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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nos divergences avec le camarade Hennaut
{Bilan} n°39 - Janvier-Février 1937
Article mis en ligne le 2 avril 2017

par ArchivesAutonomies
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Parmi les documents de la Ligue des Communistes Internationalistes de Belgique est paru un rapport du camarade Hennaut sur "Les événements d’Espagne". Comme il ne nous est malheureusement pas possible de publier ce rapport, nous renvoyons le lecteur au texte même de ce document qu’il pourra se procurer à l’adresse suivante : A. Hennaut, 468 Chaussée de Waterloo à Bruxelles (Belgique).
Notre fraction a entretenu des rapports très suivis avec la Ligue qui était d’ailleurs le seul organisme avec lequel une liaison existait au point de vue international. Les événements d’Espagne ont provoqué au sein de la Ligue une crise politique qui n’a pas eu la forme aiguë comparable à celle qu’a connue notre fraction et qui s’est liquidée par le départ de la minorité. Parce que nous considérons les divergences qui séparent actuellement les deux courants de la Ligue comme ayant une importance capitale, nous estimons de notre devoir de contribuer à la clarification, en publiant l’article suivant destiné à la critique du rapport du camarade Hennaut.
Notre fraction, qui suit très attentivement le cours de la discussion dans la Ligue, attendra pour examiner le problème de ses rapports avec elle qu’une conclusion soit intervenue dans le débat actuel.
L’article qui suit, bien que signé, reflète les positions que défend notre organisation au sujet des événements d’Espagne. La signature s’explique du fait que certaines conclusions d’ordre général, quant aux rapports entre les deux organisations, se dégagent de cette étude. Si notre fraction est actuellement saisie d’un document contenant des directives pour les rapports internationaux à établir en conséquence des modifications survenues à la suite des événements d’Espagne, ce document n’est pas encore adopté officiellement par l’organisation. C’est pour cette raison que l’article qui suit porte la signature de celui qui l’a rédigé.

* * * * *

Les événements expriment parfois la plus déchirante des rançons résultant de l’impossibilité où les militants sont placés pour obtenir la solidarité des orientations par le seul lien qui réellement rattache les énergies prolétariennes : une concordance de vues sur les problèmes fondamentaux du communisme. Celui qui écrit ceci éprouve une peine réelle à rappeler les jours, désormais lointains, de la scission du Parti Communiste et où le camarade Hennaut se distinguait par un accent sévère et réfléchi de l’examen des terribles problèmes du moment. A cette époque, le plus grand encouragement nous fut donné en voyant qu’un camarade de la force de Hennaut s’orientait absolument dans une direction analogue à la nôtre. Il en fut de même au cours des années suivantes lorsque l’Opposition, à peine créée, fut en butte à toutes les basses manœuvres des aventuriers masquant leurs sales entreprises du nom de Trotsky et parvenant à les faire adopter par les prolétaires en brandissant le drapeau du compagnon de Lénine.
La question de l’Est chinois et ses répercussions dans l’Opposition Internationale détermina la rupture de l’Opposition belge. La différence entre les opinions défendues par notre organisation et celles publiées dans les documents signés par Hennaut et Van Overstraeten, nous empêcha alors de poser le problème de relations politiques communes. Cependant quelques années après, au cours des événements d’Allemagne qui se conclurent par la victoire de Hitler, les bases d’une communauté de travail purent s’établir.
Par opposition au point de vue de Trotsky qui, sur la base de la lutte pour la défense des revendications démocratiques, entrevoyait la possibilité d’une évolution révolutionnaire des situations, voici les idées centrales qui permirent le rapprochement avec le camarade Hennaut. Ce dernier avait déjà proclamé la nécessité d’œuvrer à la fondation de nouvelles organisations prolétariennes, partant de l’idée que les partis communistes n’étaient plus que des appendices de la caste bureaucratique soviétique qui avait usurpé le pouvoir au prolétariat. De cette façon, Hennaut se trouvait donc tout naturellement disposé à lutter contre l’idée de Trotsky qui prétendait pouvoir faire servir les partis communistes à la défense des intérêts du prolétariat allemand. Il est connu que notre position était autre : si nous combattions l’idée de Trotsky concernant les partis communistes, c’est parce que, dès la fondation de la fraction, nous avions affirmé l’inévitabilité du rôle réactionnaire des états-majors de ces partis, concluant ainsi que la reconstruction de nouvelles organisations prolétariennes ne pouvait se faire (à l’intérieur ou de l’extérieur des anciens partis) que sur la ligne du triomphe des fractions de gauche, expulsant l’idéologie de ce même état-major centriste que Trotsky pensait pouvoir utiliser à la victoire révolutionnaire. Quant aux bases politiques pour l’action prolétarienne et notamment la lutte pour la défense des revendications démocratiques dont parlait Trotsky, le camarade Hennaut était loin d’admettre la critique catégorique que nous en faisions, mais il n’en arrivait cependant pas à les considérer comme la base exclusive du rassemblement des masses pour la lutte contre le capitalisme.
