Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Le Marxisme n’est pas de la littérature Camarade Victor Serge !
{Bilan} n°39 - Janvier-Février 1937
Article mis en ligne le 2 avril 2017

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

C’est guidés par le souci constant de préserver les notions fondamentales de la lutte révolutionnaire que nous réagissons aujourd’hui contre Victor Serge auquel nous avons marqué notre pleine et entière solidarité lors de ses emprisonnements en Russie. Cette solidarité nous la lui réaffirmons, ainsi qu’à Trotski, lorsque le centrisme déchaîne contre eux sa campagne de meurtre et mobilise toutes les chiennes de son enfer pour calomnier, insulter des militants qui veulent rester fidèles au drapeau d’Octobre 1917.
Mais la solidarité avec des militants frappés par l’ennemi n’a jamais signifié l’accord avec leur conceptions politiques ou la négation de toute critique des méthodes et positions qu’ils introduisent au sein du prolétariat. La situation que nous vivons actuellement est trop tragique et toute équivoque, toute confusion, tout opportunisme se paye avec le sang des ouvriers. Tant pis pour Victor Serge si le littérateur efface en lui le marxiste et s’il entend quitter le chemin où se forgent les armes de la révolution communiste pour suivre les sentiers du sentimentalisme littéraire où il est permis de collaborer avec le POUM, la gauche de Pivert et les petits bourgeois de Bergery.
La lutte des classes suit un cours qui n’a rien de commun avec l’improvisation des individualités. Elle a ses lois propres dont il faut retrouver l’évolution dans les différentes phases historiques et si l’on n’a pas la force de s’incorporer à ce processus qui, seul, est réel, on quitte le terrain de la lutte prolétarienne et l’on fait de la littérature. La condition suprême pour rester fidèle à l’idéal, aux finalités que poursuit inexorablement la classe ouvrière consiste donc en fidélité absolue à la méthode d’investigation du marxisme qui ne peut se concevoir en dehors de la lutte des ouvriers pour se constituer en classe, c’est-à-dire en parti politique. À notre avis, Victor Serge quitte aujourd’hui ce terrain, car dans la mesure même où il emprunte autre voie que celle qui peut permettre aux prolétaires de sélectionner les cadres de leur parti de demain, au travers de la sélection des conceptions politiques, il abandonne le marxisme et se retourne contre son passé de bolchevik. Il est pénible de devoir rappeler à de vieux militants ce qu’ils ont écrit pour les places devant leur involution actuelle. C’est pourtant ce que nous devons faire avec Victor Serge. Dans L’An I de la Révolution russe, Victor Serge disait : "Le parti est le système nerveux - et le cerveau - de la classe ouvrière. Les chefs et les cadres ont dans le parti le rôle du cerveau et du système nerveux dans l’organisme. Qu’on ne prenne pas cette comparaison imagée à la lettre, la différenciation des fonctions dans un organisme vivant est très différente de ce qu’elle est dans une société. Mais aussi conscients qu’ils soient, les militants du parti ne peuvent pas connaître la situation dans son ensemble : l’information, la raison, l’instruction, la préparation théorique et professionnelle du révolutionnaire leur font défaut, en dépit de leur valeur personnelle, s’ils n’appartiennent pas aux cadres du parti, sélectionnés par des années de lutte et de travail, secondés par les bonnes volontés du mouvement ouvrier, disposant de l’appareil du parti, accoutumés à la pensée et à l’action collective [1]". Mais les termes ont changé et ce qui était vrai hier ne le serait plus aujourd’hui. Devant la tourmente des événements d’Espagne, Victor Serge s’est jeté à corps perdu dans le POUM et après les massacres de Mars (?) où il a crû pouvoir lancer ses protestations véhémentes et ses récits "populaires" de la tragédie soviétique dans ces milieux où l’on ne rêve qu’à brouiller la conscience de classe des prolétaires, dans des "Crapouillot" qui sort des industries de scandales à l’usage du "grand public". On peut dire la vérité même du haut du fumier disait la vieille Clara Zetkin. Peut-être. Mais nous sommes d’opinion que la vérité révolutionnaire trouve sa place uniquement et exclusivement là où est sa place : dans les milieux prolétariens où s’exprime un effort politique en vue de l’émancipation des exploités. Et que l’on ne voit pas ici l’expression d’un "vieil enfantillage", mais l’expression d’une vérité élémentaire, à savoir que l’idée révolutionnaire pour être efficace doit devenir une arme révolutionnaire et parler du haut du fumier s’est s’enfermer soit-même dans la pourriture. La conscience historique du prolétariat se forgeant en dehors d’une organisation, en dehors d’une ossature de parti, est aussi inconcevable