La pause de Monsieur Blum

{Bilan} n°40 - Avril-Mai 1937
dimanche 2 avril 2017
par  ArchivesAutonomies

A l’exemple du vieux Dieu de la Bible qui, après avoir créé le monde, se reposa un jour, le Front Populaire, harassé par ses exploits, fait la "pause". Mais qu’a-t-il créé, au juste ? Pourquoi cet arrêt dans une action qu’il n’a jamais menée, car personne n’ignore que l’œuvre du Font Populaire consiste à canaliser et à emprisonner les réactions revendicatrices des ouvriers. La "pause" se fera-t-elle dans ce travail ? Bien sûr que non. Nous nous trouvons devant une sérieuse accentuation de l’attaque capitaliste contre la classe ouvrière de ce pays. Blum s’est découvert un tempérament "d’homme fort". qui sera capable de maintenir les ouvriers dans le calme complet et d’obtenir la "trêve de l’Exposition". Des promesses nous passons aux actes : Blum a abjuré les travailleurs de faire la "pause", mais les premières mesures de compression ont été adoptées afin de leur faire comprendre que, bon gré mal gré, ils devront passer par le chemin qu’indique le Front Populaire.
Le corollaire de ce tournant de la situation où s’affirme la maîtrise des valets du capitalisme sur le prolétariat, est le retour des capitaux en France, auxquels on offre des intérêts exorbitants, comme si on voulait s’excuser de les avoir fait attendre pendant ces derniers mois où il fallut mater les velléités de lutte de la classe ouvrière française.
Nous voudrions cependant tenter de faire le point dans ce tourbillon d’événements nouveaux, où le devenir historique, le fil de l’évolution paraît se dérober devant l’analyse. Faut-il préalablement considérer que, non seulement en France, mais dans tous les pays, nous sommes entrés dans une période nouvelle où se liquide un passé de défaites et se renouent les liens d’un développement historique dirigé vers la révolution communiste ? La prudence la plus élémentaire nous oblige à partir de ce qui est pour explorer le devenir. Oui, personne ne pourra nier qu’un passé est en train de se liquider, non seulement sur les champs de la guerre impérialiste d’Espagne, mais aussi entre les frontières de tous les pays. Les partis communistes sont passés ouvertement de l’autre côté de la barricade ; les groupes issus de la dégénérescence centriste ont franchi le Rubicon avec les événements d’Espagne. Le prolétariat mondial n’existe plus que dans des groupements internationalistes du type de celui de notre fraction.
En arrachant, dans tous les pays, les derniers fruits dégénérés de la grande vague révolutionnaire de 1917, l’histoire faisait des fractions de gauche les uniques organes pouvant donner aux manifestations de classe des ouvriers une direction, mais elle indiquait aussi que, dorénavant, toute manifestation de classe allait se faire dans le sens de la reconstruction du prolétariat en dehors et contre tous les traîtres et opportunistes.
Pourtant, nous n’avons pas du tout l’intention de nous dissimuler que, partout, existe d’une manière tenace l’Union Sacrée et qu’en Espagne la guerre impérialiste bat toujours son plein. En fait, ce qui nous permet de supposer — c’est là encore une intuition et non une position — que nous sommes entrés dans une phase où s’annoncent de grandes tempêtes sociales, c’est l’existence des phénomènes de la guerre dans tous les pays, au point de vue du comportement des classes et de leurs rapports : l’Union Sacrée pour la guerre, alors que la guerre ne se manifeste pas à coups de canons comme en Espagne. Voilà la situation que nous retrouverons en France, en Belgique, en Angleterre ; une situation réelle de guerre avec ses phénomènes économiques, sociaux, politiques si caractéristiques, voilà ce que trous trouverons en Italie, en Allemagne, bien que ces pays (en dehors de leur intervention en Espagne) ne soient pas engagés dans des guerres du type de celle que nous avons connue en 1914.
