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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Front Populaire
{Bilan} n°43 - Septembre-Octobre 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 16 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Après la rencontre de Annemasse, entre les délégués de la 2e et de la 3e Internationale, voici les faits essentiels qui caractérisent l’évolution du Front Populaire :

1°) Au sein de la 2e Internationale, la crise qui avait déterminé les démissions de De Brouckère et Adler, respectivement président et secrétaire de l’organisation internationale, a trouvé une solution de compromission. Le courant favorable à un rapprochement avec les centristes soutenait la thèse d’une action des deux Internationales (appuyée aussi par les innombrables organismes collatéraux aux partis communistes), sur la base des mots d’ordre : "Liberté de commerce pour l’Espagne républicaine", "Cessation de la farce de la non-intervention". Ce courant groupait les partis socialistes espagnol, français, italien. L’autre courant rattaché aux partis anglais, scandinaves, belge (la majorité de la 2e Internationale), hostile au rapprochement avec les centristes, soutenait la thèse d’une pression exercée surtout par les partis démocratiques (sans exclure les partis communistes qui auraient eu la ·fonction plus limitée de forces d’appoint) pression sur la Société des Nations afin que celle-ci se décide à faire respecter le droit international en faisant fonctionner le pacte.
Le compromis a pu être trouvé dans la direction d’une pression sur la Société des Nations, sans exclure, pour les différents pays, la possibilité pour les partis socialistes de procéder à une entente avec les partis communistes.

2°) En Espagne, l’unité d’action a progressé fortement. Le dernier Congrès du Parti Socialiste a marqué le recul de la tendance Caballero, le P.S.U.C., déjà adhérent à Moscou, a en fait pris la direction de l’organisation nationale, et les pourparlers en vue de l’unification des deux partis avancent en même temps que des fusions partielles sont réalisées dans certaines régions. La direction socialiste réagit contre les initiatives locales et s’efforce d’opposer une résistance administrative et bureaucratique à un cours politique qui est d’autant plus fort qu’il s’appuie sur le gouvernement de Valence, et sur l’axe Negrin-Prieto-Hernandez.

3°) Dans l’émigration italienne, une nouvelle charte de l’unité d’action a été signée par les deux Partis : le dernier Congrès du Parti Socialiste a marqué la victoire du courant Nenni-Sarragat et "L’Unione Popolare Italiana", forme superlative du "Front Populaire", a été constituée. Les pires aventuriers du mouvement ouvrier italien sont à la tête de cette organisation qui, sous le mot d’ordre de "Pain, Paix et Liberté", mène la lutte "anti-trotskiste" en vue de prendre la succession du fascisme. Pour ne citer qu’un exemple, le quotidien de l’"Unione Popolare Italiana", met au compte des "trotskistes" le récent assassinat des frères Rosselli. Tout le monde sait que le trotskisme italien n’existe que dans l’imagination des centristes, preuve lumineuse que sous le nom de trotskisme on poursuit toute réaction prolétarienne aux ravages du Front Populaire.

4°) En France, le Congrès de Marseille a marqué une nouvelle tentative de résistance administrative et bureaucratique du courant Blum-Faure, épaulé par le centre Bracke-Zirowsky, pour éloigner l’unification des deux partis. La récente correspondance Faure-Duclos, ne permet pas encore de voir si les centristes abandonneront la thèse des assemblées simultanées des organisations de base et centrales et adhéreront à la proposition socialiste de réunions des organismes directeurs où seraient fixés les documents du parti unique pour passer ensuite au Congrès d’unification.

5°) En Belgique, le Front Populaire est décidément en disgrâce. Le P.O.B. a déclenché l’action contre les Jeunes Gardes dont le Congrès de décembre 1936 avait décidé l’unification avec les Jeunesses communistes tout en laissant les membres de l’organisation libres d’adhérer au P.O.B. ou au Parti Communiste. Il est à prévoir que, malgré la disposition des centristes à se soumettre à tous les ukases de la nouvelle couvée des dirigeants du P.O.B., les socialistes nationaux flanqués des bonzes syndicaux (auxquels ne s’associent pas les vieux Vandervelde, De Brouckère, Huysmans), le prochain Congrès d’octobre du P.O.B. verra le succès du courant qui s’oppose à toute action commune avec les centristes.

