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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le capitalisme passe à l’attaque "La France aux Français"
{Bilan} n°44 - Octobre-Novembre 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 16 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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L’attention est frappée par la similitude qui existe entre l’évolution des événements de France et d’Espagne. Au moment où le gouvernement Negrin rétablit ouvertement l’intégralité de la machine étatique, reçoit solennellement aux Cortès, Maura, le chef conservateur ; en France, Chautemps laisse apparaître la véritable face du Front Populaire en édictant une série de mesures contre le prolétariat et les émigrés prolétariens. C’est que la situation internationale évolue sur le même plan et chaque victoire de l’antifascisme dans un pays, trouve ses répercussions dans un autre, comme hier, chaque victoire du fascisme trouvait immédiatement ses répercussions ailleurs.
Depuis juin 1936 le monde entier est tombé dans un cyclone tumultueux. dans des situations de guerre - nonobstant le fait que le carnage reste localisé sur quelques secteurs - et les rapports entre les classes dans tous les pays se sont contractés à un rythme vertigineux. En juin 1936, les ouvriers français déclenchaient une vague gréviste gigantesque ; en juillet 1936, les ouvriers de Barcelone et de Madrid faisaient trembler les fondements de la société capitaliste. Maintenant, la situation est complètement bouleversée et devait l’être inévitablement. Les prolétaires français ne parvenaient pas à opposer leurs mouvements au Front Populaire, les ouvriers espagnols remettaient leur destin à l’antifascisme et par là se condamnaient à subir une guerre impérialiste.
Et l’heure du bilan sonne partout. Le Front Populaire Français accouche de la répression de Chautemps, l’antifascisme espagnol massacre les prolétaires pour rétablir ouvertement la domination traditionnelle du capitalisme. Ce bilan l’Italie et l’Allemagne peuvent le tracer également et ici comme là c’est le prolétariat qui paye avec son sang. La vague prolétarienne de juin-juillet que nous avions analysé en émettant l’hypothèse d’un réveil mondial du prolétariat a donc pu être jetée partout dans des situations de guerre. Mais les difficultés mêmes des situations, le cratère bouillonllant de lave sur lequel danse le monde entier, ne permettent pas de parler d’une stabilité de la période actuelle, car si le capitalisme a pu donner sa solution aux contrastes de classe, il a ouvert les écluses qui font de la guerre le point central des événements et de la révolution, le seul moyen pouvant sortir l’humanité de cette effroyable barbarie. Bien des hypothèses sont possibles en face du cours que suivent les faits dans tous les pays et il est certain que la localisation des guerres impérialistes est une arme considérable que la bourgeoisie manie avec brio dans sa lutte à mort contre le prolétariat. Mais même devant la plus terrible des éventualités : la possibilité d’épuiser un brasier ici, de le rallumer là, sans qu’éclatent immédiatement des mouvements révolutionnaires, l’évolution historique obligerait de toute façon - à plus lointaine échéance que nous n’aurions pu le prévoir - les deux classes à s’affronter autour du problème de la révolution prolétarienne qu’aucune mesure préventive du capitalisme ne peut éviter.
Il est vrai que le domaine des hypothèses n’est pas l’élément de base dans la détermination de nos positions et ce n’est donc pas l’éventualité d’un réveil immédiat ou plus lointain du prolétariat révolutionnaire qui doit nous servir de guide. C’est la situation actuelle, avec ses tendances réelles, ses rapports entre les classes, l’évolution crispée du système capitaliste qui nous guident et une position de principe juste, une tactique correspondante, nous armeront dans l’une ou l’autre éventualité.
Examinons maintenant la série d’événements qui, depuis quelques mois, secouent la France. Le trait commun avec l’Espagne - comme nous l’écrivons plus haut - c’est l’évolution de l’antifascisme vers des positions de droite. Il semble que, par rapport à la phase présente, le Front Populaire, l’antifascisme, soit la seule forme qui permette au capitalisme français de développer sa politique sans affronter, avec la violence des armes, l’ensemble du prolétariat.
