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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le prolétariat français doit briser l’Union Sacrée
{Bilan} n°39 - Janvier-Février 1937
Article mis en ligne le 2 avril 2017

par ArchivesAutonomies
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Désormais, plus de doute n’est possible : la fameuse reprise dont Blum, Duclos, nous ont tant parlé ces dernières semaines, se résume en ceci : il faut accroître la production, c’est-à-dire le travail dans les usines, dans les mines. Tel est le thème que nous retrouvons dans le "Peuple" et dans les discours du ministre de l’Économie Nationale.
Drôle de "reprise" qu’il faut stimuler, suivre pas à pas avec un thermomètre afin d’éviter la congestion du malade et où, en dernière analyse, on fera appel aux ouvriers pour maintenir et accroître la production car "nous ne voulons pas acculer notre gouvernement de Front Populaire à la faillite de son expérience" (Appel aux mineurs du Nord).
La réalité est la suivante (et nous la retrouverons même dans le fameux discours de Lyon de Blum) : les industries d’armement représentent, dans tous les pays - y compris la France - le centre vital de toute l’économie, laquelle, depuis le conflit italo-abyssin, n’a fait que développer ce secteur essentiel de la vie économique. En France, le coup de fouet dévaluationniste et la politique intense de réarmement (14 milliards viennent d’être votés par la Chambre) représentent la véritable substance de la "reprise" qui n’apparaît dans la phase décadente du régime capitaliste qu’avec une destruction de richesse, des investissements monstrueux dans les industries de guerre. Et encore faut-il remarquer qu’il s’agit de piqûres économiques qui raniment un instant le capitalisme pour le replonger plus profondément dans des contrastes insolubles.
Toute la science des profonds démagogues de l’ "Humanité" et du "Populaire" réside, en somme, dans ces affirmations simplistes : si les ouvriers veulent accepter la paix sociale, accroître la production, ne pas poser des gestes excessifs, la reprise est assurée. Mais si la "reprise" est conditionnée par le renforcement des classes dominantes et l’approfondissement de l’exploitation ouvrière, c’est bien l’indice sûr que le capitalisme ne voit d’autre solution que dans l’attaque contre le prolétariat. Les contrastes économiques de son système il ne peut les supprimer mais il peut mâter la classe ouvrière, la rendre impuissante et ainsi se survivre quand même.
Toute la période qui précéda la dévaluation gravita autour de la tentative du Front Populaire de maintenir l’Union Sacrée également sur le terrain des luttes économiques, en persuadant les masses qu’elles avaient obtenu grand chose avec la fumisterie de l’Hôtel Matignon. Les mouvements grévistes, malgré la volonté des socialo-centristes, furent autant de coups à l’Union Sacrée, et c’est devant la résistance opiniâtre des ouvriers ne voulant pas céder devant des promesses que l’on marcha à la dévaluation, condition de la "reprise" actuelle.
Cette période se caractérise par la montée des prix et une effervescence ouvrière pour obtenir un réajustement des salaires. Notons que c’est seulement après la dévaluation qu’il sera possible de passer à l’application de la semaine des 40 heures. Au sujet des prix, il est intéressant de mettre en évidence que la montée des prix, l’augmentation du coût de la vie, a été expliqué par centristes et socialistes comme une simple manoeuvre du grand capitalisme, alors que la montée des prix-or pouvait ne pas s’exprimer dans les prix eux-mêmes. Les capitalistes ont été des "mauvais patriotes", des "saboteurs de la paix sociale" en faisant répercuter sur les prix les augmentations de salaire arrachées par les ouvriers. La dévaluation a bien déterminé une tendance vers le réajustement des prix et toute la manoeuvre du capitalisme consistait précisément à empêcher un réajustement correspondant du prix de la force du travail : du salaire.
Peut-on prétendre aujourd’hui que le capitalisme n’ait pas réussi dans manoeuvre et que la situation des ouvriers se soit vraiment, réellement améliorée ? La lutte continuelle menée pour le réajustement des salaires dans toutes les industries nous donne une réponse sûre, à défaut de tout indice statistique. Certes, les ouvriers ont actuellement les 40 heures avec salaire de 48 heures, mais là aussi il faut tenir compte que, dans les industries clés de l’économie française, l’accroissement de la production se fera certainement et poussera le taux de la plus-value peut-être au-dessus de ce qu’il était avec la semaine de 48 heures.