L’extrême tension des situations qu’exprime cet état de choses se développe, aujourd’hui, non pas en accroissant les compétitions inter-impérialistes, mais en provoquant des explosions sociales. Pouvons-nous en déduire que le système capitaliste est poussé dans une voie où, en évitant le précipice de la guerre impérialiste mondiale, il ne peut éviter que la tension des situations qui existe dans tous les pays se déverse dans des mouvements sociaux qu’il essayera de canaliser, de briser, et surtout de localiser ? C’est là une supposition que nous aurions tort de repousser à priori, d’autant plus que si nous prenons l’évolution de la France ou de l’Italie,. nous verrons clairement que la situation intérieure de guerre qui s’y manifeste sous deux formes différentes n’évolue pas nécessairement vers une guerre impérialiste mondiale, genre 1914. La mobilisation intégrale du Grand Conseil fasciste est plutôt le produit de l’évolution des situations en Italie que le capitalisme tente de freiner avec des mesures désespérées. Il pourrait être question de la dernière carte que la bourgeoisie jette pour maintenir la domination fasciste sur le dos du prolétariat. En France, la situation est tout aussi édifiante. L’Union Sacrée scellée sous Laval au nom de la défense nationale (déclaration de Staline) est devenue, sous le Front Populaire, non plus seulement un moyen de soulever les ouvriers contre l’Italie attaquant l’Ethiopie, ou l’Allemagne occupant la zone rhénane, mais tout un programme qui a pu se développer dans toutes les directions de la vie sociale, en dehors même d’une précipitation des événements vers la guerre mondiale. C’est le gouvernement Blum qui a lutté contre l’intervention en Espagne : c’est lui qui a proposé les premières mesures pour limiter la tempête espagnole, alors qu’il commençait à dérouler les premières mesures de son programme d’Union Sacrée et de transformation de l’économie française sur un pied de guerre. Il est incontestable que nous nous trouvons devoir agir, en France, avec des positions politiques que nous avions l’habitude de considérer de rigueur en période de guerre impérialiste. S’il existe une contradiction entre cette situation de fait et la danse des milliards pour les armements, c’est un problème que nous devrons examiner, comme nous devrons aussi retrouver les causes du déroulement actuel des événements qui ne résident pas dans une quelconque volonté du capitalisme d’éviter la guerre mondiale sous les formes classiques de 1914, mais bien dans la tension des situations que nous connaissons depuis la révolution russe et qui accompagneront inévitablement la vie du capitalisme dans la phase de son déclin.
Ces considérations ont leur utilité au seuil d’une analyse de la situation en France, car elles tendent à faire comprendre que, depuis le conflit italo-abyssin, nous sommes entrés ouvertement. dans une phase nouvelle. Et le caractère des mouvements qui ont pris corps depuis le mois de juin en France, les événements d’Espagne nous permettront d’affirmer qu’il n’est pire méthode que de nier ce fait et de continuer à parler sur la guerre qui vient, alors que nous vivons une série de situations où l’état de guerre existe déjà ; de même qu’il serait erroné de notre part de nous voiler les yeux devant les explosions sociales qui sont déterminées par la tension de guerre dans les rapports entre les classes. Ces problèmes, nous nous efforcerons de les traiter amplement. dans un prochain numéro de "Bilan", car ils font partie de l’analyse de la situation internationale qui s’est ouverte devant nous.

* * * * *

Le trait dominant des événements qui se déroulent en France réside dans la difficulté qu’éprouve l’analyse à retrouver les contours d’une lutte acharnée entre les deux classes antagonistes de la société. Les ouvriers déclenchent spontanément les grèves d’occupation des usines de juin, mais le mouvement est canalisé dans les accords de Matignon par le Front Populaire. Pour beaucoup, il s’ensuit que, puisque le Front Populaire peut se parer des grèves de juin pour renforcer ses bases parmi les ouvriers et développer son action gouvernementale, c’est bien la preuve qu’il a voulu ces grèves et qu’elles sont son œuvre.
