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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Antonio Gramsci
{Bilan} n°42 - Juillet-Août 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 15 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Antonio Gramsci, récemment décédé dans une clinique de Rome - où le fascisme l’avait fait admettre dans un état désespéré suite aux dix années de tortures physiques et morales de réclusion - vient d’être tué une seconde fois par ses apologistes. En effet, toute la presse centriste et le Front populaire, du " Grido del Popolo" au "Nuovo Avanti" et "Giustizia e Libertà", s’est jetée sur son cadavre pour spéculer et dénaturer sa pensée et son œuvre dans un but contre-révolutionnaire. La presse centriste, qui avait depuis quelques temps laissé tomber dans l’oubli le "chef" du prolétariat italien, profite de sa mort pour accentuer sa campagne contre le "trotskisme" qui, dans la langue italienne, se traduit par "bordiguisme".
Nous avons vu Palmiro Togliatti, dans la commémoration officielle de la mort de Gramsci, affirmer que le Parti communiste réalisa entièrement les buts que Gramsci lui a assignés.
Nous, qui avons combattu de son vivant les déficiences politiques de Gramsci tout en appréciant certains traits de son caractère et de son intelligence, nous estimons que la plus digne commémoration, l’unique forme prolétarienne de commémoration, ne consiste pas dans une sorte de canonisation du disparu, en lui attribuant une infaillibilité et une sorte de clairvoyance divinatrice et prophétique, mais tout au contraire en dénonçant les erreurs et les fautes, c’est-à-dire la partie négative et caduque de son œuvre afin que celle-ci ne puisse en ternir la partie vivante et durable - qui devient partie intégrante du patrimoine du prolétariat dans son ascension dans la voie révolutionnaire.
Et les faiblesses et incompréhensions ne manquent pas dans l’œuvre de Gramsci, tant à cause de son origine sociale qu’à l’époque où il s’insère dans le mouvement ouvrier italien.
Intellectuel, il avait étudié la théologie et la philosophie à Turin, il avait subi l’influence culturelle de cette philosophie idéaliste de Gentile, son frère spirituel - et lui aussi victime du fascisme - dans l’utopie du libéralisme rénové et "révolutionnaire". Le marxisme n’était plus pour Gramsci la négation du positivisme et de l’idéalisme, mais une filiation de ces philosophies reniées par les idéologues du capitalisme. L’évolution du capitalisme italien ou la révolution bourgeoise n’avait pu avoir les formes achevées qu’elle eût en d’autres pays, conduisit Gramsci à postuler l’hypothèse de l’insertion du prolétariat dans l’accomplissement de la "révolution libérale". Ainsi, dans le domaine politique, il avait subi l’influence, comme d’autres intellectuels de l’immédiat avant-guerre, du révisionnisme de Salvemini, qui voyait dans la solution du problème méridional un moyen de surmonter la crise du socialisme dans sa dégénérescence vers le réformisme parlementaire qui s’intégrait dans le capitalisme.
Et Gramsci, Sarde de naissance, opta pour le fédéralisme qu’il chercha à soutenir au sein même du Parti communiste.
Il appartint à cette génération qui est venue au mouvement ouvrier pendant la guerre - il fut même au début interventionniste, comme l’a remarqué Tasca, lançant la flèche de Parthe - et il chercha à se relier à la masse ouvrière, favorisé en cela par le fait qu’il habitait Turin, véritable "capitale prolétarienne" de l’Italie.
Togliatti, dans la commémoration déjà citée, affirme que "quand éclata la révolution russe, Gramsci fut l’unique en Italie qui fut immédiatement capable d’en comprendre la véritable signification historique et le premier à propager le léninisme, la lutte contre le réformisme et le centrisme (c’est-à-dire le courant de Serrati) pour la formation du parti révolutionnaire du prolétariat. Et après la scission de Livourne, dans la lutte contre le gauchisme prédominant, ayant à sa tête Bordiga, aujourd’hui allié du fascisme. Gramsci défit politiquement Bordiga".
Autant d’affirmations, autant de mensonges.
