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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pour le Bureau International des fractions communistes de gauche
{Bilan} n°43 - Septembre-Octobre 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 16 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Au cours d’une discussion, au sein de la fraction belge, le camarade Vercesi a fait une intervention dont s’inspire l’’article qui suit. Cette intervention est en relation avec une résolution de la C.E. de notre fraction et a trait à la situation que traverse actuellement le mouvement communiste en France. Cette résolution sera publiée ultérieurement ; nous traitons ici des questions qui n’ont pu trouver leur développement dans la dite résolution.

Dans sa préface de 1890, au Manifeste, Engels dit : "le triomphe final des propositions émises dans le Manifeste, Marx ne l’a jamais attendu que du seul développement intellectuel de la classe ouvrière que devait amener l’action commune et la discussion en commun". Nous trouvons, dans cette phrase, deux notions qui à première vue sembleraient contradictoires : celle du "développement intellectuel" (et Engels a eu soin de préciser avec le mot "seul") et l’autre de "la classe ouvrière".
La théorie marxiste faisant découler la formation des classes antagonistes des contrastes inhérents au mécanisme productif de l’économie capitaliste devrait, semble-t-il, faire résulter la victoire prolétarienne de la compétition grandissante des ouvriers contre les capitalistes à l’intérieur du périmètre tracé par les objectifs économiques, ces derniers contenant leur inévitable progression vers la lutte politique pour la conquête du pouvoir. .
La prétendue contradiction entre le développement intellectuel et économique des ouvriers disparaît lorsqu’on considère la nature des bases économiques dans la théorie marxiste. Celles-ci ne sont nullement constituées par la compétition entre deux classes autour de la fraction de la valeur du travail qui sera attribuée au prolétaire comme salaire, compétition considérée en elle-même et extraite de sa connexion productive, politique et sociale. Prise en soi, la lutte revendicative ne peut aboutir à un succès effectif même dans le domaine des conditions de vie des ouvriers, car le capitalisme dispose de toutes les possibilités pour neutraliser les effets de l’augmentation du salaire. La notion du salaire "réel", pour exprimer la réalité d’une conquête ouvrière, ne peut pas se borner aux limites de l’augmentation de la capacité d’achat du salaire, mais doit révéler une élévation de la force du prolétariat dans l’attaque qu’il mène contre le régime capitaliste. En effet, la bourgeoisie peut toujours compenser l’augmentation du salaire qu’elle a due consentir sous la pression de la lutte ouvrière par une élévation du mécanisme économique qui envahira d’autres zones d’exploitation, ou elle procédera à une transformation structurelle du fonctionnement de ce mécanisme. Le capitalisme anglais pouvait bien octroyer des augmentations de salaire aux ouvriers de ce pays sans que les bases de son régime en soient troublées et cela parce qu’il parvenait à éviter que le prolétariat anglais, en s’unissant avec les exploités coloniaux, construise le front qui, non seulement sur le terrain social et politique, mais aussi sur le terrain politique pouvait constituer le front réel de la lutte contre le régime bourgeois. Actuellement, les augmentations de salaire peuvent correspondre à une augmentation de la capacité d’achat du salaire et le capitalisme peut bien y consentir car l’enjeu réel de l’antagonisme de classe s’est déplacé et, sur le terrain économique également, il se trouve dans la transformation que la bourgeoisie, grâce au Front Populaire, a pu opérer dans la structure économique où l’industrie de guerre a pris une place hégémonique. L’ouvrier italien, belge, français, allemand, russe ou des autres pays pourra voir son salaire augmenté, mais le succès ne sera pas remporté par lui mais par son ennemi qui aura pu l’associer à la construction d’engins de guerre pour le massacre des ouvriers d’Espagne, de Chine aujourd’hui, des autres pays demain.