Ce qui embrouille les cartes et la perception des événements, c’est que les ouvriers français ont agi sous l’impulsion de ces contrastes de classe dont nous pensions, au moment du conflit italo-abyssin, que le capitalisme les aurait déversés dans la guerre impérialiste. Lorsque les ouvriers déclenchèrent leurs mouvements, ils étaient déjà acquis à l’Union Sacrée — au travers du Front Populaire, la force de "gauche" du capitalisme. En France, comme partout ailleurs, le conflit d’Abyssinie a déterminé une reprise dans les industries lourdes travaillant pour la guerre et particulièrement en métallurgie. Le mouvement partira de là et personne ne se doutera de l’ampleur qu’il revêtira en quelques jours. L’explosion de la grève générale mettra au clair toute la situation : nous sommes arrivés à un point où les luttes revendicatrices des prolétaires ne peuvent réussir qu’à la condition d’évoluer vers la destruction du système capitaliste, car ce dernier se débat dans des contradictions insolubles. La France a beau se prévaloir d’une structure économique particulière qui n’est pas sur-industrialisée et où le marché intérieur a encore une certaine importance du fait de la survivance de catégories indépendantes (petits paysans) ; elle peut tabler sur ses vastes profits coloniaux où les ravages de la lutte pour l’industrialisation sont moins accentués que dans l’Empire britannique. Pourtant, l’étau qui la serre à la gorge, c’est la phase de déclin du capitalisme où nous sommes entrés. Le contraste entre forces de la production et rapports de la production prend l’aspect d’une lutte à mort entre le capitalisme qui ne peut maintenir son profit qu’en pulvérisant le prolétariat et ce dernier qui ne peut préserver ses conditions d’existence qu’en brisant le régime. L’accumulation du capital se heurte aux limites du marché capitaliste et ne trouve d’issue que dans le militarisme, la politique d’armement effrénée. Le marché extra-capitaliste de jadis a emprunté la voie de son industrialisation où il ne peut aboutir que par la victoire du prolétariat sur les bourgeoisies indigènes qui, en accord avec l’impérialisme, la freine désespérément. C’est là un nouvel élément de perturbation de l’économie métropolitaine dont la France subit - moins que l’Angleterre - les contre-coups.
Certes, le fait que les bases de l’économie française soient, de loin, plus solides que celles d’autres pays, a une importance colossale dans la phase de déclin du capitalisme. Cela nous permettra de comprendre pourquoi le prolétariat français n’a pas trouvé d’impulsion décisive pour faire des explosions sociales qui se sont vérifiées depuis les ravages de la crise, des moments de la construction d’un noyau marxiste.
Les grèves de juin sont survenues comme une phase de ce duel historique que mènent les classes dans le climat de la décadence du système capitaliste, où la tension permanente de l’évolution économique s’accompagne de la tension permanente entre les classes. Ces grèves se sont embouteillées dans l’accord de Matignon : c’est vrai. Mais nous, pas plus que le capitalisme, nous ne pouvions prévoir qu’il s’agissait de toute une nouvelle situation mondiale dont on pouvait tout au plus avoir l’intuition.
Le prolétariat avait remis, à ce moment, son sort entre les mains du Front Populaire, allant satisfaire ses revendications dans l’ordre et "La Paix sociale". Ce même Front Populaire se présentait sur l’arène parlementaire comme une formation capable d’obtenir du prolétariat ce que l’on obtient de lui en temps de guerre : comme une tentative de déverser la tension sociale dans une autre issue que celle de la guerre mondiale. Matignon donna des résultats, mais il fallut que feu Salengro montrât les dents en juillet pour interdire les occupations des usines et promettre, en pure perte, au Sénat de prendre des mesures. Déjà se manifestait un phénomène qui nous montrera le caractère réel de la lutte engagée. Le coût de la vie augmente et rattrape les premières augmentations de salaire obtenues. Le cercle vicieux où le "grand économiste" qu’est Blum se débattra se constitue ainsi devant nous : la soi-disante augmentation du pouvoir d’achat des masses sera suivie d’une augmentation des prix, car le profit capitaliste résulte de la force de travail et non de la consommation que la bourgeoisie tend à réduire au minimum social qui est enfin représenté par le coût de la reproduction et la conservation des ouvriers.
Les événements d’Espagne jetteront le monde entier dans une phase de secousses sociales qui se répercuteront en France. Après Matignon, la bourgeoisie et son Front Populaire s’orienteront vers des manipulations monétaires rendues indispensables par les grèves du Nord et la grande difficulté d’empêcher les métallurgistes de la Seine de débrayer à leur tour. C’est qu’entre temps les indices des matières premières ont commencé à monter et les industries clefs se remettent à travailler pour le réarmement. Les ouvriers ressentent cette"reprise" un peu particulière et, certainement, le rythme nouveau du travail influencera-t-il la prédisposition pour la grève.
