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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Au sujet de la situation internationale
{Bilan} n°38 - Décembre-Janvier 1937
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 30 mars 2017

par ArchivesAutonomies
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Le phénomène le plus apparent pour celui qui considère la situation actuelle d’un point de vue de classe, est la fonction conservatrice qu’au sein de la société bourgeoise, le parti du prolétariat vient de prendre. Ce phénomène n’est pas nouveau ; historiquement et théoriquement il s’était présenté depuis le jour où une Opposition de Gauche avait surgi et s’insérant dans une tragique série de tentatives infructueuses et de brûlants insuccès, répétait sur le plan pratique les critiques que l’on avait adressé de tout temps à la politique des compromissions du centrisme. Ce qui dans la situation qui s’est créée dans les toutes dernières années est nouveau (et demande pour cela une attitude correspondante également nouvelle) c’est la combinaison d’une tendance involutive des partis politiques (et pratiquement du parti communiste puisque l’on ne peut pas parler d’involution pour un parti comme le parti socialiste qui l’avait consommé depuis longtemps) avec la précipitation rapide des situations vers des positions extrêmes : c’est-à-dire qu’une reprise des conflits sociaux ait été accompagnée par l’incapacité des partis à évoluer suivant le rythme de la phase historique et le développement lui-même du mouvement des masses.
Dans ce phénomène, dont nous connaissons désormais les origines, mais qui historiquement est déterminé par une situation précise, ce n’est pas seulement le vice du bureaucratisme (plaie qui surgit de l’oppression systématique de la vie de parti et qui ronge depuis tout un temps le parti communiste) qui s’est exprimé, mais la position toujours plus précise que le parti lui-même prenait au sein de la société, position parallèle et par beaucoup d’aspects identifiable avec celle prise par la Russie dans le concert des Nations bourgeoises : problèmes brûlants, dont les termes avaient été individualisés déjà au début de la crise intérieure du parti bolchevik, et, avec une bien autre conscience des dangers et avec une bien autre intelligente critique, par le parti lui-même dans la période de son début et fervent développement.
Le problème est donc aujourd’hui, pour nous, de nous demander concrètement, en quoi s’est substanciée l’involution du parti de la classe ouvrière, et en quoi doit se substancier à son tour notre renaissance.
Si la grande crise avait fait logiquement prévoir, à une échéance plus ou moins longue, la réouverture d’une phase de conflits sociaux âpres, le point de suture entre l’arrêt et la renaissance des mouvements prolétariens a été sans doute signé par la crise abyssine. L’entreprise militaire qui devait conduire à la conquête de l’empire éthiopien, n’avait pas tellement de valeur en elle-même (c’était une aventure coloniale comme il y en avait eu beaucoup, et il n’était pas nécessaire de sortir le bagage juridique de la démocratie pour crier au scandale !) mais c’était le symbole irréfutable du marasme auquel aboutissaient les économies nationales ,fermées en des marchés toujours plus restreints, et dominés, d’autre part, par la loi de fer de la production capitaliste qui est la reproduction du capital et par soi-même l’impérialisme. C’était le premier signal d’une situation qui ne pouvait pas rester statique, et qui rapidement tendait - même s’il était possible momentanément d’en localiser les soubresauts - vers un conflit d’impérialismes et, par réflexe, vers une renaissance des conflits sociaux. La réaction qui suivit dans tous les pays était également symbolique : expression d’une inquiétude qui n’intéressait pas seulement le prolétariat mais presque toutes les couches petites bourgeoises ruinées par la crise, lasses d’aventures et surtout hantées par le spectre du grand capitalisme.
Pour la première fois, ces masses descendaient dans la rue d’accord avec les prolétaires et se rangeaient derrière le parti. Peu importe que leurs idées n’étaient pas claires : les idées de ces couches ne seront jamais claires. Ce qui constituait un symptôme remarquable c’était qu’elles sentissent une opposition envers les gouvernements qui n’étaient pas disposées à prendre la direction d’une soi-disant et mythique "lutte contre les trublions de la Paix", et qu’elles se mettaient à la queue de la seule classe capable d’affronter nettement le problème.