Le fondement de la théorie marxiste est économique et non revendicatif ; les classes luttent pour le système capitaliste de la production, ou en vue de sa destruction. Les bases du "développement intellectuel" de la classe ouvrière sont d’ordre économique et jamais intellectuelles, faute de quoi l’on tombe dans les déviations réactionnaires de l’idéalisme. Seulement il faut considérer que ces fondements économiques se rapportent à l’antagonisme entre les forces de production et les rapports sociaux et non à la compétition exclusive se rapportant à la fraction de la valeur du travail qui retourne au producteur comme salaire : le premier antagonisme ne souffre d’aucune compromission, le second connaît toutes les manipulations et manœuvres qui ont toujours frustré les travailleurs des fruits de leurs luttes sanglantes.
De tout temps les luttes revendicatives n’ont pu représenter que le point de départ des batailles prolétariennes. Leur aboutissant qui, communément, était appelé politique, n’était en définitive que la révélation de l’objectif économiquecorrespondant aux intérêts des ouvriers et dont ces derniers ne pouvaient atteindre la conscience de classe qu’au travers de leur parti. À l’époque de la Ière Internationale il s’agissait de relier la lutte revendicative avec la lutte pour la liquidation du régime féodal, en vue d’évincer la révolution bourgeoise. La IIe Internationale a connu l’encastrement des luttes revendicatives dans les autres pour le développement des positions de classe du prolétariat dans le domaine économique et politique. C’est la bataille pour le pouvoir qui a représenté la nature réelle des situations qui ont conduit à la fondation de la IIIe Internationale et c’est autour de cet objectif suprême que pouvaient se rattacher les mouvements revendicatifs de l’après-guerre.
Il nous semble avoir éclairci cette question : s’il est vrai qu’aucune action de classe n’est concevable en dehors des luttes revendicatives, il est aussi vrai que ces dernières ne peuvent représenter que le point de départ de la lutte prolétarienne dont les mots d’ordre doivent contenir l’objectif appelé politique, mais qui est en réalité économique et qui révèle la phase de la lutte des forces de production contre les rapports sociaux du régime capitaliste. Et ici il ne s’agit pas d’une affirmation de propagande que nous nous proposerions de réaliser demain, mais d’un tissu indivisible qui forme un tout avec la bataille revendicative. Notre participation à cette dernière n’est évidemment pas conditionnée à la possibilité du déclenchement de la bataille immédiate pour le pouvoir, mais nous quitterions le terrain de la classe si nous commettions l’erreur capitale de ne pas inscrire la revendication essentielle correspondante à la phase donnée de l’évolution politique ; actuellement la lutte contre la guerre impérialiste.
Le départage entre réformistes et marxistes s’est toujours effectué sur le terrain de la pénétration au sein de l’État capitaliste opposé à la nécessité de sa destruction et non sur celui constant à considérer que la base de classe résultait uniquement des luttes revendicatives ou sur la compromission provenant des objectifs d’ordre politique.
Marx s’opposait à Lassalle qui s’appuyait sur Bismark ; Luxembourg et Lénine à Bernstein qui proclamait la possibilité de faire servir l’État à la cause du socialisme ; actuellement les fractions de gauche - les seuls organismes marxistes - s’opposent directement à tous les autres courants (Front Populaire) ou indirectement (communistes de gauche) reliés à l’ennemi. Contre eux ,elles proclament que la révolution ne surgit pas des guerres d’Espagne ou de Chine et de son parachèvement antifasciste, mais de sa transformation pour faire de la guerre civile du capitalisme : contre les ouvriers, la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie.
Marx disait : "Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine la réalité, c’est au contraire la réalité sociale qui détermine leur conscience." Il est impossible de déterminer les bases de la conscience du prolétariat sans avoir établi la réalité sociale dans laquelle nous vivons actuellement.
