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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La France "libre, forte et heureuse" assassine les prolétaires
{Bilan} n°40 - Avril-Mai 1937
Article mis en ligne le 2 avril 2017
dernière modification le 1er avril 2017

par ArchivesAutonomies
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Les sifflements des balles ont arraché le masque du Front Populaire. Les cadavres ouvriers ont expliqué la "pause" du gouvernement Blum. Dans les rues de Clichy, le programme du Front Populaire s’est manifesté au travers des fusils des gardes mobiles et rien ne pouvait mieux l’illustrer.
Ah ! les défenseurs de l’ordre républicain, les bourreaux de la démocratie bourgeoise peuvent pousser leurs cris d’allégresse. L’émeute est matée et le vieux cri traditionnel : "l’ordre règne dans Varsovie" peut retentir à nouveau car les cosaques de Max Dormoy veillent.
Mais le sang ouvrier n’a pas rougi impunément les pavés de Paris, ce Paris où l’on s’apprêtait à commémorer les Communards de 1871. Désormais l’Union Sacrée acquière une signification de sang et les ouvriers pourront retirer de cette tragique expérience un précieux enseignement de classe. Ils sauront notamment que l’on ne peut "réconcilier les français" par la capitulation volontaire du mouvement ouvrier. La garde mobile sera présente pour l’imposer avec ses fusillades. Ils sauront aussi que la démocratie bourgeoise, "la France, libre, forte et heureuse" et le fameux mot d’ordre du "Front Populaire" "le Pain, la Paix, la Liberté" signifie : le sur arbitre pour les revendications ouvrières, l’emprunt de la défense nationale et les fusils des gardes mobiles, pour les manifestations prolétariennes dépassant le cadre tracé par les socialo-centristes.
Blum ne comprend pas la tournure prise par les contre manifestations de Clichy : qui donc a coupé le cortège ouvrier et dirigé les ouvriers contre les gardes mobiles alors que leurs dirigeants essayent de les détourner du service d’ordre ? Évidemment, il s agit de l’œuvre de louches "provocateurs". La bêtise de ces gens égale cette du commissaire de police, du gendarme, qui dans tout mouvement voit la main "du meneur". Par là, comme le faisait très bien remarquer Rosa Luxemburg, on aboutit à ces conclusions : pour supprimer les mouvements, arrêtons les "provocateurs", augmentons les forces policières et grâce à ce "matérialisme policier" plus rien de subversif ne se déterminera.
Les travailleurs laisseront Monsieur Blum augmenter ses forces de police et chercher les "provocateurs" qui sont les milliers d’ouvriers qui ont réagi violemments aux provocations féroces des forces du Front Populaire. Ils essayeront d’abord de comprendre tout ce que signifie l’émeute de Clichy, son importance colossale pour le développement des événements en France.
Les socialo-centristes avaient cru pouvoir détourner la colère des ouvriers contre les effets de la "pause" (les dernières décisions des arbitres et surarbitres) en employant le vieux truc de la canalisation antifasciste. "De la Rocque attaque" et comme, en Espagne, devant l’attaque de Franco, les ouvriers auraient dû abandonner toute velléité de lutte de classe pour se jeter dans les bras de leurs "alliés" bourgeois. Seulement, voilà 10 mois que les ouvriers sont aux prises avec le Front Populaire et la chanson commence à s’user. Pourquoi Blum ne réprime-t-il pas ce danger fasciste que l’on dit si imminent ? Pourquoi reprend-on aux ouvriers tout ce qu’ils avaient cru gagner avec leurs mouvements de grèves ? Pourquoi les traite-t-on de "provocateurs" lorsqu’ils passent à l’attaque malgré l’arbitrage ? Blum fait la "pause" uniquement pour les ouvriers qui doivent continuer à faire des sacrifices.
Tout cela a créé un état d’irritation parmi les ouvriers qui se manifeste particulièrement dans la région parisienne où les bonzes réformistes-centristes sont acculés dans les assemblées syndicales. Déjà, devant cet état de tension, ils avaient décidé d’organiser deux manifestations aux environs de Paris : l’une pour les chômeurs et l’autre pour tous les ouvriers. Enfin, en métallurgie l’on se trouvait devant des demandes d’ouvriers de grève générale, afin de protester contre les décisions du surarbitre.