Le gouvernement Blum est donc acculé à la dévaluation qui, comme en Belgique, s’annonce par l’exode des capitaux de la Banque de France, qui cherchent le calme social où le profit est garanti. Blum accepte et réalise la dévaluation avec la thèse des vertus de la circulation monétaire allant créer la reprise.. Puis, pour parer aux effets désastreux de la hausse des prix en France, avec la thèse des "Français se faisant confiance", des "Français se faisant crédit à eux-mêmes". Mais les mois qui suivront la dévaluation et l’alignement international des grandes monnaies, au lieu de permettre aux prix français de se mettre au même niveau que les prix du marché mondial, et par là même d’augmenter les exportations de la France, verront se produire un boom des matières premières qui influenceront sur tous les prix de gros et donneront l’impression que l’on entre dans une "reprise" et non dans une phase fiévreuse de réarmement. Ce phénomène aggravera la montée des prix en France, où les trusts, monopoles, établissements financiers feront des affaires d’or sous prétexte de rajuster leurs prix de revient aux effets de la dévaluation ; de rajuster leurs prix de revient à l’augmentation de leurs charges sociales et, enfin, par rapport à l’augmentation des prix de gros du marché international, Blum essayera bien d’amadouer les financiers avec des avances plantureuses. Les grands magnats de l’industrie recevront des prébendes qu’ils n’auraient osé espérer sous un autre gouvernement. En réalité, le capital financier ne dominera jamais aussi profondément l’économie et la société française qu’à ce moment.
Après la dévaluation ; les événements s’accéléreront dans une double direction. La conjoncture internationale ne permettra pas. d’échelonner-les effets de l’amputation monétaire. L’effervescence ouvrière se fera jour, et, de partout, monteront des cris pour obtenir un rajustement des salaires, la semaine des 40 heures. Déjà la bourgeoisie avait compris que l’intervention des gardes mobiles pour l’évacuation des usines ne valait momentanément rien. Il fallait céder provisoirement sur certaines revendications ouvrières pouvant déterminer des conflits, mais en même temps mettre sur pied un système d’emprisonnement et de paralysie du prolétariat et de leurs mouvements. C’est ainsi que, des effets de la dévaluation, naît l’arbitrage obligatoire ; la notion de grève légale et illégale, la reconnaissance de la C.G.T. comme organisation la plus représentative aux yeux de la loi : l’incorporation des syndicats à l’Etat capitaliste. Certes, la bourgeoisie doit céder sur bien des points : augmentation des salaires, semaine des 40 heures. Mais il faut céder pour tenir tête aux réactions ouvrières suscitées par les effets, désastreux pour eux, de la dévaluation et des événements d’Espagne. Au fur et à mesure que le système d’arbitrage obligatoire se développe, se développe aussi la manoeuvre du capitalisme reprenant tout ce que les ouvriers avaient cru gagner. Les trusts et organismes financiers qui contrôlent la grande industrie augmentent leurs prix de 70 %. Les petits industriels essayent de suivre le mouvement. Et, insensiblement, l’ouvrier sent qu’il va à nouveau se retrouver au point de départ et qu’il ne lui restera bientôt qu’un salaire nominal plus élevé.
L’autre direction que suivra le Front Populaire reviendra à aiguillonner les capitaux en quête de profit vers le réarmement de la France. Puisque les "Français doivent se faire confiance à eux-mêmes", "se faire crédit", on ne peut que déterminer un mouvement de "reprise" par la politique de réarmement. Seulement, il s’agit là d’une traite hasardeuse sur un avenir incertain. Le capital ne voulait s’engager qu’avec la certitude d’une véritable paix sociale et un taux d’intérêt respectable. Blum allait-il tenir avec la politique consistant à céder aux ouvriers pour permettre ensuite aux capitalistes de reprendre l’avantage par des manoeuvres faisant crier à "L’Humanité" qu’il fallait en finir avec les trusts ? Les ouvriers étaient embrigadés dans l’arbitrage obligatoire. Peu de conflits avaient pu se développer ces derniers mois. Blum se trouvait devant ce problème : les Français refusaient de se faire crédit si le Front Populaire ne changeait pas de politique, et, d’autre part, les bénéfices de la dévaluation étaient déjà épuisés. Une voie s’offrait à lui : décréter "pause" pour les ouvriers et offrir des garanties et des cadeaux au grand capitalisme pour le dédommager d’un coup des "pertes" que sa politique lui aurait fait subir.