Comme il en a toujours été, et comme il en sera de même pour l’avenir, la communauté de travail s’établit sur la base de l’influence des événements filtrés au travers des principes conquis dans une époque donnée par le prolétariat dans sa lutte pour le communisme. Par rapport à la position de Trotsky, celle du camarade Hennaut permettait à la Ligue et à notre fraction d’établir une base commune, étant donné que la double négation était proclamée de pouvoir faire servir le centrisme et la défense des revendications démocratiques au triomphe de la révolution prolétarienne. Mais cette base nécessairement imparfaite obligeait immédiatement nos deux organisations à dépasser la phase de la négation et à en arriver à la phase supérieure de la construction. Notre conception essentiellement matérialiste de l’évolution des idées au sein du prolétariat nous permet de comprendre toutes les difficultés qui ont parsemé les quatre années de travail commun entre nos organisations. Aussi longtemps que les événements ne permettaient pas une vérification de la question fondamentale du parti, toutes les approximations intellectuelles, les conjectures, les doutes, les variantes, les perspectives de variantes, consacraient le stade de la confrontation, de la fermentation. Mais la situation s’est ouverte où il faut inexorablement en arriver à la simplicité des formulations qui départagent et font s’évanouir tous les espoirs précédemment fondés sur une solidarité qui nous aurait permis d’œuvrer ensemble jusqu’à la victoire du prolétariat. Les événements d’Espagne surgissent et la question du parti intervient avec la logique inébranlable d’une formule qu’il serait impardonnable, pour nous aussi bien que pour le camarade Hennaut, de ne plus considérer comme le critère définitif de la délimitation programmatique : sans parti de classe, pas de situation révolutionnaire, pas de victoire possible, et pas de possibilité non plus pour le prolétariat de profiter des situations afin de triompher du régime capitaliste. C’est dans ces termes que le problème se pose actuellement pour le camarade Hennaut aussi bien que pour nous. Ni lui, ni nous ne pouvons plus concevoir un travail commun si cette question ne trouve une solution radicale au feu des événements d’Espagne.
L’article qui suit, bien qu’il n’aborde pas de front cette question du parti, est entièrement conçu en fonction de la position centrale que nous avons indiquée et notre opinion est que c’est seulement au terme de la discussion avec le camarade Hennaut que les rapports politiques pourront se régler. La séparation deviendra inévitable si l’accord ne peut pas s’établir, cet accord comportant l’obligation d’entamer énergiquement le travail vers la construction de cet organe en dehors duquel tout travail politique ne représente pas un apport effectif à la lutte que mène le prolétariat pour sa libération de l’esclavage capitaliste.
Voici dans quels termes le camarade Hennaut présente notre position :

"Une situation révolutionnaire existe lorsqu’existe un parti révolutionnaire du prolétariat qui se donne pour but de réaliser la révolution en détruisant le pouvoir politique de la bourgeoisie et en fondant, à sa place, un pouvoir prolétarien au sein duquel le parti révolutionnaire joue un rôle dirigeant. Si ce parti n’existe pas, toutes les actions entreprises par le prolétariat sont condamnées à échouer. En l’absence d’un parti, le prolétariat n’a d’autres possibilités d’œuvrer à son émancipation qu’en luttant sur le terrain économique pour des revendications partielles, sous l’égide de ses organisations "spécifiques", les syndicats, afin de se diriger vers la formation d’un parti révolutionnaire".

Deux précisions sont indispensables pour rendre ce texte pleinement correspondant à la position centrale que nous défendons. C’est tout d’abord l’introduction de l’idée de l’existence simultanée des notions du parti et du prolétariat, de l’impossibilité de les séparer tant au point de vue politique qu’historique (mais non au point de vue de la physique sociale et des situations contingentes). L’un ne peut exister sans l’autre, ils se conditionnent mutuellement, et la source même du travail théorique du parti se situe uniquement dans les conquêtes de la classe ouvrière et d’elle seule. La seconde précision se rapporte aux revendications partielles et aux syndicats. Pour ces premières, nous ne les considérons pas du simple point de vue d’une étape intermédiaire, précédant la conquête du pouvoir, mais comme les molécules de l’œuvre qui exprime la courbe de l’ascension du prolétariat vers la société communiste. Il ne s’agit donc pas d’une différence quantitative entre revendications partielles et finales (bien que apparemment il semble en être ainsi), mais de la différence de grandeur d’une même substance. C’est ce qui nous permet par exemple de dire que les prétendues conquêtes des ouvriers de Barcelone dans le domaine économique et politique ne sont, en définitive, que des défaites prolétariennes puisque les socialisations sont vivifiées par le sang de l’État bourgeois et non par le sang d’un État révolutionnaire et prolétarien. Pour les syndicats, notre position à l’égard de l’unité syndicale ne signifie pas qu’elle se fonde sur la perspective de la lutte des masses contre les états-majors syndicaux qui sont autant de serviteurs de la domination capitaliste et sur la nécessité de ne pas fonder d’autres organisations jusqu’au moment où cette lutte éclatera. Instruits par les expériences de Russie, d’Allemagne, de France et des autres pays, nous voyons dans la question des syndicats, leur unité, une manifestation des situations : tant que celles-ci jointes à l’intervention du parti n’auront pas permis aux masses d’acquérir la conscience supérieure leur permettant de se rassembler unitairement pour la lutte contre le capitalisme et de créer des organisations les englobant à cette fin, la scission des syndicats, tout comme la création d’autres organisations n’aboutissent qu’à rendre plus compliquée encore la lutte du prolétariat et au surplus à engendrer de nouvelles équivoques par le truchement de courants hybrides aussi bien politiques que syndicaux. Peut-on dire que l’heure de la scission sonne uniquement à l’époque des luttes révolutionnaires ? On le pourrait en se basant sur les expériences que nous avons vécues, mais la politique prolétarienne ne peut pas présager des circonstances à venir. Ce qu’elle peut et doit faire c’est prédéterminer, sur la base d’une analyse matérielle de l’évolution précédente, les lois qui ont accompagné cette évolution et, pour ce qui nous occupe, proclamer que le moment de la scission se présente lorsque l’époque de l’inféodation des syndicats au capitalisme et de la possibilité pour ces syndicats de contrôler les masses, fait place à l’époque où le parti révolutionnaire peut appeler les ouvriers à lutter pour leurs revendications partielles sous le guide du nouvel organisme unitaire des masses capable d’acheminer leur bloc compact dans la voie de la lutte contre le capitalisme.