Dans le rapport sur la situation internationale soumis à la discussion en vue du Congrès de notre fraction, nous nous sommes efforcé de mettre en évidence que, lorsqu’on veut expliquer une situation historique au travers d’un schéma parfaitement valable pour une époque précédente et révolue, l’on ravale le marxisme au niveau de l’empirisme. Cette opération, chère à tous les falsificateurs de la pensée de Marx, conduit à la défaite certaine du prolétariat car elle empêche celui-ci de prendre conscience de la réalité sociale dans laquelle il vit, de saisir la portée des problèmes qui ont surgi, de préparer en conséquence les armes qui lui permettront de vaincre.
On sait que je défends, sur la situation mondiale actuelle, une thèse qui n’est nullement adoptée par l’ensemble de notre fraction, ni par la fraction belge. Je crois devoir mettre en garde les camarades contre une erreur : il ne s’agit point de discuter pour prédire s’il y aura oui ou non une conflagration mondiale. Pour ce qui me concerne, je crois que cette conflagration ne se déterminera pas et que désormais la seule forme de guerre correspondante à l’évolution historique actuelle est la guerre civile entre les classes, alors que les contrastes inter-impérialistes peuvent être dirigés vers la voie d’une solution non violente ; je suis le premier à ne pas baser mon analyse de la situation mondiale sur cet élément hypothétique quant à son développement ultérieur. Ce qui me semble être essentiel est ceci : dans le domaine économique et politique vivons-nous une situation de guerre impérialiste même si les canons ne crachent pas la mort des ouvriers au cours d’un carnage mondial ? La guerre actuelle en Espagne manifeste-t-elle une précipitation d’ordre mondial ? Le bouleversement que nous constatons dans la structure économique de la société capitaliste et la part dominante qu’y a prise l’industrie de guerre témoigne-t-elle d’un état de maturation extrême de tout le potentiel accumulé dans les situations précédentes ? Dans le domaine politique, l’Union Sacrée révèle-t-elle la phase extrême de la collaboration des classes ? Et ici il faut se garder de donner une réponse évasive à ces problèmes, car ainsi on élude l’analyse de la situation. Il ne suffit pas de dire que nous assistons à l’apparition d’une phase de la lutte des classes qui précède celle de la guerre militaire mondiale, et que, comme celle-ci est inévitable, nous devons remettre au lendemain des modifications structurelles que seule la précipitation ultime rend nécessaire.
Qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas une conflagration militaire mondiale, nous devons donner une réponse catégorique aux problèmes politiques actuels, nous devons pouvoir les comprendre et opérer dans notre sein les modifications exigées par eux. À défaut de cela nous nous mettrons dans l’impossibilité de comprendre et d’agir dans les situations ultérieures, fussent-elles dominées par l’éclosion de la guerre militaire mondiale ou par le déclenchement de la guerre civile entre le capitalisme et le prolétariat en des secteurs déterminés.
La "réalité sociale" résulte des événements et de l’analyse des problèmes politiques, sur la base des principes marxistes, et non de l’application - à la situation actuelle - des thèses qui auparavant ont servi de guide au mouvement.
Les principes marxistes indiquent scientifiquement que la lutte entre les classes constitue le moteur de l’évolution historique. Cela s’applique surtout aux formes extrêmes de la vie sociale : à la guerre, et il serait bien étrange de se baser sur la lutte de classe pour expliquer les différentes situations précédant la guerre et de s’en éloigner lorsqu’il s’agit de cette dernière. Les compétitions inter-impérialistes sont un élément secondaire et jamais fondamental. En 1914, elles ont joué un rôle important mais, encore une fois, accessoire : l’essentiel étant représenté par la lutte entre le capitalisme et le prolétariat.
Nier aujourd’hui le caractère impérialiste de la guerre en Espagne ou en Chine, parce que les grands États capitalistes ne déclenchent pas la conflagration pour la défense de leurs intérêts respectifs, c’est s’inspirer de l’empiriocriticisme et vouloir expliquer les événements non sur la base des principes qui furent d’ailleurs confirmés par la guerre de 1914, mais en théorisant les facteurs de cette guerre, facteurs d’ailleurs secondaires et qui peuvent ne pas réapparaître.