Le 13 février, Léon Blum s’adressait aux fonctionnaires, leur conseillait "la modération" et la "patience", puis entonnait la chanson de la "pause" nécessaire pour arrêter le déficit budgétaire que la "reprise" aggravait par suite de l’augmentation de demande de capitaux pour la reconstitution des stocks de matières premières, etc. Le 21 février, à Saint-Nazaire, Blum et Jouhaux expliqueront la nouvelle politique et montreront aux ouvriers qu’en augmentant les salaires, "ce sera le cercle infernal", puisque les prix suivraient. On décrètera "la pause" pour les prix et pour les salaires. Jouhaux fera de la théorie et exposera les bienfaits du plan de la C.G.T. qui n’est pas caduc, tout en s’abstenant soigneusement de se compromettre. Mais il ne suffit pas de proclamer la "pause" : il faut la faire. Quel chemin suivra Blum ? Les arbitres et surarbitres sauront ce qu’ils auront à faire lors des conflits ouvriers. Le parlement adoptera des dispositions permettant de reviser (?) les prix démesurément augmentés. A cette occasion, Spinasse dira qu’il ne veut pas briser les reins au système capitaliste. Ne le savions-nous pas auparavant ? Mais tout cela ne suffit pas. Blum devait reprendre la politique de déflation combattue avec acharnement sous Laval : une compression de six milliards. Il faut déterminer un mouvement de rapatriement des capitaux exportés : ce n’est plus "les Français qui doivent se faire confiance", mais les détenteurs de capitaux qui doivent faire confiance à la politique de Blum. Vincent Auriol sera doté d’un conseil qui, par hasard, sera celui de ce bon M. Laval, celui que le Front Populaire dénonçait comme l’instrument du Comité des Forges. Enfin, dernière mesure : l’emprunt à 4 1/2 %. qui est bien une des opérations financières les plus avantageuses auxquelles le capital ait été appelé à souscrire. Blum revient à "l’orthodoxie libérale" : il rétablit la liberté de vente et d’achat de l’or à l’intérieur de la France. Il protège et attire les capitaux avec un gain garanti et. assuré. Voilà les cris d’allégresse qui ont salué la "pause". Monsieur Gignoux, secrétaire général de la Confédération Générale du Patronat français, donnera l’appui du patronat français à la "pause" et aussi à la réussite de l’emprunt placé sous le signe de la défense nationale. Le Bulletin du Comité des Forges, lui aussi, pourra saluer la "pause" en mettant seulement- en évidence qu’il fallait aller encore plus loin.
Dans le camp ouvrier, la "pause" a été accueillie avec un certain étonnement. "L’Humanité" a réagi en disant, par la voix de l’ineffable polichinelle et apprenti théoricien marxiste qu’est Thorez : "la pause aux Trusts".
Mais il a suffi de coller la "pause" à l’emprunt national pour que le chauvinisme de ces Messieurs, ennemis "acharnés" du capital financier, se déversât dans des appels chaleureux à la souscription. La gauche socialiste de Pivert a dû admettre que la "pause" représentait une magnifique opération pour les capitalistes et son chef a démissionné de son poste d’attaché au cabinet Blum. Ces gens quittent le navire de Blum en détresse, comme de vulgaires rats, pour s’orienter vers la canalisation du mécontentement et de l’effervescence des ouvriers influencés par la S.F.IO.
