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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’assassinat des frères Rosselli
{Bilan} n°42 - Juillet-Août 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 15 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Le 27 mai passé, sous le gouvernement du Front. Populaire édition n°1, ayant le "camarade" Max Dormoy au Ministère de l’Intérieur, le directeur de "Guistizia e Libertà" (hebdomadaire libéral-socialiste de l’émigration italienne), Carlo Rosselli et son frère Nello ont été assassinés à Bagnoles. L’enquête judiciaire pour découvrir les assassins n’a duré que quelques jours. Ensuite tous les organes du Front Populaire se sont passés la consigne et s’ils ont continué à parler du meurtre afin de continuer leur politique contre-révolutionnaire, ils ont cessé de parler de l’assassinat et des conditions mystérieuses où il a été perpétré et qui ont permis ensuite le sauvetage des responsables.
Les assassinés sont deux intellectuels bourgeois pourvus de hautes capacités. Carlo, antifasciste militant, s’était enfui des îles de Lipari où il avait été déporté après avoir accompli un acte de noble solidarité en aidant à l’évasion du vieux réformiste italien, Turati. Arrivé en France, il avait, à un premier moment, donné son adhésion à la "Concentration Antifasciste", mouvement de coordination suscité par le parti socialiste qui, à cette époque, était encore dirigé par la vieille garde socialiste et n’était pas tombé sous la coupe de l’aventurier Nenni, l’ex-fasciste de la première heure qui, après avoir dirigé la lutte dans le Parti maximaliste contre la tendance de gauche d’abord, contre celle de droite ensuite, était rentré au Parti réformiste. Aujourd’hui Nenni est à la tête du Parti Socialiste et le dirige ouvertement dans le sillon du centrisme : il faut avouer que pour une besogne aussi sale, l’homme est parfaitement indiqué.
Lorsqu’une scission se fit dans la Concentration, Carlo Rosselli avait fondé "Guistizia e Libertà" qui se donnait pour but de déterminer une concentration antifasciste en dehors et non au-dessus des partis, concentration se basant sur la nécessité préjudicielle de l’action, en même temps qu’une œuvre de rénovation idéologique du socialisme aurait permis de reconstruire une unité prolétarienne agissante. Au point de vue physiologique, Carlo Rosselli était dans le sillage de ces tentatives de restauration des valeurs idéales et morales bourgeoises que le fascisme a foulées au pied et qui ne pourront plus jamais ressusciter. Pourvu d’abondants moyens matériels, Rosselli avait trouvé dans les facilités qui en résultaient pour le mouvement politique, une incitation à méconnaître les réalités de la lutte des ouvriers pour la révolution et à surestimer les possibilités individuelles de la lutte contre le fascisme. Au cours des événements d’Espagne, Rosselli s’était jeté à corps perdu dans cette lutte, en vue de défendre les "intérêts de l’Italie" menacés par la barbare intervention fasciste.
Nello Rosselli qui, après une très courte parenthèse d’activité politique, s’était retiré dans une vie d’étude, doit la mort au fait de s’être trouvé en vacances avec son frère et il n’est pas exclu que c’est en se servant de ses traces que les assassins venus d’Italie, ont pu atteindre leur proie.
Devant ces deux cadavres, les prolétaires s’inclinent mais n’oublient toutefois pas que les idéologies pour lesquelles Carlo a lutté ne peuvent non seulement pas aider à la victoire des travailleurs, mais représentent un obstacle très grave pour la formation de- la conscience de classe du prolétariat. Pas d’équivoque donc. Carlo Rosselli et son frère, bien que tués par le fascisme, ne peuvent nullement être revendiqués par le prolétariat. S’ils étaient restés vivants, ils auraient certainement occupé une place de tout premier ordre dans la tentative que le capitalisme fera d’obvier au triomphe de la révolution communiste, au travers d’un nouveau camouflage de la domination bourgeoise. En s’inclinant devant ces deux cadavres, les prolétaires qui veulent lutter pour le socialisme et non pour "l’honneur de l’Italie", honorent deux victimes du fascisme et se. proposent de faire l’opposé du Front Populaire qui a laissé s’échapper les assassins, ils se proposent de châtier demain les coupables au travers de la victoire de la révolution prolétarienne.
