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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Marxisme et Dogmatisme
{Bilan} n°44 - Octobre-Novembre 1937
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 16 mai 2017

par ArchivesAutonomies
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Sous le titre "Communisme de gauche ou dogmatisme ?", le n° 9 (Septembre 1937) du "Bulletin des Communistes Internationalistes de Belgique", publie un article en réponse à la Résolution de la C.E. de notre fraction (publiée dans le n° 42 de "Bilan") sur la scission intervenue dans la dite Ligue.
Faute d’arguments, la Ligue a recours aux déclarations ronflantes. Nous allons prouver que la véhémence du langage est là non pour donner vigueur à des idées pouvant exprimer les intérêts du prolétariat, mais peur épater le lecteur et l’éloigner de la portée de la critique que nous avions faite des positions de la Ligue.
Tout au début de l’article nous lisons : "il (l’examen de la résolution de la C.E. de notre fraction, N.D.R.) nous permettra aussi de clouer au pilori leurs méthodes de discussion ; résultat d’une désespérante incompréhension des problèmes qui se posent ou d’une réelle mauvaise foi, nous ne savons, mais qui dans l’un ou l’autre cas exigent une dénonciation vigoureuse".
Nous avions repris un passage du document de base de la Ligue et l’avions fait suivre d’un extrait de la Résolution qui fut votée à la conférence du 20 février 1937. Nous reproduisons les deux passages et y ajouterons un autre de la même résolution. Le lecteur jugera de nos "méthodes de discussion à clouer au pilori" et des méthodes de confusion employées par la Ligue.

Passage du Document de base de la Ligue (Décembre 1931)

"De ce qui précède il résulte que tant que le capitalisme subsistera il pourra avoir recours, selon les besoins du moment, à l’emploi soit de l’une, soit de l’autre forme de dictature. D’une façon absolue il n’existe aucune limite au delà de laquelle le recours à la méthode démocratique devient impossible. De même qu’une coalition réformiste-bourgeoise - coalition formelle ou tacite - peut servir d’introduction à un régime de dictature ouverte, une période de gouvernement fasciste peut préparer les voies qui rendent nécessaire à la bourgeoisie un essai de reconstitution de formes plus démocratiques de gouvernement. Tout cela dépend des rapports de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat et non dans la moindre mesure de la capacité et de l’influence de son avant-garde : le parti communiste révolutionnaire."

Extraits de la Résolution de la Ligue du 20 février 1937

"Venant après la victoire du fascisme dans une série de pays, elle corrobore l’observation déjà faite que toute extension d’un régime politique de démocratie, sous le capitalisme, est une impossibilité, et, qu’en fait l’humanité se trouve devant ce dilemme : ou bien continuer à subir le capitalisme, mais alors sous sa forme la plus brutale mais aussi la plus adéquate à l’état de tension extrême des antagonismes sociaux : le fascisme, ou bien s’engager dans la voie du socialisme, grâce à la révolution prolétarienne et la dictature du prolétariat." [...]
"Là où le fascisme est apparu comme la dernière planche de salut pour le capitalisme, l’antifascisme ne peut pas être un but en soi, mais uniquement un moyen. En Espagne, la lutte conséquente contre Franco pose le problème de la destruction du capitalisme."

* * * * *

Nous avions écrit que la Ligue avait renié ses positions antérieures. Notre affirmation est-elle vraie ou fausse ? En 1931 l’on dit "il n’existe aucune limite au delà de laquelle le recours à la méthode démocratique devient impossible". En 1937 "toute extension du régime de démocratie, sous le capitalisme est une impossibilité". Oui ou non, pour mettre en rapport les deux textes, ne faut-il pas substituer à celui de 1931, un autre ainsi conçu : "Il résulte que tant que le capitalisme subsistera il ne pourra avoir recours qu’uniquement au fascisme, etc." ? Il faut donc renverser de 180 degrés la pensée de 1931.
Mais il en a toujours été ainsi : ceux gui renient leurs anciennes positions ne supportent aucunement qu’on leur rappelle, quand l’heure de l’appliquer est arrivée, l’engagement qu’ils avaient pris envers la classe ouvrière.