Le mouvement de l’ "Ordine nuovo" pour les conseils d’usines procédait d’une négation radicale de la théorie marxiste : à la thèse communiste du parti de classe luttant pour la destruction de l’État capitaliste, était opposée l’autre de l’ébauchement du nouveau monde ouvrier, du monde des "Conseils" (embryons des Soviets) au sein même de la société bourgeoise. Gramsci et l’Ordine Nuovo surestimaient le problème du contrôle ouvrier en admettant la possibilité de réaliser une forme économique socialiste, avant la prise du pouvoir et la destruction de l’appareil étatique bourgeois (tout comme c’est le cas des "socialisations" de Catalogne en 1936) et avec un parti qui resterait uni, de Bordiga à Turati. Et les bonzes réformistes de 1919-1920, ceux qui trahirent au moment de la prise des usines, étaient eux aussi pour ce contrôle ouvrier et ils se crurent, de ce fait, être aussi partisans des soviets. La première délégation italienne envoyée en Russie, était formée en majorité de ces champions qui devaient ensuite passer avec armes et bagages au fascisme.
Gramsci était alors pour l’unité du parti, y compris les réformistes, dont seulement les plus compromis et les moins assimilables devaient être exclus, cas après cas, pendant que le "Soviet" et la fraction communiste (abstentionniste comme elle s’appelait alors) soutenaient la scission avec le réformisme en bloc, comme idéologie contre-révolutionnaire.
Quand nous tînmes en 1920, à Florence, la Conférence nationale de la fraction, où Gramsci, Gennari (secrétaire du parti socialiste de l’époque) et Misiano étaient présents - parce qu’invités - aucune base d’accord ne fut possible pour un travail commun en vue de la création du parti.
Ce fut seulement après le second Congrès de Moscou - auquel Bordiga fut appelé directement par l’I.C. à participer - que la base d’un accord fut trouvée et la Conférence d’Imola, de novembre 1920, créa la fraction communiste du parti socialiste italien qui devait préparer la fondation à Livourne, en janvier 1921, du Parti Communiste italien.
Et si les conditions historiques en mûrissent seulement en 1921, les conditions pour la création du parti de classe ne purent sauver le prolétariat italien de la défaite, ce fut quand même ce parti (sous la direction de la gauche) qui sut, l’arme à la main, protéger la retraite de la classe ouvrière italienne, en même temps que dans le domaine syndical, il réussissait à orienter les masses vers la constitution d’une Alliance du Travail basée sur les luttes économiques, et dans les syndicats de la C.G.L., il groupait la plus grande force numérique après les réformistes.
C’est cette tactique de la gauche qui a créé la solide base prolétarienne dont a bénéficié ensuite le centrisme, en s’en prévalant et malgré la direction centre-droite imposée par Moscou en 1923, à l’insu de la base du parti qui, encore à la conférence d’organisation de mai 1924, devait se prononcer à une énorme majorité pour la gauche, et ce furent encore des "gauchistes" qui, à la tête du mouvement syndical, dirigèrent les grèves de 1925, dernier sursaut de classe du prolétariat italien.
C’est toujours cette même base qui, après 1928, s’est sacrifiée, ou mieux, qui a été sacrifiée par la bureaucratie centriste pour justifier, "in corpore vili", leurs prébendes à Moscou, alors qu’il y avait à la tête de l’appareil illégal du parti un provocateur, Vecchi, et d’autres qu’on n’a pas su ou voulu identifier au Comité Central. C’est cette même bureaucratie couarde et corrompue qui est à la tête du parti, quand Gramsci et Terracini sont tombés dans les mains de l’ennemi de classe, pour suivre aujourd’hui la politique de trahison et qui, aujourd’hui, persécute en s’appuyant sur l’appareil étatique et policier russe, nos camarades Calligaris, Mariottini.
Une fois le parti créé, à Livourne, Gramsci, comme du reste aussi Togliatti, furent complètement absorbés par la forte personnalité de Bordiga et, pas même à Rome, en 1922 - quand furent votées les thèses dites de Rome - ils ne manifestèrent un désaccord et c’est seulement ensuite qu’ils marquèrent leur opposition.