Une évolution à gauche se notait (encore indistincte et pour cela même caractérisée génériquement comme une "évolution à gauche") dans la masse prolétarienne : les grèves reprenaient ; dans tous les pays les conflits s’aiguisaient et l’on réclamait une politique active.
La situation qui se déterminait n’était pas révolutionnaire par elle-même : mais il faut remarquer qu’aucune situation n’est jamais telle, comme ne l’était pas - dans ses réflexes idéologiques et dans les objectifs des masses - la situation de février 1917 en Russie. Les mouvements de classe mûrissent au cours de leur évolution : un peu par l’autocritique des faits, un peu par l’insuffisance des classes dominantes à satisfaire les primitives et naïves exigences des masses, surtout par la présence d’un parti vital qui anticipe (tout en se tenant en liaison étroite avec la vie croissante de la classe en lutte) sur les exigences de sa classe elle-même. La tâche de ce parti était de porter jusqu’à maturation l’expérience spontanée des choses : il devait accélérer le processus de détachement des couches inférieures de leurs illusions, de leurs classes dirigeantes, de leurs partis : transformer une "lutte générique" contre le fascisme (dont un parti de classe ne peut jamais se faire le porteur comme d’une chose sérieuse) en une lutte contre la classe dominante et, en un support de l’offensive prolétarienne il s’agissait donc de conquérir l’appui (pratiquement la neutralité) de ces couches non pas en faisant bloc avec leurs partis (car cela aurait signifié avaliser les traites échues depuis longtemps de la démocratie petite bourgeoise et alimenter les illusions perpétuellement renaissantes dans les classes intermédiaires) ; non pas en se mettant à leur queue et en s’engageant à demander au gouvernement une avalisation impossible des revendications "des humbles", mais en conquérant ces couches par la justesse et la précision des mots d’ordre, par l’intrinsèque persuasion d’un programme d’action.
Aucun marxiste sérieux ne pouvait jamais penser que la question abyssine puisse donner lieu à un conflit d’ordre idéologique ou qu’il était possible de réfréner les velléités. expansionnistes d’un impérialisme jeune, en coalisant pour une œuvre commune des Etats impérialistes divisés par de profondes rivalités, préoccupés par trop de problèmes, anxieux des conséquences sociales d’un nouveau conflit mondial. Aucun marxiste sérieux ne pouvait croire que la crise elle-même puisse recevoir une solution bourgeoise. Comme si le statu-quo européen tel qu’il est (né d’une paix impérialiste et miné par de profonds antagonismes) sorti au surplus d’une crise comme celle de 1929-33, s’était pas- un statu-quo impérialiste.
A cette politique active de classe on a préféré la politique de la renonciation et de l’abandon de tout postulat de classe : on a cultivé l’illusion que les gouvernements bourgeois devaient et pouvaient intervenir contre le fascisme, que les masses devaient demander cette intervention dans la forme légale qui est de rite dans un bon pays démocratique ; que la guerre éventuelle (des impérialismes satisfaits contre les impérialismes insatisfaits) était la guerre des prolétaires et des couches inférieures que, enfin, le statu-quo était vraiment un statu-quo. On a préféré à la radicalisation des masses la radicalisation de la :.. bureaucratie, à la réalité d’une Internationale ouvrière le mythe d’une Société des Nations bourgeoise plaisamment disposée à tirer les marrons du feu pour le compte de ces couches inférieures.
Et l’on arriva jusqu’à cultiver l’idée de la possibilité d’une guerre (faite naturellement par les gouvernements bourgeois avec l’aide désintéressée des ouvriers, des paysans, de tous les opprimés) qui aurait dû rétablir des conditions équitables de paix sur le malheureux continent européen. Renonciation ouverte à toute position de bataille. Alors qu’à l’intérieur de chaque pays, de chaque parti communiste, on en arrivait à effacer non seulement la vision des différences mais jusqu’à la vision des oppositions entre les classes, sur le plan international on aboutissait à une défense de l’ordre capitaliste et au reniement des tâches historiques de l’Internationale.