Mais poursuivons. Du texte de 1931 nous avions déduit que la Ligue envisageait l’hypothèse d’une transmission pacifique du pouvoir de la part des fascistes à une nouvelle équipe démocratique, déduction qui est parfaitement légitime : il suffit de relire le texte ci-dessus. Et voilà la Ligue indignée : "croc en jambe", "idée introduite en fraude", "nous (la Ligue, N.D.R.) serions des libéraux ou des pacifistes mais non des communistes si nous le faisions" (si elle admettait cette hypothèse, N.D.R.). Mais non ! cette indignation n’a aucun sens. Dans notre fraction il y a un camarade qui pense que c’est l’hypothèse de la transmission pacifique qui se vérifiera au cours des événements d’Italie et nous ne le considérons pas comme un libéral : il occupe même des postes dirigeants dans l’organisation. Mais pourquoi, ce camarade qui croit en cette hypothèse n’est-il pas un libéral, et pourquoi la Ligue qui exclue cette hypothèse est-elle devenue une organisation libérale et bourgeoise dans les événements d’Espagne ? C’est parce qu’il y ait transmission pacifique des démocrates aux fascistes (Italie, Allemagne) ou des fascistes aux démocrates (la Ligue a tort de s’énerver car l’expérience a connu cela en 1931, lors de la chute de Primo de Rivera et d’Alphonse XIII), ou que cette transmission soit accompagnée de soubresauts sociaux, dans la fraction nous sommes unanimes à considérer que le rôle du prolétariat consiste à lutter contre le capitalisme et à transformer en guerre civile toute guerre dirigée par le capitalisme, alors que dans la Ligue on est - après la scission de février - unanime à penser qu’au cas d’une transmission violente de la démocratie au fascisme, le devoir du prolétariat consiste à prendre la tête de la croisade antifasciste, de la guerre antifasciste, bien qu’elle soit dirigée par le capitalisme. Les divergences ne résident pas dans les questions d’hypothèses, mais toujours dans la politique à appliquer. Et d’ailleurs à quoi rime toute l’indignation de la Ligue ? Nous avions parlé d’une transmission pacifique des fascistes aux démocrates (car celle des démocrates aux fascistes s’était déjà faite pacifiquement en Allemagne notamment), mais en Espagne s’agit de cela ? Étaient-ce les fascistes et non un gouvernement soutenu par le Front Populaire qui était au pouvoir en juin 1936 ? Tout le vacarme de mots de la Ligue n’est-il pas là pour que le lecteur ne considère pas le reniement manifeste des positions de 1931 ?
Et voyons maintenant la substance de la position de 1937 de la Ligue sur le dilemme "démocratie-fascisme". Nous avions dit que substituer au dilemme "capitalisme-socialisme", l’autre dilemme "fascisme-socialisme" conduit à "l’altération profonde et définitive de la théorie de classe". Lors de la discussion orale avec la Ligue, nous avions mis en évidence l’impossibilité d’établir un dilemme sur la base de termes qui ne sont pas de la même nature. Le dilemme n’est alors qu’une abstraction intellectuelle et non une expression de la réalité. Capitalisme-socialisme, c’est l’opposition de deux types opposés de société. Fascisme-socialisme, c’est l’opposition entre une forme de gouvernement de la bourgeoisie et un type d’organisation sociale. Dans le premier cas nous avons deux classes en opposition, dans le second, nous avons une classe qui s’oppose à un gouvernement de la classe adverse. Et les conséquences sont - mais oui et que la Ligue ne s’en émeuve point - une "altération profonde de la théorie de la lutte des classes". Pour preuve, la position de la Ligue en face des événements d’Espagne. Cette position est la suivante : le capitalisme s’identifiant avec Franco, c’est avec ce dernier que le prolétariat doit régler son compte. La guerre qui en résulte est une guerre prolétarienne, même si elle est dirigée par les forces démocratiques du capitalisme, car tout ce qui s’oppose au fascisme ne peut être que du socialisme et le rôle actif des formations démocratiques est neutralisé, en partie ou en totalité, par le cours du développement qui anéantit toute possibilité démocratique et se déroule sous le signe du synonyme capitalisme-fascisme. Du renversement des positions de 1931, au travers du nouveau dilemme fascisme-socialisme, résulte donc l’adhésion de la Ligue à la guerre "antifasciste".