C’est dans cette situation tendue que les socialo-centristes ont donné le dernier carré de l’antifascisme pour maintenir les ouvriers dans le chemin de l’Union Sacrée, consentie "volontairement" par les travailleurs. La contre manifestation de Clichy devait être imposante : on allait montrer à de La Roque que "la Nation française" vit et lutte pour la démocratie bourgeoise dont Messieurs Daladier-Herriot sont d’authentiques représentants. La bourgeoisie aussi se préparait, car connaissant la situation parmi les ouvriers, elle se méfiait un peu des chefs socialo-centristes pouvant être débordés par leurs troupes. Les gardes mobiles furent armés sérieusement, comme s’ils partaient en guerre. Parmi les dirigeants des forces répressives existait la conviction que "la pause" de Blum était aussi la pause des mouvements ouvriers. La directive était donc de réprimer férocement ces derniers et l’ambiance nécessaire fut certainement créée parmi les gardes mobiles. Il n’y avait pas, et il ne pouvait y avoir, de contradiction entre les chefs "fascistes" de la police et le gouvernement du Front Populaire. Celui-ci parlait de la "pause", en expliquait aux ouvriers la nécessité alors que les premiers ne faisaient que l’appliquer avec la mentalité bornée du policier qui applique brutalement ses instructions sans s’occuper des conséquences.
Deux forces se sont heurtées à Clichy : le prolétariat et la bourgeoisie. Les travailleurs concentrés en masse pour des buts antifascistes ont trouvé dans leur nombre imposant la force d’exalter leur colère et d’exprimer la tension imprimée dans leurs chairs de prolétaires éternellement dupés : la bourgeoisie est passée à la répression là où le Front Populaire ne pouvait plus maintenir les ouvriers sur le front des intérêts capitalistes.
Applaudissez bourreaux, mais n’oubliez pas que les cadavres ouvriers ont écrit sur les pavés de Paris une nouvelle phase où le Front Populaire se débat dans des contradictions insolubles et où les ouvriers s’orientent avec d’atroces difficultés vers la recherche de leur chemin de classe. Quand les fusils partent tout seuls et remplacent les démagogues du capitalisme, c’est que s’approchent les bourrasques sociales qui vont purifier l’atmosphère et faire sonner au cadran de l’histoire l’heure de la reddition des comptes.
Rien n’a pu dénaturer la bataille de Clichy, comme rien n’a pu dénaturer les massacres de la Tunisie et ceux qui se déroulent ces derniers temps en Algérie, en Indochine. C’est le Front Populaire, qui en voulant rester au pouvoir pendant "la pause" doit passer au massacre des prolétaires de la métropole et des colonies où l’accumulation des reculs imposés aux ouvriers par Blum, pousse à des batailles de plus en plus violentes. Le programme démagogique du Front Populaire arrive au bout de son rouleau et le nouveau programme passe par le massacre des ouvriers. Et que l’on ne cherche pas les "provocations" ailleurs que dans la situation qui est faite aux ouvriers.
Partout, les ouvriers à l’instinct de classe si sûr, ont reconnu dans les "provocateurs" de Clichy, leurs frères et d’un seul coup ont racheté leur passivité devant les massacres de Tunisie. Acculés par la colère des ouvriers, craignant d’être pris au dépourvu et de voir les masses passer à une attaque générale où ils auraient relevé le drapeau des luttes revendicatives en dehors et contre l’arbitrage, en dehors et contre le Front Populaire ; en dehors et contre l’Union Sacrée, les chefs des syndicats de la Région Parisienne ont dû prendre l’initiative d’organiser un grève générale très limitée et dont le caractère antifasciste était souligné expressément. Mais une grève générale contre qui ? Contre les chefs de la police ? Mais n’est-ce pas Max Dormoy,, ministre de l’Intérieur qui est leur chef suprême ? Ce même Dormoy, qui venu à Clichy assez tôt ne fit rien pour empêcher les agents de continuer à tirer sur les ouvriers et se fit huer au nom et pour compte du Front Populaire tout entier. Alors ? Il s’agit d’une grève générale pour "consolider le gouvernement Blum" et exiger la dissolution des ligues fascistes. Mais les ouvriers ont été fusillés par la police et la garde mobile. Pourquoi ne pas exiger "la dissolution" du corps de "collaborateurs" du socialiste Dormoy ?