que la conscience humaine en dehors du corps humain. le seul endroit où la conscience du prolétariat s’exprime c’est en son organisme de classe. Devant les événements d’Espagne, Victor Serge avait pour premier devoir de faire l’effort qu’ont effectué tous les marxistes : confronter les données de fait, l’évolution historique où se situaient les événements, avec le bagage idéologique dont il se réclame et qui serait l’expression critique de la Révolution russe. Son premier devoir eut été alors d’entamer une lutte au sein du mouvement communiste internationaliste afin d’accélérer la formation des cadres sélectionnés nécessaires pour l’effort révolutionnaire décisif du prolétariat. À l’inverse de ce chemin, Victor Serge a adhéré au POUM qui est la négation de tout ce qu’il a écrit lui-même sur le parti qui, bien loin de se présenter comme l’évolution progressive de la conscience du prolétariat espagnol et international (et cela apparaît au travers d’un programme permettant à l’organisation d’intervenir et d’agir suivant les lois de la révolution prolétarienne) n’était que la digue la plus avancée du capitalisme pour étrangler la lutte des prolétaires dans la péninsule ibérique. Victor Serge pourra-t-il nier que son nouveau parti s’est constitué à la remorque du Front Populaire par un assemblage d’opportunistes qui n’ont jamais effectué le moindre effort en vue de la cristallisation de la conscience prolétarienne ? Enfin, le POUM occupait-il la même position que les mencheviks russes en 1917, lui qui a collaboré en Companys, qui s’est intégré dans l’État capitaliste Catalan, qui n’a pas posé un seul instant le problème capital de la destruction de l’État capitaliste ? Non camarade Serge, nous ne vous permettrons pas d’accréditer la légende ultra fausse que le POUM est un nouveau parti bolchevik et que les ouvriers espagnols qui le suivent sont appelés à mourir non pour la guerre impérialiste mais pour la révolution en marche. Et si, actuellement, V. Serge veux invoquer les attaques du centrisme contre le POUM pour justifier sa position, il fera preuve non de compréhension et de clairvoyance mais de sentimentalisme déplacé. Ceux qu’il faut plaindre et aider avec la dernière des énergies ce sont les ouvriers espagnols qui sont tombés victimes de la mystification du POUM et non le parti contre-révolutionnaire qui, après avoir accompli sa fonction démagogique revenant à entraîner les masses à se faire massacrer pour un soi-disant socialisme (en réalité pour maintenir la domination du capitalisme) est aujourd’hui éliminé des ministères bourgeois et remplacé par des forces plus aptes à faire face aux ouvriers dans la nouvelle période. V. Serge s’est-il rendu compte que le POUM a occupé en Espagne une position qui, dans une situation plus avancée qu’en Russie, étai bien en deçà des positions occupées par les bolcheviks ? A-t-il déjà oublié son livre où ces éléments historiques ont été consignées avec une clarté tout à son honneur ?
Il en est hélas pour ce dernier comme pour beaucoup de militants qui ont pourtant vécu et participé à l’effort initial effectué par la IIIe Internationale. La crise générale du mouvement ouvrier, la putréfaction du centrisme, la complexité des nouvelles situations (qui n’est que le reflet de l’incapacité du prolétariat et des ses groupes d’avant-garde à comprendre le devenir des événements) a provoqué une amnésie complète qui permet de nier tout ce qui semblait définitivement acquis aux marxistes les plus avancés.
Les uns font voile vers un révisionnisme qui se couvre souvent de falsifications de la pensée de Rosa Luxemburg. Les autres risquent de tomber dans un sentimentalisme littéraire. Certains tels Trotski fondent des Internationales et des Partis dans les nuages et puis les construisent avec de véritables opportunistes issus de la IIe Internationale. Ce phénomène de décadence est particulièrement manifeste pour les produits de l’ancienne opposition bolchevique qui avaient pris Trotski comme drapeau. Ne font-ils pas, en somme, qu’exprimer la lassitude terrible du prolétariat russe qui, après avoir été l’artisan de la plus grande révolution de notre siècle, se fait décimer par le centrisme qui passe à l’industrialisation effrénée, à la répression féroce, à l’étouffement de toute réaction de classe ? Si cela était la réalité, le devoir des révolutionnaires internationalistes de Russie serait de s’appuyer sur les noyaux d’ouvriers avancés des autres pays et d’y rechercher l’aide et le soutien nécessaires. Mais aussi grande qu’ait été leur autorité, aussi profonde que puisse être leur foi et leur dévouement à la cause, ils n’ont pas le droit de réviser clandestinement les enseignements qu’ils avaient eux-mêmes consignés dans leurs écrits et qui sont le produit de la lutte des classes.