Auparavant nous nous basions sur la thèse de l’impossibilité, pour le capitalisme, d’accorder, dans la phase de son déclin, des améliorations réelles à la classe ouvrière. Or, ainsi que nous l’avons dit, la compétition entre les classes se détermine sur la base d’objectifs politiques et sociaux (ce qui est en définitive l’objectif économique) et non sur la base des postulats revendicatifs : c’est là, à notre avis, le principe marxiste dans le domaine des luttes partielles. Les événements de France, de Belgique et même des autres pays, qui ont vu une augmentation du pouvoir d’achat des ouvriers contredisent non le principe marxiste que nous avons indiqué, mais la thèse qui valait pour la situation précédente, et qui n’est plus valable aujourd’hui car l’adhésion donnée par les ouvriers à la production intensive des armements (qui a pris une position hégémonique dans l’ensemble de l’économie) fait que le capitalisme parvient à élever le taux de l’exploitation ouvrière tout en concédant des augmentations de salaires, des congés payés, des réductions des heures de travail.
Le développement gigantesque de la technique de production permet désormais de faire fonctionner le mécanisme productif (dans une proportion restreinte) à la production de biens consommables, dans une proportion très élevée, à la production des engins de destruction. Le régime capitaliste n’est pas basé sur les lois de la consommation mais sur ceux de la plus-value. Du moment que le capital peut être investi dans la production (qu’elle soit de choses utiles ou pour la guerre), les lois du régime fonctionnent. Évidemment, ceci n’est valable que pour une époque donnée car à la longue, le contraste explose et seule la production s’écoulant dans le marché engendrera la masse des nouveaux capitaux. Mais nous n’avons pas en vue des problèmes abstraits. Ce qui nous intéresse c’est la réalité qui est dominée non pas par le contraste entre la production et la consommation qui constitue le périmètre à l’intérieur duquel se développent les luttes revendicatives et l’opposition de classe, mais par le contraste entre l’économie de guerre et la révolution communiste. Les augmentations de salaires qui se produisent dans cette période ne sont plus incompatibles avec les lois d’un régime capitaliste - ainsi que ce fut le cas en 1914 - ayant instauré l’économie de guerre.
Il s’agit maintenant de déterminer dans quelle direction doivent se refléter les changements importants survenus dans la situation actuelle.
Les bases antagoniques de la société capitaliste contiennent l’inévitabilité de l’éclosion du contraste dans tous les domaines : économique, politique, social. Mais il est absolument faux de penser que le contraste contienne en lui-même l’élément vivificateur de la conscience socialiste du prolétariat. La "fatalité" de la fracture dans le mécanisme économique et politique du capitalisme peut aussi être la "fatalité" de l’anéantissement physique et politique des ouvriers. Pour qu’il n’en soit pas ainsi la fracture doit pouvoir évoluer vers l’éclosion de l’antagonisme de classe. L’une et l’autre trouvent évidemment leur source dans les bases mêmes du régime capitaliste, et s’il est vrai que l’évolution de la première conditionne l’engendrement du second, il n’est pas du tout vrai que l’antagonisme découle de la fracture. Il y a ici une corrélation dialectique et non de cause à effet.
Relié avec l’éclosion du contraste, se manifeste aussi dans la réalité sociale l’apparition d’organismes nouveaux, ou la transformation de ceux existant acquérant des fonctions bien plus amples qu’auparavant. Mais, encore une fois, l’organisme ne comporte pas l’inéluctabilité de l’opposition de classe. Cet organisme, dès qu’il surgit, se trouve à un point de bifurcation et l’interpénétration se fera dans le tissu de la domination capitaliste ou dans le tissu opposé de la lutte révolutionnaire, selon qu’il composera ou perdra de vue l’État capitaliste, ou bien qu’il se dirigera dans la lutte contre ce dernier en vue de sa destruction.