Il est connu que la Ligue base toute sa politique sur l’inévitable universalisation du fascisme. Même si elle avait raison sur cette hypothèse, il n’en resterait pas moins vrai qu’au point de vue politique, elle a bel et bien abandonné les positions de classe du prolétariat pour se laisser emporter par celles du capitalisme, dès lors qu’elle appuie une guerre dirigée par un État capitaliste. Pour prouver que son hypothèse est confirmée par les événements, la Ligue met en évidence l’involution de la démocratie dans les pays non-fascistes et affirme que le consentement de l’ouvrier à cette métamorphose n’enlève rien au fait que la démocratie se transforme jusqu’au point de ne plus exister dans aucun pays. Notons en passant que cette affirmation cadre mal avec l’autre que les ouvriers doivent prendre les armes pour défendre cette démocratie, et bornons nous à relever que pour la Ligue, le consentement de l’ouvrier, en régime capitaliste, n’est jamais possible, car "le libre arbitre n’existe que dans la mesure où l’ouvrier est capable de choisir effectivement la voie opposée à celle du renoncement "volontaire". Plus loin, à la ,même page 7 du Bulletin nous lisons : "Le meilleur indice de cet état de tutelle sous laquelle la classe ouvrière se trouve placée, même dans les régimes démocratiques, est bien l’extrême difficulté qu’ont les groupements socialistes et communistes (nous dirions les fractions de la gauche communiste, N.D.R.) non-conformistes à se faire entendre." À quelques mots près nous pourrions souscrire à ces affirmations. Mais que signifient-elles en réalité ? Que le régime démocratique comporte, dans la situation actuelle, l’exclusion de l’activité de classe du prolétariat. Et ce qui est vrai pour la situation actuelle est vrai également en principe. Mais nous ne pouvons pas rappeler ici ce que maintes fois fut traité dans "Bilan" au sujet de l’opposition doctrinale, historique et politique, entre démocratie et classe ouvrière. Qu’il nous suffise, pour l’instant, de mettre en relief que la démocratie est aujourd’hui ce que les événements nous révèlent, et non ce que la Ligue prétend qu’elle doit être ; et c’est à cette démocratie (il n’y a que les démagogues et traîtres socialo-centristes pour s’en féliciter ou pour y baser une politique) que les ouvriers donnent leur consentement.
La Ligue pourra-t-elle jamais perdre cette méthode rationaliste d’analyse des événements d’après laquelle ce ne sont pas les réalités qui comptent, mais l’idée fixe qui se trouve dans le cerveau de ses militants ? Car, malgré tout ce qu’elle écrit au sujet de l’inexistence de la démocratie, cela n’a pas empêché que ce soit sous le drapeau de la lutte pour la démocratie et de la croisade antifasciste que socialistes et centristes ont mobilisé les ouvriers de tous les pays et les ont traîné à la suite du capitalisme.
Mais où la Ligue dépasse vraiment les bornes, c’est lorsqu’elle écrit : "ce que la fraction prend pour la lutte des classes, c’est l’image schématique, mécanique, figée qu’elle s’en forme et non pas cette lutte elle-même telle qu’elle se déroule dans la réalité avec sa mouvante dialectique et ses détours compliqués et souvent contradictoires". À l’entendre ce seraient donc nous qui, en présence d’une guerre dirigée par deux appareils étatiques capitalistes, en présence d’une opposition s’exprimant autour du dilemme démocratie-fascisme, en présence d’une série de soubresauts sociaux qui tous comportaient l’encastrement des institutions à cachet prolétarien, dans l’État capitaliste, en présence de tout cela qui est la réalité, aurions dit : la situation révolutionnaire est ouverte, marchez à la guerre, portez-la à ses conséquences extrêmes et vous obtiendrez ainsi votre victoire ! Mieux encore, peut-être est-ce nous qui aurions sorti la citation de Marx (le Bulletin de septembre 1937 contient encore une fois cette citation) où il est dit qu’au cours des révolutions "le peuple se laisse toujours dominer par les illusions du passé et remet toute la puissance et toute l’influence qu’il a payées si cher entre les mains d’hommes qui passent ou semblent passer pour les représentants du mouvement populaire dans un temps antérieur". Et est-ce nous qui soutenons que les événements espagnols ne se déroulent nullement dans leur réalité en passant de la phase la plus élevée (première semaine en juillet 1936), aux phases successives, toutes marquées par un constant raffermissement de la réaction, pour en arriver à la situation actuelle où dans les zones républicaines règne la terreur ?