Les lois de cette dernière font que le prolétariat ne peut agir comme classe que s’il parvient à formuler sa conscience historique, son programme, le type nouveau de société dont il est le porte-parole conformément au développement même des moyens de production. La révolution russe représente une étape décisive de l’organisation historique du prolétariat en classe, laquelle, au travers du parti bolchevik, s’est concrétisée dans le bouleversement de la société féodale-capitaliste. Le chemin pour arriver à cette étape fondamentale passe par la lutte contre le révisionnisme au sein de la Deuxième Internationale, par le processus de formation du parti bolchevik accompagnant d’une façon strictement parallèle l’évolution de la lutte des classes et marquant la progression de la conscience et de la capacité de lutte des ouvriers russes.
De même qu’à l’époque héroïque du bolchevisme, des luttes contre les mencheviks au sein de la IIe Internationale, la condition pour forger l’organisme révolutionnaire résidait dans la solution des problèmes posés par la période historique où l’on entrait, les nouveaux organismes du prolétariat ne peuvent jaillir aujourd’hui que des solution nouvelles données aux problèmes nouveaux que la lutte des classes pose devant nous. Nous avons à clôturer un bilan qui commence avec la révolution russe et se termine avec la mort de l’Internationale Communiste, la trahison des partis communistes et la transformation de la Russie en un agent des plus actifs du capitalisme au sein du mouvement ouvrier. La condition pour rester fidèle au marxisme c’est la capacité de s’atteler à ce bilan qui seul, peut donner naissance à un organisme sélectionné : au cerveau du prolétariat. Si aujourd’hui les événements dépassent déjà cet effort critique et appellent les ouvriers à faire la critique de la critique par les armes, alors qu’ils n’ont ni organisme d’avant-garde, ni possibilité de répondre victorieusement à l’assaut du capitalisme, si les mouvement sociaux tombent dans la guerre impérialiste, la faute ne nous en revient pas, car notre fraction s’est efforcée, autant qu’elle le pouvait, de se hausser à la hauteur des événements, mais la faute en revient à ceux qui ont dilapidé les forces de la gauche internationale depuis 1936 (?), à tous les révisionnistes de droite qui ont préparé le glissement de nombreux militants dans la social-démocratie (les Souvarine et Cie).
Il faut en finir sérieusement. Notre fraction proclame sa rupture nette et ouverte avec ceux qui ne comprennent pas le poids terrible qui pèse sur leurs épaules et qui malgré leur passé internationaliste, sont aujourd’hui les alliés des forces d’Union Sacrée en Espagne. Si l’involution de personnalités qui ont joué un rôle de premier plan dans le mouvement communiste est définitive ou non, cela serait bien tranché par leur évolution de demain. Mais il s’agira alors d’une rupture brutale avec leur position actuelle qui permet au capitalisme d’ajouter une note de plus à la mystification qui conduit au massacre les ouvriers d’Espagne.
Victor Serge rompt avec son passé dans la mesure où il passe au POUM et accrédite le mensonge qu’en Espagne il ne s’agit pas d’une guerre impérialiste. Rosmer rompt avec l’internationalisme lorsqu’il appuie le POUM et appelle au soutien des forces antifascistes et non à la révolution prolétarienne des deux côtés du front.
Ceux qui continuent l’œuvre pour laquelle nos maîtres ont donné la plus grande partie de leur vie, ceux qui restent dans la voie empruntée par Lénine sont uniquement les fractions de gauche qui luttent pour la révolution prolétarienne sur le terrain de classe du prolétariat, avec des armes de classe et qui forgent les cadres, sélectionnent les idées qui permettront la victoire. Non ! Le marxisme n’est pas de la littérature : c’est une arme scientifique de combat du prolétariat contre la bourgeoisie. Le littérateur peut être un "compagnon de route" mais non un guide pour les millions d’exploités qui veulent un programme, qui exigent un cerveau : un parti d’avant-garde. Mais traiter le marxisme comme de la littérature c’est faire renier le marxisme, c’est substituer à l’analyse des événements ayant pour but la recherche des tendances du développement historique, la photographie de la contingence où l’absence d’idées est dissimulée sous l’élégance du style. Cette image, Victor Serge nous l’a donnée dans le "Crapouillot" où se trouvent mélangées pêle-mêle l’apologie "populaire" d’octobre 1917, la dégénérescence de la Russie et de l’I.C., la défense du POUM attaqué par les centristes en Espagne, la défense de Trotski et de la vieille garde bolchevique, etc.
Il n’y a là ni marxisme, ni création littéraire, mais une confusion des choses et des idées. Victor Serge aurait mieux fait de laisser à André Gide et consorts le soin d’écrire pour le "grand public", alors qu’il devait à son passé de rester un militant marxiste.

Notes :

[1Victor Serge, L’An I de la révolution russe, Paris, La Découverte, 1997, p. 70.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53