La vérité se dégage ici avec une clarté qui se passe de commentaires : les ouvriers en exigeant la grève la faisaient contre l’État capitaliste qui les avait mitraillé et où se trouvait le Front Populaire. Les socialo-centristes conscients de cette situation (qui pourrait déterminer la bourgeoisie à employer un autre matériel que celui de Blum pour maintenir sa domination) essayait d’en faire une vulgaire manifestation antifasciste. C’est pourquoi il fallait en limiter strictement la durée (jusqu’à midi) ; bien marquer qu’il ne s’agissait pas de réaliser des ordres du jour demandant la grève générale pour défendre les revendications ouvrières (communiqué de la C.G.T. et de l’Union des Syndicats parisiens).
Et enfin, il s’agissait non de lutter contre le gouvernement du Front Populaire mais de le consolider.
Mais objectivement, réellement, cette grève qualifiée de "soupape de sûreté" a été en fait une action des ouvriers contre le Front Populaire. Seule la bourgeoisie l’a compris et l’a proclamé ouvertement en se réservant d’en retirer toutes les conséquences.
La grève générale s’est déroulée dans "le calme" et la soupape de sûreté (si l’on regarde l’apparence des choses), a bien fonctionné. Mais lorsqu’on examine les contradictions où s’est enferré le Front Populaire, nous trouverons l’indice d’une situation désespérée où la cassure s’annonce inexorablement. Les ouvriers ont conscience de leur force et aussi de la nouvelle phase où est entré le Front Populaire. Avant qu’il puissent en tirer des conséquences sérieuses il faudra peut-être attendre encore des événements. De toute façon, la bourgeoisie sent le danger ! L’exécutoire de l’antifascisme ne suffit plus et des minorités d’ouvriers, tout au moins, se placent sur des rails de classe. C’est pourquoi l’orientation nouvelle du Front Populaire va tenter d’interdire les concentrations massives d’ouvriers pour diluer cette tension. Déjà, l’on accorde aux chômeurs de petites satisfactions ; on décide de revoir les salaires les plus bas des fonctionnaires ; on tentera peut-être de faire passer momentanément une décision arbitrale favorable aux ouvriers. Mais on décommandera les manifestations revendicatives des ouvriers pour empêcher Blum de prendre des mesures d’interdiction. Peut-être poussera-t-on une pointe d’offensive contre les ligues fascistes. Mais ici les radicaux veulent que la "liberté" démocratique soit garantie afin de faire comprendre (avec Jouhaux) qu’ils n’accepteront ni un "fascisme de gauche", ni "la dictature des masses". L’heure de rire est passée et Monsieur Campinchi a bien dit que si l’on ne trouvait pas un moyen pour rendre raisonnable les masses il faudra se rappeler les camps de concentration de l’Allemagne dont on pourrait avoir la réplique en France. Mais l’essentiel c’est de bien comprendre qu’à Clichy, comme en Tunisie, les ouvriers ne se sont pas heurtés aux fascistes mais aux forces répressives de l’État. Ce n’est donc pas contre une provocation exclusive des groupes fascistes que se sont élevés les ouvriers mais contre la provocation de la police voulant imposer brutalement les normes de la démocratie bourgeoise, respectant, la "liberté" pour tous.
Pour nous le sang versé à Clichy, fait tâche avec celui versé maintes fois dans les luttes de Paris au nom de la lutte prolétarienne. Dans la phase tourmentée où nous sommez entrés actuellement, il est l’indice d’une maturation des événements qui verront, nous l’espérons, le prolétariat retrouver le chemin des luttes pour la destruction de l’État capitaliste. Tous les éclairs de lucidité du prolétariat, tous les réveils de la lutte prolétarienne après des phases si profondes de décadence, sont marqués par des massacres qui représentent une rançon historique que paye le prolétariat pour retrouver le chemin de sa libération.
Et rien ne pourra mieux traduire notre commémoration des Communards qui les premiers ont emprunté la grande voie de la libération insurrectionnelle des exploités, que l’hommage que rend notre fraction à ceux qui sont tombés à Clichy et dans les colonies françaises. Ils sont tombées comme avant garde d’un vaste mouvement qui ranimera la lutte révolutionnaire des masses. Ils appartiennent aux communistes internationalistes et non aux "industriels de cadavres" qui veulent appeler les ouvriers à en faire volontairement des trophées au régime capitaliste. Nous inclinons notre drapeau devant les morts de Clichy, le drapeau de la révolution mondiale pour laquelle ils sont tombés et qui triomphante demain, les inscrira parmi les pionniers du renouveau de la lutte du prolétariat mondial.




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