Non ! Il est temps d’en finir. Spéculant sur les difficultés qu’ont les prolétaires de s’assimiler les notions théoriques, l’on a toujours fait croire que notre fraction s’inspirait de critères abstraits alors que nos adversaires se basaient sur la réalité. Ainsi qu’il en a toujours été, les prétendus réalistes sont en définitive les défenseurs de la réalité capitaliste. Ceux-là seuls ont pu s’inspirer des intérêts réels de la classe ouvrière qui ont soutenu qu’une guerre dirigée par le capitalisme est une guerre capitaliste ; qu’une institution reliée à l’État capitaliste est une institution capitaliste, que la seule voie de salut consiste dans la lutte de classe, à tout instant, partout, et dans n’importe quelle circonstance.
La Ligue s’indigne parce que nous lui avons attribué cette idée : "sous la pression des ouvriers Caballero et le Front Populaire se seraient chargés, malgré eux, d’une fonction qui ne serait plus capitaliste mais prolétarienne ou philo-prolétarienne". Et l’on nous lance des sommations : quand avons-nous écrit cela ? Mais d’un bout à l’autre toute la position de la Ligue est imprégnée de l’idée que le gouvernement républicain ne fait que suivre la pression des ouvriers. Au surplus, dans la résolution de la C.E. se trouvait cette citation du rapport Hennaut : "déjà maintenant, la bourgeoisie, en réalité, n’est plus représentée dans le gouvernement de Madrid que par des politiciens qui ne représentent qu’eux-mêmes". Alors ? que représente donc ce gouvernement ? quelle est sa politique ? Au lieu d’aboyer, la Ligue ferait mieux de songer aux responsabilités qu’elle a assumées, et devrait commencer par reconnaître que s’il y a quelque chose à "clouer au pilori", ce sont les méthodes de discussion consistant à répondre à un document sans tenir compte des citations de sa propre pensée que ce document contient.
Ah ! mais nous oublions : À la différence des anarchistes et du Poum, la Ligue n’a pas soutenu la participation gouvernementale et a soutenu la nécessité de "la lutte pour le pouvoir". Commençons par remarquer que jamais les révisionnistes ont renoncé à la lutte pour le pouvoir : ils ont toujours soutenu que la collaboration avec la bourgeoisie servait à conquérir les positions les plus utiles pour mieux triompher dans la bataille de "demain" pour le pouvoir. Mais, nous dira-t-on, la Ligue est également contre la collaboration en Espagne. Il y a évidemment des affirmations très radicales dans les textes de la Ligue, mais quelle est donc sa position dans la question centrale des événements d’Espagne : sur le problème de la guerre ? Est-ce une position de lutte ou de collaboration de classe ? La réponse ne souffre d’aucune équivoque si elle est posée d’une façon réelle et marxiste : participer à une guerre dirigée par l’ennemi de classe, avec l’intention de la tourner à l’avantage du prolétariat, c’est ajouter à l’arsenal habituel des révisionnistes une nouvelle note de confusion pour tromper les ouvriers.
