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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Rapport sur la situation internationale présenté par le camarade Vercesi, au congrès de la fraction italienne de la gauche communiste internationale
{Bilan} n°41 - Mai-Juin 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 29 avril 2017

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PREMISSE

La situation internationale est dominée par les faits suivants :

1°) L’Etat russe jaillissant d’une économie basée sur la socialisation des moyens de production, se manifeste solidaire des intérêts d’Etats surgissant d’économies basées sur les principes opposés de l’appropriation privée des moyens de production.

2°) L’ossature capitaliste de l’État républicain d’Espagne se concilie avec l’institution de formes d’économies socialisées, alors que les organisations syndicales prennent- en main, en Catalogne, la gestion des plus importants départements de la production.

3°) L’ensemble des organisations politiques et syndicales agissant parmi les masses, y compris ces groupements issus de la dégénérescence de l’Internationale Communiste qui ne sont pas parvenus à prendre la forme organique des fractions de gauche, appellent les ouvriers à participer directement ou à soutenir la guerre en Espagne qui se déroule sous la direction d’un Etat capitaliste.

4°) Le capitalisme international, au travers du Comité de non-intervention, et par la participation en son sein des Etats ayant des intérêts profondément opposés entre eux (même sur l’échiquier espagnol) parvient à éviter que le brasier ibérique ne déchaîne la conflagration internationale. Par contré une unité solide se manifeste entre tous les Etats, y compris la Russie Soviétique, pour la destruction physique et politique du prolétariat espagnol et international.

5°) Les organisations syndicales, tout en pouvant Maintenir leur programme de classe et en prenant la-tête des luttes revendicatives des ouvriers se concluant par leur succès, s’intègrent dans l’Etat capitaliste, et deviennent un facteur décisif clans l’établissement d’économies de guerre dans les pays dit démocratiques.