Entre-temps, les contrastes entre le P.C.I. et l’I.C. se précisaient dans l’opposition aux thèses des 3e et 4e congrès de l’I.C. sur les questions du Front Unique et du problème des rapports entre Parti et masse, qui recelaient la dissension sur la nature du Parti vicié à l’origine par l’I.C. et les problèmes nouveaux surgis du fait de l’existence de l’État prolétarien. Ces contrastes nous mettaient en opposition avec la ligne de Zinoviev-Boukharine, c’est-à-dire, si vous le voulez, de Lénine-Trotsky. Ainsi, déjà au 4e congrès de l’I.C. en novembre 1922, la gauche reste à la tête du parti seulement pour raison de discipline et avec une ligne politique imposée, jusqu’à ce que Moscou, ayant réussi à créer un centre et une droite, puisse écarter la direction de gauche - alors en prison - et la supplanter avec le bloc centre-droite.
Gramsci qui, au début, avait opposé une résistance aux manœuvres de Moscou - il suffit de rappeler son dédaigneux refus à la proposition faite après Livourne par l’I.C. d’essayer de supplanter Bordiga - finit par se prêter à cette création d’un courant du centre qui ne reflétait en rien l’orientation du parti italien issu de la scission de Livourne.
Nous revendiquons entièrement cette scission de Livourne - cette scission "trop à gauche" - surtout aujourd’hui que les nouveaux maîtres, après 16 ans et une réaction comme le fascisme, tâchent d’effacer cette scission au profit d’une "unité organique" qui nous mettrait sur le même pied que celui qui conduisit au désastre de 1919-20 et qui compromettait dès le début le premier réveil de la classe ouvrière d’Italie.
Certes, il y avait dans le parti, et dans la direction qu’il s’était donnée, des germes d’opportunisme. Je me rappelle de mon opposition, lors de la dernière réunion de la fraction abstentionniste, pendant le Congrès de Livourne, à la liste des noms à présenter pour la direction du nouveau parti. Sur cette liste, figuraient en effet Gennari, Bombacci et d’autres qui avaient jusqu’au dernier moment entravé la constitution de ce parti.
Et je ne parle pas du groupe parlementaire hérité du parti socialiste qui, par une ironie du sort, à nous anciens abstentionnistes, comprenait des éléments inutilisables.
Mais ce fut surtout le poids énorme de la Révolution d’Octobre que l’I.C. (c’est-à-dire en fait les bolcheviks russes) fit intervenir en Italie, comme dans tous les autres pays, pour faire prévaloir un processus de fondation du Parti non sur les bases qui avaient présidé à leur propre formation, mais sur des bases opposées d’un ramassis d’éléments hétérogènes. C’est cette politique qui faisait préférer Serrati à Bordiga et qui fut poursuivie plus tard au travers des accords avec les "Terzini" (Partisans de la IIIe Internationale au sein du Parti socialiste), dans l’intérêt naturellement de la défense de l’État prolétarien, pour arriver ensuite à chercher cette défense chez les États impérialistes et la S.D.N., en exterminant le prolétariat pour compte de la bourgeoisie.
"Chef" du prolétariat italien, Gramsci ne le fut jamais et n’aurait jamais pu l’être. Sa volonté et son esprit de décision, qualités indispensables d’un chef, se ressentaient de son état physique ; ainsi, en 1921, il subit l’influence de Bordiga tout comme après 1923, celle des dirigeants de l’I.C. "après la mort de Lénine".
Le "chef" prolétarien est le produit d’une époque historique et l’expression dans une phase déterminée des aspirations et des intérêts de la classe ouvrière dans sa lutte révolutionnaire. Bordiga fut ce chef du prolétariat italien pendant la période d’après-guerre, uniquement parce qu’il sut le premier affirmer la nécessité de le doter d’un parti solidement fondé sur un programme communiste-marxiste. Mais "chef" signifie une fonction dans une phase donnée de la lutte émancipatrice du prolétariat et non une dignité acquise à vie surtout quand, au cours de cette lutte, surgissent continuellement des problèmes nouveaux qu’il faut savoir comprendre pour les résoudre. Le "chef" de la révolution italienne pourra être ou ne pas être Bordiga, mais il le fut certainement - et non pas Gramsci - de 1919 à 1921.