L’endroit où doivent être recherchés les "réels désaccords » entre la Ligue et la fraction est ainsi indiqué dans l’article que nous examinons : "la condition expresse du succès de pareille politique (une politique de prise du pouvoir, N.D.R.) c’était d’accepter en bloc la lutte telle qu’elle avait été déclenchée par les masses" (souligné par l’auteur). Pour une fois nous sommes d’accord avec la Ligue : c’est bien là que réside le centre de nos désaccords. La Ligue acceptait EN BLOC une situation d’Union Sacrée et au sein de celle-ci elle prétendait déclencher une lutte de classe, une lutte pour le pouvoir. Par contre, notre fraction refusait EN BLOC toute une situation de collaboration et affirmait vouloir lutter pour jeter les prémisses d’une situation opposée de lutte du prolétariat contre la bourgeoisie. Qui des deux organisations a lutté pour une réalité capitaliste, et qui pour une réalité prolétarienne ? La réponse ce sont les événements qui l’ont donnée et il ne servira à rien d’employer une phraséologie révolutionnaire sur la lutte pour le pouvoir pour éluder cette réponse, car il est prouvé que cette lutte ne peut jamais se dérouler au sein d’institutions de collaboration de classe mais exige des organes indépendants de la classe ouvrière.
La Ligue pose la question : "mais la tactique qu’ils (notre fraction, N.D.R.) préconisaient pouvait-elle mener à la révolution ?" Et la Ligue, après avoir affirmé l’inanité des luttes revendicatives en Espagne, met en relief que la constitution des fronts militaires fut le prolongement inévitable et nécessaire de la lutte que les ouvriers menèrent au début contre l’attaque des régiments de Franco. Commençons par débarrasser le terrain d’un argument assez démagogique et qui n’est pas nouveau : "Au moment, où la brute nationaliste mettait en joue la classe ouvrière, la question du taux de salaire auquel elle devra peiner demain importe peu", ainsi écrit le Bulletin de la Ligue. À d’autres occasions on nous a dit qu’il est tout au moins ridicule, lorsque le fasciste braque le revolver sur les tempes de l’ouvrier, de demander à celui-ci de dresser un programme revendicatif pour de meilleurs salaires et de lutter pour celui-ci. À première vue cet argument (il en est de même pour tous les exploits démagogiques) est parfaitement solide, mais il suffit de réfléchir un peu pour se rendre compte qu’une abondante marchandise contre-révolutionnaire se cache derrière ce prétendu réalisme. Loin de nous l’idée d’invectiver contre l’ouvrier de l’armée républicaine ou de l’armée fasciste qui, pour sauver sa vie, tue son frère de classe jeté dans la tranchée opposée. Nous savons très bien que la responsabilité de ces faits tragiques ne revient nullement aux ouvriers, mais à ceux (et la Ligue est du nombre) qui ont dit aux ouvriers antifascistes que leur salut consistait à tuer autant d’exploités qu’il leur était possible, de ceux qui se trouvent dans les armées "fascistes".
C’est une singulière façon de polémiquer contre nous que celle qui consiste à présenter ainsi notre position : quand le fasciste tire sur l’ouvrier la fraction lui dit qu’il doit présenter une demande d’augmentation de salaire. Il s’agit de bien autre chose. Voici : nos adversaires soutiennent la thèse suivante : il faut gagner la guerre, pour la gagner il faut pousser le rendement de l’appareil économique jusqu’à sa limite extrême ; pour conquérir la victoire vous devez songer que le gouvernement républicain ne vous fournit pas assez d’armes, ne vous insuffle pas assez d’enthousiasme afin que vous crachiez la mort la plus ample parmi les armées "ennemies". À cela, nous opposons la tendance antagonique suivante : les ouvriers doivent toujours garder une position de lutte contre l’appareil économique, surtout lorsqu’il est dirigé par le capitalisme ; la guerre qui se déroule n’est pas votre guerre, elle en est l’opposée ; vous devez fraterniser avec les exploités de l’autre armée. LA CONIDITION FONDAMENTALE À REMPLIR POUR PERMETTRE AUX OUVRIERS FASCISTES DE S’INSURGER CONTRE LEURS