1 — Les critères marxistes de l’analyse de la situation internationale actuelle

L’ensemble de ces constatations doit s’accompagner avec la reconnaissance du heurt qui se manifeste entre ces faits et tout un système de positions politiques qui avaient permis d’appliquer les principes de la lutte des classes et avaient incarné les luttes du prolétariat au cours des situations qui s’avèrent être révolues.
Le caractère spécifique du marxisme consiste non seulement dans sa progressivité permanente, mais aussi dans la proclamation de son incapacité de conclure, par des solutions politiques, les problèmes que les situations historiques n’ont pas encore posés. La méthode d’analyse, qui reste valable pour toutes les époques, conduit à des thèses centrales exprimant une phase donnée de l’évolution de la lutte des classes, thèses appelées à atteindre une sphère plus haute en rapport avec les nouveaux problèmes historiques surgis. En même temps, la méthode elle-même subit une transformation intrinsèque en acquérant une puissance supérieure de pénétration des événements, par le rejet d’instruments formels d’analyse que les situations démontrent incompatibles avec la doctrine marxiste.
C’est dans tous les domaines que s’impose la vérification des données fondamentales inscrites dans le programme précédent de la lutte prolétarienne : dans celui de la dialectique marxiste, aussi bien que dans les autres du déterminisme économique et du matérialisme historique.
Déjà Lénine, par la critique de l’"empiriocriticisme" devait prouver que les déviations dans l’analyse économique, les erreurs politiques avaient leur source première dans une fausse interprétation de la méthode marxiste d’investigation des phénomènes sociaux. A cette époque, l’empirisme consistait à considérer que l’engendrement de l’antithèse du prolétariat ne pouvait résulter que de la maturation de la thèse bourgeoise, laquelle se présentant comme une inévitabilité historique et contenant aussi l’inéluctabilité de sa négation ultérieure, devait être accélérée dans son cours, par l’action du prolétariat qui aurait ainsi conquis de meilleures positions pour le triomphe de ses intérêts. Pour confirmer cette thèse ; les mencheviks se reportaient aux conclusions auxquelles Marx était arrivé dans l’action politique qu’il mena au cours du cycle des révolutions bourgeoises et où il se basa sur la possibilité de faire surgir l’antithèse prolétarienne de la lutte du capitalisme contre le féodalisme. Lénine prouva que, puisque la nouvelle situation ne posait plus le problème des révolutions bourgeoises, mais celui des révolutions prolétariennes, l’antithèse de la classe ouvrière ne pouvait résulter que d’une lutte simultanée contre le féodalisme et la bourgeoisie alors qu’elle devait reprendre à son compte certaines transformations sociales qui formèrent autrefois le contenu des luttes pour le pouvoir du capitalisme contre le féodalisme. La méthode dialectique précédente se basant sur l’inévitabilité d’une succession de régimes sociaux avant d’en arriver à pouvoir poser le problème de la conquête du pouvoir par le prolétariat, fera place à l’autre méthode fondée sur l’inévitabilité des bonds dans l’évolution historique. Il devenait empirique de méconnaître les changements intervenus dans la situation, d’appliquer à celles-ci le schéma du passé et pour s’introduire dans le cours des situations et exprimer les intérêts du prolétariat, le marxiste devait agir dans le sens de l’évolution réelle des luttes de classe. L’opposition du capitalisme au féodalisme tout en étant une lutte de classe, parce qu’elle ne pouvait pas atteindre la phase supérieure de la révolution, était appelée à se conclure par une composition des deux classes se coalisant contre la menace de l’assaut prolétarien.
Des problèmes de la même espèce sont révélés par la situation actuelle. La pensée marxiste fécondera le mouvement exprimant l’évolution de la réalité, à la condition de s’axer sur le pivot où se détermine le heurt entre la classe prolétarienne et toutes les autres formations sociales appelées à se coaliser contre elle.
Il est faux de penser que le marxisme est une négation formelle de l’idéalisme auquel il opposerait les facteurs économiques déterminant l’évolution historique sous le choc de coalisations homogènes d’intérêts et par la victoire de celle qui aura réussi à prendre la maîtrise de l’Etat pour consacrer exclusivement la défense de ses intérêts. Les limites de cette conception se trouvent dépassées par les événements actuels qui ont vu le prolétariat russe anéanti par le centrisme, et cela sans que l’organisation sociale du pays ait été bouleversée et l’Etat capitaliste reconstitué. Le marxisme n’est pas l’affirmation d’une évolution inconsciente de l’histoire, mais la proclamation que la sujétion des hommes aux forces de l’économie rend impossible un développement social conforme aux besoins Ces producteurs. Sur la trame de cette sujétion économique, se forment des régimes divisés en classes antagonistes, mais le front où se déroule la lutte des classes n’est pas celui de la simple opposition de la propriété privée et de la socialisation des moyens de production. Certes la victoire du prolétariat n’est possible que par la destruction de la machine étatique capitaliste sanctifiant le règne de la propriété privée, mais le dégagement de cette victoire n’est possible que par l’établissement d’une organisation sociale où la socialisation des moyens de production ne fait office que de simple condition élémentaire et le problème fondamental consiste à éviter que, malgré cette nouvelle formule des rapports sociaux, une oppression ne s’exerce sur les producteurs sans qu’il soit nécessaire pour cela que l’Etat passe aux mains d’une classe exploiteuse. Reprendre aujourd’hui les formules qui avaient contresigné la phase du développement du mouvement socialiste d’avant-guerre, c’est s’exposer aux démentis des événements de tous les pays : partout en effet le camp de la propriété privée est profondément entamé tandis que le mouvement ouvrier subit une crise profonde de désarticulation.