La Russie justement préoccupée par les visées expansionnistes du Japon et de l’Allemagne, se sentait évidemment plus garantie par des alliances bourgeoises que par une vigoureuse reprise des mouvements révolutionnaires dans les différents pays.
Alors qu’à l’intérieur le parti prenait une physionomie démocratique et s’efforçait anxieusement de démontrer aux bons bourgeois que le diable n’était pas aussi méchant qu’il en avait l’air (et par cela il renonçait à dénoncer le véritable "diable" contre lequel le prolétariat est appelé à combattre), la vie autonome de l’Internationale Communiste se consommait. Cette dernière se faisait, tour à tour, porte-drapeau de la guerre démocratique (le mot d’ordre de 1914 de la IIème Internationale de triste mémoire) comme si, pour les ouvriers, une formule semblable pouvait avoir un sens ; porte-drapeau de la paix, à savoir de l’Europe de Versailles, comme si cette paix et cette guerre ne devaient être pour une Internationale Communiste autre chose que la guerre ou la paix de l’ennemi : paix et guerre sur quoi un parti révolutionnaire peut poser son jeu, mais dont il ne peut prendre aucune responsabilité, dont il ne peut cesser de se proclamer l’ennemi sous peine de se condamner à ne plus jamais pouvoir en profiter. Une autre fois, alors qu’on se déplaçait du prolétariat (qui sur le plan national ne peut avoir d’illusions sur son gouvernement et sur sa "démocratie") aux idéologies des classes moyennes, au lieu de détacher celles-ci des exploiteurs capitalistes et les rapprocher de la classe ouvrière, on se détachait de la solide garantie des luttes révolutionnaires qu’est l’Internationale Communiste (en cela seulement peut consister la garantie de paix pour un Etat prolétarien, à condition toutefois que la Russie puisse encore s’appeler tel) pour faire de celle-ci une sous-section de la Société des Nations.
Dans cette analyse s’exprime, plus que le développement organique de la situation, la façon dont la situation se réfléchissait dans la conscience de ceux qui, à l’intérieur des partis communistes ou dans la collaboration avec ceux-ci, suivaient avec une préoccupation croissante le développement de la politique de l’Internationale. Mais la situation était (c’est là un fait acquis) le résultat logique de tout un processus qui, de la situation du parti russe, se répercutait dans la politique internationale et cette même situation réagissait avec les immanquables défaites résultant d’une orientation fausse, sur cette politique. S’étant cuirassé dans l’édification "Nationale" du socialisme, le parti russe s’extirpait des exigences de la révolution mondiale et les contre-coups de cette dernière le renfermaient toujours plus dans cette tâche désespérée et organisatoire.
Si le repliement sur des positions démocratiques et réformistes pouvait être masqué par une intransigeance démagogique et, si l’absence d’une orientation internationaliste pouvait être dissimulée par des déclarations renouvelées sur les finalités de la "défense de la république soviétique", les directives respectives subissaient pratiquement leur épreuve et se réalisaient pratiquement : elles n’étaient plus objet de polémique. Le centrisme (Trotsky l’avait indiqué plusieurs fois) a comme caractéristique celle des oscillations perpétuelles du pseudo-extrémisme à la tactique du compromis : il est en fait et est resté encore le plus grand parti de classe, dans le sens qu’il a recueilli sous son drapeau (le drapeau de la tradition révolutionnaire, qu’on ne l’oublie pas et de la grande révolution) la masse la plus décidée du prolétariat. Et c’est de cette masse en fermentation qu’est née, l’exigence sincère d’une politique révolutionnaire. Mais au moment décisif, l’élément dirigeant a toujours imposé (avec l’autorité requise de cette foi et de tant d’autres facteurs) une politique de compromis. Il est inutile d’invoquer des dates et de ré-évoquer des précédents qui sont bien clairs devant nous. Les exigences d’une Russie repliée sur elle-même et par cela même conservatrice, au sein de laquelle des discriminations sociales et des situations de privilèges allaient se créer, où nécessairement la pointe de la révolution cédait au profit du conservatisme, se reflétait ainsi sur la situation internationale où les partis opprimés par la bureaucratie n’élaboraient pas les problèmes d’un rapport entre l’Etat soviétique et les forces révolutionnaires. Il s’explique également qu’à côté des impositions du sommet (qui ne suffisent pas à expliquer les situations de fait) au sein des partis membres de l’Internationale, prennent toujours l’avantage ces éléments de l’aristocratie ouvrière ou corrompus par une longue vie démocratique et pour lesquels l’heure des compromis ne sonnait jamais trop tard.
