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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’impérialisme japonais à la conquête de la Chine
{Bilan} n°43 - Septembre-Octobre 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 16 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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L’incident "voulu" de Lo-Ko-Chao a ouvert la nouvelle étape de l’avance japonaise en Chine. Après la conquête de la Mandchourie, en 1931, le Japon s’était emparé de la province du Jehol qui lui frayait la voie vers la Chine du Nord et la Mongolie intérieure.
En 1935, "l’autonomie" d’une partie du Tchahar et du Hopeï n’était que le préliminaire d’une occupation totale de ces deux vastes régions. Aujourd’hui, le nouveau bond en avant de l’impérialisme nippon lui a déjà permis d’occuper Peïpin (Pékin) et son port : Tien-Tsin. Et la poussée ne semble pas encore arrêtée.
La Chine du Nord compte plus de cent millions d’habitants et son sous-sol, surtout dans le Chan-Si et le Hopeï, est très riche en gisements de pétrole, charbon, fer, argent et sel. Mais c’est surtout l’importance stratégique de la Chine du Nord qui est à souligner et le contrôle sur la région Peïpin - Tien-Tsin équivaut à la suprématie en Chine Centrale et Occidentale. Deux grandes voies ferrées partent de cette région vers les villes les plus importantes (Nankin, Changhaï, Hankéou), tandis qu’une troisième ligne, se dirigeant vers Kalgan et Suiyuan, permet d’envahir la Mongolie intérieure, la Chine du Nord-Ouest, pour atteindre les frontières de la Mongolie extérieure, c’est-à-dire l’Union Soviétique.
Le front de bataille est très large. Non seulement on se bat dans la Chine du Nord, mais aussi à Shanghai, où le Japon en renouvelant ses tentatives - échouées en février 1932 - a fait naître un nouvel "incident" qui lui a permis de débarquer des troupes et de faire de Honkéou, quartier japonais de Shanghai, sa base d’opérations militaires.
La Chine fait mine de vouloir résister : le maréchal Chang-Kaï-shek a juré vouloir lutter jusqu’à la dernière goutte de sang. On sait par expérience que les paroles fortes cachent souvent l’intention du compromis et de la capitulation. Mais, en général, il faut juger les événements militaires avec beaucoup de circonspection. Une presse mondiale, avide de nouvelles sensationnelles, annonce de "grandes" victoires chinoises, exactement comme elle annonçait de "grandes" victoires abyssines, au début du conflit italo-éthiopien... Si, effectivement, le Japon a rencontré cette fois une résistance à laquelle il ne s’attendait peut-être pas, il ne faut cependant pas perdre de vue qu’il n’a encore mis en jeu que 100 000 hommes, force notoirement insuffisante pour l’envergure de l’entreprise. Il est donc possible que la Chine enregistre au début quelques succès locaux, mais l’arrivée de nouveaux renforts et surtout la supériorité écrasante des moyens techniques japonais - surtout de leurs puissantes flottes navale et aérienne - finiront par mettre la Chine dans une situation voisine de celle de l’Éthiopie lors de l’invasion italienne.
Bien qu’à notre avis nous pensons que, pour le moment du moins, le Japon se contentera de ce gros morceau de la Chine du Nord, avec Peïpin et Tien-Tsin, et que les autres opérations militaires sur Shanghai répondent à une tactique de défense-offensive qui tout en en imposant à la Chine, lui garantit cette conquête. Dans tous les cas, le Japon continuera sans doute son avance vers la Mongolie intérieure, comme semble le prouver l’occupation de Kalgan, capitale du Tchahar, menace directe pour la Mongolie extérieure.
En tout cas, tout se passe suivant le fameux plan Tanaka, que l’impérialisme japonais continue de réaliser point par point !