Ces précisions données et afin de mieux situer la divergence avec le camarade Hennaut, nous croyons utile de reprendre les positions contenues, au sujet du parti, dans la "Résolution sur le rôle du Parti Communiste dans la Révolution prolétarienne" approuvée par le 2ème Congrès de l’Internationale. On lit à la thèse 5 : "L’Internationale Communiste répudie de la façon la plus catégorique l’opinion suivant laquelle le prolétariat peut accomplir sa révolution sans avoir son parti politique. Toute lutte de classe est une lutte politique. Le but de cette lutte, qui tend à se transformer inévitablement en guerre civile, est la conquête du pouvoir politique. C’est pourquoi le pouvoir politique ne peut être pris, organisé et dirigé que par tel ou tel parti politique. Ce n’est que dans le cas où le prolétariat est guidé par un parti organisé et éprouvé poursuivant des buts clairement définis et possédant un programme d’action susceptible d’être appliqué, tant dans la politique intérieure que dans la politique extérieure, ce n’est que dans ce cas que la conquête du pouvoir politique peut être considérée non comme un épisode, mais comme un point de départ d’un travail durable d’édification communiste de la société par le prolétariat".
Voici maintenant ce que dit le camarade Hennaut à la page 18 de son rapport :

"La révolution prolétarienne est impossible sans que se créent les instruments de la conscience politique du prolétariat, ses partis. Et encore, lorsque ces conditions sont remplies, le prolétariat ne peut atteindre une unité révolutionnaire, une pleine maturité sans un brassage des divers courants politiques qui l’ont travaillé. En Espagne, il n’y a rien de pareil qui se soit produit".

A première vue, l’on pourrait déduire de la comparaison des trois textes qu’aucune divergence n’existe au moins pour ce qui concerne les événements d’Espagne, entre le camarade Hennaut et notre fraction, les deux points de vue étant confrontés avec la thèse de l’Internationale que nous avons reportée. Il y a cependant dans la phrase du camarade Hennaut l’idée de la pluralité des partis alors que la notion du parti de classe est explicitement indiquée dans la thèse de l’Internationale. Il n’est pas dans nos intentions d’esquisser dans cet article ce point là, ni celui du brassage des différents partis par la classe ouvrière, formule à laquelle nous préférons de beaucoup celle de la maturation de la situation révolutionnaire et, avec elle, de la conscience communiste au sein du prolétariat, hissant le parti à la réalisation de sa tâche spécifique.
L’affirmation générale du camarade Hennaut, en ce qui concerne les conditions pour la révolution prolétarienne en Espagne, ajoutée à sa déclaration explicite que "rien de pareil n’existe en Espagne" devrait fournir la base pour un éclaircissement définitif des divergences. Mais il n’en est pas ainsi et cela pour deux raisons : tout d’abord parce que le rapport du camarade Hennaut soutient une notion de la "révolution" qui semble pouvoir être séparée de la notion du prolétariat et, enfin, parce que dans le mécanisme de la pensée du camarade Hennaut il n’existe pas le mouvement indispensable à la construction de la théorie marxiste.
Avant tout, nous essayerons de préciser la notion de "situation révolutionnaire". Voici tout d’abord ce que dit la thèse 2 de l’Internationale Communiste (2ème Congrès), sous le titre : "L’essence de la dictature du prolétariat et du pouvoir des Soviets" :

"La victoire du socialisme (première étape du communisme) sur le capitalisme exige l’accomplissement par le prolétariat, seule classe réellement révolutionnaire, des trois tâches suivantes :
La première consiste à renverser les exploiteurs et, en premier lieu, la bourgeoisie, leur représentant économique et politique principal : il s’agit de leur infliger une défaite totale, de briser leur résistance, de rendre impossible de leur part toute tentative de restauration du capital et de l’esclavage salarié. La deuxième condition consiste à entraîner à la suite de l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire, de son parti communiste, non seulement tout le prolétariat, mais aussi toute la masse des travailleurs exploités par le capital, à les éclairer, à les organiser, à les éduquer, à les discipliner au cours même de la lutte impitoyable et téméraire contre les exploiteurs, à arracher dans les pays capitalistes cette écrasante majorité de la population à la bourgeoisie, à lui inspirer pratiquement confiance dans le rôle directeur du prolétariat, de son avant-garde révolutionnaire.
La troisième, de neutraliser ou de réduire à l’impuissance les inévitables hésitants entre le prolétariat et la bourgeoisie, entre la démocratie bourgeoise et le pouvoir des Soviets, de la classe de petits propriétaires ruraux, industriels et négociants, encore assez nombreux bien que ne formant qu’une minorité de la population et des catégories d’intellectuels, d’employés, etc., gravitant autour de cette classe".

Il pourrait paraître que la citation ci-dessus n’est pas pertinente car le camarade Hennaut souscrit aux formulations qui y sont contenues. Mais l’accord n’est que formel. En effet, quand nous posons le problème : "qu’est-ce qui conditionne une situation révolutionnaire, dans l’époque historique actuelle du capitalisme ?", le camarade Hennaut au lieu de s’en référer aux facteurs indispensables pour actionner la révolution prolétarienne s’en rapporte à des considérations qui le poussent à affirmer que cette situation s’est ouverte même si aucune des trois conditions contenues dans les thèses de l’Internationale n’existe. Cependant Hennaut, partant de la thèse précitée au sujet du parti, affirmera qu’en Espagne ce parti n’existe pas du tout. Alors comment se pourrait-il qu’une situation révolutionnaire y existe ? Ici nous devons aborder le problème de la nature du mécanisme idéologique qui engendre la pensée du camarade Hennaut.