L’assassinat des frères Rosselli est survenu à une date très voisine du treizième anniversaire du meurtre de Matteotti et dans une situation d’extrême tension sociale en Italie. Deux problèmes apparaissent avec grande clarté : pourquoi a-t-on eu besoin de ce crime, crime qui, par la rapidité, la précision de l’exécution, la sûreté de la fuite des assassins, ne peut être considéré que comme un crime d’État, directement agencé par le gouvernement fasciste ? Pourquoi enfin n’avons-nous pas assisté à l’explosion d’une vague d’indignation semblable à celle qui ébranla l’Italie non seulement, mais le monde entier, en 1924, l’occasion de l’assassinat de Matteotti ? La première question nous semble trouver sa réponse dans l’état d’exaspération sociale existant en Italie et se répercutant directement au sein du fascisme où les incartades dans le domaine diplomatique, sont le pendant des autres manifestations de virulence des patrouilles de l’avant-garde fasciste poussée par la situation à des aventures tragiques du type de celles de Bagnoles. La deuxième question trouve sa réponse dans la différence des situations actuelles par rapport à celle de 1924. Il n’est plus possible au capitalisme de canaliser et faire reflouer dans le garage de la "question morale", un mouvement d’opposition au fascisme. Il n’y a plus place, dans l’atmosphère incendiaire d’Italie, pour l’Aventin et pour la question morale. Aujourd’hui, c’est le mouvement prolétarien qui lève le drapeau de la lutte révolutionnaire et la question morale consiste dans la lutte pour la destruction du régime capitaliste. Nous ne pouvons pas prévoir quelle sera l’occasion qui donnera le signal à la lutte ouvrière, mais il est certain que même s’il devait s’agir d’un assassinat fasciste, les ouvriers ne se laisseraient plus berner par les mouvements d’opposition bourgeoise et frayeraient la voie à la lutte pour la révolution communiste.
A l’occasion du meurtre des frères Rosselli, un hebdomadaire fasciste qui se publie à Paris [1] a soulevé l’hypothèse qu’il y aurait là une représaille d’éléments anarchistes à la suite des événements de Barcelone du 4 mai écoulé, et cela parce que Rosselli n’aurait pas pris une part active à la lutte contre les responsables des assassinats de Berneri et des ouvriers de Barcelone. Bien évidemment ce détachement fasciste où se rencontrent quelques canailles qui, après avoir mangé au râtelier antifasciste, bouffent actuellement au râtelier de Mussolini, sait pertinemment bien que, si les anarchistes avaient dû exercer une représaille, ils seraient allés ailleurs qu’à "Giustizia e Libertà" ; ils se seraient dirigés vers les véritables responsables des journées de mai de Barcelone. Mais il fallait jeter la confusion et surtout favoriser l’évasion des assassins qui ont d’ailleurs trouvé tout l’appui qui leur était nécessaire dans la police dirigée par le Front Populaire et son ministre de l’Intérieur.

Notes :

[1L’"Humanité" du 30 juillet réclame des autorités du Front Populaire l’interdiction du "Merlo", parce que ce journal avait écrit un article désobligeant pour la France. Pour caractériser l’état de décadence du mouvement prolétarien, il faudra mettre en rapport cette réclamation de l’"Humanité", la cause qui l’a déterminée, avec le fait pénible à constater que dans un centre d’émigration peut être publié — sans provoquer l’indignation prolétarienne — un canard de provocation fasciste, ce qui est aussi une insulte poignante contre les prolétaires qui en Italie souffrent de toutes les sévices fascistes.




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