Ainsi Turin, ce centre objectivement le plus favorable et où la majorité de la section du parti était avec nous - les abstentionnistes - ne facilita pas à Gramsci - quoi qu’en dise Togliatti - ni la compréhension immédiate de la Révolution russe (il lui arriva d’affirmer qu’elle avait été possible uniquement parce que Lénine n’avait pas basé sa politique sur le marxisme) ni la nécessité de la constitution du parti de classe, tandis qu’à Naples, centre objectivement le plus défavorable, Bordiga soutenait cette nécessité dès le début de 1919. Et son contact avec le prolétariat fit aboutir Gramsci à cette thèse prud’homienne de la possibilité de la constitution et du développement d’organes d’États prolétariens au sein d’un État capitaliste, et à concevoir les conseils d’usine comme des embryons de soviets.
Et encore en 1924, quand Gramsci, entré au Parlement et devenu le leader politique du parti, orientait les masses, à l’éclosion de l’affaire Matteoti, vers le débouché parlementaire, vers l’opposition légale au gouvernement fasciste, pour créer le vide autour d’un parlement qui, amputé de la sécession de l’Aventin, ne reflétait plus la volonté du peuple. Et les sécessionnistes bourgeois de l’Aventin, repoussaient naturellement et la proposition de grève générale et celle du refus par les paysans de payer les taxes pour la raison que "l’antifascisme" démocratique, écrivit Togliatti, n’était pas pour une lutte décisive contre Mussolini]... !
Est-ce qu’aujourd’hui le Front Populaire, surgi de l’Union de "l’antifascisme de classe" centriste et de l’antifascisme bourgeois et qui exprime un front unique, prélude à l’Union sacrée, peut lutter "sérieusement" contre le régime fasciste, c’est-à-dire pour la destruction du régime capitaliste ?
Mais de cette politique, Gramsci n’est plus responsable. Arrêté en octobre 1926, il échappa ainsi à la lourde responsabilité d’une politique dont il avait été l’un des artisans.
Et Togliatti "qui ne se décide pas ainsi qu’à son habitude" comme Gramsci lui-même le caractérisait, s’est "décidé" à devenir le chef - titre que cette fois nous ne contesterons pas - de la politique de trahison quand les Gramsci, les Terracini et les Scocimarro furent ensevelis dans les geôles fascistes. Et cela n’est pas pour nous étonner.
Le sous-chef de la bande des forbans centristes, Grieco, a récemment écrit dans "Stato Operaio" que "l’aversion de Togliatti pour Bordiga et le "bordiguisme" a toujours été profonde, je dirais presque physique". Pour une fois, nous sommes d’accord avec Grieco ; cette aversion est celle des agents de la bourgeoisie contre l’unique courant resté fidèle à la lutte pour le communisme.
Et nous n’hésitons pas à affirmer que Gramsci, reconnaissant complètement ses erreurs passées, unique forme de réhabilitation prolétarienne (tout comme Serrati sut se racheter de ses lourdes fautes de 1919 et 1920) se serait peut-être rallié au prolétariat révolutionnaire. Dans une lettre datant de janvier 1924, il avait reconnu l’erreur commise en 1919-1920 par son groupe de l’Ordine Nuovo, repoussant la proposition des abstentionnistes de passer à la constitution immédiate, à l’échelle nationale, du parti de classe du prolétariat italien ; et une autre lettre datée d’octobre 1926 (à la veille de son arrestation) adressée à l’Exécutif de l’I.C. contenait des critiques à la campagne "antitrotskiste" [1] qui venait d’être déclenchée, le seules critiques que surent faire les centristes italiens de la première heure, les Gramsci, Terracini et Scocimaro, - tandis qu’il appartenait aux épigones, les Togliatti, Grieco et Di Vittorio, de se prostituer à Staline, le "grand pilote" des défaites prolétariennes et le bourreau du prolétariat russe.

Gatto MAMMONE

Notes :

[1Tasca a écrit dernièrement dans le "Nuovo Avanti" que des divergences s’étaient manifestées entre Gramsci et le centre dirigeant du parti à l’étranger et a mis au défi les Togliatti et Grieco de donner une publicité à cette documentation. Aucune réponse n’a été faite par ceux qui, pour honorer Gramsci, veulent se servir de son cadavre pour valider leur politique de destruction du prolétariat révolutionnaire. Inutile d’insister sur le rôle que joue Tasca dans cette affaire. Devenu conseiller attitré du capitalisme français, Tasca cherche à profiter des dissentiments survenus entre Gramsci et Togliatti, pour mieux introduire son poison social-démocrate parmi les ouvriers.




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