Nous lisons à la page 30 des "Questions Fondamentales du marxisme" de Plekhanov, ce qui suit :

"Il va de soi qu’en parlant de solution complète, nous avons en vue non pas l’arithmétique du développement social, mais son algèbre, non pas l’explication des causes des différents problèmes, mais l’explication de la manière dont il faut s’y prendre pour découvrir ses causes. Cela signifie que l’interprétation matérialiste de l’histoire a surtout une valeur méthodologique. Engels le comprenait parfaitement lorsqu’il écrivait : "ce qu’il nous faut ce ne sont pas tant les résultats bruts de l’étude, les résultats ne sont rien sans l’évolution qui y conduit".

Examinons maintenant quelques-uns des éléments de l’analyse qui conduisent le camarade Hennaut à affirmer qu’une situation révolutionnaire existe en Espagne. D’une part, les socialisations réalisées en Catalogne et, d’autre part, l’exécution de bourgeois effectuée par les ouvriers dans les régions non contrôlées par les armées de Franco. Mais la constatation d’un fait ne suffit pas et il faut en arriver à son interprétation. A cette fin, un élément indispensable doit entrer en jeu si l’on veut rester des marxistes et ne pas tomber dans le conceptualisme où le matérialisme contemplatif, qui fait dériver la signification de l’événement de l’événement lui-même : l’ouvrier tue le bourgeois... la socialisation est effectuée, la situation révolutionnaire ou le facteur préliminaire à cette dernière se trouve donc réalisé. Cette interprétation est foncièrement fausse. Le marxiste dira que si le meurtre du bourgeois, ou la socialisation se présentent en même temps que le prolétariat reste encastré, ou est canalisé vers l’État bourgeois, la condition n’est nullement réalisée pour l’ouverture de la situation révolutionnaire. L’évolution est commandée par la classe et son organisme fondamental : l’État qui donne aux faits leur réelle signification. L’opposition peut ne pas exister entre propriété privée et socialisation comme le prouve l’orientation contre-révolutionnaire de la Russie Soviétique. Par contre aucune possibilité n’existe de concilier l’évolution capitaliste avec l’évolution prolétarienne opposée, et les événements d’Espagne en donnent une confirmation éclatante : sans armes, le fascisme est écrasé ; pourvus de munitions, par l’État bourgeois, les ouvriers subissent des défaites sanglantes.
Quand on dit que la socialisation ou le meurtre du capitaliste ne peuvent être une manœuvre du capitalisme, l’on dit une chose parfaitement juste. Mais, pour saisir la réalité sociale, il faut commencer par affirmer que la bourgeoisie se trouve dans l’impossibilité de déterminer les événements correspondants aux intérêts de sa domination, car la base même de son régime conduit à l’explosion des contrastes dans l’ordre économique, politique et social. En Espagne, par exemple - et le camarade Hennaut est parfaitement d’accord avec nous en cela - le capitalisme aurait voulu en arriver à répéter le schéma des événements allemands au travers de la cession du gouvernement aux bourreaux fascistes. Mais la situation ne le permettra pas et la soudaine insurrection des ouvriers dans les centres industriels obligera le capitalisme à faire face à un prolétariat qui s’insurge. Comment s’y prendre ? Par une action violente mais cela est impossible et alors il faudra sacrifier l’accessoire à l’essentiel dans la perspective certaine - confirmée par toutes les expériences sociales - qu’une fois le manche gagné, la cognée suivra. Capter le prolétariat, le faire prisonnier des rouages de l’État capitaliste, c’est vaincre la révolution, c’est faire servir aux intérêts de la domination bourgeoise la socialisation aussi bien que le meurtre des individualités capitalistes.
Pour ce qui concerne les socialisations, il faut s’entendre d’une façon catégorique. La socialisation est une forme d’organisation et de gestion économique qui ne peut s’affirmer réellement qu’après la conquête du pouvoir politique. Au cours de la lutte pour la destruction de l’État capitaliste (ce qui malheureusement n’est pas le cas de l’Espagne), des épisodes de socialisation peuvent se produire mais leur généralisation - comme il s’est vérifié en Catalogne notamment - n’est possible, dans une évaluation révolutionnaire des événements, qu’après la destruction de l’État bourgeois.
L’histoire de l’après-guerre fourmille d’exemples où apparemment le pouvoir bourgeois disparaît, où les ouvriers semblent être les maîtres de la situation, mais puisqu’il n’existait pas une tendance dans l’ensemble des masses à se rebeller contre l’État capitaliste (en Espagne, il existe une enthousiaste dévotion des masses à cet État : ce que le capitalisme a pu obtenir au travers des ministères complétés par toute la gamme des courants à qui les ouvriers avaient confié leur sort), parce qu’il n’existait pas une minorité consciente de la classe ouvrière - son parti de classe mûrissant au feu des situations un programme révolutionnaire - parce que tout cela n’existait pas, nous avons eu, pour reprendre la réelle signification de la phrase de L. Blum, des soi-disant "vacances du pouvoir" qui ont représenté la seule arme dont disposait le capitalisme pour sauvegarder son régime. Oui, la seule arme, car il ne pouvait pas à ce moment précis recourir à d’autres systèmes pour battre la classe ouvrière.