Le matérialisme historique doit se défaire de cette conception d’automatisme économique qui est d’ailleurs étrangère à la pensée de nos maîtres. Les facteurs économiques agissent comme crans d’arrêt de l’évolution sociale, mais leur déclenchement peut aussi s’accompagner de l’aggravation de l’exploitation économique et de l’oppression des producteurs, comme il en est le cas en Russie. Pour arriver à la véritable libération des producteurs, il faut que ces derniers parviennent à établir une structure du mécanisme productif qui, par une atténuation de l’exploitation, réalise les conditions pour atteindre un plus haut niveau de leur vie et les délie du circuit de l’économie capitaliste des autres pays évoluant vers l’issue de l’économie de guerre. L’opposition qui n’est jamais entre les formes des rapports sociaux, pouvait, dans la période d’avant-guerre, exprimer un contraste de nature au travers des formulations de la propriété privée et de la socialisation des moyens de production. Par contre dans la situation actuelle c’est uniquement au travers d’une opposition de structure de l’économie que se manifeste l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat et reprendre l’ancienne formule c’est favoriser le massacre des ouvriers croyant combattre pour le socialisme parce qu’ils ont socialisé une partie importante des moyens de production.
D’autre part le contraste de classe qui se révélait autrefois dans le domaine économique au travers de la lutte ouvrière pour la conquête de plus hauts salaires ne manifeste plus dans ce camp restreint. En effet le développement gigantesque de la technique de production détermine une si haute accumulation de plus-value que l’attribution d’un salaire plus élevé peut ne pas déterminer l’ouverture du contraste de classe. Ce dernier se transfère dans une zone supérieure d’un côté le capitalisme qui, dans l’impossibilité d’investir dans la production les immenses capitaux existant doit passer à toutes formes de manipulations pour une amputation de la puissance productive, de l’autre côté le prolétariat qui ne peut dégager ces richesses colossales qu’à condition d’entamer la lutte révolutionnaire. La valeur du travail et l’impossibilité de sa réalisation resteront toujours le moteur de l’évolution antagonique de la société capitaliste : seulement la substance de ce contraste qui se manifestait auparavant au travers de la forme des luttes pour les revendications immédiates, se manifestera désormais au travers de la lutte pour le pouvoir ; l’extraction progressive de plus-value aux producteurs étant tellement élevée que le capitalisme peut en céder la partie insignifiante qui permet une augmentation de salaires. L’époque impérialiste du capitalisme se révèle être celle où la zone déterminant le contraste de classe est celle dont les objectifs ne sont plus limités aux luttes partielles, mais seulement à la lutte suprême pour la révolution communiste.
Cela semblerait contredire la formule que, dans son époque décadente, le capitalisme se trouve dans l’impossibilité d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière. Cependant une correcte compréhension des intérêts mêmes partiels des ouvriers, nous permettra de comprendre, qu’en réalité, les conditions de vie des exploités ne sont nullement améliorées par les augmentations de salaires qui ont conclu les derniers mouvements grévistes en France, Belgique, Amérique et les augmentations de salaires que Mussolini et Staline ont alloués aux ouvriers de ces pays. En effet, en quoi consiste l’intérêt immédiat du prolétariat, sa revendication partielle, dans la situation d’aujourd’hui ?
Il est impossible de nier que si la situation économique a pu être fouettée dans les différents pays, cela est dû uniquement à l’établissement d’une économie de guerre, au fait que les industries des armements sont devenues le centre moteur de toute la vie économique. Cette transplantation de l’axe de la production capitaliste a comme répercussion directe dans la structure du système, une élévation gigantesque du taux de la plus value sans que la production qui en résulte occasionne immédiatement l’éclosion des contrastes spécifiques au régime bourgeois. En effet la production des armes n’arrive pas jusqu’au marché, et n’alimente pas une nouvelle force de travail qui représenterait un puissant facteur de congestion directe du mécanisme productif. Dans la formule de Marx, le capital variable est le facteur décisif de l’éclosion des contrastes car il est la source d’une nouvelle masse de plus-value que le marché est incapable d’absorber, le producteur étant toujours forcé de ne réaliser qu’une partie infime de la valeur de son travail. L’économie actuelle, dominée par l’hégémonie de la production de guerre, permet d’éviter que le marché soit immédiatement encombré par l’invasion de la partie prédominante de la production, et de ce fait, l’éclosion des contrastes économiques aussi bien que de classe se déplace : ce n’est plus le marché qui révèle la base antagonique de la structure capitaliste, mais le fait que désormais la plus grande partie de la production se trouve être privée de toute possibilité de trouver un débouché. L’économie capitaliste qui est, au point de vue fondamental, une production de marchandises et transforme le producteur lui-même en une marchandise est arrivée au terme extrême de sa vie parce que le produit du travail n’arrive plus directement au marché.
L’industrie de guerre étant celle où l’industrialisation est la plus élevée, est aussi celle où le taux de la plus-value et de l’exploitation ouvrière est le plus fort, ce qui détermine — au point de vue des économies nationales, aussi bien que de l’économie mondiale — une possibilité de manœuvre pour la bourgeoisie qui pourra se plier à certaines exigences de la classe ouvrière et laisser se terminer par un succès les luttes revendicatives sans qu’il en résulte un réel progrès des capacités révolutionnaires du prolétariat.
En définitive, dans les nouvelles situations économiques qui ont succédé à la crise gigantesque qui s’ouvrit en 1929, la revendication immédiate de la classe ouvrière ne consistait point dans l’augmentation des salaires, mais dans la lutte pour empêcher l’instituation d’économies de guerre. Le Front Populaire a représenté l’arme qui a permis au capitalisme d’opérer ce bouleversement dans la structure même de sen économie.