EXPLOITEURS, ,C’EST QUE VOUS COMMENCIEZ À LE FAIRE SUR VOTRE PROPRE TERRITOIRE ; UNE LUTTE CONTRE L’ÉTAT RÉPUBLICAIN REPRÉSENTE LA SEULE CONDITION POUVANT PERMETTRE AUX OUVRIERS FASCISTES DE LUTTER CONTRE L’ÉTAT QUI LES OPPRIME ; ÉPOUSER LA CAUSE DE L’ÉTAT ANTIFASCISTE C’EST DÉTERMINER LA CONDITION QUI PERMETTRA AUX FASCISTES DE FAIRE ÉPOUSER LA CAUSE DE LEUR ÉTAT AUX OUVRIERS ET EXPLOITÉS QU’ILS CONTRÔLENT. Voici en quoi les deux lignes politiques s’opposent et aucune compromission n’est possible entre une politique prolétarienne et capitaliste. En 1914, lorsque Lénine lança la parole de la transformation en guerre civile de la guerre impérialiste, il ne voulait pas par cela pousser les individualités qui braquaient leurs armes ; il ne voulait pas, ainsi, mettre dans les mains d’un soldat le programme revendicatif alors que l’autre soldat tirait sur son "ennemi", mais il indiquait une tendance, la tendance sur la base de laquelle la lutte prolétarienne pouvait reprendre son cours.
Disons maintenant un mot sur les fronts militaires et sur les socialisations. L’on nous reproche d’avoir écrit que nous considérions que les uns et les autres sont des manœuvres de la bourgeoisie. Bien évidemment, au point de vue scientifique, de telles expressions sont inexactes tout autant que les autres qu’emploient nos adversaires au sujet de la correspondance entre l’initiative, la volonté de la classe et une situation donnée. Dans la société divisée en classes il n’y a aucune possibilité de déterminer un cours de situations : celles-ci étant soumises aux lois d’une économie fondée sur des bases antagoniques. Les gouvernements bourgeois, tout autant que les organismes prolétariens, sont incapables non seulement de dresser un plan de situations pour l’avenir, mais aussi de savoir de quoi exactement sera fait le lendemain. Là où le départage se fait, c’est dans la politique opposée qui sera menée par les deux classes antagoniques. Les Fronts militaires sont-ils le prolongement de la lutte armée du 19 juilllet ? Et pourquoi cela ? L’on nous répond : - mais parce que les fascistes chassés de Barcelone s’étaient réfugiés à Saragosse et menaçaient à nouveau de revenir. À quoi nous ripostons : - les ouvriers ont gagné à Barcelone parce qu’ils ont lutté non sous la direction de l’État, mais contre ce dernier ; c’est ici QUE MALGRÉ LE CHANGEMENT DE LA SITUATION, LA LIGNE DE CONTINUITÉ DOIT SE MANIFESTER. Mais l’on nous répliquera : - il n’y avait plus de fascistes à Barcelone, contre qui devait-on employer les armes ? Mais pour la destruction de l’appareil capitaliste, pour fonder un État prolétarien. Les ouvriers étaient-ils incapables de passer à cette phase finale de la lutte ? Eh bien ! il fallait alors soutenir une politique permettant demain de mener cette lutte et CELA EN CONTINUANT LA LUTTE sous ses formes plus limitées. Par contre qu’est-il arrivé ? Les ouvriers de Barcelone ont été amenés à la collaboration et à l’Union Sacrée, ce qui a eu pour résultat qu’une autre collaboration, une autre Union Sacrée s’est établie à Saragosse. Le changement des situations a comporté un changement, un bouleversement de politique : dans la première phase le prolétariat pratique de la lutte de classe, dans la seconde phase de la collaboration. Notre mot "manœuvre de la bourgeoisie", signifie donc qu’en face de la nouvelle situation la bourgeoisie donne une solution correspondant à ses intérêts.
Quant aux socialisations, répétons encore une fois ce que nous avons déjà dit : aux degrés différents des situations correspondent des phases progressives de la lutte des classes et non simplement des institutions ayant une nature "en soi" prolétarienne. Il se peut que des formes abstraitement socialistes de l’organisation économique et sociale comportent la collaboration de classe, alors que des formes rudimentaires de la gestion sociale comportent non la collaboration mais la lutte des classes. Au travers des socialisations, on peut faire de la collaboration, alors que dans une industrie privée on peut faire de la lutte des classes.