La comparaison des événements actuels en Espagne avec ceux de Russie précédant la victoire d’Octobre révèle deux traits fondamentaux : au point de vue de l’étendue de l’action ouvrière, des "conquêtes" réalisées par les ouvriers, pas de doute, les prolétaires d’Espagne sont allés bien au delà de ceux de Russie qui, dans le domaine économique par exemple n’ont réalisé des incursions dans le domaine de la propriété privée (pour employer la même formule que le camarade Hennaut) que bien après la prise du pouvoir. Par contre, alors qu’en Russie, dès février 1917, la lutte de classes s’exprime au travers d’une lutte entre deux évolutions politiques opposées, en Espagne, après l’étranglement de la grève générale, nous assistons au déploiement d’une seule et unique évolution qui enchaîne progressivement les ouvriers au char de la bourgeoisie. En Espagne et en Russie, il y a une course progressive, mais le sens, la direction, la nature même de la course des événements est opposée : ici c’est - au cours de la première semaine des événements - l’abîme qui se creuse entre le capitalisme et les ouvriers, pour en arriver graduellement à l’encastrement dans l’État capitaliste, des organismes qu’instinctivement les ouvriers avaient créés le 19 juillet pour les faire servir à leurs intérêts. Là, en Russie, les ouvriers débutent pour rompre les liens qui les enchaînaient au régime du tsarisme. L’écran de l’histoire ne fera pas apparaître immédiatement (cela est impossible) le corps politique - le parti de classe - le seul capable d’incarner la mission révolutionnaire du prolétariat, mais à la confusion primitive des situations du début correspond une confusion idéologique dans les masses parmi lesquelles la plus grande influence sera tenue tout d’abord par la droite, puis par la gauche bourgeoise, enfin par l’extrême-gauche bourgeoise de Kerensky se croisant avec les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires et la droite du parti bolchevik.
En février 1917, le bouleversement se produit dans les rapports sociaux et la double évolution opposée s’épanche : d’un côté le capitalisme qui, pour refouler l’intervention révolutionnaire du prolétariat, recourt à toutes les réserves politiques dont il pourra disposer (que l’on réfléchisse qu’en septembre 1917, à propos de Kornilov, à la veille de la conquête du pouvoir, Lénine soulève le danger des bolcheviks qui se rallient au principe bourgeois de la défense nationale). De l’autre côté le prolétariat qui est porté par la violence même des situations à atteindre la maturité politique qui lui permettra de conquérir le pouvoir.
La révolution ne se produit pas en Russie parce que, avant tout, les bolcheviks sont là et interviennent avec leur programme marxiste, mais parce que la précipitation de la situation internationale et de la Russie ont permis au prolétariat de faire agir Lénine et les bolcheviks comme les protagonistes du plus grand bouleversement social que nous ayons connu. En Espagne, c’est le contraire qui s’est produit, et nous en sommes arrivés à l’Union Sacrée, formule que le camarade Hennaut emploie lui-même au cours de son rapport à plusieurs reprises.
Mais il nous a été objecté : en Russie aussi, entre février et octobre 1917, l’Union Sacrée existait parce que les ouvriers donnaient leur confiance aux cadets, aux démocrates et aux social-démocrates. C’est là l’aspect formel des choses, non leur substance, leur réalité. Les ouvriers avaient brisé avec l’État bourgeois et pour employer la formule de Lénine, ils votaient avec le pied en abandonnant le front de la guerre impérialiste. Le capitalisme réagit à cette situation et pour maintenir les ouvriers dans le cadre de son régime dira aux ouvriers qu’il faut continuer la guerre pour défendre les conquêtes sociales contre les Allemands, contre Kornilov, faisant recours - ainsi que nous l’avons dit - à tout le personnel qui pouvait le mieux tromper les ouvriers, mais il n’y parviendra pas et cela à cause de la violence révolutionnaire des événements. Le ministère de Kerensky à l’époque de Kornilov, par rapport à celui actuel de Caballero présente cette différence fondamentale : le premier est une dernière tentative du capitalisme pour éloigner l’attaque du prolétariat contre son État, contre son régime ; celui de Caballero représente la forme parachevée du plan du capitalisme pour éviter que se produise l’évolution de la lutte contre l’État capitaliste. Et ici le problème capital se pose entre le camarade Hennaut et nous, dans les mêmes termes d’ailleurs qu’il se posa en 1917 en Russie. Lesquels sont donc les termes essentiels de la situation d’Espagne, à savoir quel est l’enjeu réel d’une lutte qui se déroule au travers des armes ? Est-ce oui ou non le problème de l’État, du pouvoir ? Oui, dira le camarade Hennaut quand il s’agit d’une affirmation générale, mais son oui devient absolument abstrait quand on le rapporte à la situation réelle en Espagne.
Il y a une guerre en Espagne. Elle est guerre civile si le prolétariat y intervient en vue de la destruction de l’État bourgeois, elle ne l’est pas dans le cas opposé. Et ici il faut bien préciser. Nous ne disons pas qu’il faille d’un coup déclencher cette lutte, bien qu’en Espagne c’est dans ces termes bien nets que les ouvriers ont commencé. Nous parlons de la tendance, de l’évolution, nous disons qu’il est impossible d’emprunter le chemin de la révolution en s’accrochant à l’État capitaliste. Il est faux qu’en Russie il en fut de même au début. Mille fois non. En Russie, ainsi que nous l’avons dit, pour capter la force historique qui s’était manifestée dès février, le capitalisme faisait recours aux Caballero russes pour retenir les ouvriers dans l’enceinte du régime, mais sans succès.