La signification de cette nouvelle étape est claire : depuis la dévaluation, la soi-disante reprise économique gravite autour du développement des industries de guerre. Ce n’est pas étonnant si nous connaissons un boom des matières premières (cuivre, zinc, etc.), car il s’agit d’un phénomène mondial. La grande masse des capitaux est placée devant ce dilemme : sa transformation en engins de guerre ou la congélation perpétuelle. Le mouvement actionné par Blum depuis la dévaluation conduit à faire de ces industries la clé de toute l’économie et l’expérience de l’Italie, de l’Allemagne nous prouve que l’organisation militaire de l’économie est en même temps une forme d’étranglement du prolétariat. C’est pourquoi nous avons eu parallèlement le développement de l’arbitrage obligatoire. Aujourd’hui, on parle des ententes industrielles destinées à organiser le marché français sous la direction des grands organismes financiers et industriels : encore un phénomène qui peut se développer à la condition de fractionner complètement le mouvement ouvrier.
Le capitalisme laissait supposer qu’il doutait de la capacité de Blum pour arriver à une "pause" et embrigader les ouvriers dans des tenailles féroces. Blum ne s’est pas laissé décourager par les bruits de sa chute, ni par la campagne financière destinée à lui faire comprendre qu’il devait changer de politique ou céder la place. La "pause" représente ainsi le terme d’un processus de désagrégation et de canalisation des mouvements ouvriers qui se sont échelonnés depuis juin 1936, ainsi que le commencement d’une nouvelle attaque. Les capitaux reviennent donc dans une atmosphère de fête ; l’Exposition Universelle est proche ; le prolétariat est relativement calme : l’attaque s’annonce bien et a commencé sous d’excellents auspices (six milliards de déflation). Maintenant le problème est de savoir où l’on prendra les centaines de millions d’intérêts qu’il faudra payer pour les 13 milliards de l’emprunt. Déjà "Le Temps" a indiqué la direction. Il s’agit de "redresser" la situation du pays avec cet emprunt destiné à la défense nationale. Certes, c’est une hypothèque, mais tout dépend de la politique du gouvernement. L’emprunt doit permettre la "reprise" par la fabrication de matériel de guerre et les intérêts et bénéfices seront retirés de l’accroissement de l’exploitation du prolétariat emprisonné dans l’arbitrage. D’ailleurs, l’expérience des nationalisations prouve que les usines de guerre sont celles où règne le plus grand calme social, où les conditions de travail des ouvriers sont les plus exécrables du fait de la propagande socialo-centriste en vue des nécessités de la Défense Nationale.
Est-ce un hasard si la "pause" a été inaugurée non seulement par la vieille politique de déflation de Laval, un emprunt favorable aux capitalistes (présenté par Monsieur Lebrun lui-même) et aussi par les massacres de Tunisie et ceux de Clichy ? Nous avons déjà écrit dans "Bilan" que, derrière l’arbitre et le surarbitre pointait la crosse du garde mobile et que Blum saurait faire respecter l’ordre. En Tunisie,, on tue des grévistes et la meute des chacals du Front Populaire trouve moyen de parler de louches provocateurs. A Clichy, la gendarmerie protège une réunion Croix de Feu et massacre impitoyablement les ouvriers : il s’agit, bien sûr, d’une erreur et demain la canaille parlera de mouchards, d’individus louches [1] sur qui retombe toute la responsabilité.
Voilà l’aspect réel de la "pause" pour les ouvriers : la répression la plus noire. Et si les fusils des gardes mobiles sont partis en Tunisie et à Clichy, c’est parce-que le capitalisme crée une ambiance destinée à tâter le pouls du prolétariat et à lui permettre de creuser "la pause" dans les chairs des ouvriers.

* * * * *

Le Front Populaire est au bout de son rouleau. Sous prétexte de reprendre haleine, il doit employer des moyens forts pour étrangler le prolétariat de ce pays. Et, incontestablement, le mécontentement règne. Ce n’est pas par hasard qu’une contre-manifestation ouvrière dégénère en émeute et que la force répressive du Front Populaire doit tuer des ouvriers que les mots et les promesses persuadent de moins en moins. Après dix mois de Front Populaire, les ouvriers français se retrouvent dans des conditions de vie pas meilleures à celles de juin 1936. Mais ils perçoivent confusément que le chemin de l’Union Sacrée pourrait ne pas être leur chemin de classe. Les organisations syndicales, dans cette nouvelle période, accentuent leur caractère réactionnaire et, sous la direction des centristes, particulièrement dans la région parisienne, attaquent violemment les "trotskistes et anarchistes" confondus avec les doriotistes. Demain l’on passera à leur exclusion, alors que la C.G.T. souscrit 250,000 fr. à l’emprunt national.