Les événements d’Espagne ont pleinement confirmé ce point de doctrine : toutes les "conquêtes de la révolution" se sont révélées être autant de briques pour l’édifice de la domination capitaliste en une situation d’incendie social où la bourgeoisie ne pouvait faire autrement pour dévier l’attaque des masses.
Il est connu que Lénine n’avait pas exclu l’hypothèse que la révolution vainque en dehors et contre les Soviets à un moment où ces derniers avaient pu être provisoirement gagnés a la cause du capitalisme, grâce à l’influence des mencheviks et des socialistes révolutionnaires.
Or, qu’est-ce qui révèle la nature de classe d’un organisme ? Comment le prolétariat parvient-il à mûrir les conditions de la nature prolétarienne de ces organismes ? Nous ne trouverons pas une solution en nous basant sur les objectifs qui seront proclamés, ni sur ses manifestations anticapitalistes, ni enfin sur leur composition prolétarienne. À Barcelone, par exemple, nous avons assisté à la formation d’organismes qui, dans le domaine économique, politique et militaire, contenaient des éléments qui semblaient en garantir leur nature de classe : l’objectif de la lutte pour le socialisme était ouvertement proclamé, leur composition prolétarienne ne pouvait nullement être mise en doute, et la manifestation politique de leur activité ne laissait place à aucune équivoque. Et pourtant les socialisations, les syndicats gérant la production, les Patrouilles de Contrôle, les milices prolétariennes tuant des individualités capitalistes, les Tribunaux du Peuple, tout cela n’a représenté en réalité qu’un ensemble d’institutions au travers desquelles le capitalisme a pu sauvegarder son régime. En quoi consiste le caractère de collaboration de classe de ces organismes, où trouvons-nous le trait de liaison qui fait du 4 Mai 1937 le fils légitime du 22-23 Juillet 1936 ? La réponse à cette question est extrêmement simple, mais il n’en est pas de même quand nous passons à l’établissement des conditions politiques susceptibles de déterminer une autre évolution des événements, celle se dirigeant vers la victoire révolutionnaire des ouvriers insurgés.
Il est évident que la seule garantie de l’orientation prolétarienne des organismes consiste dans leur indépendance à l’égard de l’État capitaliste, condition nécessaire pour la phase ultérieure de la lutte en vue de la destruction de cet État. Mais, pour que le prolétariat parvienne à réaliser les deux conditions de l’indépendance et de la lutte contre l’État capitaliste, il doit avoir capitalisé un programme politique qui lui permettra de ne pas être emporté par la violence des événements et de repérer le chemin de sa classe dans la tourmente des situations. Il est vain de se dire aujourd’hui que nous serons à même de fixer les contours de l’autonomie de classe des organismes lorsque la situation révolutionnaire éclatera. Il s’agit ici non d’une question physique de prédétermination des contours de ces organismes, mais d’une question chimique portant sur leur nature et demain nous serons capables de dissocier les cellules prolétariennes de l’emprise capitaliste si dès aujourd’hui nous avons préparé une mobilisation des cerveaux de l’avant-garde prolétarienne et que nous l’aurons mise dans la possibilité de traverser victorieusement l’épreuve des événements décisifs.
Et quand on parle de nature, de composition chimique de la politique, nous ne pouvons avoir en vue que le parti de classe et le processus de son engendrement. Nous avons vu d’ailleurs que dans le domaine de la construction des nouvelles organisations (soviet en Russie), ou de l’extension de la zone d’activité de ceux existant (syndicats en Espagne), nous n’avions en réalité qu’un produit primaire du bouleversement des situations où la volonté consciente du parti n’a aucune portée directe.
Les changements de la situation doivent se répercuter dans la structure interne du fonctionnement du parti de classe à qui revient d’ailleurs le rôle d’aiguiller les organismes de masse dans la voie de la révolution communiste en les arrachant à l’emprise de l’État capitaliste.