De ces prémisses surgissait la politique du Front Populaire : politique que nous ne considérons pas comme une erreur puisqu’elle est la logique application concrète de la tactique du compromis, et l’expression directe de la figure sociale des partis qui y adhèrent. Elle fut précédée par le Front Unique (de partis ouvriers non de classe). Mais le Front Unique n’en fut que l’introduction. Privé de tout contenu de classe, il ne signifiait que la parfaite unité des deux partis, leur parfait accord pour se laisser engloutir par la démocratie bourgeoise. Mais avec la politique du Front Populaire, avec les décisions du 7e Congrès, ce qui avait été les oscillations du passé devenait programme, et il se vérifiait vraiment, en période de reprise de la lutte des classes, cette fonction conservatrice dont nous parlions ci-dessus.
La lutte des classes se transformait en effet en lutte idéologique : à l’antithèse capital-travail s’opposait l’antithèse démocratie-fascisme. En d’autres paroles. l’opposition pour nous effective (prolétariat-démocratie bourgeoise) devenait une continuité ; ce qui pour nous est tout simplement une différence de méthode dans la domination de classe de la bourgeoisie (démocratie-fascisme) devenait une opposition et le centre naturel de la lutte prolétarienne devenait la démocratie : le socialisme n’était plus qu’une logique conclusion d’une politique démocratique. La lutte contre le fascisme impliquait pourtant la défense de l’ordre républicain à l’intérieur, la défense nationale et la défense du statu-duo bourgeois à l’extérieur : comme si la lutte contre le fascisme pouvait se résoudre sur le plan bourgeois ! Comme si la défense de la paix sociale et de l’ordre (ce ne sont pas nos paroles, mais celles de Thorez, Duclos, etc.) pouvaient en une société de classes, signifier vraiment une défense, et au surplus la défense prolétarienne ! Ainsi le mouvement ouvrier s’empêtrait dans les mailles des institutions bourgeoises et alors même qu’il se raidissait dans la défense contre le fascisme il se liquidait lui-même. La plus sérieuse expérimentation de Front Populaire s’inaugurait en France par d’âpres, violents conflits sociaux, par des grèves et des occupations d’usines (signe de la température des masses) : mais avait pour contre-partie dès le début une réaction contre la gauche, contre les "agitateurs trotskystes", etc., à l’égard de laquelle les mesures modérées contre la droite ne sont que des caresses. La fermentation des masses continuait mais le parti communiste était désormais décidé à la réabsorber dans la légalité et à cultiver l’expérimentation social-démocrate sur une économie déjà dérangée et incapable de soutenir de nouvelles charges. Tout ce qui est arrivé en suite n’a pas cessé de confirmer cette opposition, dont les documents doivent être recherchés dans les continuelles déclarations de loyalisme républicain, de volonté d’ordre, de foi nationale qui fleurissent les discours, jusqu’à culminer dans ce chef-d’oeuvre qu’est la lettre du P.C. au Parti Radical pour le Congrès de Biarritz.
