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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le monde arabe en ébullition
{Bilan} n°44 - Octobre-Novembre 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 16 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Les événements d’Espagne et même ceux de Chine sont déjà vieux. Des faits nouveaux se produisent avec une croissance extraordinaire. À côté des coups de clairon de Mussolini et Hitler, ou des décisions de "police" en Méditerranée effectuée par les flottes anglo-française en collaboration avec la flotte italienne, et visant à rechercher les pirates "inconnus", nous avons la situation dans le Proche Orient où se dégage avec relief le projet de division de la Palestine en un État juif et arabe, ce qui a provoqué un mécontentement dans les deux camps. Prenant prétexte d’ une série d’attentats terroristes qui eurent leur point culminant avec l’assassinat d’un haut fonctionnaire britannique de la Galilée, le Haut Commissaire de la Palestine a mis hors la loi le Comité Exécutif Arabe et donne la chasse aux chefs nationalistes arabes afin de les déporter sur les îles lointaines de Seyehelles.
Nous nous attarderons cette fois-ci sur le problème national arabe. On confond généralement les Arabes avec le reste des musulmans. C’est particulièrement parce que jusqu’à la guerre mondiale ils furent assujettis aux Turcs (Ottomans) avec lesquels l’unique affinité était la religion commune musulmane. Les Arabes, tant les sédentaires que les nomades, sont tout au plus 40 millions (5 millions en Mésopotamie, Syrie et Palestine ; 6 millions dans l’Arabie proprement dite ; 15 millions en Égypte et en Tripolitaine et 12 millions dans le Maghreb, c’est-à-dire le Maroc et l’Algérie méridionale), mais ils se considèrent la race "élue" parce qu’en leur sein a surgi Mahomet. Cependant, ils sont entre eux extrêmement différents, soit ethniquement, soit religieusement. Ethniquement, parce que la conquête fut faite par les successeurs du Prophète à la tête de quelques dizaines de milliers de Bédouins nomades du désert arabique qui imposèrent leur domination sur les populations indigènes. Religieusement, parce que s’ils sont dans leur presque totalité des musulmans, ils sont divisés dans les différentes sectes de l’hérésie islamique. Bien que le mouvement de renaissance nationale, c’est-à-dire pan-arabe, soit plus ancien, en réalité, le problème arabe peut être considéré comme ayant surgi de la guerre de 1914.
Durant ce conflit impérialiste une infime minorité seulement des Arabes suivit la tendance pan-islamique proclamée par la Turquie et appuyée par l’Allemagne. La majorité des Arabes fut gagnée, par suggestion directe de l’impérialisme anglais, à l’idée de la libération du joug turc et de la constitution d’un État arabe indépendant (surtout les populations du désert d’Arabie où s’effectua l’action du trop célèbre Lawrence). Par contre, en Égypte, il était naturel que ce mouvement fut moins intense, parce que l’Égypte était de fait déjà indépendante de la Turquie et la domination étrangère était précisément l’Angleterre qui profita de la guerre pour imposer son "protectorat" qui n’était que la sanction de son occupation effective de 1882.
Le chérif de la Mecque, qui s’était proclamé pompeusement "Roi d’Arabie", fut reconnu sous le nom plus modeste de roi de l’Hedjaz en 1916. Le résultat le plus important de cette politique habile "de diviser pour régner", opposant l’une à l’autre les deux fractions les plus importantes du monde musulman : les Arabes contre les Turcs, fut d’empêcher la proclamation de la Guerre Sainte qui aurait pu mettre en branle les populations islamiques des colonies de l’Entente.
La guerre ayant .fini avec le démembrement de l’Empire Ottoman - la Turquie fut réduite au rang d’une puissance asiatique secondaire jusqu’ à sa reprise avec Kemel Pacha - les Arabes se trouvèrent naturellement déçus dans leurs aspirations : les brigands impérialistes ne cédant rien de ce qu’ils avaient volé.
L’impérialisme britannique maintient sous la forme de mandat la Palestine (où au surplus il créa un Foyer National pour les Juifs, afin de récompenser les sionistes, ses plus fidèles agents), l’Irak (c’est-à-dire la Mésopotamie) et la Transjordanie.
Et quant à l’Égypte, où fut imposé un roi plus docile à ses exigences, il lui fut concédé en 1922 une "indépendance" purement fictive, alors que le Soudan restait complètement sous son occupation.
La France reçut le mandat sur la Syrie. En somme, les Arabes se trouvaient devoir subir une oppression bien plus massive que celle du "Grand Malade".
Seulement, c’est dans les déserts d’Arabie que se formèrent des États nationaux : le Chérif de la Mecque resta roi de l’Hedjaz et deux de ses fils devinrent l’un Émir de la Transjordanie et l’autre roi de l’Irak. Les autres États furent l’Émirat de Nedjed et l’Imamat du Yémen.