Quand Blum décréta "la pause", loin de préparer le chemin d’un gouvernement de droite, il tenta avec un gouvernement de gauche de pratiquer une politique chère à Laval et ne fit que préparer le lit de Chautemps. Les partis de droite en sont réduits à jouer le rôle de propulseurs, d’indicateurs et de justification dans les mesures que le Front Populaire fera accepter par les prolétaires. Ah ! Oui ! tout est bien en place en France et la machine fonctionne à merveille. À chaque nouvelle difficulté, les partis de droite aboient avec rage et obtiennent que Blum ou Chautemps pratiquent leur politique, alors qu’il y aura toujours un parti communiste pour dissimuler la comédie en alertant les ouvriers contre le fascisme, la réaction, les 200 familles. Une conversion brusque du personnel gouvernemental du Front Populaire aux partis de la droite n’est pas possible, car elle mettrait en branle les prolétaires qui pourraient parfaitement s’orienter vers des positions de classe. Alors ? L’expérience espagnole prouve que le Front Populaire est capable d’appliquer la politique la plus féroce et la plus sanglante du capitalisme démocratique et en France c’est en son sein que s’effectueront les modifications vers la droite qu’exige la situation. Le capitalisme français doit vivre avec une économie axée sur la production des armements ; il doit maintenir l’Union Sacrée et au travers du Front Populaire il tente de consolider à l’extrême l’armature correspondante à ces situations : l’arbitrage obligatoire, etc... Il tente d’impuissanter en permanence les ouvriers car c’est une condition essentielle du fonctionnement de l’économie axée sur des armements qui représentent la négation de l’idée même de la révolution prolétarienne et qui sont l’image permanente du massacre que le capitalisme offre au prolétariat. Là réside la nécessité du gouvernement de Front Populaire.
C’est dans trois manifestations étroitement reliées que nous retrouverons les positions d’attaque du capitalisme français Tout d’abord les bombes de l’Étoile et l’affaire de Brest ; ensuite les décisions de Rambouillet du Conseil des ministres ; enfin, l’évolution de la politique extérieure de l’impérialisme français.

* * * * *

Quelques bombes ont éclairé l’abîme où gît aujourd’hui le prolétariat français.
S’agit-il d’attentats fascistes ? De provocations policières ? Est-ce le résultat du bourrage de crâne centriste contre les 200 familles ? Qu’importe après tout. Le fait est que ces bombes ont vu se déclencher une attaque furieuse du capitalisme contre le prolétariat. Les partis de droite veulent épurer la France de tous les "indésirables" et aboient comme des chiens enragés contre les prolétaires révolutionnaires. Les centristes veulent une "France aux Français" et épaulent vigoureusement la répression contre les prolétaires étrangers ne voulant pas jurer amour et reconnaissance au gouvernement du Front Populaire. Monsieur Chautemps quand à lui, n’a pas tardé à édicter des mesures draconiennes que "notre camarade Dormoy" appliquera avec toute l’énergie nécessaire.
Ah ! les faits s’enchaînent à merveille.
Après la bombe de l’Étoile, l’affaire de Brest est venue justifier la campagne des socialo-centristes. Ceux qui luttent contre le Front Populaire sont les complices des lanceurs de bombes et les alliés des franquistes de Brest. Demain, l’on dira : "ce sont des trotskistes, agents de la Gestapo et le gouvernement français a raison de les frapper".
Mais une bombe n’a jamais changé la face du monde. Tout, au plus pouvait-elle précipiter un cours inévitable des situations. Le climat social de la France se chargeait d’électricité. La dévaluation de Chautemps n’était pas arrivée à renverser la vapeur car toute nouvelle politique devait débuter par une attaque frontale contre le prolétariat, ce que Chautemps préférait remettre à plus tard. Le ministre des Finances, Bonnet, avait pu présenter un programme d’économies massives, arrêter l’hémorragie d’or en donnant plus de souplesse au franc ; le point crucial restait pourtant l’attitude des ouvriers vibrants en permanence sous l’effet d’une situation internationale de guerre impérialiste.
En a-t-on entendu des discours des ministres du Front Populaire, des chefs de la C.G.T., des socialo-centristes, sur la nécessité de l’entente entre Français, sur la paix sociale entre patrons et ouvriers, etc., etc. Malheureusement, les discours n’ont pas le même effet que les bombes et les travailleurs français les écoutaient avec beaucoup moins d’intérêt qu’il y a un an. Entre la C.G.T. et la Confédération Générale du Patronat français se déroulaient d’interminables discussions où les arbitrages de Chautemps ne résolvaient plus rien car au-dessus de la volonté de ces deux organismes reflétant la politique capitaliste, il y avait l’impondérable des mouvements ouvriers. Le gouvernement de Chautemps s’était précisément constitué pour tenter d’arrêter ces mouvements sans recourir aux expédients de Blum puisant dans les crédits de la Banque de France pour arriver à un compromis satisfaisant le patronat et permettant de renvoyer les ouvriers au travail. Il Fallait un coup de fouet politique pour frapper les ouvriers, prendre des mesures énergiques et mettre un frein sérieux à leurs exigences.