Dans son récent discours au Sénat, Spinasse disait une chose qui confirme clairement nos affirmations. "La poussée des prix entraînant celle des salaires, risque de déborder le cadre de notre dévaluation". Et, ajoutait-il, il nous faut agir sur ce qui n’est ni matière, ni salaires en organisant le travail et la distribution, en accroissant la production grâce à la reprise (?). Pour empêcher les prix et es salaires de dépasser le cadre de la dévaluation, M. Spinasse préconisait donc "’organiser le travail", "d’accroître la production". Deux choses qui seront imposées au prolétariat et qui augmenteront davantage son exploitation. On passera à l’organisation méthodique de la conciliation et de l’arbitrage obligatoire tout en manoeuvrant pour donner l’impression aux ouvriers que l’Union Sacrée réalisée sur le terrain économique est bien en leur faveur. Les bonzes de la C.G.T. expliqueront gravement que, si hier, le mouvement syndical luttait avec acharnement contre l’arbitrage obligatoire et cette espèce de légalisation des syndicats que l’on connaît aujourd’hui, maintenant c’est la grande maturité de la classe ouvrière qui lui permet non d’asséner un coup décisif à l’État capitaliste, mais de l’accepter comme arbitre ou protecteur. Plus encore, dans "Le Peuple", nous trouverons une défense chaleureuse du jeu des indices que l’on avait dénoncé jusqu’ici comme un jeu de dupes. Maintenant, il s’agit de s’y fier pour réajuster les salaires. Seulement lorsque cette belle théorie sera appliquée en métallurgie et que le surarbitre viendra dire que d’après les indices du coût de la vie les ouvriers ont seulement droit à 8,5 % et non 15 %, les bonzes invoqueront des prétextes et ils obligeront les travailleurs à s’incliner devant la "loi".
Tout le problème français est et reste concentré dans la lutte que mène la bourgeoisie contre le prolétariat. Avant l’avènement du Front Populaire, l’Union Sacrée était réalisée politiquement autour du Front Populaire poussé au pouvoir, alors que les forces e la démocratie et, en premier lieu les centristes, intervenaient pour étouffer des conflits se retournant inévitablement contre les gouvernements de droite. À l’heure actuelle nous vivons une expérience de réalisation d’Union Sacrée, comme nous n’en avons pas encore vue dans aucun pays, sur le terrain où n’existe précisément aucune possibilité d’entente entre la classe qui exploite et celle qui est exploitée. C’est pour cela que chaque pas du Front Populaire doit s’accompagner du développement d’un vaste appareil de répression qui puisse, à défaut même "d’un consentement" des ouvriers, mettre les grèves hors la loi.
C’est aussi pourquoi la droite relève la tête à chaque occasion, tâte le terrain pour trouver les points faibles du Front Populaire afin d’être prête à reprendre sa charge dans des circonstances critiques pour lui. Mais jusqu’ici le terrain où le gouvernement Blum a agit est jalonné de victoires.
C’est d’abord la fin du conflit dans la région lilloise où les ouvriers de la métallurgie sont rentrés sans avoir obtenu satisfaction afin de respecter la loi sur l’arbitrage. C’est la C.G.T. qui fera respecter la loi contre le syndicat professionnel des techniciens et qui proposera au ministre d’envoyer des briseurs de grèves. Cet important conflit liquidé - après bien des pourparlers et des marchandages qui prouvent que les ouvriers se méfiaient des farces à la Matignon - l’on a pu passer à l’interdiction des grèves, conformément à l’esprit de la loi votée. Lorsque le 19 janvier, les ouvriers du Bâtiment demandèrent une augmentation de 15 %, devant le refus du patronat, les organisations ouvrières demandèrent que les revendications soient soumises à l’arbitrage gouvernemental. Lorsqu’éclata la grève des abattoirs, les patrons invoquèrent la loi et obtinrent la reprise du travail avant tout arbitrage. Le 1er février, la grève subite chez Maggi mit en évidence la volonté du capitalisme d’obtenir un désaveu de tous les conflits désormais contraires à la loi. Henri Raynaud, secrétaire des syndicats de la région parisienne, écrivit clairement et sans aucune gêne "qu’ils (les bonzes socialo-centristes) avaient toujours conseillé aux ouvriers de reprendre le travail pour ne pas arrêter l’arbitrage et porter atteinte à une loi que la C.G.T. avait acceptée en pleine conscience". Pour ces Messieurs, les ouvriers avaient commis une faute justifiable par l’opposition à la loi du patronat. Dans les mines, il faut relever la pression des chefs cégétistes pour obliger les mineurs du Nord à fournir 44 heures, avec une augmentation de 5 % pour les 4 heures excédentaires, au nom de l’intérêt national.
Comme on voit, le gouvernement Blum est parvenu à faire fonctionner l’arbitrage obligatoire d’une façon brillante et le capitalisme peut lui donner la palme pour ce succès. L’Union Sacrée existe donc le terrain des luttes revendicatives et lorsque les ouvriers partent quand même, c’est "le patronat qui est en cause et qui est contre la loi". Seulement, le terrain est ici très peu sûr et la garde mobile laisse apparaître la pointe de ses sabres ou la crosse de ses fusils pour épauler la persuasion de ceux qui veulent que les ouvriers respectent les lois de leur exploitation. Jusqu’où le Front Populaire pourra-t-il continuer dans la voie actuelle où les mirages de la reprise cachent mal la politique du surarmement de l’impérialisme français ? Tout cela dépend évidemment du cours que suivront les mouvements de classe, de leur force à briser les freins de l’arbitrage et d’en finir avec l’Union Sacrée actuelle.