L’ouverture d’une situation mondiale de guerre impérialiste ouvre la dilemme suivant : ou bien les fractions de gauche - par une liaison entre elles - se mettent en condition de refléter dans leur sein le changement intervenu dans les situations, ou bien elles restent dans la phase précédente de vie internationale concentrée dans un secteur donné, et alors elles se trouveront devant l’impossibilité de s’acquitter de leur rôle pour la construction des nouveaux partis et de la nouvelle Internationale.
Le point de repère qui peut le mieux nous aider dans notre activité est représenté par la conduite des bolcheviks pendant la guerre de 1914-1918.
Leur travail international a consisté surtout dans une prise de contact avec les individualités qui, dans
les différents pays, avaient pris une position de combat contre la guerre impérialiste. Nous devons immédiatement ajouter que les conditions étaient telles que les liaisons ne pouvaient pas dépasser les formes d’une polémique par correspondance.
Je pense que cette forme de travail international se trouve être dépassée et que nous devons entrer dans l’autre phase du travail en vue de la constitution des fractions de gauche. D’ailleurs l’expérience de la Belgique où cette fraction a pu se constituer prouve, à notre avis, que les conditions objectives existent pour un travail dans cette direction.
Mais, indépendamment des résultats positifs, c’est pour sauvegarder les possibilités d’évolution ultérieure des deux fractions existantes, et notamment pour notre fraction, que s’impose la construction du premier lien international. J’ai longuement parlé des modifications structurelles correspondantes au précipice intervenu dans la situation internationale, pour être obligé encore d’insister sur cette question.
Je veux en arriver maintenant, et ce sera le dernier point de mon exposé, sur la considération contenue dans le rapport en vue de la construction de la fraction française de la gauche communiste et ayant trait à la modification qui s’est faite (dans la situation de l’impérialisme capitaliste par rapport à la période précédente d’avant-guerre) dans l’engendrement du "développement intellectuel de la classe ouvrière".
Les fondements de ce développement intellectuel ne sont évidemment pas, ainsi que nous l’avons expliqué, d’ordre intellectuel, mais se trouvent dans le domaine de l’économie productive et de l’évolution des contrastes inhérents à l’économie capitaliste. La forme décisive "intellectuelle" n’est que la manifestation du cours économique et productif. Dans l’avant-guerre les revendications immédiates accompagnaient dans le domaine politique, l’activité des socialistes défrichant le terrain social par l’agitation des idées socialistes tendant surtout à arracher les prolétaires de la situation d’esclaves où ils se croyaient irrémédiablement condamnés par un patronat de droit divin. Les "porteurs du socialisme" correspondaient ainsi à une époque où le mécanisme productif n’était qu’un simple "porteur de socialisme". La situation a profondément changé dans l’après-guerre et le mécanisme productif a déjà réalisé les conditions objectives pour la victoire prolétarienne. Dans cette nouvelle situation, les masses sont portées à acquérir la conscience socialiste et c’est aux fractions de gauche qu’elles confient cette mission. Et nous constatons que, parmi les masses, il n’y a même plus la tentative de la part du capitalisme de défendre la bonté de son régime par rapport à celui de type socialiste, mais une dissimulation de la bourgeoisie sous le manteau du socialisme pour faire déferler la "lutte contre le marxisme". Le processus est inverse et aux porteurs du socialisme parmi les masses se sont substitués les porteurs du capitalisme (au travers des multiples éditions des traîtres) parmi les ouvriers que les situations jettent dans l’arène de la lutte pour le socialisme.
Dans la situation actuelle, il revient aux fractions de gauche de déterminer les conditions internes qui leur permettront d’exprimer les intérêts réels des opprimés de tous les pays et c’est dans la conviction que le Bureau International pour les fractions de gauche sera bientôt une réalité vivante que je conclus en insistant sur le fait qu’il représente la condition indispensable pour que le cri de Marx "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" puisse se manifester demain dans la lutte victorieuse pour la révolution mondiale.

VERCESI.




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