La Confédération patronale s’accrocha avec art aux moindres déclarations d’autorité de Chautemps (et elles ne manquèrent point) alors que la C.G.T. cherchait la solution dans une enquête sur la production acceptée avec joie par Chautemps.
Néanmoins, une vive tension entre les deux Confédérations se dessina car le patronat entamait une campagne pour adapter les 40 heures aux nécessités de la production, alors que la C.G.T. naviguait vers la rationalisation, le stakhanovisme. Ce fut le moment des titres flamboyants de l’"Humanité" : "Les patrons contre la loi", contre la république, contre les 40 heures, etc.
D’autre part, les événements internationaux n’étaient pas de nature à apporter en France une atmosphère de "concorde civile", mais plutôt le vent de la guerre faisant tomber l’antifascisme dans la plus sombre hystérie.
Et c’est précisément dans cette situation qu’une bombe explose au siège de la Confédération du patronat français. C’est tout d’abord le plus profond désarroi : la droite accuse la C.G.T. et les centristes, ces derniers accusent les fascistes. Tous tombent à bras raccourcis sur les "étrangers indésirables" et trois discours viendront, quelques jours après, préparer l’opinion publique pour les décisions de Rambouillet. Chautemps à Blois, Blum à Rouen, Bonnet à la Radio parleront du retour au calme, des "adaptations" des 40 heures, de l’augmentation de la production, de la continuation de "la pause". Dormoy préparera une série de mesures contre les étrangers et il aura à ses côtés le Front Populaire italien qui dans son organe "La Voix des Italiens" saluera le statut juridique qui donnera enfin la "tranquillité" aux étrangers "amis" de la République.
Et pourtant, les mesures que Dormoy vient d’appliquer aux réfugiés espagnols "pour éviter des troubles en France" et ne pas charger le budget, montrent comment le coup de main fasciste de Brest est exploité. Les espagnols ayant des ressources pourront rester, mais les prolétaires pourchassés par Negrin, comme par Franco, ceux qui fuirent après les journées de Mai, devront "démocratiquement" se livrer au bourreau centriste ou à la garde républicaine.
Ainsi en sera-t-il des mesures contre tous les étrangers, militants prolétariens, luttant contre les duperies de l’antifascisme en restant sur des positions de classe. Que les ouvriers français prennent garde : en frappant les travailleurs internationalistes que le fascisme a obligé de fuir momentanémentt le gouvernement Chautemps frappera leur propre idéalité de classe. Les socialo-centristes s’efforceront bien de présenter les mesures de répression comme dirigées uniquement contre les agents fascistes, mais l’expérience prouve que pour le centriste est "fasciste" celui qui n’adore pas Staline et ne jure pas de défendre jusqu’au bout la démocratie bourgeoise.
Passons maintenant aux autres décisions que l’affaire de l’Étoile a fait adopter par le Front Populaire. Dans tous les domaines, le gouvernement passe à une politique d’autorité. Et tous les partis du Front Populaire peuvent impunément masquer la manœuvre en parlant "d’autorité" contre les saboteurs du franc, de l’économie française, etc., etc. Pourtant, les déclarations de Chautemps, les applaudissements de la droite prouvent qu’enfin les conditions ont été réalisées pour brusquer l’évolution du prolétariat et l’enchaîner plus solidement à l’économie de guerre.
Au point de vue des faits, la bourgeoisie française voyait se refléter l’instabilité de la situation en France, les remous sociaux que le Front Populaire comprimait tant bien que mal, dans une instabilité du "franc flottant". La spéculation était le produit naturel, inévitable de pareilles situations et l’"Humanité" par sa démagogie ne faisait que dissimuler le plan réel du capitalisme : préparer les conditions pour porter un coup brusque aux ouvriers. En outre, les prévisions budgétaires pour 1938 étaient dépassées et mettaient en évidence un boni pouvant être versé aux armements du capitalisme français.