Les situations atteignent un degré ultime : de leur tension des socialisations en résultent. Dans ce cas, celles-ci restent une expression de la lutte des classes si elles s’accompagnent, au point de vue politique, de la conquête du pouvoir. Si, comme à Barcelone, elles se relient, cinq jours après, au Conseil Économique de l’État, alors elles deviennent l’instrument APPROPRIÉ à la situation pour la collaboration de classe. Le prolétariat doit-il répondre en revendiquant la propriété privée pour reprendre la lutte de classe ? Évidemment non ! mais il doit abandonner immédiatement la direction de ces entreprises s’il n’a pas la force d’en chasser l’État. Il doit les combattre ouvertement du moment qu’il n’a pas su les garder à lui. Par contre, la Ligue s’est appuyée sur ces socialisations pour parler de situation révolutionnaire et pour sanctifier comme prolétarienne la guerre antifasciste.

LA QUESTION DU PARTI

Oui ! la fraction pense que sans un parti de classe, la situation révolutionnaire n’existe pas. C’est là une formule de la même valeur que celle que la société se divise en classes et que l’histoire de la société est l’histoire de la lutte des classes. Cette formule est pleinement confirmée par la situation espagnole où toutes les incursions dans le domaine économique et politique de l’appareil de la bourgeoisie se résolvent dans le massacre du prolétariat espagnol et international qui, n’ayant pas son parti n’a pas su découvrir la nature impérialiste de la guerre qui s’y déroule depuis 16 mois. La Ligue était à peu près de cette opinion en 1931 quand elle écrivait : "Elles (les étapes conduisant au socialisme) ne peuvent être franchies que par une classe ouvrière réellement consciente qui est parvenue à se créer les organes nécessaires à cette lutte. Parmi ces dernières figure la constitution d’un parti réellement révolutionnaire incarnant la conscience du prolétariat, sa volonté de lutte, sa capacité d’organisation et la sûreté d’orientation nécessaire au triomphe final." Nous avons rappelé cette position à la Ligue, laquelle pour cacher ce nouveau reniement de ses positions d’antan fera un singulier tour de passe-passe. Nous lui avions dit que la condition pour lutter (le parti) était devenue pour elle la tâche à réaliser. Et elle nous répond tout simplement que "la révolution peut parfaitement commencer sans que le parti existe. C’est ce qui s’est fait en Espagne. Dans ces conditions une des tâches - donc un des objectifs à réaliser (tâche et condition étant ici synonymes) - du prolétariat est de créer son parti." La Ligue peut opérer autant de jeux de mots qu’elle voudra. N’empêche que condition et tâche sont deux choses qui ne sont pas des synonymes. Pour combattre pour une certaine tâche il faut avoir réalisé une condition donnée. Pour tirer il faut des cartouches, et le prolétariat ne pouvait pas tirer avec les armes de la révolution parce qu’il n’avait pas ses cartouches : en l’espèce son parti de classe.
Et que la Ligue s’en fasse une raison. Le temps est désormais révolu où la divergence avec la fraction pouvait s’exprimer sur le comment la classe ouvrière engendre son parti, sur la situation révolutionnaire qui existe ou non suivant que le parti de classe est ou non présent. Les événements espagnols ont mis une pierre tombale sur cette première phase de la différenciation entre les deux organisations. Ces événements ont vu la Ligue préconiser la possibilité de lutter pour la révolution, pour la construction du parti de classe, en participant à une guerre malgré la direction qu’en gardait l’État capitaliste ; ces événements ont vu la Ligue préconiser la lutte pour la conquête du pouvoir en engageant en même temps les ouvriers à participer au massacre de leurs frères de classe. Aujourd’hui la divergence n’est plus dans des hypothèses, mais dans la réalité brutale qui a vu les deux courants répercuter, dans leurs rapports, la même séparation qui divise la bourgeoisie du prolétariat.