Le marxisme trouve donc sa confirmation éclatante, mais à la condition toutefois de comprendre la modification produite dans la situation, par la marche de l’évolution capitaliste. Puisqu’en définitive la compréhension de la réalité n’est possible qu’après avoir reconduit l’ensemble du système économique à la formule centrale révélant l’inévitabilité des antagonismes résultant de l’accumulation de la plus-value, il nous faudra indiquer comment cette accumulation se détermine dans la situation actuelle. Les industries de guerre sont directement dépendantes de l’Etat capitaliste qui doit fournir les capitaux et se trouve dans l’impossibilité de les obtenir du marché puisque ce dernier ne fonctionne plus et n’offre que des possibilités extrêmement restreintes de réaliser la valeur du travail. Il est suggestif, qu’en France, par exemple, Blum ne parvienne pas à dégeler les capitaux gisant dans les Banques et soit forcé de lancer de vains appels aux détenteurs de capitaux qui ne se persuadent pas de l’utilité de souscrire à des emprunts lancés d’ailleurs à des conditions extrêmement favorables. Cela ne dépend pas d’une hostilité politique du capitalisme envers le Front Populaire car ce dernier, comme nous l’avons déjà dit, a trouvé dans ce gouvernement le valet qui lui a permis d’opérer le bouleversement dans la structure capitaliste, mais du fait que le capital ne se dirige vers les Caisses de l’Etat que lorsqu’il provient d’un cycle de production qui a trouvé, dans le marché, la possibilité de réaliser une partie de la valeur du travail. Ces conditions n’existant pas, le capital gisera dans les Banques et les appels de Blum resteront sans réponse.
Les manipulations monétaires, douanières. les conditions fabuleuses offertes pour l’emprunt des 10 milliards. ont permis à l’État capitaliste français d’alimenter l’industrie de guerre alors que l’état dans lequel se trouvait la production du pays ne permettait pas d’employer les capitaux existant. Toutefois, ces expédients ne peuvent que retarder l’éclosion de l’antagonisme qui prendra des formes bien plus violentes et qui résultent du nouvel élément : la plus-value qui se réalisait auparavant en partie seulement dans le marché ne se réalise désormais que pour une partie infime ; la production utile de biens étant devenue un accessoire de l’économie actuelle.
La transformation qui s’est opérée dans l’économie, révèle les caractères profonds de l’époque impérialiste et démontre que l’enjeu véritable des luttes de classe se trouve désormais dans le dilemme : révolution ou guerre.
Dans les périodes précédentes le cours du devenir de la classe ouvrière résultant de l’opposition entre le capital variable et la plus-value, se manifestait au travers de la lutte des ouvriers pour la conquête d’augmentations de salaires. Actuellement, puisque cette opposition a été transplantée dans l’autre zone du capital variable dirigé dans une productions soustraite au marché, l’antagonisme de classe ne peut surgir que du contraste entre le capitalisme instituant une situation de guerre impérialiste, et le prolétariat luttant pour la révolution communiste.
Les rapports sociaux qui résultent de cette transformation économique qui s’est opérée, révèlent dans tous les pays, une maturation extrême des situations.
Le fascisme qui a représenté la forme à laquelle ont dû recourir les bourgeoisies ayant à faire face aux situations les plus complexes et hérissées de contrastes sociaux, révèle l’impossibilité où se trouvent ces capitalismes de supporter les moindres mouvements de classe des ouvriers et laisse présager que l’éclosion des contrastes dans ces pays, prendra des formes violentes qui poseront directement le problème de la révolution communiste. Dans les autres pays, les actions du prolétariat, sont portées — par les éléments de la situation objective — à prendre les formes extrêmement avancées (occupations des usines en France) alors que la moins forte tension des rapports sociaux ne permettra pas aux ouvriers de poser le double problème de la fondation du parti de classe et de la lutte pour la révolution communiste.
S’approprier des facteurs de la réalité historique que nous vivons, c’est aussi retrouver la confirmation éclatante de la nature de la doctrine marxiste bien que les formes nouvelles que prennent actuellement les positions politiques et tactiques de la lutte prolétarienne semblent s’opposer à celles qui représentèrent autrefois le patrimoine du mouvement socialiste.
La situation internationale nous révèle l’encastrement dans l’économie, capitaliste de l’économie russe basée sur la socialisation des moyens de production, des formes collectives de gestion économiques en Catalogne ; des organisations syndicales clôturant les grèves par une augmentation de salaires, les congés payés, la semaine de 44 ou de 40 heures. Entre-temps, un Etat capitaliste peut mener une guerre impérialiste tout en ne procédant pas à une répression immédiate des ouvriers d’avant-garde et en laissant subsister des formes d’armement autonomes des ouvriers. Tous ces événements n’opposent aucun démenti à la théorie marxiste qui, de l’analyse de la réalité sociale, établit la forme de l’expression compatible avec l’époque historique donnée et ne se sert nullement de cette forme pour prospecter la phase nouvelle de l’évolution qui s’est ouverte. L’opposition de classe qui est toujours une opposition de nature ne pouvait se manifester, dans l’époque impérialiste de l’économie, qu’autour des objectifs finaux de la guerre ou de la révolution. Les événements d’Espagne prouvent que la compatibilité peut se manifester entre les formes économiques et politiques qui étaient autrefois l’expression de l’antagonisme de classe (gestion collective, milices ouvrières, expulsion violente des individualités capitalistes) et cela parce que l’enjeu unique de la lutte entre les classes était uniquement constitue par le dilemme de la révolution et de la guerre.