6°) En Russie, le Front Populaire fonctionne en plein et dans son essence spécifique. Le massacre continue à allure accélérée et tous les survivants de la révolution d’Octobre y passent. Cette cruelle saignée qui ne pourrait avoir aucune explication dans les limites des faits tels qu’ils sont présentés par la presse puisque l’on ne comprendrait pas pourquoi l’on fusille des staliniens 100 % prêts a toutes les contritions, trouve par contre son explication si l’on considère la situation économique et politique du pays. L’heure a sonné où viennent à expiration les plans quinquennaux ; l’économie de l’industrialisation forcenée, de l’accumulation intensive de la plus-value et de son investissement dans une économie autarcique et de guerre, la concentration de la vie sociale et politique dans les mains du cercle dirigeant obligé d’évoluer selon les nécessités de cette économie, tout ce bloc est miné par les contrastes inhérent à sa nature et pour devancer, dans l’intention de les éviter, les réactions prolétariennes et les tourmentes sociales, on donne en exemple aux ouvriers, le règlement de compte qui les attend au cas où ils oseraient se dresser contre le plan de l’exploitation dont ils sont victimes.
Le 30 Juin de Hitler a beaucoup de points de contact avec les exécutions sommaires de Moscou et il n’ est pas exclu que l’économie de guerre russe puisse se normaliser pour une certaine période avec les carnages en cours actuellement sans que nous ayons de grandes batailles sociales et un changement fondamental dans la structure sociale en Russie, au travers d’une restauration bourgeoise se personnifiant en Staline ou contre lui et après l’extermination du centrisme.
Le Front Populaire fonctionne en Russie même si les mencheviks n’en font pas partie et cela parce que les socialistes du pays ne représentent aucune nécessité pour les centristes ; ce qui compte ce sont les socialistes des autres pays et à ce sujet nous savons que les deux courants de l’Internationale Socialiste sont solidaires dans l’œuvre de la conjuration du silence qui accompagne actuellement les hécatombes en Russie et en Espagne.
Le rappel de l’évolution récente du Front Populaire, nous permet de dégager la signification et les objectifs réels qu’il s’assigne. Les différences que nous constatons dans les différents pays tiennent à la différence du degré de la tension sociale : plus forte est la tendance à l’unification, plus élevée est l’atmosphère des contrastes sociaux entre le capitalisme et le prolétariat. En Espagne, et parmi l’émigration italienne, l’unification fait de sérieux progrès ; en France où le bouillonnement prolétarien de 1936 et loin d’être déjà résorbé, droite, centre de la S.F.I.O. et syndicalistes réformistes à la Dumoulin aussi bien que les syndicalistes "purs" à la Chambelland, sont débordés par le courant vers le parti unique. Il en est tout autrement pour la Belgique, où la formule Van Zeeland avec ou sans le plébiscite du 11 avril 1937, permet encore de contenir l’explosion des contrastes sociaux et en Angleterre ou dans les pays scandinaves, où la situation ne connaît pas de soubresauts (l’appel de Baldwin à la conciliation a pu suffire à éviter la grève des mineurs, ce dernier printemps). Ici le Front Populaire n’a aucune portée politique. Aux États-Unis, où une évolution politique particulière a donné vie à une sous-espèce du Front Populaire toute différente des pays européens - les syndicats de Lewis - nous voyons les centristes à la tête de la campagne de défense du New Deal et de la loi Wagner. Sur les points centraux de la situation mondiale : la guerre impérialiste en Espagne, les massacres de Russie, la guerre sino-japonaise, l’unité de positions politiques, avec ou sans Front Populaire, est entière entre les partis socialistes et les partis communistes.
Comme toujours, une force politique se juge d’après les formes qu’elle est obligée de prendre dans l’expression la plus achevée de son activité : les questions internationales que nous avons indiquées et particulièrement la situation en Espagne. Ici pas de doute possible : le Front Populaire est le mouvement fasciste correspondant à une situation de guerre. Et quand nous disons mouvement fasciste, nous n’employons pas une formule emphatique pour caractériser certains gestes de l’activité centriste en Espagne (disparition de Nin, assassinats d’ouvriers dans les rues, délogement des ouvriers des entreprises - qui vont être municipalisées ou étatisées - par la violence et au travers d’expéditions punitives) mais nous avons en vue la signification politique et réelle du Front Populaire.