En somme, tous les peuples arabes restèrent dominés par l’impérialisme européen sous une forme où l’autre : au travers des vieilles dynasties des rois d’Égypte, des sultans du Maroc, des beys de Tunisie ou des nouveaux rois vassaux de l’Irak, de la Transjordanie, ou sous la forme de mandats de la Société des Nations. Et ce qu’entendent les impérialistes par des "mandats", le Japon l’a prouvé avec les îles du Pacifique et la Grande-Bretagne avec son mandat en Afrique orientale. Dans les autres pays arabes, l’impérialisme continua à dominer directement, Comme l’Italie en Lybie, ou la France en Algérie.
Et même les États de l’Arabie, malgré leur nom "d’indépendants", restent, grâce à leur état arriéré, sous la domination économique de l’impérialisme britannique, à laquelle le Yémen voudrait se soustraire en se jetant dans les bras de l’impérialisme italien avec lequel il vient d’ailleurs de conclure un traité. La puissance unifiée arabe dont rêvent les nationalistes arabes et que voudrait réaliser dans son propre intérêt le souverain Wohabite de l’Arabie Saoudite (surgi de l’unification du Hedjaz et du Nedjed) ne pourrait être, en dernière analyse, qu’un satellite de l’impérialisme anglais, parce que la péninsule arabique reste d’une très grande importance stratégique comme voie vers les Indes, surtout depuis que l’impérialisme italien s’est installé en Éthiopie et menace l’autre voie impériale qui passe par Suez. Cet État arabe, en plus de l’Arabie proprement dite, devrait comprendre la Transjordanie à laquelle seraient rattachées la Palestine et la Syrie.
Cela évidemment heurte l’impérialisme français qui a fait de la Syrie sa base stratégique pour la Méditerranée orientale, particulièrement après le réarmement turc dans les Dardanelles [1].
Mais aussi l’impérialisme italien a ses visées dans le Proche Orient. Non seulement il voudrait se substituer au monopole religieux que détenait la France, comme sauvegarde de la chrétienté, mais il aurait voulu se substituer à la France pour le mandat sur la Syrie et, enfin, comme nous l’avons déjà dit, il cherche à appuyer ses manœuvres sur le Yémen.
Comme l’on voit, dans le Proche Orient également les différents impérialismes s’opposent et l’on pourrait ainsi repérer un nouveau centre névralgique.
Comme on sait, l’Égypte a obtenu - ainsi qu’en 1932 l’Irak - son entrée dans la S.D.N. Mais cette espèce de certificat de bonne conduite que les impérialistes hégémoniques concèdent aux pays coloniaux ou semi-coloniaux, ne les garantit en rien, comme l’Éthiopie l’a appris à ses frais.
L’entrée de l’Égypte dans le Conseil de Genève, au lendemain de la Conférence de Montreux de cette année - celle qui a aboli les "capitulations" [2] - renforce donc le courant qui voudrait constituer avec la Turquie, l’Iran (nom officiel de la Perse), l’Afghanistan, l’Irak et prochainement, sans doute, la Syrie et le Liban, une sorte de Petite Entente musulmane qui pourrait jouer un rôle important au cours des événements, comme stimulant aux populations islamiques sujettes de l’impérialisme européen. En fait, des deux cent cinquante millions de musulmans, les 80 % dépendent de ce dernier. 95 millions dépendent de l’Empire britannique ; 55 millions des Pays-Bas (Iles de la Sonde), 22 millions de la France.
Et quel rôle la masse des exploités joue-t-elle dans tout cela ? Il est une caractéristique commune et décisive pour tous les pays arabes qui, de la même façon que tous les leviers de commande politiques dépendent des impérialismes anglais, français, italien, espagnol (Maroc), ont aussi toute leur vie économique entre les mains du capital financier étranger : banques et fabriques ; bétail et pâturages ; moyens de production et de communication ; dette publique... , etc. , etc. Et même les systèmes d’irrigation artificiels qui sont vitaux pour les populations arabes parce qu’elles habitent dans les steppes et les déserts où leur existence dépend pour tout de cette irrigation artificielle, sont entre ses mains.
L’impérialisme "étranger" transformant les pays arabes en appendices agraires et en fournisseurs de matières premières pour la métropole, s’appuie naturellement sur les propriétaires fonciers féodaux, sur la bourgeoisie commerciale et sur le clergé. Particulièrement, dans les pays arabes ce sont les propriétaires fonciers qui dominent, alors que le développement de l’élément capitaliste se réduit à quelques couches subtiles de bourgeoisie commerciale plus ou moins reliées aux propriétaires fonciers féodaux. Seulement l’Égypte se détache parce que, comme aux Indes, durant la guerre s’est formée une industrie qui a renforcé la bourgeoisie et a donné naissance à un prolétariat. Également la bourgeoisie nationale égyptienne s’est appuyée sur l’agitation ouvrière pour réaliser ses fins politiques, quitte à persécuter par la suite le mouvement ouvrier lorsqu’elle vint au pouvoir avec l’aide intéressée de l’impérialisme anglais.