2 — La guerre impérialiste

La conception courante dans le mouvement socialiste au sujet des bases antagoniques de la société capitaliste, tout en partant de la considération d’une double contradiction initiale, en arrivait à la conclusion de l’éclosion de deux cours contrastants : celui devant opposer les États se disputant la maîtrise des marchés et des colonies, l’autre déterminant l’opposition des classes et, en ordre principal, de la bourgeoisie et du prolétariat. L’on ajoutait que l’éclosion des contrastes inter-impérialistes aurait fourni l’occasion la plus propice à la manifestation violente de l’antagonisme de classe, et fort souvent, dans l’analyse des événements, l’on était porté à déterminer l’action du prolétariat après en avoir précisé la signification : s’il s’agissait d’une lutte ou d’une guerre inter-impérialiste, le prolétariat n’avait qu’à poser le problème de la transformation en guerre civile, dans le cas contraire les conditions spécifiques se trouvaient réalisées pour le développement d’une action autonome de classe du prolétariat.
L’inévitabilité des contrastes inter-capitalistes nous faisait aussi considérer la fatalité de la chute du régime capitaliste par l’exclusion de la possibilité d’une composition de ces antagonismes et par la prédiction certaine de l’éclosion des cataclysmes des carnages de la guerre.
Il est indéniable que l’analyse historique des événements précédant la guerre de 1914-1918 confirme pleinement cet ensemble de conceptions, et présente le schéma de la réalité que nous vivons sous les lunettes du passé avec le double aspect du précipice des contrastes inter-impérialistes et des contrastes de classe. La situation actuelle nous oblige à réexaminer, les événements passés pour nous rendre compte de la loi essentielle régissant le régime capitaliste et, pour comprendre que, même les événements qui avaient pris une expression exclusive de contrastes inter-impérialiste, n’étaient en définitive qu’une manifestation de la lutte entre les classes et exprimant un moment du duel que se livrent le capitalisme et le prolétariat autour du problème central du maintien ou de la destruction des bases de la société actuelle.
Dans les trois domaines : l’économique, le politique et le social, c’est la lutte des classes qui est la loi de l’évolution historique. L’impossibilité pour le capitalisme du construire une société harmonieuse, ne signifie pas que la division du monde en Etats capitalistes antagoniques, la division de la société entre les classes ayant des intérêts opposés, engendre ou puisse engendrer le cours de la destruction de la société capitaliste, D’autre part, puisque la destruction des bases d’une société est inconcevable sans que le problème de la construction d’une autre société ne soit simultanément posé, les désharmonies, les contrastes mêmes de la société capitaliste ne peuvent qu’exprimer les manifestations du cours fondamental opposant les deux classes et les deux régimes d’organisation sociale qui leurs sont propres. La conclusion de n’importe quel événement confirme d’ailleurs cette position centrale, car les points terminaux des situations ont toujours vu se réaliser autour du capitalisme d’un pays donné le bloc de toutes les forces, même des Etats qui lui sont foncièrement opposés, pour faire face à la menace prolétarienne et révolutionnaire qui s’étend sur le monde entier et ne peut nullement être localisée à un pays donné. La conclusion de la guerre de 1914-1918 et la victoire de l’Entente ne sont nullement le produit des vicissitudes miliaires, les Empires Centraux détenant une position manifeste de supériorité à cause de l’écroulement total du secteur russe et des défaites cuisantes sur le front italien. Ce qui décida de la guerre, c’est uniquement le cours de reprise de la lutte des classes en Russie et ses répercussions qui furent plus violentes dans les Empires Centraux que dans les pays de l’Entente (ce qui révélait la moindre résistance organique de ces capitalismes et une plus grande puissance du prolétariat). Tous les événements successifs de l’après-guerre s’expliquent non en fonction d’une démolition continuelle des impérialismes qui sortirent vaincus en 1918, mais en fonction d’une aide de la part de la France et de l’Angleterre pour reconstituer les secteurs capitalistes de l’Allemagne, de l’Autriche et les sauvegarder de la menace d’une révolution prolétarienne.
Répondre à cet événement historique d’une portée incalculable, en invoquant le fait que le capitalisme se trouvait dans l’impossibilité d’agir autrement, que les guerres n’éclatent pas du seul fait de la volonté d’un certain Etat de sauvegarder son hégémonie et que par exemple, en 1923, la France aurait voulu faire une nouvelle guerre contre l’Allemagne, (pour la Ruhr) alors que c’est l’Angleterre qui l’en a empêchée, c’est tout d’abord ne pas expliquer la participation importante de la France au relèvement économique de l’Allemagne, c’est ensuite méconnaître la réalité des événements de 1923 qui ont trouvé, dans l’occupation française de la Ruhr, la base essentielle qui permit au capitalisme allemand et international de parer à l’attaque du prolétariat révolutionnaire, et ensuite de préparer au travers de la lutte contre le Traité de Versailles (menée par les fascistes aussi bien que par les centristes) la vertèbre qui aura permis non point d’arracher des colonies à d’autres Etats impérialistes, mais d’écraser la classe ouvrière et d’établir le régime fasciste en Allemagne. Il en fut tout autrement en Russie, en 1917, alors que sous la direction des bolcheviks, le contraste de classe put s’épanouir complètement parce qu’il parvint à arracher le prolétariat des contrastes reflouant au sein du régime capitaliste et à la logique même de ces contrastes qui est d’accrocher le prolétariat à leur suite et d’en empêcher l’apparition en tant que facteur décisif des événements : à la guerre s’opposa la révolution.
Les guerres du siècle passé exprimaient le cours devant se conclure par la victoire de la bourgeoisie sur le féodalisme et il serait vain de penser que les succès foudroyants des armées napoléoniennes correspondaient à des possibilités réelles d’extension de la puissance française dans le monde. A cette époque, Marx défendit l’idée de l’appui du prolétariat aux guerres d’indépendance non parce qu’il pensait que la guerre pouvait devenir un instrument du triomphe du socialisme, mais parce qu’il escomptait que le cours des révolutions prolétariennes pouvait s’insérer dans celui des révolutions bourgeoises. C’est uniquement un problème de classe que Marx envisage et ce serait lui faire une suprême injure que de lui prêter l’idée qui fut celle des traîtres et suivant laquelle l’extension de la puissance économique et militaire des pays bourgeois de l’époque devait être souhaitée pour le bien du prolétariat, de ce prolétariat que Marx avait déjà désigné. dans le Manifeste comme la victime de l’exploitation capitaliste.
