à composer même avec un autre gouvernement, si la nécessité devait s’en présenter.
Ce qui à permis la liquidation des conflits du Nord, ce ne sont point les maquis de la procédure de l’arbitrage obligatoire - dans tous les pays ils ont lait faillite car seule la contrainte peut résoudre les conflits de classe - mais le fait que les ouvriers du Nord ont été isolés dans leur lutte. Costes était pavenu à dissocier le mouvement des métallurgistes de Paris de celui des ouvriers de Lille et de Maubeuge. Entretemps, Blum, à l’occasion de la grève de l’alimentation (l’"Humanité" a consigné en quelques lignes les nouvelles relatant le délogement violent des grévistes à l’aide de la police) a posé sa candidature même pour un gouvernement fort. Mais tout laisse prévoir qu’à cette fonction un autre que lui pourra mieux réussir alors que socialistes et centristes reprendraient l’attitude qu’ils eurent en août 1935, lorsqu’éclatèrent les mouvements de Brest et de Toulon.
La nouvelle situation il laquelle ln classe ouvrière ne peut donner sa solution que par l’élargissement de ses mouvements revendicatifs, exige que contemporanément à une action de propagande à l’intérieur des syndicats et tendant à l’éclosion d’un mouvement d’ensemble des ouvriers français, les communistes agissent pour permettre aux ouvriers de briser les entraves de la légalité syndicale et lorsque l’occasion se montre propice - ainsi qu’il en a été le cas au mois de décembre écoulé à Lille et Paris -, de relier les mouvements des différentes localités : la simultanéité des luttes ouvrières peut seulement permettre la reconstruction du Front Prolétarien contre lequel luttent solidairement le Front Populaire, le centre-droit et la droite sous de différentes étiquettes. Une telle position est d’ailleurs la seule qui réponde aux intérêts des ouvriers d’Espagne qui peuvent retrouver leur chemin de classe seulement si les ouvriers des autres pays reprennent le drapeau internationaliste de la lutte centre leur propre capitalisme.




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