Naturellement, la presse japonaise affirme que la responsabilité de ce qui arrive revient aux Chinois qui ne veulent reconnaître les véritables intentions de l’Empire Japonais. Et le même empereur, à l’occasion de l’ouverture de la Diète Japonaise, a affirmé dans son discours du trône, que les opérations japonaises en Chine n’ont d’autre but que d’obtenir la révision des positions de la Chine et de garantir une paix durable dans l’Extrême-Orient : et de toute façon, la lutte contre le péril bolchevique en Chine.
À ce propos, l’on annonce que l’Italie adhérerait au pacte japonais-allemand de lutte anticommuniste.
Très symptomatique est la réserve adoptée par la presse soviétique vis à vis des événements, en dépit du traité de non-agression sino-soviétique dont nous parlerons plus loin. Cependant la menace d’un conflit armée entre l’U.R.S.S. et le Japon revient à la surface, comme c’est chaque fois le cas lorsque la tension devient plus aiguë en Extrême-Orient.
Avant d’envisager les possibilités éventuelles d’un tel conflit, nous croyons qu’il faut décidément rejeter toute comparaison avec la situation de 1904 (quand la Russie fut battue par le Japon) et ne pas répéter la grossière erreur, généralement commise, qui consistait à se baser sur Adoua pour préjuger l’issue de l’aventure éthiopienne.
La Russie est militairement bien prête en Extrême-Orient. L’armée du maréchal Blücher est plus forte que toute l’armée nippone en temps de paix : 150 000 hommes sur l’Amour, 60 000 dans les provinces maritimes (Vladivostock) et 70 000 au sud du lac Baïkal, prêts à soutenir la République Mongole. De plus, conformément aux Plans Quinquennaux, l’industrialisation permet à cette armée de trouver en Sibérie orientale tout ce dont elle a besoin, tandis qu’en 1904, les troupes tsaristes étaient complètement dépendantes de la Russie européenne, tant pour le ravitaillement en vivres qu’en matériel. Enfin, la Russie soviétique a doublé la voie ferrée du "Transsibérien", mais plus au Nord, ce qui la rend moins vulnérable aux attaques. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle a pu vendre en 1935 au Mandchoukouo (en fait son rival japonais) la ligne de l’Est-Chinois, trop exposée et pour laquelle, quelques années auparavant, elle avait risqué la guerre avec la Chine.
L’industrie lourde de l’U.R.S.S., dispersée le long de l’Oural, se trouve à une distance astronomique pour l’aviation japonaise dont le personnel vaut beaucoup plus que le matériel. Tandis que, de Vladivostock, la formidable aviation russe peut, en quelques heures, atteindre les points vitaux, villes et centres industriels, facilement repérables, de l’archipel nippon.
Actuellement, si l’on tient compte des troupes d’occupation du Mandchoukouo et de la Corée, plus de la moitié de l’armée japonaise en temps de paix se trouve sur le continent asiatique. L’insuffisance des forces jusqu’aujourd’hui employées sur un front aussi vaste, nécessite le rappel de nouvelles classes. Cela ne pourra que rencontrer une forte opposition parmi les masses ouvrières et particulièrement paysannes.
Le Japon qui, au point de vue intérieur, se trouve dans une situation économique assez précaire, a dû porter son budget militaire de 450 millions de yen en 1931, à 1 milliard cent millions en 1937. Les événements de février 1936 (coup d’État militaire) sont l’œuvre de jeunes officiers qui expriment davantage le mécontentement de la masse rurale qu’une exacerbation nationale-fascisante du "Dragon Noir".