Le contrôle des changes - dont il fut tellement question - devenait pour le capitalisme un contrôle du mouvement ouvrier, sorte de dictature imposée par l’État, alors qu’en rejetant formellement cette solution on prenait les mesures pour renforcer la contrainte sur les ouvriers en s’appuyant sur leurs organisations. Il est dit clairement dans le communiqué de Rambouillet que les occupations d’usines ou les conflits se déroulant en dehors des normes de l’arbitrage sont des pratiques illégales, auxquelles l’autorité publique saura mettre fin. Par ailleurs, il est encore quelques autres mesures significatives : la rationalisation comme moyen d’augmenter la production sans toucher - formellement - aux 40 heures et les dérogations éventuelles à cette loi quoiqu’en disent les démagogues socialo-centristes. D’autre part, l’homme du "Communisme voilà l’ennemi" est envoyé en Afrique française pour réprimer les menées subversives qui pour les dentistes du Front Populaire ne seraient pas les mouvements ouvriers réprimés avec férocité, mais uniquement les menées des agents de Franco, Hitler au Mussolini. Ici aussi les événements de Tunis sont clairs : des élèves-officiers italiens assassinent le secrétaire italien de la Ligue des Droits de l’Homme, saccagent l’appartement et paradent ensuite dans les rues. Les autorités françaises laissent à peu près faire et il n’aurait pas été étonnant de les voir s’excuser de cet "incident" près des autorités italiennes.
Allons ! Monsieur Sarraut saura faire la besogne qu’on attend de lui car l’ancien Ministre de l’Intérieur de Poincaré est un homme à poigne... particulièrement contre les prolétaires.
La bombe de l’Étoile est donc la bombe de la "politique d’autorité" de Chautemps et désormais les prolétaires sont avertis : il faut qu’ils produisent beaucoup sans déclencher le moindre mouvement sous peine de se heurter à la garde mobile : on comprend les bruits de crise ministérielle car pour les socialistes la pilule à faire avaler aux ouvriers est un peu grosse.
Un autre aspect de la situation est le budget pour 1938 où, grâce aux compressions, et à la nouvelle politique de Bonnet envers la Banque de France (dont les avances ont servi de support aux accords de Matignon), un boni est prévu... pour la politique de surarmement. D’une part, attaque massive contre les prolétaires, d’autre part renforcement - par ce canal - de la production des armements : ainsi on pourra continuer à parler de "reprise" économique. Mais ce fait prouve que si Chautemps continue la politique de Blum, c’est avec d’autres moyens et la parenthèse où les ouvriers français pouvaient avoir l’illusion d’améliorer leur situation grâce à la production de guerre, se ferme sérieusement .
Si l’on examine maintenant les positions extérieures de la France on y retrouve les mêmes préoccupations que sous le gouvernement Blum : localiser la guerre impérialiste, mais intervenir partout pour appuyer le massacre des prolétaires. Certainement, l’aggravation de la situation internationale (conflit sino-japonais), l’évolution de la guerre en Espagne (chute de Santander grâce aux troupes italiennes et les torpillages de navires en Méditerranée) ont déterminé la France à se faire le protagoniste de la conférence de Nyon où un nouveau statu quo fut recherché sous prétexte de faire échec aux entreprises italiennes. Enfin, la résolution de Genève inspirée par Delbos et affirmant la nécessité de revoir la non-intervention si les armées étrangères ne quittaient pas l’Espagne, représente un autre "redressement" de la politique française. Tout cela a bien plus d’importance pour le travail de mobilisation et d’union sacrée en France qu’une portée réelle sur l’arène internationale. L’impérialisme français est relié aux autres impérialismes pour coordonner le massacre de la guerre, sans mettre en danger les bases des différents États capitalistes : aujourd’hui le renforcement du gouvernement républicain de Negrin peut aussi trouver ses répercussions dans un renforcement de la position des pays démocratiques au sujet du conflit de la péninsule ibérique.
Le prolétariat est entré dans une phase extrêmement critique. L’attaque capitaliste s’est déchaînée alors que l’Exposition Universelle touche à sa fin. Dans ses organisations syndicales il trouve une bureaucratie au service du gouvernement "d’autorité" ; sur le terrain politique des partis "prolétariens" qui imposent un terrorisme idéologique chaque jour plus terrible. En face, un État capitaliste qui sait comment le frapper durement et qui n’hésitera pas. C’est dans ces situations qu’il doit se défendre, déclencher ses luttes et préparer le chemin de son réveil de classe. D’ores et déjà, l’expérience d’un an de Front Populaire, lui prouvera qu’il ne peut faire des luttes revendicatives des armes efficaces, qu’en les opposant, dans la nouvelle situation, au système d’arbitrage obligatoire et à la politique d’économie de guerre, piédestal de l’Union Sacrée actuelle.
Enfin, l’heure a sonné une fois de plus (combien de fois sonnera-t-elle en vain !) de retirer de ces événements les armes idéologiques pour opposer à la démagogie trotskiste, une fraction de gauche que les militants français pourront forger en se dégageant de l’ornière actuelle, du maquis politique où l’on agit sans positions de principe, sans préparation, sans analyse marxiste et où l’on tombe inévitablement dans les bras de l’antifascisme.




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