Que les masses françaises aient débuté l’agitation sans une idée bien précise du but et des possibilités de leurs mouvements, il n’y a pas de doute : mais il ne s’agit pas de cela. Il est aussi hors de doute que le prolétariat français, ainsi d’ailleurs que celui des autres Etats de vieilles et corrompues démocraties, nourrit encore des illusions démocratiques et légalitaires, et est en partie paralysé par une longue tradition syndicaliste. Mais la fonction du parti est justement celle de provoquer, au cours de la lutte elle-même et dans son expérience quotidienne, le dépassement des positions rétrogrades : d’accompagner au rythme même de son développement la courbe de l’état d’esprit des masses. La mentalité réformiste c’était là le problème à résoudre : par contre elle fut avalisée comme le mot d’ordre du moment. Mais dans les masses il y avait plus. Illusionnées ou non, elles se sentaient classe dirigeante : ce gouvernement pour elle, à leur yeux, était leur gouvernement, c’est-à-dire elles-mêmes. L’agitation posait nettement le problème du pouvoir, le posait mal, mais le posait. Et ici encore, la fonction politique du parti de classe ne pouvait être qu’indiquer à la masse la véritable voie du pouvoir. La pression, des masses en fermentation, combinée avec l’orientation petite bourgeoise du parti communiste, a donné lieu à la perpétuelle oscillation de la démagogie des phrases de meeting et la vulgaire compromission dans la pratique du gouvernement. Mais cette démagogie sauvait l’apparence eux yeux des masses. Périodiquement, à des échéances régulières, Léon Jouhaux d’un côté Thorez de l’autre, se présentaient en veste de tribun aux masses pour jurer qu’ils n’auraient jamais tolérés que les droits de la classe ouvrière soient foulés aux pieds. Dieu ne paye pas le Samedi : et la pratique des jours fériés était bien trop claire pour s’illusionner sur les saintes joies du Dimanche. Abandonnée à elle-même, renfermée dans ses illusions en certaines couches, déçue dans ses espoirs en d’autres, la masse prolétarienne a été ainsi condamnée à une agitation sans issue qui donnera bientôt des signes inévitables d’une lassitude au moment même où les couches patronales sentiront que le moment est venu pour leur offensive. La reprise de l’anarchisme d’un côté, les réactions du parti radical de l’autre en sont une documentation éclairante. Le prolétariat n’a plus son parti !
Parallèlement, les fruits du déplacement initial à gauche des couches petites bourgeoises s’égaraient. Le parti communiste pouvait bien se glorifier d’avoir conquis la petite bourgeoisie à la cause prolétarienne : en réalité c’était lui qui avait été conquis par la petite bourgeoisie. La neutralité et l’action d’appui des couches petites bourgeoises ont leur condition et leur limite dans le précipice de la situation vers le point décisif : le retour à la normalité les tue. La petite bourgeoisie suit le prolétariat parce qu’elle espère trouver dans les problèmes de la classe ouvrière la solution des siens : et il est nécessaire qu’elle espère jusqu’au jour où elle disparaîtra comme classe et se fondra dans le prolétariat. Mais la tactique adoptée devait conduire à l’opposé : le retour à l’ordre, la relative prospérité que l’aide gouvernementale assurait à ces couches en liquidaient aussi l’intérêt pour l’agitation ouvrière, les rejetaient automatiquement dans les bras des vieilles couches dominantes, alimentaient l’illusion opposée : l’illusion qu’au sein du capitalisme la petite bourgeoisie puisse résoudre ses problèmes. En réalité, la politique du Front Populaire était justement une politique, était précisément une politique petite bourgeoise et avait en cela ses limites infranchissables. La théorie de la lutte contre le fascisme sur des bases "populaires", la lutte contre les 200 familles, la défense de l’ordre et de l’épargne, le tricolore avec une petite place pour la faucille et le marteau, tout cela n’est que cliché petit bourgeois appliqué à la tactique... révolutionnaire. En un autre sens, les masses ouvrières étaient emprisonnées dans la fausse tactique du parti : l’acceptation en plein des mythes petits bourgeois en période de rénovation de l’effervescence sociale : la progressive liquidation du "révolutionnarisme des couches inférieures".