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La Mongolie extérieure, c’est-à-dire la république populaire de Mongolie, bien que ne faisant pas partie organiquement de l’U.R.S.S., en est un satellite. L’armée mongole, forte de 60 000 hommes, a été organisée par des instructeurs soviétiques et les pilotes de l’aviation mongole sont exclusivement russes. Tout récemment encore, l’Union soviétique a prêté 50 millions de roubles à la Mongolie, destinés à son organisation militaire : une voie ferrée, qui reliera la capitale, Ulan-Bator, au Transsibérien va être construite, la Mongolie étant runique pays du monde n’ayant pas de chemin de fer. Du reste, en mars 1936, Staline avait déjà déclaré, dans une interview accordée à un journaliste américain, que si le Japon devait attaquer la Mongolie, l’U.R.S.S. interviendrait pour garantir son "indépendance" (en dépit du traité sino-russe de 1924 qui reconnaissait la suzeraineté de la Chine). Cette déclaration avait été suivie d’un traité de mutuelle assistance qui, en réalité, représentait une alliance militaire. (Le rappel de ces événements nous fait penser à la récente mort mystérieuse, dans le Transsibérien, du maréchal mongol Demide, ministre de la guerre, qui se rendait à Moscou. S’ agissait-il aussi d’un "trotskyste" agent du Japon ?)
À l’ouest de la Mongolie extérieure, se trouve le Turkestan chinois (Sin-Kian), économiquement dominé par l’U.R.S.S. et qui depuis la création du Mandchoukouo est devenu l’unique pays frontière entre la Chine et la Russie. La voie ferrée du "Turksib", construite en 1931, devait favoriser la pénétration économique de l’U.R.S.S. En Chine. Le gouvernement actuel du Turkestan chinois qui a réussi récemment à maîtriser une révolte de mahométans ne put le faire que grâce à l’appui soviétique. Mais il faut remarquer que l’influence dans ce pays de l’U.R.S.S. y est contrecarrée par les visées de l’impérialisme britannique qui, des Indes au travers du Thibet, cherche à s’affirmer en Asie centrale.

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L’opinion européenne et américaine se préoccupent bien davantage de ce que feront les grandes puissances intéressées (U.R.S.S., France, Angleterre, États-Unis) que des événements en eux-mêmes. Et pourtant les concessions étrangères de Shanghai ont été plusieurs fois bombardées tant par l’aviation chinoise que japonaise. L’ambassadeur britannique a été grièvement blessé par les aviateurs japonais. De son côté, l’U.R.S.S., comme nous l’avons dit, a signé, à Nankin, le 21 août (c’est-à-dire en plein conflit), un traité de non-agression avec la Chine. La date de cette signature est plus significative que le fait en lui-même, l’U.R.S.S. ayant signé de ces traités avec tous ses voisins limitrophes. "Si l’une des Hautes Parties contractantes, dit le traité, est victime d’une agression d’une ou plusieurs tierces puissances, l’autre Haute Partie contractante s’engage à n’accorder, ni directement ni indirectement, aucune aide à cette ou à ces tierces puissances pendant toute la durée du conflit." À ce texte anodin, sont certainement jointes des clauses secrètes concernant sinon l’appui direct à la Haute Partie contractante agressée, du moins la fourniture des moyens de défense.
À la question de savoir comment vont réagir les impérialismes "intéressés" en Chine, on peut répondre en rappelant tout d’abord l’attitude de la France et de la Grande-Bretagne lors de l’agression italienne en Éthiopie, agression qui mettait en jeu les intérêts vitaux de l’impérialisme britannique et ensuite, l’attitude de ces mêmes puissances - auxquelles est venue se joindre l’U.R.S.S. - vis-à-vis des événements d’Espagne où l’Allemagne et surtout l’Italie interviennent directement et sans réticence aucune. Car il n’existe aucune cloison étanche sur l’ échiquier international des contrastes inter-impérialistes : Espagne ou Extrême-Orient, Autriche ou Tchécoslovaquie, Dantzig ou Pologne. La S.D.N. pourra éventuellement être saisie de cette nouvelle agression, si la Chine n’a pas encore tiré la leçon du résultat de ses recours précédents et du sort de l’Éthiopie. Ce lui sera un nouveau prétexte de verser des flots d’éloquence et d’encre sur le sort de la Chine tandis que le Japon agira en versant, sur les populations chinoises, des torrents de plomb et de feu.