Il en sera de même pour Lénine au sujet des guerres coloniales, où il voit une possibilité d’encastrer le cours des révolutions prolétariennes dans celui des luttes contre l’impérialisme. Il envisage la perspective d’un bond prolétarien et ne croit pas que la classe prolétarienne puisse être engendrée par l’établissement d’un régime bourgeois. Nous avons d’ailleurs traité de ce problème dans la première partie de ce rapport quand nous parlions de la critique que fit Lénine des positions des mencheviks au sujet des problèmes de la révolution prolétarienne en Russie.
Le caractère capitaliste ou impérialiste de la guerre n’est pas donné par l’objectif circonstanciel de la conquête des colonies, mais par le fait qu’elle représente une forme, et la forme la plus violente de l’éclosion des contrastes fondamentaux du capitalisme, la forme extrême de la lutte de classe du capitalisme contre le prolétariat. Faire intervenir le prolétariat dans la tourmente de la lutte des classes qu’est la guerre, voilà l’objectif que poursuivent Marx et Lénine. Objectif qui est conditionné par l’état de la lutte de classe de l’époque, et non parce que l’affirmation de la classe ouvrière puisse résulter de la négation que présente la bourgeoisie par rapport au féodalisme, ou la bourgeoisie indigène par rapport à l’impérialisme. Marx et Lénine ont uniquement en vue la négation que représente le prolétariat par l’apport à la bourgeoisie et entrevoient la possibilité que cette négation puisse survenir au cours du cataclysme social qui se produit au travers de la guerre. C’est donc en vue d’une guerre civile que Marx et Lénine agissent et si leur perspective a été démentie par les événements c’est uniquement à cause des plus grandes possibilités que le capitalisme a vu s’ouvrir devant lui et nullement parce que les principes de la lutte des classes n’aient guidé l’oeuvre politique de nos maîtres.
Il s’agit de voir maintenant si dans la situation actuelle, l’expression ultime des contrastes inhérents au régime capitaliste, n’est en définitive que l’expression ultime du duel entre la bourgeoisie et le prolétariat, si donc l’objectif de la guerre qui n’a jamais été qu’extérieurement celui de la conquête des marchés, mais celui d’une opposition entre les classes, conditionnée par le niveau atteint par les forces de production puisse se manifester aujourd’hui au travers de la seule guerre civile contre le prolétariat, alors que le problème des marchés et des colonies peut ne pas se poser.
Ce problème ne peut être élucidé que par l’analyse de la structure même de la production capitaliste, telle que les événements de l’après-guerre nous l’ont révélée et qui prouve la saturation extrême atteinte par l’économie bourgeoise. Le problème du marché ou de la colonie peut se poser pour un Etat capitaliste donné, tout autant que pour le capitalisme international, seulement jusqu’au moment où le niveau des forces de production permet d’écouler une partie de la production dans des marchés où l’acheteur n’est pas un prolétaire et ne donne donc pas lieu aux phénomènes spécifiques de l’économie capitaliste. Dans la situation actuelle ce problème ne se pose plus et l’élément antagonique du capitalisme n’est plus l’industrialisation des colonies sous la direction des bourgeoisies indigènes, mais le prolétariat, seul facteur pouvant développer ces économies retardataires, parce qu’il est le seul facteur historique pouvant opposer à la structure capitaliste de la production, la structure opposée de l’économie prolétarienne en vue du triomphe de la révolution communiste.
Le point terminal de l’évolution des contrastes, dans la période impérialiste : la guerre s’avère donc être la forme extrême de la lutte du capitalisme entre la classe ouvrière. Dans le domaine économique, ainsi que nous avons essayé de le prouver dans la première partie de ce rapport, l’objectif même circonstantiel du capitalisme ne consiste plus dans la conquête des marchés, et la destruction violente des produits et des prolétaires, pour débarrasser l’économie d’un excès débordant les cadres du régime. Dans les situations actuelles, le niveau des forces de production rend inopérante la destruction d’une masse donnée de production et de forces humaines de travail, le problème se reposant à nouveau dans toute son ampleur, ainsi que le prouvent les crises survenues dans l’après guerre, après les destructions cycloniques de la période 1914-1918. L’enjeu des guerres est autre et celles-ci ayant perdu toute possibilité de se conclure par une adaptation de la structure de l’économie bourgeoise par rapport au développement technique, n’ont d’autre signification que celle de dévier l’attaque révolutionnaire du prolétariat.
Les événements d’Espagne sont extrêmement suggestifs. Il est indéniable que le Comité de non-intervention n’est pas une simple manoeuvre du capitalisme international pour tromper les ouvriers espagnols et de tous les pays, mais il représente l’Etat-major du capitalisme international qui parvient à établir une unité solidaire de tous les impérialismes et de la Russie Soviétique pour diriger les antagonismes qui les opposent vers la seule issue de l’écrasement du prolétariat ibérique et international.
La base économique des guerres, dans la situation actuelle, étant celle d’une destruction permanente et non plus provisoire (limitée à la période des opérations militaires), de la plus value-accumulée et ne pouvant pas se transformer en capital, faute de possibilité d’investissement dans la production, l’établissement d’une économie de guerre représente l’aboutissant, dans le domaine de la production, des contrastes propres à l’économie capitaliste.
Dans le domaine politique il s’agissait de briser l’opposition du prolétariat à la politique devant se conclure par le lancement de milliards dans les industries de guerre. Ce problème a été résolu par le capitalisme au travers de ses trois formes de dominations, la démocratique, la fasciste, la centriste.
L’inexistence de fronts militaires où les ouvriers sont assassinés par milliers ne peut nous empêcher de considérer que les changements fondamentaux intervenus dans le domaine économique et politique n’ont pas la signification extrême de la guerre parce qu’ils ne se manifestent pas dans le carnage ainsi qu’il en fut le cas dans la première phase de l’économie impérialiste. En marxistes, nous parvenons à comprendre la réalité des événements actuels, parce que nous fondons notre analyse sur leur base économique et leur répercussion politique et tout en ne réglant pas notre attitude sur l’hypothèse que la guerre mondiale a été rayée définitivement de l’histoire, nous ne nous refuserons pas de reconnaître que l’établissement d’économies de guerre dans tous les pays, et la constitution de gouvernements d’Union Sacrée, révèlent l’existence, à l’heure actuelle d’une situation de guerre impérialiste, qui donne à l’évolution des luttes de classes l’expression grandiose qu’ont pris les grèves de France, de Belgique, les événements d’Espagne, alors que dans les pays fascistes mûrissent des tempêtes sociales ’d’une importance définitive pour le sort de la révolution mondiale.