La Ligue fait preuve d’une assez grande désinvolture quand elle écrit : "Elles (les journées de Mai 1937 à Barcelone, N.D.R.) ont montré combien les positions conquises de haute lutte par les ouvriers de Catalogne en Juillet 1936 étaient étendues et importantes puisque la bourgeoisie ne saurait entreprendre un sérieux mouvement de réaction sans avoir ravi préalablement ces positions aux travailleurs. Or, dans tout ce que le prolétariat catalan réalisa - et pour la conservation de quoi il fut, en mai 1937, à nouveau prêt à verser son sang - la fraction n’a vu et ne voit encore que manœuvres et pièges de la bourgeoisie". Ce n’est pas la première fois que l’on essaye de faire passer pour l’objectif que les prolétaires assignent à leur lutte, celui qui est immédiatement présenté par les situations. Ainsi, en 1905, les ouvriers russes auraient lutté pour le pope et contre le tsar. Autrefois on était d’accord avec la Ligue pour considérer que les objectifs réels de la lutte ouvrière ne sont pas ceux qui apparaissent immédiatement (et qui sont d’ailleurs appelés à changer rapidement), mais les objectifs découlant du cours de la lutte. Et il peut fort bien y avoir opposition nette entre les uns et les autres (Octobre commence par Février 1917). Mais ce qui compte, c’est le cours de classe que la lutte fraye. Mieux encore, les deux cours qui s’affirment et pour reprendre l’exemple russe, le cours capitaliste qui aboutit à Kerensky et l’autre cours prolétarien qui débouche à Lénine. En Mai 1937, à Barcelone, ce n’est pas le fait que les ouvriers aient riposté à l’attaque policière contre le Central Téléphonique qui donne à cette lutte le caractère de défense des "conquêtes de la révolution". La bourgeoisie est récemment passée à l’attaque contre des institutions de collaboration de classe, tel le Conseil d’Aragon. Et à supposer que des mouvements aient éclaté à ce moment-là, la Ligue aurait-elle écrit que les ouvriers luttaient consciemment peur maintenir la collaboration de classe ?
Mais nous disions que ce qui compte c’est l’opposition entre les deux cours opposés de classe. Qu’arrive-t-il en Mai 1937 ? Que les ouvriers font la grève ; que le front d’Aragon se brise, ou tend à se briser. Le gouvernement rappelle ses carabiniers, les ouvriers essayent de faire revenir leurs meilleurs frères pour la lutte, et Franco ne profite même pas de ces circonstances pour livrer une attaque contre Barcelone. Or, laquelle des deux organisations avait lutté pour préparer les masses à la situation de Mai 1937 ? La Ligue qui avait parlé de "guerre antifasciste", de "grève générale économique impossible sous la menace des fusilleurs" ? Nous croyons inutile d’insister à ce sujet.
L’article de la Ligue se conclut par l’ affirmation suivante : "Tel (nous n’aurions pas reconnu la révolution espagnole, N.D.R.) nous apparaît l’enseignement à retirer de la chute peu reluisante de nos ex-camarades." Doucement ! Nous sommes restés ce que nous étions. Pour preuve : le rapport Hennaut, à la page 24, écrit : "Si on applique ces notions générales (celles de la fraction) à la situation qui a été créée en Espagne par le soulèvement militaire, on constate que la fraction doit nécessairement arriver à des positions diamétralement opposées à celles défendues dans le présent rapport. Et il en est effectivement ainsi." Page 4 dit Bulletin n° 3 (Mars 1937), la Ligue écrit encore : "Ce qu’il importe de comprendre c’est que la doctrine de la fraction devait (souligné par l’auteur) la conduire où elle est. La position à propos de l’Espagne n’est pas un hasard, mais une conséquence logique de toute l’idéologie de la fraction". On ne pouvait mieux dire. Et ce n’est pas parce que cet éloge nous vient de la Ligue qui a renié ses positions de 1931, qui a donc fait une chute verticale dans le camp ennemi, que nous devons ne pas l’acter.




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