Les fellahs (arabes sédentaires) et bédouins (arabes nomades) sont ainsi soumis à la double exploitation nationale et étrangère ; aux vols de terre et de bétail ; soumis à une exploitation inouïe sous des formes différentes par leur nom mais égales par le résultat ; au fléau de l’usure. L’on ne doit pas sous-estimer l’influence du clergé : le Grand Chérif de la Mecque, le Grand Mufti de Jérusalem, le Patriarche Maronite du Liban, sont les soutiens de l’impérialisme de la même envergure que l’Abouna (le chef de l’Église Copte en Abyssinie) qui fut parmi les premiers à reconnaître les conquérants italiens.
Le centrisme évidemment fait beaucoup de cas des mouvements nationalistes dont il invite des représentants à ses congrès "anti-impérialistes". Mais, il est certain que le Wafd en Egypte, le Comité Exécutif arabe en Palestine, le "Bloc National" en Syrie, le Destour (parti nationaliste) de Tunisie sont plutôt prêts à pactiser avec l’impérialisme. Et s’ils se sont mis à la tête d’agitations de type violent, ils l’ont fait afin d’essayer de les freiner et empêcher qu’une solution de classe intervienne. Tout comme pour l’impérialisme étranger, pour ces classes privilégiées arabes, l’ennemi est le même : la masse des exploités qui cherche sa voie. La grande révolte du Maroc de 1924-26 (Abd-el-Krim), de Syrie en 1925, les mouvements en Palestine de 1929 et 1936, les agitations en Tunisie et en Égypte sont beaucoup moins l’œuvre des nationalistes que l’expression d’un mécontentement des masses contre leur double exploitation. Moins encore l’œuvre de la "main rouge" de Moscou.
Dans les pays plus développés économiquement existent des syndicats - dans tous les pays musulmans existent des corporations qui dans bien des cas ont servi comme noyaux pour les organisations ouvrières - et les grèves ainsi que l’agitation ouvrière sont à l’ordre du jour. Mais la plupart de ces syndicats sont dans les mains des nationalistes-réformistes avec lesquels le centrisme réalise aujourd’hui le front unique.
Dans, les pays arabes économiquement les plus arriérés : au Maroc, dans le sud de l’Algérie, en Lybie, l’unique forme de réaction des masses contre l’exploitation économique et la perspective d’être inévitablement la chair à canons pour les conflits impérialistes, est représenté par la révolte des tribus contre l’oppresseur dont l’exemple typique fut le soulèvement d’Abd-el-Krim.
Il y a évidemment dans le Proche Orient des partis communistes, tout au moins en Égypte, en Palestine, en Syrie et en Afrique du Nord française. Mais ils sont tous excessivement faibles numériquement et soumis à la plus impitoyable répression de la France et de l’Angleterre "démocratiques". Leur histoire interne est représentée par la tendance vers "l’arabisation" réclamée par Moscou et qui signifie en mots simples, l’intégration dans le mouvement nationaliste. Naturellement, il ne manque pas de trotskistes et nous savons ce que cela signifie.
Dans l’appréciation de tous les problèmes nationaux, nous nous heurtons au fait des positions inachevées, incomplètes que la IIIe Internationale, dans sa période révolutionnaire, a fixé pour les pays coloniaux.
Toutes ces positions incomplètes, erronées, envisageant une lutte commune entre exploités et mouvements nationalistes bourgeois, se soldent par des massacres et, par la canalisation de l’effervescence des masses derrière le nationalisme bourgeois, c’est-à-dire derrière l’impérialisme avec lequel un compromis sera toujours trouvé.
Pour les autres pays, les centristes soutiennent que "les communistes doivent opposer au national-réformisme contre-révolutionnaire et capitulard, le front révolutionnaire pan-arabe et anti-impérialiste des masses de travailleurs et de la petite bourgeoisie des villes, front qui s’appuie sur le développement des mouvements ouvriers". Cela nous pouvons le lire dans les thèses sur les tâches des communistes dans le mouvement arabe.
Comment, en fait, on applique cette tactique de front révolutionnaire, les masses chinoises l’apprennent à leurs dépends, qui sous la bannière des bourreaux du Kuomintang (et poussées par les centristes alors que Trotski joue la même musique) doivent réaliser la 3ème Révolution en s’associant à la guerre impérialiste.

Gatto MAMMONE.

Notes :

[1La Conférence de Montreux, en 1936, a permis la remilitarisation des Détroits, et a eu comme bénéficiaire, en dernière analyse, la Russie, qui pourra construire dans la Mer Noire une flotte de guerre, garantie par la Turquie son alliée, contre l’intrusion des autres puissances navales et qui disposera du libre passage pour ses navires... sauf le cas où elle rencontrait des "pirates" à l’entrée de la Méditerranée.

[2Les capitulations étaient l’instrument juridique de la pénétration européenne en Orient et elles garantissaient aux étrangers un statut privilégié dans le domaine commercial et judiciaire. Elles furent instituées au début envers les Sultanats turcs et accompagnèrent l’expansion successive de la "civilisation" contre la "barbarie". Abolies en Turquie, en Chine, en Afghanistan, dans les pays sous mandat, elles subsistaient encore en Égypte qui en avait hérité de son appartenance à l’Empire ottoman.




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