L’apparition de la question espagnole ne pouvait que confirmer brutalement et mettre tragiquement à nu ces circonstances de fait. Ici aussi les masses se trouvèrent emprisonnées par une tactique qui leur enlevait l’initiative pour céder celle-ci aux institutions bourgeoises, et au gouvernement en tant que leur représentant. La démagogie des Jouhaux- - longa manus de cette tactique au sein des syndicats ouvriers alimentait les illusions et multipliait les trahisons. Mais la question de l’Espagne n’était pas résoluble (comme naïvement on le croit) au travers de la question des aides : la prémisse était la reprise de la lutte pour le pouvoir au sein des pays non encore dominés par le fascisme. Cependant. comme on l’a vu les partis ouvriers travaillaient activement à l’intérieur, en France surtout, à liquider l’agitation de masse et à renvoyer aux calendes grecques le problème du pouvoir. L’intervention gouvernementale n’était pas à escompter : l’action directe des masses était éteinte à sa naissance même par la culture intensive des illusions que la démagogie révolutionnaire développait lentement mais sûrement. Le contrecoup de la tragique lutte espagnole a été atténué justement par l’existence d’un "gouvernement... des masses". Et tandis que l’Espagne payait l’inexistence d’un véritable organisme de classe, la vie de l’Internationale se renfermait dans les cercles londoniens du Comité de Non-Intervention. L’aide tardive de la Russie ne portait pas une physionomie différente dans la lutte espagnole, comme elle ne l’avait pas porté en Chine au moment décisif de la Révolution.
Comme nous l’observions au début, la position prise par le centrisme n’est ni nouvelle, ni privée de bases : elle est le produit d’un processus historique, le reflet d’une position sociale. Au moment même où il liquidait les perspectives révolutionnaires en une situation à bien d’égards favorables, le parti communiste assumait dans l’ordre social bourgeois une position que l’on ne peut pas confondre (tout comme la social-démocratie), position qui tend, soi-disant au travers des oppositions de couches traditionalistes, à s’insérer définitivement dans l’ordre démocratique et dans la légalité bourgeoise, et par cela même s’ajoute, comme une des entraves les plus graves (à cause des origines prolétariennes du mouvement) aux multiples obstacles qui s’opposent à la lutte prolétarienne pour la conquête du pouvoir. La lutte contre le fascisme a désormais une physionomie analogue dans le camp démocratique et dans le camp communiste : c’est la lutte pour la démocratie bourgeoise contre le fascisme, d’une méthode contre l’autre, au fond d’une substance inchangée de classe de l’ordre capitaliste. C’est une défense des couches moyennes, une défense de la "paix sociale". Et, sur le plan international, la défense de la paix (ou de la guerre) démocratique.
A cette tactique correspond, dans le domaine de la lutte des classes, une lente réabsorption de la fermentation sociale, la retraite de la petite bourgeoisie sur ses anciennes positions d’attente, la renaissance des forces réactionnaires alimentées par la politique sociale réformiste dans les limites de l’économie et de l’Etat capitaliste. Mais la force des événements doit imposer une discrimination, une maturation progressive des forces révolutionnaires qui briseront les chaînes qui empoignent aujourd’hui le prolétariat .Ce sont les événements qui pétrifieront dans le fait et dans la conscience des masses les organismes constitués et offriront aux forces révolutionnaires, comprimées et suffoquées. les instruments de la renaissance. Si d’un côté il est inévitable que la lassitude pénètre, la logique même de la situation démontre que nous sommes entrés dans une période de conflits, dans une période qui ne peut pas rester longuement incertaine. La physionomie sociale, définie, que les partis ouvriers prennent de plus en plus, facilitera la liquidation des forces réactionnaires accroîtra les rangs internationalistes et de classe. Notre tâche est déterminée par cette perspective : il nous revient de préparer lentement mais sûrement les cadres d’un organisme sain et décidé de classe, de réaliser les conditions d’une renaissance communiste, d’une vie nouvelle de l’Internationale : la nouvelle véritable internationale des travailleurs.

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