Si la Chine veut réellement résister à l’agression nippone, on assistera sans doute à une répétition des événements d’Espagne et la Russie interviendra, aidant plus ou moins ouvertement à la résistance en envoyant armes et munitions.
Et il se déclenchera dans ce nouveau secteur la guerre impérialiste, sans déclaration formelle, comme c’est le cas en Espagne mais avec cette différence que la Chine est un terrain de chasse beaucoup plus grand et beaucoup plus giboyeux, le gibier étant naturellement les prolétaires et paysans chinois que Japon et Russie massacreront et feront massacrer pour le compte du capitalisme mondial.
Le centrisme est déjà en place pour faire tomber le prolétariat dans le guet-apens du capitalisme. D’après lui une nouvelle page d’histoire vient d’être tournée en Extrême-Orient : "le gouvernement chinois n’a pu rester plus longtemps sur les positions de la non résistance à l’ennemi et il a dû prendre une position plus ferme vis-à-vis du Japon. Le Kuomingtang a adopté la résolution d’abolir tout différend
existant au sein du Parti ou entre le Parti et les autres groupes politiques afin de vivre ou de mourir ensemble
."
Chang Kaï-shek a déclaré à l’envoyé spécial de l’agence Reuter que le conflit nippo-chinois a déjà eu pour résultat "l’union de tout le peuple chinois sous le mot d’ordre de la défense de la patrie contre l’envahisseur".
Ce serait l’Union Sacrée à laquelle les centristes chinois sont disposés à participer. La presse centriste déclare, en effet, que cette résolution postule l’Unité d’Action avec le parti communiste et l’armée rouge des soviets chinois et que les communistes sont prêts à unir leurs centaines de milliers (?) de soldats aux forces du gouvernement central (c’est-à-dire à Chang-Kaï-shek et cet autre bourreau du prolétariat qu’est le Kuomingtang) pour chasser l’envahisseur du territoire chinois.
En fait, annoncent les journaux, il serait arrivé sur le front de Shanghai une 5e armée, formée par l’Armée rouge, avec son chef, Tchou-Téh.
On reparle donc à cette occasion de la Chine soviétique dont nous avions depuis longtemps perdu la trace ! Nous savons maintenant que ce fantôme (que les centristes dénomment Chine soviétique et qui en réalité n’exprime que la forme la plus récente des troubles agraires dont toute l’histoire de la Chine est tissée) après son expulsion du Kian-Si s’est disloqué en petits groupes dispersés dans les provinces du Kuelchow, Yunnan et Séchouan, zones excentriques échappant au contrôle du pouvoir central. Il convient de rappeler à ce sujet que dans les régions contrôlées par les "rouges" le communisme n’a jamais été appliqué, la terre a bien été divisée entre les paysans mais pas collectivisée ; le commerce y a bien été réglementé mais pas monopolisé et les communistes les plus... communistes ont été exilés à Moscou pour se perfectionner dans la bolchevisation à l’Université Communiste Orientale dont Staline a été le premier directeur.
Chang-Kaï-shek, après avoir chassé les communistes des anciennes zones "soviétisées", fidèle à sa déclaration que le problème de la liquidation du communisme en Chine n’était qu’une question de 70 % économique, et de force, seulement de 30 %, a dû améliorer la situation tragique du paysan, qui n’échappe toutefois au percepteur du fisc ou à l’usurier, que pour rester victime de la famine ou de l’inondation. C’est le seul résultat pratique de tout le bluff de la "République soviétique chinoise" avec ses 80 millions d’habitants et ses centaines de milliers de soldats rouges promis pour repousser l’envahisseur !!!
Ainsi le centrisme, fidèle lui aussi à sa fonction contre-révolutionnaire, se prépare à répéter en Chine la manœuvre qui lui a si bien réussi en Espagne.

Gatto MAMMONE.




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