Mais l’autre Union Sacrée, celle qui s’exprime par la réconciliation des Français et par l’amour effréné de la patrie a reçu une nouvelle consécration dans diverses manifestations parlementaires et dans des "réformes" très profitables aux grands industriels.
Tout d’abord, il y a le "vote historique" des 591 contre 0 au sujet de l’Espagne. Tous les députés ont affirmé le désir du capitalisme français de maintenir les formes actuelles de l’intervention en Espagne, sans élargir le foyer espagnol à d’autres pays. L’Italie, L’Allemagne fourniront à Franco ; les pays démocratiques et la Russie feront leur petit effort pour activer le massacre des prolétaires. La France reste synonyme de "Paix" et ce vote doit l’apprendre aux prolétaires de la France et du monde entier.
Mais lors de la discussion encore assez récente des budgets militaires nous avons eu le spectacle de l’unanimité de la Nation Française pour défendre la patrie. Seulement ceux qui firent des réserves et votèrent contre un gouvernement incapable à leurs yeux d’assumer la défense nationale, ce ne furent pas les communistes, mais la droite. Au nom des centristes, F. Bonte tendit la main à toutes les nations, en accord avec "son camarade Blum", et promit de voter non seulement les 14 milliards demandés mais autant qu’il en faudra. Daladier salua les ouvriers des arsenaux travaillant pour la défense nationale et acceptant des conditions inférieures de travail, l’accroissement de la production et des heures de travail, sans doute pour préserver la patrie d’une agression hitlérienne. Lorsqu’un députe réactionnaire fit remarquer très justement aux députés du Front Populaire qu’en applaudissant aux nationalisations des usines de guerre, ils applaudissaient en fait la hausse des actions qui en avait résulté, Daladier fera hypocritement remarquer que dans les nationalisations "nous tenons compte seulement de la valeur des biens corporels à l’exclusion des actions". Si les actions montent par suite de la nationalisation des usines de guerre, la faute en revient à la dévaluation... En fait, le rachat des usines de guerre par l’État s’est effectué à des conditions excellentes pour les Brand, Renaud et autres munitionnaires. Le paradoxe a été de voir les syndicats de la C.G.T. denoncer les industriels travaillant mollement pour la défense nationale en érigeant la nationalisation, au nom de la "reprise économique" et de la défense de la nation. Ainsi on travaille pour aides les munitionnaires et les détenteurs d’actions à accroître leurs bénéfices.
Les centristes ont voté le budget de la défense nationale qui est l’axe de la situation de la France au point de vue de la reprise économique. Désormais il est clair qu’ils tenteront d’entraîner les ouvriers toujours plus en avant dans la voie de la soumission complète à l’Union Sacrée, alors qu’ils marcheront à l’avant-garde pour activer l’industrie de guerre qui n’est qu’une formidable destruction de capitaux et de travail nouveau. Ils accoupleront "France" avec "Marxisme-léninisme" (Gitton), ils transformeront Lénine en un ardent patriote russe (lettre au "Temps" publiée par l’ "Humanité"). Et quand des ouvriers se révolteront contre leur abominable politique de trahison, ce sera la chasse "trotskistes", agents d’Hitler, du Japon. Les ouvriers internationalistes seront collés aux trotskistes qui, en tant que parti, ne représentent que confusion et désarroi et cela n’est pas de nature à faciliter un véritable regroupement d’ouvriers internationalistes voulant forger les bases d’un noyau marxiste. Mais cependant nous avons à réagir contre les pogromes que la bureaucratie centriste prépare contre les ennemis de l’Union Sacrée au sein des organisations syndicales. Déjà au dernier Congrès des syndicats de la région parisienne, une canaille de bureaucratie soviétique s’est permise d’insulter les cadavres de la vieille garde bolchevique assassinée à Moscou et de réclamer la chasse "aux trotskistes". Les travailleurs français n’ont pas à se laisser intimider par la campagne déclenchée par le centrisme contre le "trotskisme" : il s’agit d’empêcher les réactions de classe des prolétaires de se retourner contre les traitres et les renégats et de paralyser avec l’épithète d’agent d’Hitler, d’ennemi de la paix, l’ouvrier qui tenterait d’échapper à l’emprise des forces du capitalisme et de leur chemin.
Il s’agit de bien comprendre que le chemin de classe des prolétaires de France passe aujourd’hui par une lutte impitoyable contre le système d’arbitrage et de conciliation obligatoires. Il faut relever le drapeau des luttes revendicatives pour les développer sans cesse jusqu’à leur transformation en batailles générales. Il faut briser les cadres de la loi qu’on veut identifier avec les cadres des syndicats. Il faut déclencher des batailles contre et malgré le désir socialo-centristes. Là est le chemin du regroupement de classe des ouvriers, là est le chemin de la lutte contre l’Union Sacrée sur n’importe quel terrain, là est le terrain des batailles contre la domination du capitalisme.




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