3. - Le centrisme, troisième forme de domination de la bourgeoisie

C’est un critère de classe que nous employons pour déterminer la nature d’une organisation ou d’une force politique. Lorsque ces dernières, tout en se réclamant formellement d’un programme socialiste ou communiste, agissent pour la défense d’un régime qui opprime la classe ouvrière, elles acquièrent la nature et la fonction d’une forme de domination de l’ennemi. Le centrisme en Russie est l’expression politique d’une structure économique qui étant basée sur la loi de l’accumulation capitaliste détermine une exploitation sur le prolétariat. Le fait que le bénéficiaire de cette exploitation de classe qui peut l’utiliser au profit de l’organisation sociale qui lui est propre, ne se trouve pas à l’intérieur des frontières de l’État Soviétique, mais soit le capitalisme international, ne change pas aux conséquences d’un mécanisme productif basé sur l’extraction croissante de la plus-value sur la valeur du travail.
Les Partis Communistes et l’Internationale Communiste ont été, dès leur fondation, condamnés à une évolution dont la clef n’avait pas été située dans les solutions tactiques et politiques aux problèmes de la lutte prolétarienne, mais faisait dépendre ces dernières, des vicissitudes de l’État prolétarien, de son oscillation primitive autour de la classe ouvrière - lorsque l’élan du prolétariat mondial constituait le facteur décisif de la poursuite de l’œuvre révolutionnaire du prolétariat russe -, de sa chute ensuite dans le système du capitalisme mondial.
C’est le rôle joué par l’État au sein des partis communistes et de l’Internationale qui a déterminé une brusque rupture dans la nature des partis communistes et l’impossibilité où s’est trouvé le prolétariat d’y fonder des fractions de gauche pouvant représenter le trait d’union entre les anciennes organisations que l’ennemi devait enfin gagner pour la défense de son régime, et les futurs partis de classe reprenant le drapeau de la révolution communiste.
D’autre part, le fait que la nature de classe de l’Etat, dépendant de la forme de la société toujours basée sur la socialisation des moyens de production, n’avait pas change au profit de la restauration bourgeoise,. a permis à cet Etat d’intervenir d’une façon toujours plus croissante dans le processus de la lutte des classes des différents pays.
La fonction réactionnaire de l’Etat russe pouvait s’accompagner avec le maintien de sa nature de classe, alors qu’en général le mouvement ouvrier restait sur la positon précédente que la forme de l’organisation sociale (propriété privée ou socialisation) contenait en elle-même les explosifs du contraste de classe et de son éclatement. Nous avons déjà dit que l’expression formelle plus achevée, correspondante à la phase supérieure de l’évolution historique que nous vivons actuellement, est celle reflétant la structure de l’économie, son mécanisme, la loi de l’accumulation subordonnant la marche des progrès industriels à l’attribution d’une partie toujours supérieure de la valeur du travail au capital variable.
Cette fonction internationale de l’Etat russe, dans le domaine de la lutte des classes des différents pays a trouvé en Espagne son aboutissant, et il est à prévoir que l’heure a enfin sonné pour l’explosion du contraste que recèle l’équilibre que le capitalisme mondial avait pu conquérir grâce à l’appui qu’il a trouvé dans l’Etat russe dégénéré, s’appuyant sur une structure économique anti-prolétarienne.
Les partis communistes dans les pays où le Front Populaire a été constitué, aussi bien que dans les autres où il prêche d’autres formes de collaboration de classe, est l’élément d’avant-garde poussant l’aile socialiste à la réalisation d’une politique d’Union Sacrée et au déclenchement de la guerre impérialiste.
En Espagne, avant les événements de juillet 1936 déjà, il représentait l’élément vital d’une politique qui devait aboutir à mûrir les conditions pour l’attaque fasciste de Franco. Dernièrement, en Catalogne, c’est le parti communiste qui a pris l’initiative du déclenchement de la répression violente contre les ouvriers et les autres partis et organisations de la coalition y font figure d’éléments de frein de la rage réactionnaire des centristes.
Le discours de Staline du 3 mars 1937 appelant les centristes de tous les pays à mener une action vigoureuse pour l’expulsion des “trotskystes” (sous ce nom, sont désignés les prolétaires qui continuent à rester fidèles au programme de la lutte des classes, alors que les trotskystes soit en Espagne, soit sur le problème de la défense de l’U.R.S.S., ont pris les positions qui les rejettent dans le camp ennemi) du sein des organisations syndicales et de toute organisation ouvrière, prouve que le centrisme est devenu une des forces essentielles de la domination du capitalisme dans tous les pays.
Au cours des futurs mouvements révolutionnaires, il est certain que le centrisme développera un rôle contre-révolutionnaire de tous premier ordre et il est à prévoir qu’il se chargera même de l’organisation d’expéditions punitives pour le massacre des militants révolutionnaires.
Les situations qui ont révélé, dans le centrisme, la troisième forme de domination de la bourgeoisie, imposent aux marxistes des conclusions qui intéressent non seulement l’avenir de l’Etat prolétarien de demain pour en déterminer ses assises sur la base de la critique de l’expérience soviétique, mais aussi le processus actuel de reconstitution du parti de la classe ouvrière. En effet les fractions de gauche ne peuvent être fondées que sur un terrain politique représentant une opposition fondamentale et de classe à celle où, sous l’enseigne de la défense des intérêts des ouvriers, agissent les partis communistes isolés ou en coalition avec d’autres organisations de la classe bourgeoise. L’expérience du Front Populaire est décisive, en France tout aussi bien qu’en Espagne : il a représenté la forme la plus ample de la concentration des masses, il a pu coïncider avec des succès dans l’ordre des revendications partielles des ouvriers, il a pu aller jusqu’à s’appuyer sur des formes collectives de la gestion économique, et malgré tout cela il a abouti, en Espagne surtout, à la forme la plus violente de la répression contre le prolétariat. S’introduire dans le Front Populaire, dans l’espoir qu’une contradiction éclate entre sa base prolétarienne et les chefs agissant pour le compte de l’ennemi a signifié pour nombre de groupes issus de la dégénérescence centriste, l’emprisonnement dans les tenailles de la troisième forme de domination capitaliste sur le prolétariat et leur chute dans le précipice de la guerre impérialiste.