Et aujourd’hui quel est le fond de la divergence ? Exactement celui-ci : nous disons que pour faire la guerre civile au capitalisme, il faut rompre avec lui. Le camarade Hennaut dit abstraitement la même chose, mais quand il s’agit de la question fondamentale (car c’est là et pas ailleurs la question fondamentale de la situation espagnole) des fronts militaires, de la guerre qui se déroule, la directive qu’il donne n’est pas celle consistant à proclamer que pour faire la guerre civile il faut se rebeller contre l’État capitaliste (ce que firent les ouvriers russes dès février), mais qu’il est possible de faire cette guerre sous la direction de ce même État capitaliste.
Le camarade Hennaut représente la traduction espagnole de ces bolcheviks dont parlait Lénine en septembre 1917 parce qu’il fait croire aux ouvriers qu’il est possible de combattre le fascisme sans en même temps passer à la lutte contre l’État capitaliste. Et les termes réels du problème sont les suivants : le régiment qui part à la défense de Madrid, même composé de prolétaires enthousiasmés d’ardeur de lutte pour le socialisme, même instruits des maximes du "Capital" de Marx, ce régiment parce qu’il dépend de l’État bourgeois est-il oui ou non un instrument de la lutte contre le socialisme ? Oui, disait Lénine, en 1917, oui disons-nous actuellement. Non, répond le camarade Hennaut, lequel se basera sur un schéma qui peut s’appuyer sur certaines citations de nos maîtres, mais qui va directement à l’encontre de la pensée réelle de Marx et de Lénine.
Pas une seule fois nos chefs ont dit que le socialisme est en définitive la seule forme d’organisation sociale permettant la réalisation de la démocratie. En 1917, à plusieurs reprises, Lénine a dit que seul le prolétariat peut battre Kornilov et peut-être a-t-il dit aussi que les ouvriers peuvent obliger Kerensky à lutter contre Kornilov. Mais ce que n’ont jamais dit, ni Marx ni Lénine, c’est de considérer possible qu’en s’alliant avec Kerensky et en l’occurrence avec Caballero le prolétariat peut mener à bien sa lutte. Hennaut ne le dit pas non plus car il parle de la nécessité de lutter pour le pouvoir, mais cette affirmation ne sert qu’à préserver sa responsabilité personnelle, sa pureté politique individuelle et formelle : elle est nuisible pour la classe ouvrière qui n’y trouvera pas l’indication du chemin qu’elle devra emprunter. Voici en effet où est conduit le camarade Hennaut sur le problème central de la guerre qui se déroule en Espagne. Sur la question de la guerre, le problème du pouvoir se pose ainsi : "Si la vigilance et la volonté de lutte des ouvriers n’avaient pas dépassé le degré d’antifascisme des gouvernants, porte-parole du Front Populaire, il est certain que le fascisme espagnol serait vainqueur depuis longtemps" (page 8). "Il est vrai que les gouvernements de Madrid et de Barcelone sont incapables d’opprimer actuellement la classe ouvrière : mais ce dont les gouvernements sont capables, c’est de mener la révolution dans une impasse et de jeter la confusion parmi les travailleurs" (page 17). Ces deux citations concordent avec l’idée centrale qui domine tout le document du camarade Hennaut et que nous croyons pouvoir résumer ainsi : puisque la lutte armée contre le fascisme est le fait de la classe ouvrière et non du Front Populaire, puisque ce dernier a été forcé de livrer la guerre à Franco, c’est que cette lutte armée a acquis une signification révolutionnaire, qu’elle représente tout au moins une condition élémentaire pouvant atteindre la hauteur d’un événement révolutionnaire et le devoir des ouvriers est de poser le problème du pouvoir pour éviter que la révolution ne soit poignardée dans le dos. En un mot, il s’agit de transformer en révolution prolétarienne la révolution antifasciste actuelle et, à cette fin, pas d’autre solution n’existe que la conquête du pouvoir.
Sur la question de l’envoi d’armes en Espagne. Nous lisons à la page 22 : "Or, l’aide du prolétariat mondial à la révolution espagnole ne souffre pas d’éclipse. Et elle ne peut se cantonner dans l’envoi de munitions et de troupes. Certes, cette aide est indispensable, mais elle suppose une agitation du prolétariat mondial dépassant de beaucoup l’objectif limité de l’envoi d’armes". Sur le même sujet, page 23 : "Il y a lieu de se féliciter de l’ampleur que ce secours a pris tout en regrettant de devoir constater que cette aide n’a pris une réelle ampleur qu’avec le recul du prolétariat espagnol dans la révolution, recul marqué par l’entrée des anarchistes et du POUM dans l’Union Sacrée". Précédemment, le camarade Hennaut avait dit à la page 20 : "Ce n’est pas que l’Angleterre et la France se méfiaient de Caballero et de Companys et redoutaient que ces deux gouvernements n’emploient les armes livrées pour instaurer un régime communiste, mais ils craignaient avec raison que les travailleurs espagnols ne se servent de ces armes pour régler son compte au capitalisme". Pour terminer avec les citations, reprenons celle-ci de la page 8 : "Le mérite de l’échec du soulèvement militaire dans les grandes villes comme Madrid, Barcelone, Valence et dans les Asturies, revient à la classe ouvrière et à elle seule. C’est elle, souvent avec les poings nus ou des armes très rares qui a livré l’assaut décisif". La première phase de la lutte est donc nettement délimitée : c’est avec les poings nus que Franco est battu et c’est à ce moment aussi que se vérifie la possibilité révolutionnaire des événements. Y succède une phase de revers militaire que le camarade Hennaut, tout comme nous d’ailleurs, considère "comme ayant joué un rôle de frein. En mettant au premier plan la question de la défense militaire, la situation retardait la différenciation sociale dans le camp antifasciste" (pages 21-22). Enfin, la nouvelle situation se produit où la défense de Madrid devient possible à cause de l’envoi d’armes de la part de la Russie soviétique au sujet de quoi le camarade Hennaut écrit à la page 22 : "La politique des communistes français, agents des Soviets, avait déjà fourni la preuve que le triomphe de la révolution espagnole n’est pas le mobile qui pousse l’URSS dans la lutte de cette dernière contre l’Allemagne, qui est inévitable".