C’est à ce point que nous nous trouvons aujourd’hui, et si l’on veut établir le bilan, l’on doit forcément arriver à cette conclusion : les trois phases de la politique de Blum : celle de Matignon, celle de la dévaluation et celle de "la pause", représentent la continuation de la politique du capitalisme (celle de Doumergue, Flandin, Laval) dans de nouvelles conditions. Et les trois aspects de cette politique du Front Populaire représentent la marche même des événement, le déroulement de la lutte des classes dont elles sont l’expression capitaliste. Matignon n’est pas opposé à la dévaluation, (bien qu’on ait voulu l’éviter) comme la dévaluation n’est pas opposée à la "pause" (bien que la dévaluation devait ranimer l’économie). Il s’agit de trois positions capitalistes bien reliées entre elles et imposées chaque fois par l’attaque des ouvriers. Blum, sous d’autres formes, continue Laval et cela est dans la logique des choses.
Pourtant, l’Union Sacrée continue en France. Mais elle se crevasse de plus en plus et, bientôt, le capitalisme ne se contentera plus de demander une autre politique à Blum : il le renvoyera pour faire face à d’autres moyens aux réactions ouvrières. Il est vrai que nous avons devant nous la "trêve sociale" de l’Exposition. Des événements comme ceux de Clichy doivent ouvrir les yeux à des couches d’ouvriers. L’essentiel serait de voir le prolétariat français trouver dans l’expérience du Front Populaire la force de définir son chemin de classe. Et, à ce sujet, nous devons arriver à cette constatation : tous les groupes issus de la lutte contre la dégénérescence. centriste ont franchi la barricade lors des événements d’Espagne et si des sursauts ouvriers éclatent en France contre le Front Populaire, ils ne pourraient que les conduire dans la même direction que celle qui a vu se creuser la tombe du prolétariat espagnol. L’ironie de l’histoire veut que les groupes trotskistes, qui ne sont plus que le reflet déformé de ce que voulaient les ouvriers internationalistes en 1927-28 et qui représentent, politiquement, des ailes gauches de l’idéologie social-démocrate, font figure de points de rassemblement des énergies révolutionnaires. Il est impossible de croire que le prolétariat français ne puisse accoucher d’autre chose que d’avortons incapables de le conduire vers ses buts révolutionnaires.
Notre fraction a levé le drapeau de la création de fractions de gauche dans tous les pays. La gravité de la situation en France commande aux révolutionnaires de ce pays de quitter tous les groupes contre-révolutionnaires (Trotskistes, Que Faire ?, Union Communiste) qui ont passé la barricade lors du massacre en Espagne. Il faut qu’ils se regroupent dans une formation internationaliste dont notre fraction aidera, de toutes ses forces, à jeter les bases. Nous ne disons plus seulement’ "en dehors des partis communistes traîtres à la révolution", mais aussi "en dehors des groupes soi-disants communistes de gauche qui ont trahi les principes de l’internationalisme et sont devenus incapables de servir à la construction d’un groupe communiste véritable".
La tension des situations en France est partie intégrante de la tension des situations dans le monde entier. L’heure de la liquidation et de la reddition des comptes cherche peut-être sa voie dans les tumultes sociaux dont nous percevons des signes précurseurs. Les communistes internationalistes de France doivent se regrouper pour participer, au nom des intérêts révolutionnaires des ouvriers français, à la grande oeuvre de renaissance et de construction de la nouvelle Internationale, qui sera -et nous ne faisons que répéter ce que nous écrivions dans le n° 1 de "Bilan" - le fruit du réveil du prolétariat dans le monde entier qui retrouvera le chemin du pouvoir. Et si même l’évolution des événements suivait un autre cours, bien plus long et plus accidenté encore que celui que nous pressentons, la trahison de tous les groupes existant en France aura quand même été l’indice qu’une liquidation qui s’est effectué au sein du prolétariat et que le terrain existe pour profiler les bases d’un nouveau groupe en France : une fraction française de la gauche communiste internationale.


[1"L’Oeuvre" a déjà commencé et les "trotskistes" seraient les provocateurs !


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