4 — Pour la constitution des fractions de gauche dans tous les pays

La situation en Espagne, la formation de gouvernements d’Union Sacrée en d’autres pays, le déplacement de l’axe de l’économie dont l’industrie de guerre est devenue le centre moteur, révèlent que nous sommes entrés dans la phase de l’éclosion des contrastes du système mondial que le capitalisme avait pu construire après la défaite chinoise de 1927, sa répercussion au sein du parti de la classe ouvrière, au travers de la victoire du centrisme et de l’expulsion des marxistes et ensuite, l’entrée ouverte de la Russie Soviétique dans la Société des Nations.
Il est évidemment impossible de prévoir le rythme qui déterminera l’apparition de la riposte prolétarienne à la chute des situations dans le cyclone de la guerre impérialiste, tout aussi bien qu’il est impossible de se baser sur une hypothèse historique qui exclue d’une façon définitive de déclenchement de la conflagration mondiale. Ce sont les éléments de la situation actuelle sur lesquels les marxistes doivent se baser, pour établir une action qui permettra au prolétariat de faire face aux multiples hypothèses jaillissant des circonstances dans lesquelles nous vivons.
Pour ce qui concerne les organisations agissant au sein des masses, tout aussi bien que les groupes restreints des prolétaires s’appliquant à une œuvre de reconstruction des matériels idéologiques et politiques de la classe ouvrière, la considération fondamentale qui devra nous guider dépend de la nature même de la situation que nous vivons. A la forme exaltée de la collaboration de classe que représente le gouvernement d’Union Sacrée, dans son expression mondiale et non limitée à un pays donné, ne peut correspondre qu’une expression également exaltée de l’indépendance de la classe ouvrière. Il est inconcevable qu’au sein d’une formation se reliant directement ou indirectement à l’Union Sacrée, une tendance puisse s’épanouir qui rejoigne le chemin de la lutte des classes. Le caractère spécifique de l’Union Sacrée consiste justement dans le fait que toute vie de la classe ouvrière est brisée dans les organisations qui en forment le fondement. Les tendances d’opposition qui y surgissent, loin d’avoir pour fonction d’engendrer les éléments de la reconstitution de la classe ouvrière, ont celle d’attirer dans le giron de la collaboration de classe, les prolétaires susceptibles d’oeuvrer à la formation des fractions de gauche dans les différents pays.
Au cours de la guerre de 1914-1918, le travail des bolchéviks pour renouer les membres politiques et idéologiques de la classe ouvrière mondiale, put se faire malgré leur participation à des Conférences qui se plaçant sur le terrain des déclamations pour la paix, donc sur un terrain de classe qui n’était point celui du prolétariat, mais celui de la bourgeoisie, représentaient la forme d’extrême gauche de l’emprise capitaliste sur le prolétariat. Que ces Conférences se plaçaient sur une base de nette opposition aux intérêts fondamentaux de la classe ouvrière, cela est prouvé par le fait que le Parti Socialiste, qui fut l’initiateur de la Conférence de Zimmerwald, a représenté,, lorsque la tourmente révolutionnaire éclata en Italie, en 1919-20, l’élément qui jeta la plus grande confusion au sein des prolétaires, permettant ainsi au capitalisme, de construire la planche de salut qui sauva le régime.
Par contre, les bolcheviks qui tinrent une position d’opposition au sein de cette Conférence et n’y jouèrent aucun rôle décisif, ont permis au prolétariat russe de trouver, en eux, l’élément décisif de leur classe permettant la victoire d’Octobre 1917.
La phase ultérieure que nous vivons actuellement, par rapport à 1914-18, impose aux marxistes d’adopter une politique bien plus intransigeante, alors que les différentes rééditions actuelles des Zimmerwald se sont révélées être de lamentables caricatures où jusqu’à des forbans de la politique ont pu y figurer.
L’Union Sacrée de chaque pays, exprime, sur le plan national, l’Union Sacrée existant au point du vue mondial. La Russie Soviétique représente une pièce maîtresse de la phase ultime de la collaboration de classe. Les trotskystes qui arborent encore aujourd’hui la défense de l’U.R.S.S. et qui en arrivent jusqu’à considérer que ce problème central est en définitive celui qui règle l’évolution des événements des autres pays (guerre éthiopienne, Espagne), sont eux-aussi encastrés dans l’Union Sacrée. Il en est de même pour toutes les formations s’appelant “communiste de gauche”, qui ont soutenu la possibilité de féconder la guerre civile de la progression et de l’achèvement de la guerre antifasciste en Espagne. Toutes ces formations politiques ne contiennent plus de sang ouvrier et aucun travail commun n’est possible avec elles, sous peine d’altérer et compromettre la base même de la formation des fractions de gauche.
D’autre part la situation de guerre impérialiste que nous vivons, impose aux fractions de gauche de chaque pays de sortir de la phase précédente d’isolément où elles vivaient et où, suivant Marx, il leur était possible d’avoir une vie internationale, sans qu’une organisation internationale n’existe. Les assises de l’organisation de la fraction de gauche sont devenues d’ordre international et c’est seulement la réalisation de cette prémisse qui pourra sauvegarder l’existence des fractions de gauche dans chaque pays. Enfin, la situation actuelle engendre une série de nouveaux problèmes dont les semences se trouvaient au sein des différents prolétariats, et la construction de la synthèse pouvant devenir le sang de la fraction de gauche d’un pays donné, n’est possible qu’à la condition de renouer les premiers fils d’une organisation internationale.
En dehors de la Belgique, il n’y a point de pays où une fraction de gauche existe. Le devoir de la fraction italienne est de faire un effort, non point en vue de se substituer aux prolétariats des différents pays, mais en vue de dissiper la confusion existante et de permettre aux énergies prolétariennes existantes de se reconnaître, de se retrouver, de se relier et coordonner en vue de la constitution de la fraction de gauche. Ce travail représente la condition même de la vie de notre fraction laquelle, loin de pouvoir penser à exporter, en d’autres pays, les positions politiques qui déterminent sa nature, trouvera dans ce travail international, la possibilité de s’assimiler les éléments vitaux et indispensables provenant des autres prolétariats.
Les fractions de gauche se relient au processus réel de la lutte des classes à la condition toutefois de ne pas conditionner l’appartenance de leurs membres aux organisations syndicales, à la discipline que ces dernières, encastrées dans l’appareil de l’Etat capitaliste, pourraient leur imposer. Les tendances qui agissent au sein des organisations syndicales dans le but d’en ébaucher une action de classe des ouvriers, et qui proclament leur discipline aux directions (devenues des représentants de l’État capitaliste au sein des masses), proclament, par voie détournée leur discipline à l’Etat capitaliste lui-même. Aucune possibilité ne se présente d’établir une politique de front unique à leur égard et les fractions de gauche resteront reliées au processus réel de la lutte des classes, dans la mesure dans laquelle, même au risque de l’exclusion de leurs membres de ces organisations, elles alerteront les ouvriers sur l’inévitabilité de leur écrasement comme conséquence de l’établissement d’une économie de guerre emportant dans son vertige l’organisation syndicale elle-même. Les revendications immédiates peuvent ne pas représenter le lieu spécifique où se développe la lutte des classes, alors que cette dernière-ainsi que nous l’avons dit — se déroule dans l’autre zone de la destruction des masses de plus-values accumulées en fonction de l’économie de guerre. Cette élévation de la zone où se produit le heurt de classe ne peut que déterminer de grandes bourrasques sociales, au cours desquelles les fractions de gauche se trouveront dans la possibilité de se relier aux masses ouvrières et prendre la direction de leurs mouvements parce qu’elles ne se seront pas laissées entraîner dans la courbe économique qui, tout en laissant tomber la bride d’une concession partielle aux ouvriers, aura emporté ces derniers dans le giron de la guerre impérialiste.
Le devoir de la fraction dans la situation actuelle, outre celui de favoriser la constitution de fractions de gauche, dans les autres pays, consiste dans sa contribution à la constitution du premier noyau de l’Internationale de demain, au travers de l’institution d’un Bureau International soit-il même limité aux deux fractions actuellement existantes : la belge et l’italienne.
L’expérience des bolchéviks, les documents fondamentaux de la fraction, sa longue expérience de travail sont une garantie pour l’avenir, à la seule condition toutefois, qu’ils soient utilisés en correspondance avec les changements profonds intervenus dans les situations actuelles et ne deviennent pas des pièces inertes qui désarticuleraient les organes de la vie de la fraction et nous mettraient dans l’impossibilité de remplir la mission que les ouvriers italiens nous ont confié en luttant en des conditions atroces pour le triomphe de la révolution communiste en Italie et dans le monde entier.

VERCESI.




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