Au cours de la discussion orale et sur l’éventualité que les événements espagnols se résolvent dans la guerre impérialiste, le camarade Hennaut a affirmé que ce serait là un incident qui ne peut nous permettre d’affirmer que la guerre actuelle en Espagne n’est pas une guerre civile.
En résumé, donc le cours pouvant aboutir à la victoire révolutionnaire suivait le stade suivant : faire atteindre à la révolution antifasciste le point plus élevé de la révolution prolétarienne, et cela au travers de la conquête du pouvoir. Dans les autres pays, au delà de la pression sur les gouvernements pour l’envoi d’armes, la lutte contre tous les États capitalistes. Dans les deux cas, il s’agit de dépasser la phase actuelle pour arriver au stade supérieur de la lutte pour le communisme, l’opposition doit se produire entre les classes fondamentales de la société ; pour reprendre l’expression que nous avons déjà longuement étayée, il faut qu’à l’évolution des contrastes pouvant se résoudre au sein du régime capitaliste s’oppose l’autre cours de l’évolution qui se dirige vers la révolution prolétarienne. Cette différence où se manifeste-t-elle donc ? Dans le fait ou dans l’évolution de celui-ci ? Le socialisme est l’affirmation la plus achevée de l’intervention dans le domaine de la propriété privée pour y substituer l’autre de la propriété collective des moyens de production. Mais le mot "collective" n’acquiert un sens socialiste qu’à la condition de s’accompagner de l’autre notion de la lutte contre l’État capitaliste, pour ce qui concerne un pays donné, ou du système capitaliste mondial, lorsque le régime bourgeois a été renversé comme il en est le cas pour la Russie Soviétique. Il y a des expropriations qui sont parfaitement compatibles avec le maintien du régime bourgeois, il y en a qui correspondent même aux intérêts du régime, tel le capitalisme d’État. Les conclusions où arrive le camarade Hennaut lui-même permettent d’affirmer qu’il y a des expropriations faites à l’initiative des ouvriers qui peuvent ne pas correspondre à la courbe de la révolution socialiste. Hennaut dit à la page 16 : "Qu’importe, en effet, au prolétariat que les gouvernements de Caballero et de Companys ratifient toutes les expropriations réalisées par le prolétariat s’ils conduisent à la révolution espagnole à sa perte, s’ils mènent la guerre de telle façon qu’elle doive conduire à la victoire du fascisme ou à l’étouffement de la révolution par le capitalisme international". Le mot "collective" acquiert une signification socialiste à la seule condition donc de s’accompagner d’une lutte politique et de classe qui, par l’attaque contre le régime bourgeois et son État, pose la condition indispensable à la réalisation des buts que s’assigne le prolétariat.
Dans le domaine philosophique, tout aussi bien que dans celui économique et politique, le marxisme s’affirme comme la doctrine du prolétariat révolutionnaire parce qu’il intervient comme l’élément de la négation, de cette négation qu’engendre la marche de l’évolution du capitalisme. C’est ainsi que l’opposition du fascisme à la démocratie ne peut jamais être dépassée, elle doit être niée dans ses fondements mêmes, par l’affirmation de la lutte pour le socialisme et cette lutte - les événements d’Espagne sont là pour le confirmer - s’oppose tout autant à son accouplement avec le fascisme qu’avec la démocratie. La résistance à Franco et l’échec de son attaque dans les centres industriels sont uniquement le fait de l’intervention du prolétariat, mais cette intervention pourquoi a-t-elle pu réussir ? Mais parce que les ouvriers ont mené l’attaque sans nullement se relier ni à Companys, ni à Caballero. Instinctivement, les ouvriers ont posé le dilemme socialisme-capitalisme et c’est cela qui a déterminé la victoire contre Franco qui est, en définitive, victoire sur l’ensemble du capitalisme espagnol. Par après la situation change de fond en comble. Le Front Populaire intervient, prend la tête des opérations militaires, mais il s’agit ici non de constater un fait, non seulement d’en expliquer la cause, mais de déterminer sur quelle ligne peut évoluer l’action de la classe ouvrière dans la nouvelle situation qui s’est ouverte. Sur le fait et la cause l’accord est complet avec le camarade Hennaut : c’est l’intervention frontale de la classe ouvrière. La divergence fondamentale apparaît lorsque le problème est posé de la lutte pour le pouvoir, du lieu où ce problème va se poser, des instruments politiques qui peuvent permettre d’atteindre les objectifs de la classe prolétarienne.