La situation internationale montre très nettement qu’il n’est plus possible de contenir le cours historique débouchant vers la révolution, qu’en le dirigeant vers la guerre civile contre le prolétariat. Les pays eux-mêmes qui peuvent encore se soustraire à une très haute tension sociale verront toute leur activité politique dominée par les événements d’Espagne, de Chine, qui ont une répercussion directe sur leur évolution. Dans cette situation, il n’y a qu’un seul moyen possible pour la bourgeoisie afin d’éviter le déclenchement des luttes révolutionnaires : le déclenchement de la terreur dont les fascistes se chargeront dans les pays qu’ils contrôlent, le Front Populaire dans les autres pays.
Tout comme il arriva en Italie et en Allemagne (aujourd’hui encore), pas mal de prolétaires s’attendent à la dissociation du Front Populaire en conséquence de la révolte de la "conscience humaine" indignée des crimes commis par les centristes. La délégation du Labour Party qui vient de visiter l’Espagne a recueilli beaucoup de lamentations des ministres socialistes qui l’ont très cordialement reçue : nous ne pouvons rien faire d’autre que supporter la Guépéou. Pour nous en délivrer il faudrait que les puissances démocratiques fassent autant que ce que la Russie a fait pour les armées républicaines. Nous savons tous le que cela signifie en réalité : ce serrait la guerre mondiale. Seulement le capitalisme parvient encore à l’éviter - et l’ opinion de l’auteur de ces lignes est qu’elle parviendra à l’échelonner suivant les nécessités de la lutte contre le prolétariat dans les différents pays. Prieto mettra donc un mouchoir devant ses yeux pour ne pas percevoir la vision directe des prolétaires assassinés par les centristes à côté de qui il siège dans le ministère ? Entretemps Caballero se tient en réserve pour une besogne analogue à laquelle il pourrait être appelé si les circonstances politiques exigeaient une manœuvre à gauche pour mieux tromper les ouvriers : dans ce cas C.N.T., Poum, trotskistes et communistes de gauche seraient à nouveau à leur place pour mobiliser les ouvriers de tous les pays autour de la guerre antifasciste.
Il n’y a pas de courant d’indignation qui puisse contrecarrer une évolution politique et de classe. On s’accommode de tout aujourd’hui : Vandervelde tout comme Blum, Citrine, Pivert, Trotsky, le "communiste de gauche", proclament la lutte pour le socialisme ou le communisme, veulent tous renverser le capitalisme posent tous en paroles le problème de la conquête du pouvoir, mais ils sont tous reliés à cette force fasciste qu’est le Front Populaire et cela au nom de l’antifascisme !
Le prolétariat qui est la seule force capable de détruire le fascisme est aussi la seule force capable de détruire le Front Populaire et, à ce sujet, il est évident que le point central d’où pourrait résulter le démembrement du Front Populaire, c’est la Russie. Il est malheureusement très difficile de croire que le prolétariat russe reconquière la force de combattre le centrisme et de réaliser une seconde révolution. Dès lors nous devons nous faire à cette perspective : voir se dresser contre les batailles révolutionnaires à venir le spectre sanglant du Front Populaire, si la première phase des événements révolutionnaires où la conscience des masses atteint le point culminant, ne connaît pas aussi la victoire de la révolution par la destruction de l’État capitaliste, quelle que soit la dissimulation rouge sous laquelle il se présente, ou la forme "socialisée" dans laquelle il se déguise.
L’autre hypothèse qui est devant nous - mais que nous croyons extrêmement improbable - est que les récents massacres de Moscou soient les signes avant-coureurs d’une restauration bourgeoise en Russie, ce qui aurait pour résultat la dissolution du Front Populaire, la liquéfaction des partis communistes, des défaites cuisantes du prolétariat révolutionnaire, et l’ouverture d’une nouvelle et provisoire phase d’effervescence économique pour la reconstruction des régions qui auront été ravagées par la guerre.
La dislocation du Front Populaire ne peut donc résulter que de l’éclosion des contrastes sociaux et uniquement d’eux. À part l’hypothèse de l’éclosion d’événements sur le point névralgique de la Russie, il reste l’autre - bien plus probable - des luttes révolutionnaires dans certains pays, dont la victoire aurait pour résultat le renversement de la situation internationale, Russie comprise, et le triomphe du communisme mondial dépendrait alors de la grandeur des efforts que les communistes ont le devoir de faire dès aujourd’hui pour la construction des fractions de gauche dans tous les pays.




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