Pour le camarade Hennaut, il s’agit de dépasser la phase antifasciste pour arriver au stade du socialisme, pour nous il s’agit de nier le programme de l’antifascisme car sans cette négation la lutte pour le socialisme devient impossible. Pour nous, le problème du pouvoir se pose partout et sous l’angle de la lutte de classe contre l’État capitaliste. Pour le camarade Hennaut, ce problème cesse de se poser dans la question essentielle qui domine toute la situation espagnole : celle de la guerre. Cette dernière devient "civile" parce qu’elle est antifasciste, alors que pour nous, sur la base des enseignements de nos maîtres, la guerre n’est civile qu’à la condition d’être menée contre l’État capitaliste. Hennaut peut sauvegarder sa personne en disant qu’il maintient la nécessité de la lutte pour le pouvoir à Madrid, à Barcelone et sur les fronts militaires. Mais en faisant cela il abandonne le terrain du marxisme, car à la lutte des classes il substitue celle des idées qui pourraient changer le cours des événements. En l’espèce, l’idée est représentée par la phrase "conquête du pouvoir". Cette dernière peut-elle se poser en dehors de la double négation du fascisme et de l’antifascisme qui représentent deux formes de domination du capitalisme ? Et pourquoi donc le prolétariat pourrait-il mener la lutte contre le capitalisme tout en n’opposant pas à l’Union Sacrée pour la lutte contre le fascisme la lutte simultanée contre l’État capitaliste dans les deux expressions : le fasciste et l’antifasciste ? Peut-être parce que le Front Populaire a été forcé d’accepter la lutte armée contre Franco. Mais en acceptant cette lutte, le Front Populaire ne tend-il pas à canaliser les masses sur les rails de la sauvegarde du régime ? Et comment le fait-il ? Mais en attachant les ouvriers à l’État. D’un autre côté, comment le prolétariat peut-il empêcher que cette manœuvre puisse réussir ? Mais en rendant réelle la formulation de la lutte pour la conquête du pouvoir, en proclamant que cette bataille ne peut se dérouler qu’à la condition de se diriger contre l’État.
Le problème de la lutte de classes peut-il se poser concrètement en Espagne dans le sens de forcer le Front Populaire à la lutte contre le fascisme, ou bien ce problème se pose-t-il dans ces termes sans équivoque : que même lorsque Caballero prend la tête de la guerre antifasciste, les ouvriers ont le devoir de proclamer que la lutte des classes continue, même au sein des régiments antifascistes et que le fait de ne pas se poser le problème contient déjà l’inévitabilité de la victoire de l’ennemi ?
Il en est de même pour l’aspect international du problème espagnol. La pression sur les gouvernements bourgeois pour l’envoi des armes en Espagne est en opposition brutale avec la lutte des classes contre ces mêmes gouvernements. A supposer que la lutte pour l’envoi d’armes en Espagne puisse se produire dans une atmosphère de lutte de classe, il est certain que si les gouvernements démocratiques cédaient devant l’action ouvrière ce serait pour en arriver à refouler la menace du prolétariat révolutionnaire. Le problème se posera à nouveau de la double et opposée évolution des événements, de la lutte des classes, problème qui ne se résout pas par des manœuvres, par des idées, ni par des programmes, mais par la séparation ouverte du prolétariat de l’État capitaliste qui ne pourra jamais être stimulé dans son degré d’ "antifascisme" mais qui doit être combattu à tous les instants de la vie de la société bourgeoise. Et nous ne faisons ici que soulever l’hypothèse d’une action pour l’envoi d’armes se déroulant en dehors d’une ambiance d’Union Sacrée, alors que la réalité nous prouve que c’est justement sur la base de cette Union Sacrée, en Russie surtout, que l’intervention en Espagne a été possible. Le parallèle avec la situation de 1918-20 n’a pas de signification car la ligne essentielle sur laquelle agissait l’Internationale à ce moment-là était celle de la solidarité du prolétariat des différents pays, solidarité s’affirmant au travers de l’action de classe contre les capitalismes respectifs, l’aide à la Russie n’ayant qu’une fonction de détail et secondaire. Sur cette expérience nous estimons d’ailleurs qu’un nouvel examen s’impose.
Pour en arriver à affirmer qu’il existe une guerre civile en Espagne, le camarade Hennaut est forcé de réviser l’idée qui nous a été léguée par la révolution russe et suivant laquelle la condition indispensable à la réalisation de la guerre civile est la lutte contre l’État capitaliste. A cette idée, le camarade Hennaut substitue l’autre qui contient la possibilité de faire la guerre civile "antifasciste" malgré la persistance de l’État bourgeois envers lequel les ouvriers devront rester vigilants.
La situation qui se déroule en Espagne a pu fourvoyer provisoirement son jugement, mais l’étude plus approfondie des événements lui permettra de départager l’idée du tumulte social de l’autre de la révolution prolétarienne. En Espagne, le bouleversement social qui s’est produit ne peut se transformer en révolution qu’à la condition que la classe ouvrière trouve la possibilité d’affirmer sa lutte et la prémisse indispensable consiste dans la rupture des liens qui la rattachent actuellement à l’État bourgeois. C’est uniquement dans cette direction que peut se manifester la solidarité au prolétariat espagnol. Lui dire que la guerre actuelle qui conduit à son massacre est une guerre civile, c’est l’engager plus profondément dans le gouffre où le capitalisme l’a jeté. Le camarade Hennaut qui est un lutteur prolétarien retrouvera le chemin qui lui permettra d’œuvrer pour la révolution communiste, il s’apercevra que la lutte pour le pouvoir ne souffre pas d’éclipse, surtout lorsque les armes interviennent et que la partie se règle au travers de l’assassinat de milliers de prolétaires.
La tragédie espagnole ne consent pas de compromis, mais sa gravité cruelle est telle que nous avons la certitude que le camarade Hennaut s’en inspirera ainsi que nous l’avons fait nous-mêmes et sera prêt à se débarrasser de toutes ces notions politiques personnelles que les événements démentent avec une violence qui ne permet le moindre équivoque. Les ouvriers tombés en Espagne croyant lutter pour la révolution seront autant de jalons dans la voie du communisme car les prolétariats des autres pays y trouveront une expérience précieuse pour ne plus tomber dans le guet-apens qui a malheureusement réussi cette fois-ci. Les militants marxistes ont pour devoir d’agir dans cette direction exclusive et c’est seulement ainsi qu’ils resteront dignes de la mission qu’ils ont acceptée dans l’intérêt du prolétariat de tous les pays.

VERCESI




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